26 février 2012

1h20

1h20, ce n’est pas grand chose. Le temps de cuisson d’un petit poulet ou de deux épisodes de Friday night lights ou de quelques corrections de dissertations. Ou bien celui d’un trajet Paris-Bruxelles (dans les cas où une certaine compagnie de transport ferroviaire aux tarifs souvent exorbitants fonctionne correctement, ce qui est de plus en plus rare!) …
J’ai la chance de pouvoir me rendre assez régulièrement à Paris et chacun de ces courts séjours est marqué par une série de petits rituels bien rodés qui, au milieu de la course aux expos, donnent à ces passages dans la capitale de nos voisins une impression de douce habitude qui me plait bien. Et si vous voulez tout savoir, ces habitudes comprennent notamment l’achat compulsif de bics verts et bleus dans un magasin japonais que je ne citerai pas ou encore un lunch suivi d’un morceau de cake orange-chocolat-polenta (le meilleur cake du monde ! et je m’y connais !) dans une cantine branchouille mais ô combien délicieuse (dont le nom est en partie celui d’une fleur…).
Parmi ces rituels, il faut maintenant compter avec celui des retrouvailles avec In Cold Blog. Autour d’un verre, d’une expo, d’un spectacle. C’est à chaque fois un excellent moment, où l’on parle finalement très peu littérature. Le rendez-vous culturel de notre dernière rencontre était au théâtre de l’Atelier pour l’adaptation des Liaisons dangereuses, mise en scène par John Malkovich, inoubliable Valmont du film de Stephen Frears. Un spectacle à conseiller pour sa fraîcheur, son humour et l’intelligence de la mise en scène. Avec beaucoup de simplicité, le texte retrouve toute sa vitalité (et vu le sujet, on pourrait aussi parler de vigueur) et sa délicieuse cruauté. La distribution, des jeunes comédiens pour la plupart, donne un coup de vif au texte et on en vient très vite à oublier le film.
Ai Weiwai, Etude de perspective - la tour Eiffel (1995-2003)
Et tant qu’on est dans les conseils culturels, il y a actuellement deux excellentes expos au Jeu de Paume : les photographies d’Ai Weiwei et celles de Berenice Abbott. Weiwei utilise la photo pour dénoncer les abus du régime chinois et, entre humour, provocations et témoignages, nous parle du monde d’aujourd’hui dans une démarche directe et assez brute. Même capture du monde pour Abbott, mais chez elle c’est avant tout la transformation de l’Amérique des années 30 à l’après-guerre dont il est question dans ses photographies d’une grande beauté formelle.
Berenice Abbott, Park Avenue et 39e rue, NY (1936)

Et pour faire le plein de lumière, passez à la Maison Rouge (un lieu dédié à l’art contemporain dont les expos sont toujours riches et bien conçues) pour visiter Néon, who’s afraid of red, yellow and blue, une exposition sur l’utilisation du néon dans l’art (et pour ceux qui en seraient restés à l’histoire du cake dont il était question plus haut, sachez qu’à la Maison Rouge on peut désormais trouver une petite succursale de cette adresse bobo mais très bonne).
Claude Lévêque, Rêvez! (2008)

24 février 2012

Shakespeare s'adresse à vous. L'entendez-vous ?

Stoner, John WILLIAMS

Redécouverte d'un auteur injustement oublié et d'un grand roman sur la force de la littérature et la fragilité de nos existences.

Écrit en 1965, Stoner dut attendre une cinquantaine d'années pour recevoir les lauriers qu'il mérite. Il fallut que Collum Mc CANN crie sur tous les toits son admiration sans borne pour son auteur, John WILLIAMS et qu'Anna GAVALDA se lance dans sa traduction française pour que les lecteurs francophones aient la grande chance de pouvoir le lire.
William Stoner, né dans une ferme du Missouri à l'aube du 20e siècle, a un destin tout tracé : il reprendra la ferme familial. Mais un jour, voilà que le conseiller rural rend visite à la famille et propose que William aille à l'université en faculté d'agriculture : "L'conseiller rural, y dit qu'y z'ont des idées nouvelles et des manières de s'y prendre autrement qu'y vous apprennent à l'université. Peut-être qu'il a raison... Souvent quand je suis dans les champs, j'y pense..." dira son père.
Stoner se rend donc à Columbia juste avant la première guerre mondiale et après quelques mois de cours, se passionne pour un cours pourtant tout à fait secondaire dans son cursus : le cours d'Introduction à la littérature du vieux professeur Sloane. Au cours du deuxième trimestre, Stoner abandonne l'agronomie pour se consacrer entièrement à la littérature. Il obtiendra son doctorat quelques années plus tard, acceptera un poste d'assistant à Columbia toujours et continuera d'y enseigner jusqu'à sa mort, en 1956. Un professeur qui ne laissera pas un souvenirs impérissable, ni à ses étudiants, ni à ses collègues mais qui restera, tout au long de sa carrière, un amoureux éperdu de la littérature. Un amour qui l'entraînera à trahir ses parents et ses origines, qui sera un refuge à son mariage désastreux et ne l'aidera pas à sauver sa fille chérie qui aura une existence d'une tristesse inouïe. Un amour qu'il partagera également avec la femme de sa vie, avec laquelle il vivra un amour impossible et déchirant.
Stoner devra supporter les inimitiés et les coups bas de certains de ses collègues mais fera aussi l'expérience de l'amitié véritable et aura, à certains moments, un véritable engouement pour son métier d'enseignant.
L'histoire banale, en somme, d'un antihéros mais décrite avec une grâce et une délicatesse infinies. Toujours juste, Stoner est un roman sur  les déboires de l'existence, ses désillusions mais aussi ses moments de révélations et d'éblouissements (pour la littérature, pour la paternité, pour la femme aimée...)
L'histoire d'une vie dans laquelle résonnera toujours, comme un écho, cette phrase prononcée un jour par le professeur Sloane : "M. Stoner, M. Shakespeare s'adresse à vous à travers trois siècle. L'entendez-vous ?" 

Références :
John WILLIAMS, Stoner, traduit de l'anglais (américain) par Anna Gavalda, Le dilletante, 2011 pour la traduction française.

19 février 2012

J’ai mis mes franzens et me suis salingé, mais ça n’a pas woolfé

Les voleurs de Manhattan, Adam Langer

Satire du milieu de l’édition et vrai-faux roman d’aventures : un livre ambitieux qui finit par décevoir.

Difficile de percer et de se faire un nom dans le petit milieu de l’édition new-yorkaise. Quand les supercheries littéraires ont le vent en poupe, les nouvelles intimistes ont peu de chance de trouver leur lecteur... C’est le triste constat dressé par Ian Minot, un jeune auteur qui depuis des années va de refus en refus. Alors quand un ex-éditeur lui propose une combine douteuse pour obtenir la gloire, Ian se retrouve confronté à un terrible dilemme : garder son intégrité ou gagner enfin la reconnaissance qu’il croit mériter ?
En lisant le billet d’Emeraude, j’avais pensé que ce roman ressemblait à celui-ci. Ce n’est finalement pas le cas. L’auteur s’amuse ici davantage à caricaturer le monde de l’édition que celui des auteurs à succès. Le début est assez plaisant : le personnage de l’auteur-loser fonctionne plutôt bien, les références littéraires sous forme d’antonomases sont plutôt amusantes (des « franzens » sont des lunettes, un « capote » un grand chapeau, un « kowalski » un marcel, un « proust » un lit, …). Et puis, lorsque le roman s’amuse à mélanger la réalité et la fiction (sans trop dévoiler l’intrigue : la vie du héros commence à ressembler à un roman d’aventures), on commence à s’ennuyer un peu. Alors que le rythme est censé s’accélérer et devenir celui d’un récit haletant, je me suis lassé de l’histoire et des personnages. Tout devenait prévisible, appuyé et ultra-stéréotypé. C’est pourtant ce que l’auteur semble vouloir dénoncer : notre besoin d’histoires impossible à rassasier devrait normalement se réjouir de la tournure des événements. Mais, en ce qui me concerne, la magie n’a pas opéré.
D’autres avis (très positifs ceux-là) chez Constance, chez Yspaddaden et chez keisha.

Référence :

Les voleurs de Manhattan, Adam Langer, traduit de l'anglais par Laura Derajinski, Gallmeister, 2012.

12 février 2012

La délicat...quoi ?

