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8 mai 2012

That’s entertainment !

Gene Kelly, Alain MASSON

Biographie d’un danseur qui a marqué l’histoire de la comédie musicale. Retour sur une carrière en ups and downs.

La biographie est un genre dont je ne suis pas familier. Les rares qui me sont passées dans les mains l’étaient avant tout pour en savoir plus sur un auteur, pas pour le genre lui-même. J’avais déjà lu deux ouvrages parus dans la collection Folio biographies (Molière et Baudelaire) et j’avais trouvé qu’ils offraient, avec beaucoup de simplicité et un minimum de pages (je parle presque comme un élève !), un bon mélange entre faits, analyse et contextualisation ; de quoi prolonger ou apporter un nouveau regard sur l’œuvre d’un auteur.
Pour ce Gene Kelly, Alain Masson ne déroge pas à la ligne éditoriale et, en moins de 300 pages, dresse avec concision le portrait du danseur, acteur, chorégraphe et réalisateur. On découvre ainsi la carrière d’un visionnaire qui tenta de faire évoluer la danse et le mouvement (ainsi que leur utilisation dans les films) vers des formes plus modernes. Grand sportif, Kelly (1912-1996) donne à ses pas une ampleur et un dynamisme qui l’éloignent définitivement de celui qui régnait sur le genre : Fred Astaire. Il tente également d’intégrer les techniques cinématographiques aux scènes dansées, abandonnant le côté frontal des numéros qui garnissaient alors les musicals.
Un visionnaire donc mais qui n’a pas connu le succès et la notoriété d’autres grands danseurs-comédiens de l’époque, malgré quelques cartons comme Cover Girl (La Reine de Broadway), On the Town (Un jour à New York), … Souvent sous-employé par les studios, il tente d’imposer ses vues mais ne connaitra jamais la gloire d’un Aster ou d’un Sinatra. Sa vie privée, plutôt rangée, n’a certes pas contribué à construire l’image d’un artiste tourmenté ou à l’existence dissolue… C’est en partie avec lui que va s’éteindre l’âge d’or des comédies musicales hollywoodiennes (sa dernière grande réalisation, Hello, Dolly !, sera un flop retentissant).
Entre An American in Paris, Singin’in the Rain ou son apparition dans les Demoiselles de Rochefort (Kelly a fait de longs séjours en Europe, essentiellement pour des raisons fiscales !), cette biographie nous fait revivre une époque ainsi que la carrière d’une star qui, avec le recul, a gagné sa place parmi les légendes du cinéma américain.
Et, quelque soit l’heure, je vous souhaite à toutes et à tous « good morning » !



Référence :

Gene Kelly, Alain MASSON, Gallimard, Folio biographies, 2012.

1 mai 2012

Auto-fiction pour rire

N’exagérons rien !, David SEDARIS

Anthologie de textes pour (re)découvrir une voix originale de l'Amérique d'aujourd'hui. Humour noir et dérision. Une autre manière de parler de soi.

J’avais déjà dit un mot de Sedaris ici, il y a longtemps. Depuis, j’ai continué à découvrir les productions de l’auteur en VO mais aussi en version audio. Lus par lui-même, ses textes sont encore plus drôles. Comme ces dernières semaines consacrées au théâtre à l’école ont été à la fois épuisantes et obsessionnelles, difficile le soir venu de me plonger dans un roman. C’est pourquoi j’ai ressorti du fond de la PAL cette compilation de textes : formes brèves et légèreté, de quoi garder les yeux ouverts et se détendre entre deux répétitions.
Le point commun à tous les textes de Sedaris, c’est lui-même. Mais là où d’autres en profitent pour tirer les larmes ou se lamenter sur l’un ou l’autre de leurs drames intimes, Sedaris s’amuse de l’absurdité du quotidien et profite de chaque occasion pour montrer les travers de son époque, sans manquer au passage de rire de lui-même. Qu’il soit engagé comme lutin pour les fêtes de Noël chez Macy’s, qu’il tente d’apprendre le français en Normandie ou qu’il s’engage sur les routes américaines à la manière d’un Kerouac, tout est sujet à nous montrer la diversité et l’étonnante créativité névrotique de ses contemporains. Et lorsqu’il parle de ses proches, il se donne rarement le beau rôle (notamment dans ses relations amoureuses). Il parvient aussi à émouvoir en passant par l’humour noir : il dresse l’inventaire des animaux morts de son enfance avant d’aborder, l’air de rien, la disparition de sa mère. Certains textes vont même plus loin dans l’intime, comme lorsqu’il évoque la détestation de soi qu’éprouvent les jeunes homos face aux insultent qui garnissent le langage commun (« tapette », « pédale », …). Mais même là encore, il y a toujours une pirouette qui ramène le tout du côté du rire. Jamais vers le politiquement correct.
Si le caractère excessif et névrosé de son personnage de papier rappelle sans conteste Woody Allen, son sens de la formule et le côté dandy un rien misanthrope font de Sedaris un Oscar Wilde moderne.

