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30 juillet 2015

Qu’est-ce que tu lis pour les vacances 2015 #5 : randonnée

Océane MADELAINE, D'argile et de feu

Cette année, point de farniente à la plage, vous partez en randonnée ! Un tout petit livre, tout léger, à glisser dans votre sac à dos, comme compagnon de voyage...

D'argile et de feu, c'est la rencontre de deux Marie. 
La première, celle d'aujourd'hui, marche. Elle a tout quitté (mais a-t-elle quitté grand-chose?) pour partir sur les routes de France, pour rejoindre le Sud, lieu de sa naissance. Un fuite en avant ou, au contraire, un moyen d'affronter les démons de sa jeunesse ? La fin nous le dira. Son chemin est fait de douleur, donc, douleur physique, les pieds qui s'enflamment, le corps qui ploie et douleur psychologique, la solitude renvoyant la narratrice à ses angoisses et ses traumatismes. Mais son chemin est aussi fait de rencontres, celle du géomètre, qui sera une présence masculine rassurante et attirante dans ce voyage qui l'a rendue sauvage et surtout, celle de Marie Prat, la potière.
L'autre Marie, donc, née quelque cent ans plus tôt, et qui parvint à s'imposer dans un métier très physique et surtout très masculin. 
Quand la marcheuse découvre le travail de la potière, quelque chose cède en elle, enfin.
Dans ce récit à deux voix, il est question de terre, la terre courageusement foulée et la terre durement pétrie, de feu, celui des four dans lequel cuisent les pots mais aussi celui d'un mystérieux incendie qui détruisit la garrigue de l'enfance de la marcheuse mais aussi de la famille, de la figure du père en particulier, prodiguant un amour distant et muet... 
Un petit livre délicat, dont l'écriture semble avoir été travaillée comme la terre qui crée les pots, les bouteilles ou les terrines de Marie Prat, et qui nous emmène avec lui sur les chemins, dans la forêt, pour nous amener à devenir, à l'instar de la narratrice, "une ligne d'horizon".
A noter, que le roman a reçu le prix Première 2015.

On se retrouve en septembre pour le débriefing de nos lectures de vacances... Bonnes vacances à tous !

Référence :
Océane MADELAINE, D'argile et de feu, Editions des Busclats, 2015.

22 juillet 2015

Qu’est-ce que tu lis pour les vacances 2015 #4 : entre les jambes

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Thibaut de MONTAIGU, Voyage autour de mon sexe

Pourquoi prendre l’avion, partir à la recherche du dépaysement, du rêve, du délassement et du plaisir quand on peut avoir tout ça… sous la main ?

Lors d’un séjour de six mois en Arabie Saoudite, Thibaut de Montaigu a du revenir malgré lui à la case « ado » de sa sexualité et redécouvrir, d’abord en se résignant puis avec joie, la veuve poignet et le plaisir solitaire. De cette expérience est née l’envie de se pencher sur la question en se demandant pourquoi, alors qu’aujourd’hui la sexualité semble bien plus libérée qu’hier, la masturbation demeure une sorte de tabou, de pratique vaguement honteuse dont on ne parle pas ou très peu. Pour preuve, le haussement de sourcils et le commentaire de la caissière de la librairie qui, en voyant le titre de l’ouvrage, m’a gratifié d’un « Eh bien ! Il en faut pour tous les goûts ! » Je ne lui ai pas rétorqué qu’il n’était pas question du goût de la chose mais que, effectivement, celui-ci pouvait considérablement varier d’une personne à l’autre… (Ah ! Si seulement on pouvait vivre dans un monde où la réplique qui tue vous vient à l’esprit sur le moment et pas dix minutes plus tard…). 

Sous-titré Se faire l’amour, l’essai analyse donc, d’abord du point de vue historique, comment cette pratique sexuelle passe, en gros, d’une conception divine, créatrice, à une condamnation religieuse et sociétale. L’auteur insiste beaucoup sur le côté créateur de l’activité, la nommant d’ailleurs « plaisir imaginaire », où la pensée se met en branle pour échafauder tous les scénarios possibles pour alimenter nos fantasmes. 