La délicatesse, David FOENKINOS

À de moins de vivre sur une autre planète, comment ne pas avoir entendu parler de La délicatesse. Révélation littéraire ou imposture médiatique ? Quelques mots de ce désormais phénomène littéraire (et maintenant cinématographique).

Je me méfie toujours des grands succès de librairies... Surtout s'il s'agit d'un livre français contemporain. Snobisme ! me dirait ma sœur. Pourquoi un livre qu'on voit dans toutes les mains, sur tous les étals et dont tout le monde parle serait moins bon qu'un autre ? Parce qu'il n'est pas assez élitiste ? Et puis quoi, si ça se trouve, j'éprouverais un réel plaisir à sa lecture, même si par la suite il ne m'en reste pas grand chose. Ce serait peut-être un livre à rajouter à la liste des fameux page turner dont on vous a parlé ici.
Et voilà qu'après toutes ces réflexions philosophiques édifiantes, le hasard (où plutôt l'un des membres de notre groupe de lectures destinées aux élèves) me le met entre les mains. Certes, j'ai bien vu que le propriétaire du livre avait l'air un brin embarrassé et pas du tout sûr d'avoir raison de le proposer, mais, n'écoutant que mon courage, pleine de bonnes résolutions dont celle d'acquérir une plus grande ouverture d'esprit, et voyant là un signe que le destin voulait me faire lire ce fameux bouquin, je suis rentrée chez moi avec La délicatesse et (après avoir tourné autour pendant quelques semaines) ai entamé la lecture du roman de Foenkinos, déjà adapté en film par l'auteur lui-même et son frère, et avec dans le rôle titre  notre délicat compatriote, François Damiens.
Je l'ai lu d'une traite, en deux jours à peine, et j'éprouve maintenant une réelle joie... Non pas celle d'avoir découvert un livre étonnant, subtil et passionnant à la fois, non pas celle liée à la recherche frénétique du nom des autres romans de l'auteur et de me précipiter dans une librairie pour les acheter... non, non, non, rien de tout cela. Juste la joie de pouvoir dire beaucoup beaucoup de mal d'un livre d'une platitude tellement inouïe que je n'ai pas le moindre scrupule à attaquer son auteur pourtant probablement plein de bonnes intentions (quoique, à bien y réfléchir, c'est même pas sûr). 
La Délicatesse (qui n'a, vous l'avez compris, de délicat que le nom) est l'histoire d'un deuil, celui de la pauvre mais tellement jolie et attirante Nathalie qui perdit, dans un accident de jogging, son bien aimé, celui qui avait décidé que si elle commandait un jus d'abricot ("un petit peu original sans être toutefois excentrique") lors de leur première rencontre, il l'épouserait. Et devinez ce qu'elle choisit ?
Bref, Nathalie est triste (mais l'auteur avait justement précisé en début de livre, dans une de ses horripilantes notes en bas de page, qu'"il y a souvent une nette tendance à la nostalgie chez les Nathalie"), et malgré que tout le monde veut soit la draguer, soit en faire son amie, elle choisit délibérément la solitude. Jusqu'au jour où, sur un coup de tête (qu'on ne comprendra, nous lecteurs peu sensibles, absolument jamais) elle décide d'embrasser fougueusement Markus, un de ses collaborateurs qui à première vue n'a aucun intérêt. Sauf que le garçon en question s'avère finalement beaucoup plus... délicat qu'il n'en a l'air.
Voilà, c'est tout. La fin est exactement celle que vous imaginez et à part deux ou trois personnages secondaires, il n'y a absolument rien d'autre dans le livre. Ah, si : il y a les notes en bas de page suscitées et de petits chapitres sans aucun intérêt qui entrecoupent l'histoire et qui vont du numéro de code de l'immeuble de Markus à trois aphorismes de Cioran que le personnage a lus dans le RER, en passant par les paroles de la chanson que Nathalie a écoutée dans la voiture ou encore le nombre de paquets de Krisproll vendus en 2002.
Rajoutons que pour être sûr que nous ayons compris le message et le thème général du livre, Foenkinos a décliné le terme "délicat" sous toutes ses formes à peu près une fois par page.
Pour ma part, je ferai preuve d'une certaine délicatesse et vous épargnerai les excellents jeux de mots qui me sont venus à l'esprit en écrivant ce billet et qui parlaient tous du très prononcé contraste entre le titre du livre et son contenu. 

Référence :
La délicatesse, David FOENKINOS, Gallimard, Folio, 2011.

9 février 2012

L’emptytude des choses

La mise à nu des époux Ransome, Alan BENNETT

L’auteur de La Reine des lectrices s’amuse à dépeindre les zones d’ombre de la petite bourgeoisie britannique. Drôle et grinçant.

Mr et Mrs Ransome ont été victimes d’un vol. Ou plutôt d’un cambriolage, comme aime à le préciser Mr Ransome, très à cheval sur les mots comme sur tout le reste. Alors qu’ils assistaient à une représentation de Così (évitez, entre initiés, de dire Così fan tutte), tout ce que contenait leur appartement a disparu. Pas uniquement les objets de valeurs, les appareils ménagers et les meubles ; tout : du contenu des placards au papier toilette. Face à cette épreuve, les Ransome témoignent du flegme qui sied à leur classe sociale. Pas de vagues, pas de larmes. Life goes on. Cependant, l’accident a ouvert une brèche dans leur quotidien balisé et uniforme et révèle peu à peu les limites du fragile équilibre de leur existence.
S’il penche clairement du côté de la satire sociale, ce court roman joue également la carte du non-sens et de l’absurdité. À l’image de ce cambriolage insensé – qui s’expliquera finalement mais d’une manière complètement inattendue – le couple Ransome se retrouve soudainement dépouillé de tout ce que constituait les fondations matérielles de son mode de vie et doit faire face au vide. Coupés depuis toujours de leurs émotions et de leurs désirs, ces deux personnages découvrent que le confort rassurant de leur petit appartement bourgeois n’était que le décor d’une mauvaise pièce de boulevard. Il y a donc, à côté de l’humour tranchant de l’écriture Bennett (comme dans La Reine des lectrices), une étrange zone d’inconfort qui donne à ce roman une dimension supplémentaire.

Référence :
La mise à nu des époux Ransome, Alan BENNETT, traduit de l’anglais par Pierre Ménard, Gallimard, Folio, 2011.

6 février 2012

Raconte-moi des histoires

Storyteller, James SIEGEL

Un page turner efficace. What else ?

Un journaliste en disgrâce, ancienne star d’un grand quotidien new-yorkais, traîne ses remords dans une petite ville de Californie où il couvre, pour la feuille de chou locale, le quotidien ô combien passionnant de ce trou perdu : inauguration de galeries commerçantes, jubilés divers, élevages d’alpagas… Un accident de la route anodin finit par éveiller son intérêt. C’est le premier élément d’une enquête saisissante qui va l’amener vers une actualité digne d’un Pulitzer. Mais comment faire éclater la vérité quand vous avez été condamné par toute la profession et le grand public pour vos mensonges ?
Pas nécessaire d’en dire plus. Nous avons ici un véritable page turner efficace, de ceux qu’on dévore avec avidité jusqu’à la dernière ligne. Rien de bien révolutionnaire pourtant mais un roman qui tient toutes ses promesses, vous surprend souvent et parvient à faire exister ses personnages par une écriture dynamique et non dénuée d’humour. Ce qui n’est pas toujours le cas dans ce genre de littérature.

Storyteller a déjà pas mal tourné sur les blogs et les avis sont unanimes (comme chez Keisha, Clara ou Cynthia).

Référence :

Storyteller, James SIEGEL, traduit de l’anglais par Simon Baril, Cherche midi, 2011.

2 février 2012

(Re)Lire ses classiques #6

L’attrape-cœurs, J.D. SALINGER

Bon. Je me représente tous ces petits mômes qui jouent à je ne sais quoi dans le grand champ de seigle et tout. Des milliers de petits mômes et personne avec eux je veux dire pas de grandes personnes – rien que moi. Et moi je suis planté au bord d'une saleté de falaise. Ce que j'ai à faire c'est attraper les mômes s'ils s'approchent trop près du bord. Je veux dire s'ils courent sans regarder où ils vont, moi je rapplique et je les attrape. C'est ce que je ferais toute la journée. Je serais juste l'attrape-cœurs et tout. D'accord, c'est dingue, mais c'est vraiment ce que je voudrais être. Seulement ça. D'accord, c'est dingue.