Un extrait audio de When You Are Engulfed in Flames, lu par l’auteur à écouter ici.

Référence :

N’exagérons rien !, David SEDARIS, traduit de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Richard, Éditions de l’Olivier, 2010.
Existe également en poche, chez Points (2011)

14 novembre 2011

« Nul n’est esclave en France »

L’affaire de l’esclave Furcy, Mohammed AÏSSAOUI


L’enquête d’un journaliste d’aujourd’hui sur une aventure juridique sans précédent : un esclave qui revendique sa liberté.

L’affaire Furcy est un procès au long cours. De 1817 à 1843, un esclave de l’île Bourbon, aujourd’hui île de La Réunion, va revendiquer devant les tribunaux rien de moins que sa liberté. Alors que l’esclavage avait été aboli en métropole après la Révolution, il n’en allait pas de même dans les colonies qui dépendaient, pour leur économie, de cette main d’œuvre à bas prix et sur laquelle les maîtres avaient tous les droits. Furcy, dont on sait très peu de choses, est le fils d’une indienne, née à Chandernagor, achetée à l’âge de neuf ans, puis affranchie. Consciente ou non de cette liberté nouvelle, elle n’en a jamais fait l’usage et est restée au service d’un maître jusqu’à sa mort. Lorsque Furcy découvre la vérité, il cherchera simplement, avec une impressionnante détermination, à faire respecter ses maigres droits : l’enfant d’un affranchi ne peut être maintenu en esclavage. Mais le problème est plus vaste : comment les propriétaires et les petits potentats locaux peuvent-ils accepter qu’un esclave vienne défier leur autorité ou, pire, mettre le feu aux poudres et faire lever un vent de révolte ?

Mohammed Aïssaoui, en découvrant les archives consacrées à l’affaire, s’est passionné pour le parcours étonnant de Furcy et, à travers ce livre, tente de combler les zones d’ombres et de redonner vie à cette aventure juridique et humaniste. Un travail d’enquêteur, d’historien et de romancier qui ressuscite une époque où, loin des idéaux des Lumières et de la déclaration des droits de l’Homme, tous les hommes ne naissaient pas encore libres et égaux. Le discours des maîtres et de certains magistrats fait même froid dans le dos.
Le style de l’auteur est vibrant, habité et joue habilement sur les codes du romanesque pour garder intact le suspense : Furcy deviendra-t-il un homme libre ? Le récit de cette quête éprouvante et essentielle nous fait, au final, nous pencher sur notre propre sens de la liberté, donnée que nous considérons comme acquise mais qui s’avère plus complexe qu’il n’y paraît.

Avis aux collègues : si ce n’est certes pas un essai, ce petit livre s’inscrira sans problème dans le programme de sixième.

D’autres avis chez In Cold Blog, qui a eu la patience de recenser les billets.

Référence :
L’affaire de l’esclave Furcy, Mohammed AÏSSAOUI, Gallimard, Folio, 2011

29 avril 2011

Pas dans son assiette

Faut-il manger les animaux ?, Jonathan SAFRAN FOER

Le jeune auteur new-yorkais se penche sur notre rapport à la viande et sur les conséquences du régime carnivore. Extrêmement fort…