Mais surtout, la thèse défendue définit la masturbation comme intimement opposée au capitalisme qui se développe à partir du XVIIIe siècle:

Tout système politique, tout mode d’organisation sociale ne peut que rejeter le recours au plaisir égoïste puisque celui-ci sape les bases mêmes de cette organisation. Puisqu’il postule un espace de liberté absolue en dehors de tout mécanisme de régulation, qu’il passe par l’échange marchand ou le travail collectiviste. 

De là, la récupération de cette activité gratuite et accessible à toutes et tous par le marché, depuis les années 1950, via la pornographie et, plus récemment, par le commerce des sex toys. L’autoérotisme comme rempart contre la marchandisation du monde ? Pourquoi pas. « Femmes et hommes de tous les pays : masturbez-vous ! » (Notons que les animaux, comme l’explique l’un des premiers chapitres, s’y adonnent aussi.)

On est bien sûr très loin du Marabout Flash sur l’Onanisme en 10 trucs et astuces. Le ton général de l’ouvrage est, bien que très sérieux sur le contenu, assez léger. Thibaut de Montaigu est brillant et drôle dans sa manière de parler d’un sujet aussi intime.

Référence :
Thibaut de MONTAIGU, Voyage autour de mon sexe, Grasset, 2015.

6 juillet 2015

Qu'est ce que tu lis pour les vacances 2015 ? #1 : la Bretagne

Anne PERCIN, Les singuliers

La Bretagne, ses plages, ses rochers, ses crêpes, son cidre, son kouign-amann,... mais aussi ses peintres.

Chers lecteurs, Consonne et moi vous avons un peu délaissés ces derniers temps... Mais la fin de l'année, pour nous, professeurs au rythme scolaire, et les encouragements (réprimandes ? admonestations ? remontrances ?) de mon amie Marie-France : voilà deux bonnes raisons de revenir sur le blog vous parler de toutes ces lectures que nous avions mises en attente (d'avoir un peu de temps).

Et puisque ce sont les VACANCES et que dans quelques semaines, je pars en Bretagne, quel meilleur choix que de vous parler des Singuliers.

Nous avions beaucoup aimé le premier roman d'Anne Percin, Premier été, (qui aurait pu, vu son titre, introduire cette série d'articles de vacances) récit d'un étrange et pour le moins traumatisant premier amour. Si le récit des Singuliers débute également en été, l'ambiance est radicalement différente. Il s'agit de l'été 1888, et d'Hugo Boch, jeune Louviérois (donc, pour nos amis français, de La Louvière, ville de Wallonie) qui tente de s'émanciper d'une famille bourgeoise dont l'unique préoccupation est leur florissante entreprise Villeroy & Boch. Or, Hugo est artiste. Il craint donc plus que tout un travail de bureau et/ou un mariage arrangé. Même l'académisme des Beaux-Arts de Paris le dégoûte. Il part donc à Pont-Aven, et rencontre une joyeuse bande d'artistes dont un certain Gauguin, personnage haut en couleur, est le meneur. 

Dans ce roman initiatique, nous suivrons Hugo s'affirmer dans ses choix, celui de faire de l'art - la peinture d'abord, la photographie (que personne à l'époque ne considère comme un art) ensuite - quitte à couper tout lien avec sa famille. Mais également roman sur l'art, puisque, dans ce récit épistolaire mêlant la fiction et la réalité, nous entendrons parler de Van Gogh, Signac, Toulouse-Lautrec, Sisley, Cézanne, Odilon Redon, James Ensor et tant d'autres, des Impressionnistes, des Fauvistes, des Naturalistes et des Symbolistes. Il est question de la querelle des Anciens et des Modernes, du refus de certains génies de l'académisme, des Salons, celui des Vingt et celui des Indépendants ou encore de la construction de la tour Eiffel.

Mais à la grande Histoire se mêlent également les petites intrigues : entre autres, la touchante complicité entre Hugo et son ami Tobias, resté en Belgique pour soigner ses terribles crises de céphalée, et celle avec sa cousine Hazel, elle-même artiste et qui évoque la difficulté d'être une femme dans la société du 19e siècle. 