Holden Caulfield, 16 ans, a de nouveau été renvoyé de son école. Avant que ses parents n’apprennent la nouvelle, il décide de passer trois jours à New York. Déceptions, déconvenues, rencontres éphémères, … Holden s’enfonce peu à peu dans une spirale désenchantée.
J.D. Salinger a publié ce premier roman en 1951 et l’on y ressent l’extrême difficulté d’être pour un adolescent dans l’Amérique de l’après-guerre. Pas d’euphorie, pas de triomphe mais bien l’impression d’un monde qui n’a plus de sens et, surtout, que les adultes ne sont plus là pour rassurer les enfants. Holden cherche à s’accrocher désespérément à quelque chose mais le monde lui échappe et il ne peut que lui adresser son éternelle insatisfaction. Tout ça le « tue », comme il le répète durant toute sa confession.
Mais au-delà d’un instantané sur l’époque, ce roman culte est avant tout un formidable portrait de l’adolescence. Holden est coincé entre le monde des enfants et celui des adultes. Ses besoins semblent inconciliables : il recherche à tout prix le contact avec les autres mais, au final, il est toujours déçu ou abandonné. D’un côté, ce petit frère mort dont il ne peut faire le deuil ; de l’autre, un grand frère, l’une des rares figures masculines qui semble le rassurer, est parti pour Hollywood. Entre ces deux absences, Holden va errer dans la ville, durant ces trois jours, de bars minables en appartements cossus, à la poursuite d’une ligne de fuite.
En cherchant un roman initiatique et vaguement réaliste pour mes élèves, je me suis souvenu de ce classique de la littérature américaine. Si, avec le recul (je n’ai plus seize ans depuis bien longtemps), j’ai l’impression qu’on a rarement parlé aussi justement de l’adolescence, reste à voir ce qu’en penseront les élèves…

Un billet chez Blake.

Référence :

L’attrape-cœurs, J.D. SALINGER, traduit de l’anglais par Annie Saumont, Pocket, 1994.

29 janvier 2012

La cité n’est pas une jungle. C’est un zoo.*

Le tigre blanc, Aravind ADIGA

Roman initiatique à la construction originale sur les grands écarts de l'Inde contemporaine. Loin des cartes postales...

Même s’il possède l’intelligence d’un félin, Balram est né du côté des Ténèbres, dans l’Inde de ceux qui, de père en fils, sont voués à une vie misérable. Des emplois qui ressemblent davantage à de l’esclavage pour gagner de quoi nourrir une famille nombreuse. Mais l’ambition de Balram est plus forte que les traditions et, sur un coup de chance, il parvient à se faire engager comme chauffeur. Au service du fils d’un riche notable, il quitte sa province pour Delhi et y découvre une nouvelle vie. Son maître a vécu aux États-Unis et semble lui aussi remettre en cause les traditions culturelles et son éducation. À travers les lettres qu’il écrit au Premier ministre chinois avant sa visite officielle en Inde, Balram raconte comment il en est finalement arrivé à dépasser les conditions de sa naissance pour devenir un entrepreneur de l’Inde moderne. Quitte à commettre le pire.
Les fabuleuses aventures d’un Indien malchanceux… (Slumdog millionaire au cinéma) m’avait particulièrement ennuyé. J’avais donc quelques appréhensions en commençant la lecture de ce roman. Mais rapidement, le récit de Balram m’a séduit et emporté. Ce beau roman initiatique, Man Booker Prize en 2008, touche par sa fraîcheur et son humour désabusé. Pas de misérabilisme ni de conte de fées ; ce n’est pas l’histoire d’un gentil garçon qui va rencontrer la fortune. Tout est beaucoup plus ambigu et la description de l’Inde contemporaine est ici très bien amenée. Le personnage central est loin d’être candide et le regard qu’il porte sur les transformations de son pays est sans concession et, souvent, cynique. Le tigre du titre est un animal en cage, une espèce parmi d’autres dans le grand zoo de la société indienne où chacun se doit de rester à sa place. Or, avec la mondialisation, les traditions sont confrontées à la modernité et à une certaine forme d’occidentalisation. Comment les plus démunis peuvent-ils prendre le train en marche dans un pays où la relation maître-serviteur semble ne jamais devoir être remise en question ?

Les avis de Bize, Saxaoul et Kathel.

Référence :

Le tigre blanc, Aravind ADIGA, traduit de l’anglais pas Annick Le Goya, 10-18, collection « Domaine étranger », 2010.

*Desmond Morris, Le zoo humain

26 janvier 2012

Hibernation?

Vous l'aurez remarqué, nous ne sommes pas très actifs sur le blog ces derniers temps. On lit, on lit mais les billets ne suivent pas. Temps maussade, manque cruel de lumière et du travail par-dessus la tête. Mais le moral est bon!
L'envie de passer plus de temps sous la couette est cependant bien là. Et si Proust a expérimenté le drame du coucher, le lecteur nocturne doit chaque soir vivre avec ce douloureux problème : comment tenir son livre ET garder les bras sous la couette? Impossible. Il faut passer d'un bras à l'autre, tenir le livre d'une main pendant que l'autre part se réchauffer le temps de deux pages avant de devoir remettre le nez dehors.
Dans le magazine du Monde de la semaine dernière, j'ai enfin trouvé la solution. Il s'agit de la Couettabra!
Et c'est tout à fait sérieux. Conçue par Nathalie Mauger et Claire Guéneau, elle sera bientôt en vente ici
J'adore l'idée (qui rappelle quand même un peu la vie monastique...) mais ce n'est pas ça qui va m'aider à sortir de l'hiver...


17 janvier 2012

Parce que c'était lui, parce que c'était moi

Just kids, Patti SMITH

Amour, art et bohème à New York. Bien plus qu’une autobiographie.

New York, été 1967. Patti a 19 ans. Elle a quitté sa petite banlieue de Chicago pour réaliser son rêve : devenir artiste. Elle dessine, écrit de la poésie. Les débuts sont difficiles et l’estomac vide, les poches crevées, Patti se retrouve vite à la rue. Par un hasard assez extraordinaire, le premier à lui tendre la main sera Robert Mapplethorpe. Leur rencontre est un coup de foudre, le début d’une incroyable histoire d’amour et d’amitié entre deux artistes en quête d’eux-mêmes.
Le livre revient sur cette période où, à la fin des années 60 et au début des années 70, les deux amoureux vont peu à peu s’orienter vers leur domaine de prédilection : le rock pour l’une et la photographie pour l’autre. Tâtonnements, expérimentations et constante collaboration. L’amour qu’ils se portent transcende tout et leur offre la liberté dont ils ont chacun besoin pour créer mais aussi pour comprendre qui ils sont. Mapplethorpe découvre peu à peu sa sexualité et, même s’ils finissent pas ne plus vivre ensemble, ils n’en demeurent pas moins un couple uni par une force incroyable. Toujours là l’un pour l’autre. Jusqu’à la fin.
Ce très beau récit offre plusieurs entrées et ne se résume pas à une autobiographie de la chanteuse. Smith parvient à faire revivre cette époque où New York bruissait encore d’une énergie créatrice et où toutes les expérimentations étaient possibles. De la vie de bohème à l’Hôtel Chelsea à la faune papillonnant autour de la Factory, c’est tout un univers qui reprend vie dans ces pages, sans pour autant tomber dans la carte postale ou la nostalgie. Et quand on y croise Janis Joplin, Jimmy Hendrix,
Allen Grinsberg, ou William Burroughs, Smith parvient à évoquer ces figures avec humour et tendresse. C’est également un très beau roman initiatique où l’on découvre deux grands artistes face à leurs envies et à leur travail. Si l’ombre de Warhol semble planer au-dessus de Robert, qui cherche à tout prix la reconnaissance, c’est plutôt la figure de Rimbaud qui habite Patti. Au gré des expérimentations et des rencontres, ils mettent en place les bases de leur art. Mapplethorpe collecte, transforme et conçoit des installations. Il arrive progressivement à la photographie de nus masculins et d’une sexualité underground qu’il tente de faire pénétrer dans le monde de l’art. De son côté, c’est par la poésie que Patti Smith va entrer en contact avec la musique et la chanson, en évitant systématiquement la facilité. Enfin, Just kids peut être lu comme une belle et intense histoire d’amour, souvent émouvante, d’une innocence presque irréelle. De celle des enfants qui s’aiment.