Nous savons que le morceau de viande, de volaille, de poisson qui remplit notre assiette a dû, avant d’y échouer, appartenir à un animal vivant. Nous le savons mais, en ce qui me concerne, ce n’est pas précisément ce à quoi je pense au moment où j’approche la fourchette de ma bouche. Et puis, ne sommes-nous pas des prédateurs et n’est-il pas « naturel » pour des animaux d’en manger d’autres ?
À première vue, et  à en juger par son titre, on pourrait croire que cet essai présente un plaidoyer pour le végétarisme. Jonathan SAFRAN FOER l’explique dès le début du livre : pour bien des raisons il a choisi, au fil des ans, de s’orienter vers un régime végétarien, volonté renforcée depuis la naissance de son fils. Mais ce choix est personnel et il ne jette pas l’opprobre sur tous les mangeurs de viande. Contrairement à la plupart de ceux-ci, et c’est souvent le cas des végétariens, il a profondément réfléchi à sa manière de s’alimenter et à ce que cela pouvait signifier de manger des animaux. Le but de son livre est d’avant tout faire réfléchir sur cet aspect de notre alimentation et de pousser les lecteurs à prendre conscience des lourdes conséquences du régime carnivore.

Manger est d’abord une histoire de famille et une manière de s’intégrer dans une filiation et une société. Les repas constituent une activité sociale importante et la viande y joue un rôle important. Mais pourquoi, par exemple, ne retrouve-t-on pas des chiens ou des chats dans nos assiettes? Pourquoi certains des animaux qui nous entourent ont-ils droit à un traitement différent ? C’est à partir de cette question banale que SAFRAN FOER décide de se lancer dans une grande enquête sur les conditions d’élevage et de mise à mort des animaux destinés à l’alimentation. Et son constat est sans appel. Que ce soit d’un point de vue écologique, moral, éthique, psychologique (et dans une certaine mesure aussi économique) : c’est un désastre. Les élevages industriels qui représentent aujourd’hui aux Etats-Unis la quasi totalité des exploitations empoisonnent les sols, sont un danger pour la santé et font subir des traitements indignes et douloureux aux animaux. Des animaux génétiquement modifiés, nourris aux antibiotiques, entassés et enfermés, soumis au stress, mis à mort dans la douleur afin de répondre, à bas prix, à une demande en viande toujours croissante. SAFRAN FOER a enquêté, lu, rencontré des acteurs du secteur et des défenseurs des droits des animaux. Il va même jusqu’à s’introduire clandestinement dans un élevage industriel.

L’intérêt du livre tient dans la nuance des propos. A côté des entreprises qui n’ont que faire du bien-être de l’animal (peut-on seulement parler de « bien-être » pour des animaux qui ne voient jamais la lumière du jour et qui sont créés dans le seul but d’être tués ?), il existe encore quelques petits éleveurs qui luttent, se battent pour préserver l’élevage traditionnel et qui tentent d’offrir aux animaux une vie et une mort meilleures. L’auteur sait que le monde entier ne deviendra pas végétarien mais il espère que les consommateurs prendront davantage conscience de ce qu’implique leur consommation. Manger est devenu un acte politique et, en choisissant tel ou tel type d’alimentation, j’encourage un modèle de société.

Ok, mais tout cela ne concerne que les Etats-Unis, me direz-vous. En Europe, les normes sont beaucoup plus strictes et plus soucieuses du bien-être de l’animal. N’empêche : 22 poulets par m2 (ce qui semble être la norme européenne en ce qui concerne les poulets industriels), ce n’est quand même pas le rêve. Mais bon, chez nous d’autres systèmes existent encore à côté de ce type d’élevages, heureusement. Il suffit de savoir lire une étiquette ou de s’approvisionner autrement (quitte à payer plus cher et à consommer moins de viande).

La forme de l’essai de SAFRAN FOER est, à l’image de ses romans, assez créative. Même si certaines descriptions sont difficiles à supporter, il évite de (trop) jouer sur l’émotion et parvient même parfois à une certaine forme d’humour. Les propos sont nuancés et mélangent témoignages, statistiques et réflexions personnelles.

Alors : faut-il manger les animaux ? Même si pour l’auteur la réponse est dans la question, ce sera aux lecteurs à décider, en âme et conscience. Car une fois la lecture achevée, impossible de fermer les yeux sur certaines réalités. Pas une question de sensibilité mais bien d’intelligence.

Référence :
Faut-il manger les animaux ?, Jonathan SAFRAN FOER, traduit de l’anglais (États-Unis) par Gilles Berton et Raymond Clainard, Éditions de l’Olivier, 2010

20 décembre 2010

Tout est dans le titre

Indignez-vous !, Stéphane HESSEL

Quelque pages d’humanisme contemporain : salutaire.