Un roman foisonnant, donc, à emporter sur une plage (bretonne ou pas) !

Anne PERCIN, Les singuliers, Éditions du Rouergue, coll. "la brune", août 2014.

18 septembre 2014

Coup de cœur

Maylis de KERANGAL, Réparer les vivants

Le récit d'une greffe de cœur : ou comment le talent de Maylis de Kerangal transforme un acte chirurgical en une histoire palpitante (comme un cœur...) et terriblement émouvante.

Pour qu'il y ait greffe de cœur, il faut d'abord un cœur disponible et du coup, une mort cérébrale. Et donc, un décès, inopiné, souvent d'une personne jeune, pour que le cœur soit encore tout frais, tout neuf. Il y a donc aussi la souffrance, la douleur, l'horreur de la disparition.
Puis c'est un travail de dialogue, de persuasion. Convaincre les proches d'accepter que l'on touche au corps de celui qu'on vient de perdre mais qui semble encore si vivant, qui respire encore.
Ensuite c'est une course contre la montre: les actes chirurgicaux qui doivent être rapides et précis, le trajet sans encombre, les informations qui doivent circuler. Et tout ça, le plus vite possible avant que les organes, les poumons, le foie, les reins, le cœur,... ne commencent à se détériorer.

Le cœur de Simon migrait dans un autre endroit du pays, ses reins, son foie et ses poumons gagnaient d'autres provinces, ils filaient vers d'autres corps.
 
Et puis vient le receveur. Celui qui attend, depuis si longtemps, celui qui espère. Celui qui craint qu'il n'y ait jamais de cœur pour lui, puis qui espère qu'il ne rejettera pas l'organe qu'on lui offre.
Il y a encore les médecins, les infirmiers et infirmières, ceux qui savent comment en parler, ceux qui préfèrent opérer que discuter, ceux qui sont à l'écoute, ceux qui sont fatigués, ceux qui encadrent la douleur et l'angoisse,...
Et enfin, il y a la transplantation.
C'est tout ça que nous raconte Maylis de Kerangal dans son dernier livre dont le titre magnifique, emprunté à Tchekhov, évoque déjà toute la puissance et toute l'ampleur.
Dans ce style qui n'appartient qu'à elle, à la fois direct et poétique, l'auteur fait de cette greffe d'organe une épopée passionnante qui nous émeut et nous bouleverse.
Ni froideur (pourtant dans un récit médical), ni pathos (pourtant dans un récit sur la mort), mais beaucoup de justesse et de finesse pour ce très grand roman qui ne fait que confirmer un très grand auteur (que nous avions déjà beaucoup aimé ici).

Référence:
Maylis de KERANGAL, Réparer les vivants, Collection Verticales, Gallimard, 2014.

29 juin 2014

Un été en bonne compagnie

Un été avec Proust

« La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c’est la littérature. » (Le Temps retrouvé)

Une bien belle idée que cette édition en version papier de la série d’émissions de Laura El Makki consacrée en 2013 à l’auteur de la Recherche du temps perdu. Huit thèmes (le temps, les personnages, l’amour, la philosophie, les arts, …) par huit spécialistes (écrivains, universitaires, philosophes, …) du grand Marcel. Chaque partie se décline en cinq petites stations où les auteurs commentent et illustrent par un court extrait de la Recherche un aspect de l’œuvre.
Le livre s’adresse aux proustophiles, aux proustophages et autres proustolâtres mais constitue aussi une belle invitation pour ceux qui voudraient faire la connaissance, sans se sentir écrasés par la taille (ou le poids) de ce classique qui souffre encore aujourd’hui d’une réputation basée sur un malentendu. Car non, Proust n’est pas un auteur mondain et suranné qui sent la naphtaline !
Passant à la fois par les incontournables (la madeleine, la petite sonate de Vinteuil, …) et par des aspects plus pointus de la Recherche (le très beau chapitre consacré à l’imaginaire par Julia Kristeva), le livre donne envie de lire et de relire cet ami de longue date puisque, comme le dit l'auteur lui-même, « la lecture est une amitié. »
Comme à chaque fois où j’ai du temps devant moi, je vais une fois encore me replonger durant l’été dans la relecture de la Recherche. Et comme à chaque fois, ce sera des découvertes, des émerveillements face à la richesse de ce texte envoûtant, drôle, moderne, exigeant, accueillant et nourrissant. 
Lire Proust, c’est lire en soi-même.