New York, de jeunes artistes à la marge, des rencontres et des coïncidences : les amateurs des premiers romans d’Auster seront en terrain connu. Et si comme moi vous n’êtes pas un inconditionnel de la chanteuse, passez au-dessus de vos a priori. Bien plus qu’une autobiographie, Just kids est un grand livre qui m’a coupé du monde pendant plusieurs jours.

Références :
Just kids, Patti SMITH, Ecco Press, 2010 (pour la VO).
Just kids, Patti SMITH, traduit de l’anglais par Heloïse Esquié, Denoël, 2010.

Photos tirées de la sérié publiée par Interview.

11 janvier 2012

Zone érogène

Anne B. RAGDE, Zona frigida

Huis clos haletant dans le grand Nord, là "où le climat est si rude que les animaux sont devenus blancs".

Mais pourquoi Béa a-t-elle choisi d'ignorer une formidable opportunité professionnelle, d'abandonner son oiseau bien aimé et de dépenser ses derniers deniers pour faire cette croisière hors de prix dans le grand Nord, à destination du Spitzberg, au fin fond de la Norvège? Effectivement, parmi les passagers à bord du Ewa, Béa détonne par son penchant pour la boisson, par son désintérêt, au départ, pour la beauté du lieu et par son ton caustique et son humour grinçant. Et très vite, on comprend que la motivation de Béa pour ce voyage est sans doute autre que celui de voir des ours polaires.
Or des ours polaires, elle en verra. Et même plusieurs. Et aussi des phoques, des morses, des mouettes ivoires, des bruants des neiges, des fulmars boréals. Et puis aussi des murs de glace, des cristaux éclatants, des montagnes enneigées aux couleurs cuivrées, des fjords à couper le souffle. Peu à peu, cet environnement à la fois aride et magnifique va créer des fissures dans l'armure de Béa. La femme solitaire, incapable d'aimer ou de se sentir aimée, marginale et un brin alcoolique, va peu à peu s'ouvrir au monde : accepter ses sentiments, laisser surgir les émotions et surtout, accepter de se débarrasser du passé.
Mais l'histoire d'amour inattendue qu'elle va vivre et les paysages de toutes beauté suffiront-ils pour que ce passé ne la rattrape pas ? Et puis pourquoi certains passagers et certains membres de l'équipage semblent comploter ? Car rien n'échappe à Béa, ni les chuchotement, ni les regards entendus, ni les conversations dans les chambres voisines...
Une intrigue pleine de suspense qui se déroule en huis-clos (outre les quelques animaux cités plus haut, les passagers et l'équipage du Ewa ne verront, pendant leur voyage, que très peu d'êtres vivants), de multiples rebondissements, une héroïne parfois un tout petit peu caricaturale mais délicieusement politiquement incorrecte et dotée d'un sens de l'humour ravageur, le tout situé dans un cadre spatio-temporel méconnu et attirant (surtout lorsqu'on apprend que "le Svalbard est une seule et même zone érogène"). Rajoutons que le message écologique est bien présent mais jamais mièvre.
Vous reprendrez bien quelques glaçons ?

Références :
Anne B. RAGDE, Zona frigida, traduit du norvégien par Hélène Hervieu et Eva Sauvegrain, Balland, 2011.

6 janvier 2012

(Re)Lire ses classiques #5

Œuvres complètes - volumes 1 et 2, Marguerite DURAS

Duras fait partie des quelques auteurs qui, quand j’étais adolescent, m’ont fait aimer la littérature. Alors que j’étais certainement beaucoup trop jeune pour apprécier et peut-être même comprendre ce que traversaient les personnages des Petits chevaux de Tarquinia, cette première rencontre avec l’univers de l’auteure m’avait donné envie d’entendre encore cette voix particulière. Une manière unique d’aborder le langage pour en faire jaillir une musique étrange, envoûtante, languide. Durant de nombreuses années, j’ai parcouru une bonne partie de l’œuvre de Duras, renouvelant à chaque fois la surprise et le ravissement, pour reprendre un terme durassien. La fameuse musique, bien sûr, mais aussi sa manière d’aborder la psychologie du personnage, frontale et pourtant embusquée. Duras donne à voir, à travers la langue qu’elle utilise, un accès aux pulsions enfouies, entre éros et thanatos. Ses héroïnes m’ont toujours donné l’impression d’exprimer de profonds désirs, des passions violentes qui vont et viennent entre le dedans et le dehors. Je garde des souvenirs très forts de tous ses romans, même ceux que j’ai le moins aimés (on a souvent parlé de ses derniers livres où elle semblait presque parodier son propre style pour aller vers une sorte de dépouillement rempli de tics d’écriture) : Le ravissement de Lol V. Stein, Moderato Cantabile, Le marin de Gibraltar, Le vice-consul, La maladie de la mort, … Je ne jouerais pas les puristes en disant que je n’ai pas aimé L’amant (Goncourt qui la propulsa sur un malentendu dans la catégorie des auteurs populaires) mais je lui ai préféré L’amant de la Chine du Nord, scénario qu’elle écrit en réponse à celui du film d’Annaud).
Traversant une bonne partie du vingtième siècle, de la Résistance aux années Mitterand, le parcours de la femme témoigne également, dans sa vie privée, d’une forme d’insoumission et de recherche de liberté. Et sur le sujet, je vous recommande chaudement la lecture de la biographie que Laure Adler lui avait consacrée en 1998.

Et voici donc que quinze ans après sa disparition, Duras fait son entrée dans le Panthéon des « classiques », avec la publication des deux premiers tomes de ses Œuvres complètes dans la Pléiade. L’occasion de relire mais aussi de découvrir. Par exemple, son second roman, La vie tranquille, qui même s’il croule un peu parfois sous un psychologisme indigeste, installe déjà les bases de ce qui fera la particularité de l’univers durassien : une femme au prise avec des désirs inconciliables, une famille dysfonctionnelle, des envies d’infini, symbolisé par l’image de la mer et une tension entre la mort et le désir.

Effet purgatoire ou oubli, j’ai remarqué que la blogosphère parlait finalement très peu des romans de Duras. Alors ? Des impressions, des souvenirs ?

Référence :
Œuvres complètes - volumes 1 et 2, Marguerite DURAS, Bibliothèque de la Pléiade, 2011.

20 décembre 2011

Write Christmas

Diane ARBUS, Santas at the Santa Claus School, Albion, N.Y., 1964

Déjà la 20 décembre et nous n'avons toujours pas mis sur notre blog notre désormais traditionnel spot sur les cadeaux (littéraires) de Noël. Si, comme nous, vous faites vos cadeaux à la dernière minute, cette liste est pour vous ! Des cadeaux pour tous et toutes, des livres à offrir ou à s'offrir (y'a pas de mal à se faire du bien, surtout en période de fête !).

Pour ceux qui veulent prolonger l'ambiance de Noël :
- Cyanure, de Camilla Läckberg : certes il ne s'agit pas d'un grand roman policier, ni du meilleur de l'écrivaine suédoise. Mais, sachant que l'histoire conte un long week-end pour notre petit Martin Molin (l'adjoint de Patrik Hedström), coincé dans une pension sur une île avec la famille de sa petite amie pour cause de tempête et sachant qu'il doit tout seul, comme un grand et surtout sans aucun moyen, résoudre le meurtre du patriarche, à la veille de Noël, comment résister? Un huis clos, une enquête à l'ancienne (sans expert ni analyse, ... ça fait du bien), une ambiance enneigée : rien de tel pour un lendemain de fête ! 
- Les trois lumières, de Calire KEEGAN : d'accord, ça se passe en été. Mais la tendresse qui émane de ce court roman et l'évocation de ces lumières mystérieuses ne sont-elles pas dans l'esprit de Noël ?
- Litlle Bird, de Craig JOHNSON : un enquête avec de la neige, des Indiens et un shérif qui a fait pousser des cris d'amour à bon nombre de blogueuses...

Pour ceux qui aiment les histoires de revenants :
Les revenants, Laura KASISCHKE ou L'indésirable, Sarah WATERS : le premier se passe sur un campus américain au jour d'aujourd'hui, le second dans la campagne anglaise d'après guerre. Ils mettent en scène vrais ou faux fantômes, évoquent le thème de la mort et font planer une ambiance mystérieuse. À dévorer après la bûche.