Le succès d’édition certainement inattendu de cette fin d’année. Au moins 200.000 exemplaires déjà vendus et, à voir le petit buzz médiatique qui se met en marche, cela risque d’encore grimper. Et pourtant ici, pas de sorcier pré-pubère, pas d’habitué des têtes de gondoles ou de figures médiatico-culturelles. Juste un rappel, un message clair et simple : indignez-vous.
Évidemment, ce cri n’est pas lancé par n’importe qui. Stéphane HESSEL est une figure marquante : résistant durant la guerre, rescapé des camps, l’un des rédacteurs de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme de 1948, ancien diplomate, infatigable militant, … Un homme de 93 ans qui s’adresse aux plus jeunes en leur rappelant d’abord les principes issus de la Résistance qui, au lendemain de la guerre, devaient mener l’humanité vers des jours meilleurs. Des principes et des valeurs aujourd’hui disparus. Il dresse un état des lieux lucide et clair de ce début de millénaire : rôle de l’état, écologie, économie, terrorisme, guerres, … Pas besoin de chercher très loin pour trouver des raisons de s’indigner.
Sans tomber dans le discours moralisateur, Stéphane HESSEL nous rappelle que le monde nous appartient et qu’il faut espérer, attendre plus de nos politiques et oser manifester son indignation. En passant par Sartre et Hegel, il revient sur la fin des grandes utopies du siècle précédent en se tournant résolument vers l’avenir.
Une vingtaine de pages d’humanisme contemporain qui font réfléchir et qui, espérons-le, pousseront les plus résignés à l’indignation.

PS :
- Petite précision littéraire : l’auteur est le fils de Franz Hessel, grand ami de l’écrivain Pierre-Henri Roché qui en fit le Jules de son Jules et Jim.

- Avis aux collègues: parfait comme essai à donner à lire à des ados.

2 octobre 2010

Penser par le petit écran

Philosophie en séries, Thibaut de SAINT MAURICE

Non, je ne passe pas des heures vautré devant la télé: je philosophe, nuance !

La rentrée : cap difficile à passer pour les élèves… comme pour nous. Se remettre dans le bain et trouver le moyen de s’améliorer, de se renouveler, d’essayer de nouvelles pistes pour éviter l’engourdissement. Cette année, pour aborder en douceur le programme de dernière année, nous avons proposé à nos chers petits de se pencher sur un essai qui a pour objet l’une de nos activités chronophages favorites : les séries télévisées.

Dire que les séries américaines des quinze dernières années ont révolutionné les codes de production du récit est une banalité ; elles sont aujourd’hui disséquées un peu partout et ont droit à tous les honneurs, au point de faire de l’ombre au cinéma. L’originalité de ce livre aux intentions clairement pédagogiques est d’envisager ces histoires et ces personnages sous l’angle de la philosophie. Voir quelles grandes problématiques philosophiques sont mises en scène dans ces produits de la culture de masse. Et à travers différentes questions, en profiter pour aller faire un tour du côté de la pensée de quelques grands philosophes. C’est ainsi que l’on pourra, par exemple, se pencher sur les agissements de Jack Bauer (24 Heures Chrono) à l’aune de la morale kantienne, comparer les procédés utilisés par les Experts avec la recherche de la vérité chez Aristote ou encore envisager les péripéties de Wisteria Lane (Desperate Housewives) sous l’angle du pessimisme de Schopenhauer. L’auteur envisage, d’Alias aux Soprano, en passant entre autres par Grey’s Anatomy, Lost et Six Feet Under, les séries phares de ces dix dernières années. Bien sûr c’est de la vulgarisation (ça s’adresse avant tout à des lycéens) mais bien tournée (ce n’est pas du Luc Ferry). Simple et pas simpliste, avec des courts extraits de textes d’auteurs commentés. L’idée a de quoi faire sourire (Eva Longoria chez Schopenhaueur, il fallait y penser…) cependant le résultat est intéressant (et semble avoir intéressé nos élèves, ouf !) et permet aussi d’ éclairer autrement le succès écrasant de ces programmes.

Profitons en, pour faire écho à un billet récent du Bookomaton, pour faire ici notre coming out : bonjour, je m’appelle Voyelle, bonjour je m’appelle Consonne et nous sommes complètement accros aux séries télés ! Oui, nous pouvons passer des heures devant la télé à nous passionner pour ces petits joyaux d’inventivité (comme quoi, la télé n’éloigne pas de la lecture).
Tour d’horizon de nos dernières grandes émotions :
True Blood : Ok, c’est un peu mode tous ces vampires. Mais contrairement aux atermoiements pseudo-romantiques de Twilight, ceux-ci mordent la vie à pleines dents (ok, c’est fin de semaine…) dans une métaphore politique de l’Amérique puritaine. Beaucoup de sang, beaucoup de sexe : on aime beaucoup.