« Mais pour en revenir à moi-même, je pensais plus modestement à mon livre, et ce serait même inexact que de dire en pensant à ceux qui le liraient, à mes lecteurs. Car ils ne seraient pas, selon moi, mes lecteurs, mais les propres lecteurs d'eux-mêmes, mon livre n'étant qu'une sorte de ces verres grossissants comme ceux que tendait à un acheteur l'opticien de Combray ; mon livre, grâce auquel je leur fournirais le moyen de lire en eux-mêmes. De sorte que je ne leur demanderais pas de me louer ou de me dénigrer, mais seulement de me dire si c'est bien cela, si les mots qu'ils lisent en eux-mêmes sont bien ceux que j'ai écrits […]. » (Le Temps retrouvé)

Notons que cette parution fait suite à celle de la première émission, consacrée à un autre grand classique de la littérature. Dans Un été avec Montaigne, Antoine Compagnon propose, toujours par courts chapitres, une lecture en mode aléatoire de l’auteur des Essais, basée sur un extrait.

Et pour d’autres billets sur Proust, c’est par ici.

Référence :
Un été avec Proust, Éditions des Équateurs/France Inter, 2014.

Il est également toujours possible de réécouter l’émission ici.

6 février 2014

Under the bridge

Maylis de KERANGAL, Naissance d'un pont

L'histoire étonnante mais passionnante de la construction d'un pont suspendu dans une ville imaginaire. Et surtout la découverte d'une auteure exceptionnelle.

A priori, le récit de la construction d'un pont, pendant plus de 300 pages, était loin de me tenter, loin s'en faut. Il fallut que j'entende les nombreux éloges de mes collègues et que je vois leurs yeux pétiller lorsqu'ils évoquaient la découverte de ce livre étonnant pour que je me décide à me plonger dans Naissance d'un pont. Et je compris. Je fus, dès la première page, complètement séduite par cette histoire, qui raconte bien la naissance d'un pont, mais surtout le destin croisé d'hommes que parfois tout oppose si ce n'est la réalisation de ce projet herculéen, mais aussi par l'écriture incroyable de cet auteur dont je n'oublierai désormais plus le nom compliqué, Maylis de Kerangal.
Parce qu'on y pense pas, mais la construction d'un pont c'est d'abord un projet, ce sont des concours d'architectes, des décisions d'administrations, des volontés d'hommes politiques. Puis c'est la mise en place d'une équipe, le choix des spécialistes, le chef de chantier, l'ingénieur béton (qui est en réalité une ingénieuse jeune-femme), le grutier... Et puis il y a tous les autres, ceux qui se sont précipités à l'ouverture du chantier pour avoir du boulot, des centaines de corps de métier, d'hommes et de femmes qui se lèvent tôt pour en être, parce que ces temps-ci, on n'est jamais sûrs d'en trouver, du boulot.
Enfin, ce genre de projet un peu fou ne fait pas que des contents. Il y a aussi la mafia qui voit d'un mauvais œil l'ambition du maire et les écologistes qui regrettent qu'on empêche la migration des oiseaux et qu'on massacre les poissons. Il y a les mouvements de grève, la grogne des syndicalistes, les accidents de travail, les tentatives de sabotage...
Maylis de Kerangal nous raconte une dizaine de personnages qui se croisent et partagent, le temps d'un chantier, des émotions, des sensations et quelques rêves. Elle nous raconte l'énergie, le foisonnement, le tourbillon du chantier. Et pour ce faire, elle utilise une langue travaillée, ciselée, cherchant le mot parfait, frisant l'exercice de style : les quartiers sont "juvéniles et coruscant", les têtes lourdes sont "coincées dans la latence", les hommes traînent dans des "rades à barbaque huileux", les cheveux sont "flavescents",... 
Et malgré ce choix lexical très académique — et peut-être même grâce à lui — on est véritablement emporté par ce style bouillonnant qui rend cette histoire pleine d'humanité passionnante. 