Pour ceux qui se voudraient se préparer à la fin du monde en 2012 :
En un monde parfait, de la même Laura KASISCHKE (auteure qui depuis quelque temps passionne la blogosphère), La route de Cormac McCARTHY ou encore Le mur invisible de Marlen HAUSHOFER : trois romans d'anticipation qui ont tendance à glacer le sang mais qui ne sont pas dénués d'une petite touche d'espoir...

Pour ceux qui aiment les best-sellers mais de qualité :
1Q84, d'Haruki MURAKAMI (à voir ici et ici), ou Freedom de Jonathan FRANZEN : à offrir les yeux fermés !

Pour ceux qui veulent un peu de poésie dans ce monde de brutes :
- Rosa Candida de Audur Ava OLAFSDOTTIR ou Le goût des pépins de pomme de Katharina HAGENA : poétiques, touchants, émouvants... et testés sur un public varié, de la grand-mère à l'ado! Vous hésitez encore à l'offrir ?
- La langue de ma mère, le merveilleux premier roman traduit en français de Tom LANOYE (qu'on aime ici).

Pour ceux qui, en cette veille de nouvelle année, s'interrogent sur la condition humaine et la nature de l'homme (bon, d'accord, ce n'est peut-être pas au menu de vos réveillons...) :
Prodigieuses créatures de Tracy CHEVALIER, la découverte des fossiles et des origines de l'homme par deux femmes à la fin du 19ème siècle ou L’enfant sauvage, T.C. BOYLE, la célèbre histoire du petit Victor, cet enfant sauvage qu'un médecin tentera de civiliser en plein 18ème.

Et enfin, pour dégouter tout le monde du foie gras (bien que nous ne sommes pas sûrs, nous-mêmes, de ne pas en manger une petite tranche) : Faut-il manger les animaux ? de Jonathan SAFRAN FOER qui, entre le hormard et la dinde, pourrait quand même jeter un froid...

Et vous? Des idées, des envies?

Et pour se mettre dans l'ambiance, un peu de Noël version hipster :






12 décembre 2011

Q comme (suite)

1Q84, Livre 2 – Juillet-Septembre, Haruki MURAKAMI


Deuxième volume de la trilogie : quelques réponses, beaucoup de questions et, en fin de billet, un scoop.

(Le Livre 1, c’était ici)
Comment ai-je pu tenir aussi longtemps avant d’entamer la lecture de ce Livre 2 ? Un peu de patience (de masochisme, diront certains), une PAL en souffrance et le fait de savoir qu’il faudra attendre mars 2012 pour connaître la fin de l’histoire. Et c’est bien là tout le problème. Si peu à peu on commence à comprendre ce qui relie Tengo et Aomamé et en quoi consiste le monde étrange de 1Q84, on ressort de la lecture avec beaucoup de questions. À commencer par la plus importante : qui sont les Little People ? Le mystère reste intact. Mais comme le dit le père de Tengo :

« Si tu as besoin qu’on t’explique pour que tu comprennes, ça veut dire qu’aucune explication ne te fera jamais comprendre. »

Dans la parfaite continuité de la première partie, ce deuxième épisode raconte en alternance les aventures des deux héros principaux. Mais l’ombre s’étend. Une angoisse diffuse, l’imminence d’une catastrophe, comme un monde sur le point de s’effondrer : l’univers de 1Q84 s’annonce de plus en plus comme un écho de nos propres peurs, celles de notre enfance mais aussi celles de la société contemporaine. Murakami parvient avec une incroyable fluidité à passer de la préparation d’un repas à celui d’un meurtre, laissant s’installer, l’air de rien, les éléments fantastiques de son histoire. Sans oublier cet érotisme un peu étrange, comme désincarné. L’ampleur et l’ambition de ce roman surprennent encore et, pas de doute, c’est une œuvre puissante et enivrante.

Plus je lis Murakami, plus le constat est clair : on ne peut plus parler, en ce qui le concerne, de littérature japonaise. Des femmes aux discours étranges, des réalités parallèles, des reflets et des yeux qui se ferment pour mieux voir : Murakami est un symboliste belge ! Certains de ses personnages semblent sortis tout droit d’une pièce de Maeterlinck ou d’un tableau de Khnopff. Il faudrait aller trifouiller dans la bio de l’artiste pour voir s’il n’aurait pas un peu de famille à Bruges ou dans une chaumière perdue dans les Ardennes…

Edit du 22/03/2012 : le billet sur le Livre 3, c'est ici.

Référence :
 
1Q84, Livre 2 – Juillet-Septembre, Haruki MURAKAMI, traduit du japonais par Hélène Morita, Belfond, 2011

6 décembre 2011

Meurtre au collège

Les revenants, Laura KASISCHKE

Le septième roman de Laura KASISCHKE, faux college novel et vrai roman féroce et énigmatique.

L'action se situe sur le campus d'une université américaine et commence par le récit de l'accident de voiture dans lequel Nicole, jolie étudiante toute blonde et toute prude, originaire de la petite ville de Bad Axe et membre d'une sororité, perd la vie dans les bras de son petit ami, Craig, qui conduisait la voiture.
Malgré tout, la culpabilité, les souvenirs qui l'assaillent et surtout le rejet virulent dont il fait preuve, Craig, une fois remis de son choc post-traumatique qui ne lui a laissé aucun souvenir du soir de l'accident, revient à l'université. Mais voilà qu'il a la nette impression de voir Nicole un peu partout sur le campus. Rien que de plus normal pour quelqu'un en plein processus de deuil si ce n'est qu'il est loin d'être le seul.
Mais que s'est-il réellement passé ce soir-là ?
Aïe aïe ouille ! vous entends-je dire jusqu'ici. Un nouveau roman d'Harlan COBEN (dans lesquels les morts sont rarement vraiment morts et les intrigues entremêlées à souhait) ? Un autre Twilight (qui allie subtilement - bon, peut-être pas très subtilement - fantastique et bluette pour adolescentes) ? Un roman psychologisant sur la rédemption ? Rien de tout ça, évidemment, parce que malgré le pitch qui donne l'impression qu'on a déjà entendu cette histoires mille fois, on est dans un roman de Laura KASISCHKE. Et comme toujours, l'auteur évite tous les clichés et nous livre un roman à la fois passionnant, mystérieux et émouvant. 
La narration alterne les rétrospections, lorsque Nicole est encore vivante, et les témoignages de plusieurs personnages qui ne sont jamais secondaires. Ainsi, on rencontre Perry, colocataire de Craig, originaire de Bad Axe comme Nicole et ami d'enfance de celle-ci, qui tente de comprendre pourquoi lui aussi voit Nicole partout sur le campus et de préserver son ami Craig, Shelly, responsable du département musique classique qui est le premier témoin de l'accident et qui s'étonne que les médias n'aient absolument pas pris son témoignage en compte, Mira, titulaire d'un cours sur la mort et les rites funéraires vers qui Perry va se tourner pour comprendre ce qu'il en est ou encore Craig et Nicole qui s'éloignent au fur et à mesure de la lecture, de l'image qu'on s'était faite d'eux. 
Les personnages tenteront de découvrir la vérité sur cette affaire qui va bouleverser leur existence et chacun aura la sienne... Pas de résolution car nous ne sommes pas dans un roman policier. Le lecteur se fera sa propre idée des événements et jugera qui bon lui semble, l'auteur se gardant bien de nous orienter tout en égratignant la société américaine. KASISCHKE prend soin également de préserver jusqu'à la fin cette atmosphère mystérieuse et envoutante qui imprègne le roman depuis le début.
Ajouterais-je néanmoins que je n'ai pas retrouvé toute la poésie et la subtilité d'En un monde parfait, son précédent roman dont on vous parlait ici ? J'hésite, parce que non seulement comparer un roman à un autre manque souvent de pertinence et parce que je vous éloignerais peut-être d'un grand livre, ce dont je me garderai bien.

Référence :
Laura KASISCHKE, Les revenants, traduite de l'anglais (Etats-Unis) par Eric Chédaille, Christian Bourgeois, 2011.

4 décembre 2011

Faut-il parfois fermer un œil pendant la lecture ?

La Poursuite du bonheur, Douglas KENNEDY

Du douloureux problème du page turner.