United States of Tara : Un pitch un poil excessif : une mère de famille laisse libre cours à ses personnalités multiples, devenant selon le contexte une ado allumeuse, une mère au foyer des années 5O ou un vétéran du Vietnam. Et pourtant ça marche. Drôle, incisif avec des personnages secondaires justes et attachants.

30 Rock : De quoi se réconcilier avec la sitcom. Après un début simplement drôle, la série s’envole très vite vers quelque chose de délirant et ultra-addictif. Des gags qui tombent juste et une écriture comique implacable, pas politiquement correcte. Et puis surtout un personnage qu’on adore : Kenneth !



Mad Men : Pour terminer, la Rolls, la toute grande classe, de quoi nous consoler de la fin de Six Feet Under (ça fait maintenant cinq ans et on a encore un peu de mal…). Les années 50-60, dans une agence de pub américaine et dans le quotidien tourmenté de ses employés aux prises avec un monde qui commence à frémir. Que ce soit dans le soin apporté à la reconstitution, dans la réalisation, dans la construction complexe des personnages, dans un rythme qui étonne, tout participe à faire de cette série l’une de plus belle et des plus abouties de ces dernières années.

19 mars 2010

Les femmes savent-elles écrire ?

Une chambre à soi, Virginia WOOLF

Si SHAKESPEARE avait eu une sœur, aurait-elle pu écrire des œuvres aussi géniales que celles de son frère? Non, répond Virginia WOOLF, parce que la société ne le lui aurait pas permis. Un essai qui n'a pas vraiment vieilli sur la condition de la femme.
Alors que Le Conflit, le livre d'Elisabeth BADINTER sur la condition féminine à l'heure d'aujourd'hui, fait beaucoup parler de lui et suscite la polémique (et alors que mes amies l'ont déjà toutes terminé et ont promis de me le prêter) voilà que le hasard (ou plus exactement mon amie Séverine que je remercie vivement) me met entre les mains Une chambre à soi, édifiant petit essai dans lequel Virginia WOOLF, en 1929, se penchait sur la place de la femme dans la littérature mais surtout sur la place des femmes écrivains. Les femmes, nous rappelle-t-elle, n'ont pas encore une grande place dans l'histoire de la littérature parce qu'elles n'ont pas les conditions matérielles pour écrire : elles ne peuvent pas aller dans les bibliothèques, s'asseoir sur une pelouse pour observer les gens, s'attabler à la terrasse d'un café pour réfléchir. Elles doivent s'occuper du ménage, des enfants, de la maison,... Outre le temps, rajoute Virginia WOOLF, il y a deux choses essentielles qui permettent d'écrire et dont les femmes ne disposent pas : de l'argent (Virginia WOOLF avait la chance de recevoir une rente annuelle grâce à l'héritage d'une vieille tante qu'elle connaissait à peine), et une chambre à soi. Jane AUSTEN, précise-t-elle, écrivait sur la table du salon, et ne laissait jamais personne voir qu'elle travaillait sur ses livres. Ainsi était-elle sans cesse dérangée pendant son processus d'écriture et devait-elle ranger papiers et stylos dès que quelqu'un pénétrait dans sa maison, ce qui était fréquent à cette époque et dans ce monde de mondanités. Virginia explique également que les thèmes abordés par les femmes sont considérés comme ayant moins de valeur littéraire que ceux plus "masculins". Ainsi, dit-elle, "le football et le sport sont choses 'importantes' ; le culte de la mode, l'achat des vêtements sont choses 'futiles'. Et il est inévitable que ces valeurs soient transposées de la vie dans la fiction. Ce livre est important, déclare la critique, parce qu'il traite de la guerre. Ce livre est insignifiant parce qu'il traite des sentiments des femmes dans un salon. Une scène sur un champ de bataille est plus importante qu'une scène dans une boutique - partout et d'une façon infiniment plus subtile, la différence des valeurs existe." Enfin, Virginia WOOLF nous rappelle le discours dominant de son époque à l'encontre des femmes considérées de manière générale comme incapables de produire une oeuvre artistique. Parmi le florilège de citations machistes, nous retiendrons celle-ci de Cecil Grey: "À propos de Mlle Germaine Tailleferre on peut seulement répéter le dictum de Dr. Johnson concernant une femme prédicateur, transposé au monde de la musique. `Monsieur, une femme qui compose est comme un chien qui marche sur ses pattes arrières. Ce n'est pas bien fait, mais on est surpris de voir que cela soit fait quand même.' " Rappelons que cette étonnante citation date d'il y a moins de cent ans... et méditons pour que la sœur de Shakespeare puisse enfin vivre.

29 novembre 2009

Retour sur l'amour

Lettre à D. Histoire d'un amour, André GORZ

Récit de la vie du couple du philosophe et de son épouse. Une vie à deux.

Un coup de foudre entre lui, le jeune philosophe apprenti écrivain, et elle, Dorine, libre et belle. Lui, an Austrian Jew, elle, Anglaise. Une rencontre en 1947, comme une évidence. Oui, l'amour c'est cela, corps et âmes, le reste n'était qu'une illusion, des tentatives infructueuses.
Cinquante-huit plus tard, il l'aime plus que jamais et revient sur leur histoire. Dans ses autres livres, il avait déjà parlé d'elle mais s'en voulait de l'image qu'il donnait d'elle à travers lui. Alors il raconte: la rencontre, les hésitations face au mariage, les années de vache maigre et les succès. Les voyages, les découvertes et, peu à peu, la maladie qui les poussera finalement à quitter ensemble la vie.
André GORZ est l'un des fondateurs de l'écologie politique, écrivain, philosophe et journaliste, proche, notamment, de Sartre. Un homme discret qui dans ce court texte tente de mettre en mots le lien amoureux et de rendre hommage à celle qui l'a suivi, devancé, aidé.
Les mots de GORZ sont d'une justesse rare et bien éloignés des témoignages pseudo-romanesques et nombrilistes de certains écrivains français. L'histoire d'une vie est ici amenée à travers celle du couple et de la manière d'avancer à deux. L'histoire d'une homme aussi, de son impossibilité d'envisager sa vie seul. A deux ou rien.

Niveau 4

10 septembre 2009

La part manquante

Les Disparus, Daniel MENDELSOHN

Une enquête sur la part manquante d’une histoire familiale. Une autre manière de parler de l’Holocauste, de l’Histoire et des histoires.

Daniel MENDELSOHN a été, depuis l’enfance, bercé par les histoires de son grand-père maternel : son départ d’une petite ville de Pologne en 1941, son arrivée aux Etats-Unis, … . Des histoires mythiques, répétées sans cesse. Des histoires drôles, souvent. Mais l’histoire qui concerne Schmiel, le frère du grand-père, et ses quatre filles, disparus en Pologne durant l’Holocauste, est une histoire incomplète dont le grand-père n’a jamais donné les détails. Où ? Quand ? Comment sont-ils morts ?
Après le décès de son grand-père, Daniel MENDELSOHN découvre les lettres désespérées de Schmiel, implorant sa famille américaine de l’aider à quitter la Pologne car le pire risquait d’arriver.
L’auteur, passionné par la généalogie, décide d’entreprendre des recherches pour comprendre ce qui est arrivé à ce grand-oncle et à sa famille. Ces recherches vont l’amener à voyager : Israël, Australie, Suède, Ukraine (là où se trouve aujourd’hui Bolechow, la ville dont sa famille est originaire) … Chaque voyage est une rencontre avec les anciens de Bolechow, rares survivants de l’extermination de la population juive de la région, programmée en plusieurs phases par les nazis. A chaque rencontre, de nouvelles informations sur les disparus. Pas uniquement sur leur mort, mais des détails sur leur vie, leur quotidien, leur caractère, … Et aussi le portrait de ceux qui ont survécu et qui, chacun à leur manière, vivent avec le passé. Des rencontres, des voyages, mais aussi d’incroyables hasards qui, jusqu’à la toute fin, permettent à Daniel MENDELSOHN de reconstituer le puzzle.
Un livre sur la tragédie de l’Holocauste mais aussi une réflexion sur comment l’histoire se raconte, se construit et se transmet. De l’importance de dire, ou de ne pas dire. De la difficulté de juger ou de ne pas juger ce que l’on n’a pas vécu. MENDELSOHN s’interroge aussi sur les raisons de sa quête et sur ses propres liens familiaux.
L’histoire de la recherche des Disparus est entrecoupée par des réflexions sur les premiers épisodes de la Torah : la Genèse, Adam et Eve, Caïn et Abel, Noé, Abraham. Il compare, en historien et en spécialiste de la littérature grecque, les différentes interprétations données à ces autres histoires et montre comment elles peuvent nous éclairer sur nos comportements.
Dans ce livre, pas de scoops, par de révélations sensationnelles, mais le récit d’une recherche qui permet de mettre en lumière une autre réalité de l’Holocauste en passant non pas par le collectif, comme dans les lieux de mémoire que sont les camps, mais par le parcours de quelques individus. MENDELSOHN est parfois très sentimental, il le dit lui-même, mais son regard est surtout profondément humain et les questions qu’il évoque dépassent largement son histoire personnelle. Alors oui, c’est très long, très détaillé, mais c’est une lecture assez simple et souvent captivante (sans être pour autant, comme l’indique assez bêtement le quatrième de couverture, « un roman policier haletant » !).