Suite à l’enterrement de sa mère, Kate se fait harceler par une vieille dame étrange qui semble tout connaître d’elle, depuis sa plus tendre enfance.
Flash back : au lendemain de la seconde guerre mondiale, alors que l’Amérique célèbre ses héros, Sara Smythe quitte la tranquillité de sa famille bourgeoise pour prendre son indépendance et tenter sa chance à New York. Elle y retrouve son frère, auteur malchanceux, aux penchants communistes, qui fréquente toute la Bohème de Big Apple. Lors d’une soirée, Sara rencontre  Jack et patatras: love at first sight. Mais aussi le début des ennuis qui, des longs silences aux conséquences nauséabondes du maccarthysme, feront de Sara une héroïne 100% romanesque…

Pour avoir déjà lu du Douglas Kennedy, je savais que je passerais certainement un bon moment de lecture. Comme dans ses autres romans (dont on a parlé notamment ici ou ici), l’intrigue est assez bien menée, le suspense tient la route, même si les ficelles sont parfois un peu énormes.
Mais au cours de ma lecture, un drame est arrivé (et si j’avais été l’héroïne du roman, cela m’aurait inéluctablement conduit vers un bon verre de whisky, un bain chaud et plusieurs jours de lamentations existentielles). Je me suis soudain rendu compte que, dans tous les dialogues, Kennedy utilisait systématiquement les noms des personnages. Du genre (j’invente et j'exagère un peu car je n’ai plus le livre entre les mains) :

-    Pourquoi Jack, pourquoi ?
-    Parce que Sara, je regrette mais je n’avais pas le choix.
-    Mais, Jack, tu savais qu’en faisant ça tu allais mettre un terme à notre histoire ! Pourquoi, Jack, pourquoi ?
-    Je n’en peux plus, Sara. Tu comprends ça, Sara.
-    Je le comprends, Jack. Mais je ne peux pas l’accepter (, Jack !).

Bref, ambiance soap assurée.

Du coup, alors que le but du page turner, c’est bien de passer d’une page à l’autre à la vitesse de l’éclair, j’ai commencé à être attentif à tout. Aux descriptions, aux répétitions (le coup du whisky+séjour dans la baignoire+lamentations revient très souvent), et même à certaines incohérences. Avec au final l’impression que si le roman devait se lire vite, c’était certainement parce que c’était ainsi qu’il avait été écrit.
Je suis rapidement arrivé au bout des 700 pages mais avec le sentiment non pas d’avoir perdu mon temps mais plutôt une petite gêne, comme lorsqu’on se laisse avoir par une mauvaise série à la télé. Ce n’est pas que j’attends de découvrir une plume hors du commun à chaque fois que j’entame un livre; j’aime lire parfois simplement pour me détendre, accrocher à une histoire. Mais ici, le manque de style m’a empêché de me laisser prendre entièrement.

Et vous, quel est votre sentiment sur le page turner ? Plaisir coupable, allié des passages à vide dans vos lectures ou bien zone interdite ?

Référence :
La Poursuite du bonheur, Douglas KENNEDY, traduit de l’anglais par Bernard Cohen, Pocket, 2004

29 novembre 2011

Langue maternelle

La Langue de ma mère, Tom LANOYE

Roman familial à la forme mouvante et première traduction en français d’une grande voix venue du Nord de la frontière linguistique.

La mère et le père. Elle, comédienne semi-professionnelle, à la scène comme à la ville. Lui, boucher d’un quartier où tout le monde connaît tout le monde et où rien n’est loin de rien. Et l’un de leurs enfants, un fils écrivain qui se demande comment raconter sa mère et quels mots trouver pour décrire celle qui, dans ses dernières années, a perdu sa langue à la suite d’un accident cérébral. Quelles histoires, quelles anecdotes familiales faut-il choisir pour, non pas faire revivre ceux qui ont disparu, mais les laisser définitivement aller. « Écrire, c’est détruire, faute de mieux. C’est seulement après cela et à cause de cela que ce que vous écrivez devient du passé. La littérature consiste à lâcher prise. Écrire, c’est chasser de son souvenir. » (p. 69) Ce roman tout en courbes et détours est le chemin emprunté par Tom Lanoye pour, d’une certaine manière, tourner la page.

Parmi tous les éléments qui composent le livre, il y a d’abord le portrait d’une famille de commerçants d’une petite ville flamande, la middle class laborieuse, ses codes vestimentaires, alimentaires, sa fierté et son souci des apparences et du travail bien fait. Il y a également les histoires, drôles ou tristes, qui composent la mythologie familiale. Et puis les souvenirs d’enfance, les fêtes de fin d’année, les histoires de voisinages. Au centre de ce récit kaléidoscopique trône la figure maternelle, personnage haut en couleurs, adepte du bon sens et des effets dramatiques adroitement calculés. Le roman dresse par petits morceaux éclatés le portrait de cette mère omnipotente qui, après son accident, perdra l’usage des mots et, peu à peu, de sa superbe.
Tom Lanoye, dont c’est ici le premier roman traduit en français (dans le monde francophone, il était surtout connu pour son théâtre), invente une langue baroque, une nouvelle manière de raconter les êtres chers et les souvenirs, prenant le lecteur avec lui pour construire ce monument de mots, à des kilomètres de l’écriture de soi des auteurs français. Persuadé que le less is more est le contraire même de la littérature, Lanoye accumule, s’éloigne de son sujet pour, par la bande, y revenir toujours l’air de rien, dans un style généreux et débordant de tout. Comme si, pour combler le manque, seuls les mots pouvaient venir à bout de l’absence.

En ce qui me concerne, comme pour de nombreux Belges francophones, la littérature de l’autre côté de la frontière linguistique est une terra incognita et, à un moment où les deux communautés ont tendance à se replier sur elles-mêmes, la découverte de la voix de Tom Lanoye est une heureuse surprise que j’espère faire partager au plus grand nombre. Donc, lecteurs français : osez la littérature belge, oubliez Nothomb et ses romans-gadgets et partez à la rencontre d’un auteur dont on risque fort d’entendre parler à nouveau. Et comme bientôt c’est la Saint-Nicolas, vous savez ce qu’il vous reste à demander (si vous avez été sages…).

Référence :
La Langue de ma mère, Tom LANOYE, traduit du néerlandais (Belgique) par Alain van Crugten, La Différence, 2011

24 novembre 2011

C'est mon tour

Ou, là là... terrible défi que de se définir en un mot et de faire aussi poétique que mon comparse Consonne.
Allez, on se lance, la version féminine, portrait vocalique.
Et si, et si, et si j'étais...

 1- Une langue
Bon, difficile de faire original dans ce cas... le Français bien sûr : c'est la langue que je parle, c'est celle que je lis, c'est celle que j'enseigne. Mais j'aimerais être un peu plus l'Anglais, histoire de lire Shakespeare dans le texte (et de chanter à tue tête sans les massacrer mes chansons préférées).

2- Une mauvaise habitude
Est-ce que finir une plaquette de chocolat entière ou faire des muffins à des moments improbables et les manger immédiatement est considéré comme une mauvaise habitude ? Non ? Bon, alors trouvons autre chose...
Ouvrir une deuxième plaquette de chocolat quand la première est finie?

3- Une odeur 
L'odeur de mes enfants.

4- Une envie
Passer trois jours au lit avec ma PAL à côté de moi (et bien sûr un peu de chocolat pour survivre).

5- Un idéal  
Celui de Consonne, tout d'abord, parce qu'il a la gentillesse de me le répéter à chaque fois que je me plains de ne pas parvenir à venir à bout de mes corrections.
Sinon, mon idéal : tout gérer sans rien sacrifier.


6- Un souvenir de voyage  
Une plage déserte sur l'île de Samos, en fin d'après-midi, et tout le temps pour finir un bouquin passionnant...

7- Une sensation 
Celle lorsque je sors mes enfants du lit et que je les sens se blottir, tout chauds, tout endormis, contre moi.

8- Un tic de langage 
Demandez à mes élèves ! Ils se feront un plaisir de faire une liste exhaustive.

9- Une torture  
Corriger (moi j'hésite pas). Et je l'infligerais à tous ceux qui ne se lassent pas de dire qu'être prof c'est quand même peinard (et quitte à être sadique, je leur donnerai une pile de dissertations !).

10- Un livre inadaptable au cinéma
Aucun livre n'est adaptable. Il y a de bonnes adaptations mais jamais, au grand jamais, on ne rendra au cinéma toute la magie d'un livre.

18 novembre 2011

Tag-tag-tag: qui est là?

Il tournait mais ne passait pas par nous : la grosse looose !
Nous sauvons la face grâce à In Cold Blog qui nous a concocté son petit questionnaire du portait chinois.


Et pour une fois, levons le voile sur l’identité de l’auteur de ce billet : c’est la partie consonantique du blog qui parle.