Niveau 3
(Merci à Laurent pour ce conseil judicieux)

7 juillet 2009

Je suis très à cheval sur les principes

Je suis très à cheval sur les principes, David SEDARIS

David SEDARIS est, comme le dit la quatrième de couverture, le seul écrivain américain à avoir rempli Carnegie Hall. Les textes qu'il écrit sont en effet destinés à être lus en public. Ce n'est pas du one man show, plutôt une sorte de stand up lu où SEDARIS pose son regard cynique et décalé sur le quotidien. Il tente de répondre à des questions ô combien existentielles: comment choisir un accessoire de mode pour homme? Comment entretenir une colonie d'araignées dans sa maison de campagne? Comment réagir face à un taximan intrusif?
SEDARIS analyse les petites névroses de ses contemporains pour, avant tout, rire de lui-même. Il nous raconte sa famille, ses voyages entre les Etats-Unis et la France (où il habite une partie du temps), son petit-ami qui, lui, sait lire un plan dans une ville étrangère ou encore son rapport problématique à la cigarette.
Comme dans la série culte Seinfeld, SEDARIS parvient à construire un récit à partir d'un fait anodin. On pense aussi souvent à Woody Allen et à Oscar Wilde. Pas de poliquement correct mais un sens de l'ironie pointu et efficace.

Et pour découvrir l'auteur, une interview par David Letterman.

22 janvier 2009

Gomorra

Gomorra - Dans l'empire de la camorra, Roberto Saviano

Une plongée dans la criminalité organisée de la région de Naples.
A l'heure de la mondialisation de l'économie, le "Système" mafieux s'est internationalisé et diversifié. Il touche aujourd'hui de nombreux secteurs d'activité: vêtements, drogue, armes, alimentation, déchets, construction, tourisme, ... Un système complexe aux mains de clans qui se font parfois la guerre et sont prêts à tout pour conserver leur pouvoir.
Roberto Saviano, écrivain et journaliste, a longuement enquêté et nous montre comment, pour les habitants de ces zones où le droit et la justice semblent absents, la camorra est presque devenue l'unique chance de se sortir de la misère, d'obtenir le respect. Napolitain de naissance, il pousse un cri de colère face au destin tragique de sa région.
Un livre choc au succès retentissant, qui a valu à son auteur d'être placé sous protection policière.

2 janvier 2009

Une femme à Berlin

Une femme à Berlin - Journal, 20 avril-22 juin 1945

Derniers jours de la guerre à Berlin, ville détruite, et arrivée des Soviétiques. Une jeune Berlinoise décide de tenir un journal pour raconter, témoigner mais surtout survivre à l'horreur. Elle décrit le quotidien des habitants d'un immeuble durant les derniers combats: les bombardements, le froid, la faim. Et puis à l'arrivée des Russes, les viols, la peur et la lutte pour garder sa part d'humanité. La jeune femme porte un regard lucide et sans pitié sur ce qui lui arrive, sur le nazisme et sur les raisons de la défaite allemande. Pas d'auto-apitoiement, pas d'amnésie.
Un témoignage anonyme sur la guerre, vue ici par les civils et plus particulièrement les femmes. Les mots sont parfois durs mais toujours empreints de pudeur. Une lecture qui nous interroge sur nos facultés à survivre et à rester humains, malgré tout.