Si j’étais…

1- Une langue
Fastoche ! (Ah bon ? On me dit que ce n’est pas une interro…). Le français, bien sûr. La langue que j’enseigne, celle qui m’amuse le plus.

2- Une mauvaise habitude
(Passons sous silence une certaine mauvaise habitude qui, selon ce qui est écrit sur le paquet, nuit gravement à la santé…)
Depuis qu’il est possible de relever ses mails partout et à tout moment, je pense que c’est devenu chez moi un réflexe assez idiot.

3- Une odeur
Une odeur d’enfance : celle de la pâtisserie en train de cuire dans la cuisine de mes grands-parents (et que l’on peut régulièrement retrouver chez moi).

4- Une envie
Là, maintenant, tout de suite ? Sauter dans un Eurostar et aller voir l’expo Gerhard Richter à Londres.

5- Un idéal
Être capable de ne pas négocier avec moi-même. (Citation de Karl Lagerfeld à propos de la réussite de son régime, hum hum, mais qui marche aussi avec les piles de corrections)


6- Un souvenir de voyage
Le Japon. Un salon de thé au sommet d’un petit immeuble dans le quartier un peu « olé-olé » de Shinjuku à Tokyo. L’endroit parfait et absolu pour passer un moment fin de journée, après avoir été émerveillé et emporté par tout ce que j’avais vu plus tôt.

7- Une sensation
 Sortir le matin quand il a neigé et voir la ville marcher au ralenti.
(Et la réponse groupie : entendre les premières mesures d’une nouvelle chanson de Madonna… ça marche encore !).

8- Un tic de langage
Tu vois ? Tu vois ? Non mais, tu vois ?


9- Une torture
J’allais écrire « corriger » mais si j’étais une torture, je ne serais pas aussi sadique.
Plutôt quelque chose d’attendu qui tarde à arriver (bon, d'accord, c'est pas très sympa non plus).

10- Un livre inadaptable au cinéma
Je vais sonner un peu prof de français mais j’assume : Madame Bovary. Plusieurs tentatives ont réduit le livre soit à une bluette, soit à une critique sociale. Alors que l’écriture de Flaubert est tellement plus que ça. Féroce, passionnée, incontrôlable et maîtrisée.


C’est au tour de Voyelle de répondre…

14 novembre 2011

« Nul n’est esclave en France »

L’affaire de l’esclave Furcy, Mohammed AÏSSAOUI


L’enquête d’un journaliste d’aujourd’hui sur une aventure juridique sans précédent : un esclave qui revendique sa liberté.

L’affaire Furcy est un procès au long cours. De 1817 à 1843, un esclave de l’île Bourbon, aujourd’hui île de La Réunion, va revendiquer devant les tribunaux rien de moins que sa liberté. Alors que l’esclavage avait été aboli en métropole après la Révolution, il n’en allait pas de même dans les colonies qui dépendaient, pour leur économie, de cette main d’œuvre à bas prix et sur laquelle les maîtres avaient tous les droits. Furcy, dont on sait très peu de choses, est le fils d’une indienne, née à Chandernagor, achetée à l’âge de neuf ans, puis affranchie. Consciente ou non de cette liberté nouvelle, elle n’en a jamais fait l’usage et est restée au service d’un maître jusqu’à sa mort. Lorsque Furcy découvre la vérité, il cherchera simplement, avec une impressionnante détermination, à faire respecter ses maigres droits : l’enfant d’un affranchi ne peut être maintenu en esclavage. Mais le problème est plus vaste : comment les propriétaires et les petits potentats locaux peuvent-ils accepter qu’un esclave vienne défier leur autorité ou, pire, mettre le feu aux poudres et faire lever un vent de révolte ?

Mohammed Aïssaoui, en découvrant les archives consacrées à l’affaire, s’est passionné pour le parcours étonnant de Furcy et, à travers ce livre, tente de combler les zones d’ombres et de redonner vie à cette aventure juridique et humaniste. Un travail d’enquêteur, d’historien et de romancier qui ressuscite une époque où, loin des idéaux des Lumières et de la déclaration des droits de l’Homme, tous les hommes ne naissaient pas encore libres et égaux. Le discours des maîtres et de certains magistrats fait même froid dans le dos.
Le style de l’auteur est vibrant, habité et joue habilement sur les codes du romanesque pour garder intact le suspense : Furcy deviendra-t-il un homme libre ? Le récit de cette quête éprouvante et essentielle nous fait, au final, nous pencher sur notre propre sens de la liberté, donnée que nous considérons comme acquise mais qui s’avère plus complexe qu’il n’y paraît.

Avis aux collègues : si ce n’est certes pas un essai, ce petit livre s’inscrira sans problème dans le programme de sixième.

D’autres avis chez In Cold Blog, qui a eu la patience de recenser les billets.

Référence :
L’affaire de l’esclave Furcy, Mohammed AÏSSAOUI, Gallimard, Folio, 2011

10 novembre 2011

Tchiki Boum

Le premier été, Anne PERCIN

Sur le thème casse-figure des amours de vacances, un roman sensuel et surprenant.

Deux sœurs se retrouvent dans la maison de leurs grands-parents, là où plus jeunes elles venaient passer l’été. Catherine, la cadette, profite de cette réunion pour enfin lever le voile sur un épisode qui la hante depuis ses quinze ans.

C’est la chaleur de l’été. À la radio, Etienne Daho tombe pour la France. Les filles et les garçons quittent doucement les jeux de l’enfance pour se lancer dans les premières histoires d’amour, ritualisées dans les boums. Catherine observe les transformations qui s’opèrent chez sa sœur aînée: le regard toujours en alerte, les poses, les attitudes et les tenues qui tentent d’en dire long, comme Madonna dans Recherche Susan désespérément. Malgré ses quinze ans, Catherine ressent parfois une certaine langueur, comme un étourdissement qu’elle comprend à peine et qu’elle garde pour elle, dans l’isolement du grenier ou dans ses promenades solitaires. Mais comment apprivoiser ce désir naissant, ignoré des tests de Ok ! (avec Sophie Marceau en couverture), qui ne présentent les filles que comme des poupées qui font non ?

Je m’arrête là. Le roman ne joue pas sur une révélation soudaine ou un incroyable retournement de situation mais il serait dommage d’enlever au lecteur le plaisir d’évoluer, au rythme de la jeune héroïne, sur les sentiers aux pierres chauffées par le soleil de juillet.

Le thème des premiers émois, sensuels et amoureux, couplé à celui des vacances d’été : on aurait pu tomber dans la nunucherie. Mais l’écriture d’Anne Percin parvient, avec une douceur aigre et suave, à arracher son personnage aux stéréotypes de l’adolescente à la découverte d’elle-même. Personnage en marche et en recherche, Catherine va se heurter aux mots qui enferment, à la violence des rapports sociaux. La bonne idée est ici de passer les événements par le biais du récit de Catherine adulte : c’est donc la parole d’une adulte qui se penche sur son passé, jouant habilement, entre distance et intimité, avec les pensées de la jeune fille. Au-delà de l’histoire, le livre séduit également par son ambiance sensuelle et fiévreuse et par la pointe de nostalgie qui émane de cette reconstruction des années 80.

Sur les bons conseils d’In Cold Blog qui reprend d’autres avis dans son billet.

Et un petit bonus, un slow qui tue, made in 1985.



Référence :
Le premier été, Anne PERCIN, Au Rouergue, Collection La brune, 2011

3 novembre 2011

Je déteste le féminisme

L'homme qui haïssait les femmes, Elise FONTENAILLE


Petit roman percutant sur un fait divers qui bouleversa la société canadienne à l'aube des années 90.

Non, il ne s'agit pas d'un nouveau tome de la série Millénium découvert dans les archives de feu son auteur. Le récit de la romancière canadienne Elise FONTENAILLE est certes moins complexe (quoique) mais glace tout autant le sang, surtout quand l'on sait qu'il se base sur un fait divers tout à fait véridique.
Montréal, décembre 1989. Un jeune homme débarque dans un auditoire de la faculté de Polytechnique, fait sortir tous les hommes et abat les jeunes-filles présentes au cours. Il continue ensuite sa balade meurtrière au sein de l'établissement. Il fera quatorze victimes avant de retourner l'arme contre lui.
Vingt ans plus tard, FONTENAILLE revient sur ce fait divers, le romance à peine et s'interroge. Ou plutôt interroge tous ceux qui de près ou de loin ont été marqués par cette tuerie, perpétrée dix ans avant celle de Columbine. L'auteur laisse alors la parole à la mère de l'assassin, femme victime d'une famille ultra réactionnaire et d'un époux violent, puis à sa sœur, dont le drame précipitera la mort prématurée. On aura entre autre aussi le point de vue de la miraculée qui a survécu aux trois balles reçues après avoir osé affronter le tueur ou encore celui de ces hommes qui sont sortis de l'auditoire lors de l'injonction du forcené et qui sont dévorés de culpabilité,... Témoins, policiers, parents de l'assassin ou des victimes, partisans du féminisme ou du moins connu mouvement masculiniste, acteurs de la société canadienne de l'époque ou d'aujourd'hui, FONTENAILLE fait parler beaucoup de monde.
Comment comprendre ce geste et cette haine ? Est-ce la faute à l'enfance meurtrie de l'assassin ? Est-ce la faute d'un système qui a exclu à de nombreuses reprises un jeune-homme désireux de rentrer dans l'armée ou de suivre de bonnes études ? Celle de la société canadienne qui est passée sans transition d'un ultra-catholicisme rigoureux à un féminisme radical ? Celle encore des marchands d'armes qui vendent sans sourciller un fusil à n'importe qui ? FONTENAILLE, bien sûr, interroge mais ne répond pas, à l'instar de Gus VAN SANT et de son très digne Elephant.
Un style descriptif, froid, sans concession ni atermoiement. Les faits sont là. Un livre choc.

Référence :
Elise FONTENAILLE, L'homme qui haïssait les femmes, Grasset, 2011.

Remarque : à ne pas confondre avec L'homme qui haïssait les femmes de Judith MacNaught, de la collection Amour et destin (si si, je vous jure, je n'invente pas) qui raconte la rencontre entre Lauren, jeune fille inexpérimentée, et Nick, homme blessé par une relation précédente,... Je n'en sais pas plus parce que je n'ai pas eu la chance de le lire mais la couverture est très très prometteuse... Allez, je vous la mets en lien ici juste pour le plaisir !

31 octobre 2011

Nature humaine

L’enfant sauvage, T.C. BOYLE

L’histoire de Victor de l’Aveyron, l’enfant sauvage de Truffaut. Un récit aux allures de conte sur le lien entre humanité et animalité.

À la fin du 18ème siècle, la découverte dans une forêt du Languedoc d’un enfant sauvageon a fait le tour de la France et a passionné les foules. Un jeune garçon errant, plus proche de l’animal que de l’homme, vivant nu et se nourrissant de la chasse et d’aliments crus. Capturé et amené à la capitale, l’enfant est un défi pour les scientifiques du Siècle des Lumières. Le sauvage est-il doté de morale ou n’est-il, comme le pense Locke, qu’une page vierge sur laquelle la société vient imprimer sa propre culture ? Un jeune docteur de l’Institution des sourds-muets va tenter d’apprendre à l’enfant sauvage des rudiments de civilisation ainsi que ce qui permettra d’en faire un être humain à part entière : le langage.

Dans ce court récit qui rappelle presque l’univers du conte, T.C. Boyle décrit avec clarté et retenue la triste vie de cet enfant perdu sur qui la société de son époque fait reposer le poids de la croyance en la suprématie de la culture sur la nature. Brutal, animé presque uniquement par l’instinct de survie, Victor (du nom que lui donnera son maître) va peu à peu apprendre, de manière rudimentaire, à exprimer son humanité, ses désirs et, peut-être d’une certaine façon, ses sentiments. C’est finalement dans ces instants-là que ceux qui président à son existence semblent oublier l’animalité du garçon.
Une belle réflexion sur la nature humaine et, pour les professeurs de français, un roman qui illustrera parfaitement les thématiques abordées dans les cours sur le 18ème siècle (et qui peut être prolongé par une comparaison avec le film de Truffaut sur le même sujet).

L’avis d’Yspaddaden.

Référence :
L’enfant sauvage, T.C. BOYLE, traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre Demarty, Grasset, 2011

24 octobre 2011

(Re)Lire ses classiques #4


L’insoutenable légèreté de l’être, Milan KUNDERA


Kundera appartient à ces auteurs que je lisais avec passion (et avec souvent peu de discernement) quand j’étais plus jeune et que j’ai abandonnés en cours de route. Aidé, en ce qui concerne Kundera, par ses derniers romans, écrits en français, selon moi bien en-dessous de ceux écrits dans sa langue maternelle.
Nous avions décidé, sur les conseils d’une collègue bien inspirée, de commencer l’année de nos sixièmes (terminales) avec ce désormais classique de la littérature moderne : L’insoutenable légèreté de l’être.

De ma première lecture lorsque j’avais dix-sept ans, je n’avais retenu qu’une histoire d’amour tortueuse et des personnages égarés. Les efforts de Tomas et Tereza pour maintenir au sein de leur couple l’équilibre entre le libertinage de l’un et le besoin de protection de l’autre. Les voyages de Sabina, la femme au chapeau melon, en quête de toujours plus de liberté. L’idéalisme romantique de Franz, l’intellectuel. Des personnages illustrant les réflexions philosophiques qui traversent tout le livre et qui interrogent sur les conséquences de nos actes, sur l’individualisme et, bien sûr, le kitsch.
J’avais oublié combien le contexte du Printemps de Prague et de l’occupation soviétique hantait le roman : la surveillance constante des citoyens, la censure, l’implacable puissance de la Grande marche. Et, étrangement, je n’avais aucun souvenir de la construction du roman, le mélange entre roman et essai, la présence constante du narrateur, les aller-retours dans le temps.

Aucune déception à la relecture : ce roman tient en haleine, amène sans cesse son lecteur à s’interroger et, alors qu’il date de 1984, est toujours en phase avec le monde d’aujourd’hui. Sur le kitsch, par exemple. Kundera avait raison d’écrire que le kitsch triompherait de tout. Entre l’affaire DSK, la pipolisation virale et le triomphe du politiquement correct : que du kitsch.

Et vous ? Un souvenir de votre lecture ?

Référence :
L’insoutenable légèreté de l’être, Milan KUNDERA, traduit du tchèque par François Kérel, Gallimard, Folio, 1989

19 octobre 2011

Avec des « si »

Le faiseur d’histoire, Stephen FRY

SF, roman d’anticipation et comédie romantique : un livre original qui souffre parfois de sa démesure.

Avec des « si », on mettrait Paris en bouteille. (Personnellement, en ce qui concerne Paris, j’opterai plutôt pour des garçons de café plus sympathiques, mais cela n’engage que moi.) Et on pourrait aussi réécrire l’Histoire et éviter des désastres. C’est en substance le projet physico-historique que va tenter Michael, un jeune thésard de Cambridge, aidé par un vieux physicien du genre Tournesol. Ensemble, ils envisagent de changer la face du monde en modifiant, tout simplement !, le passé.

Que les allergiques à la SF se rassurent : on s’embarrasse très peu des questions scientifiques et de l’explication du phénomène. Fry cherche davantage à créer des ambiances et à faire vivre les mondes qu’il raconte, les vrais comme les faux. Il sera question de l’enfance d’un petit autrichien au tempérament belliqueux (pas difficile de deviner de qui on parle : regardez la couverture !), de faits d’armes dans les tranchées du Nord de la France et d’une société qui ne connaît plus la diversité. Fry passe de l’un à l’autre avec beaucoup de facilité et saupoudre le tout avec pas mal d’humour, notamment à travers les états d’âme de Michael. Parfois, le grand écart entre la réflexion sur le sens de l’Histoire et les histoires d’amour du jeune chercheur m’ont semblé périlleuses. D’autant que Fry parodie les comédies romantiques américaines (une partie du récit est d’ailleurs présentée sous forme de scénario) au point d’utiliser parfois les mêmes grosses ficelles. Mais le tout est écrit avec tellement d’enthousiasme qu’on se laisse facilement prendre et, malgré un sujet pour le moins sensible, il ne s’en sort pas trop mal. J’imagine que si un auteur français s’était aventuré dans ce genre de projet, cela aurait donné lieu à l’une de ces petites polémiques littéraires dont seule l’Hexagone a le secret.

L’avis de Keisha.

Référence :
Le faiseur d’histoire, Stephen FRY, traduit de l’anglais par Patrick Marcel, Gallimard, Folio SF, 2011