Prix Médicis 2010.

Références :
Maylis de KERANGAL, Naissance d'un pont, éditions Verticales et Folio, Gallimard, 2010.

2 février 2014

« C’est toi, le pédé ? »*

Édouard LOUIS, En finir avec Eddy Bellegueule

Le jeune Édouard Louis ausculte à la loupe son milieu et son parcours : la découverte de soi par l’injure et les coups.

Sur la quatrième de couverture, l’auteur écrit :

Très vite, j’ai été pour ma famille et les autres une source de honte, et même de dégoût. Je n’ai pas eu d’autre choix que de prendre la fuite. Ce livre est une tentative pour comprendre.

Avant la fuite, Eddy a subi les coups. Pendant deux ans, au collège, il est frappé et humilié presque quotidiennement par deux brutes de son école. Un rituel à l’abri des regards, une humiliation silencieuse qu’Eddy accueille sans broncher. Au moins, ses bourreaux sont discrets.

Uniquement cette idée : ici, personne ne nous verrait, personne ne saurait. Il fallait éviter de recevoir les coups ailleurs, dans la cour, devant les autres, éviter que les autres enfants ne me considèrent comme celui qui reçoit les coups. Ils auraient confirmé leurs soupçons : Bellegueule est un pédé puisqu’il reçoit des coups (ou l’inverse, qu’importe).

Pédé, tapette, enculé, pédale. La violence commence par le langage et c’est par l’injure que se construit l’identité du jeune garçon, dans le regard et la réprobation des autres. Son corps, sa démarche, ses mains, ses « manières » ne sont pas celles des hommes de son entourage et de sa famille. Dans ce petit village du Nord, un homme, c’est un dur. Ça boit, ça cogne. Même s’il tente de se conformer à ce modèle, rien n’y fait.

Tous les matins en me préparant dans la salle de bains je me répétais cette phrase sans discontinuer tant de fois qu’elle finissait par perdre son sens, n’être plus qu’une succession de syllabes, de sons. Je m’arrêtais et je reprenais Aujourd’hui je serai un dur. Je m’en souviens parce que je me répétais exactement cette phrase, comme on peut faire une prière, avec ces mots et précisément ces mots Aujourd’hui je serai un dur (et je pleure alors que j’écris ces lignes ; je pleure parce que je trouve cette phrase ridicule et hideuse, cette phrase qui pendant plusieurs années m’a accompagné et fut en quelque sorte, je ne crois pas que j’exagère, au centre de mon existence).

Il n’y a pas de place pour la différence dans ce milieu ouvrier, pauvre et honteux de sa propre misère. Un monde renfermé sur lui-même qui n’imagine l’ailleurs qu’avec méfiance ou dédain ; où la seule ouverture vers le monde extérieur est la télévision, allumée du matin au soir. Le portrait de la classe sociale d’origine du narrateur est sans fard : alcoolisme, racisme, bêtise, violence, … Les mots sont très durs mais reflètent avec justesse une réalité que l’on voit peu en littérature — ou du moins pas avec cette acuité. Le roman raconte l’apprentissage douloureux d’un jeune garçon dont la différence, ici l’orientation sexuelle, ne se conforme pas avec les attentes et les habitudes de sa classe sociale. Édouard Louis, à travers cette histoire très personnelle, écrit aussi en sociologue et c’est peut-être ce qui permet à son texte de ne pas sonner comme un règlement de compte avec le milieu dont il est issu.
En repensant au déferlement de haine lors des manifestations contre le mariage gay en France, je me dis que cette libération de la parole « décomplexée » ne risque pas d’aider les jeunes, filles ou garçons, qui vivent leur différence dans le secret et dans la honte. Et est-il besoin de rappeler que, statistiquement, les jeunes homos sont davantage sujets aux tentatives de suicide que les hétéros ?
Ce livre d’une violence terrible, dont on sort forcément ému et secoué, nous rappelle que le chemin est encore long.

Référence :
Édouard LOUIS, En finir avec Eddy Bellegueule, Seuil, 2014.

* Je me suis permis d’emprunter le titre de ce billet à celui de l’article de Didier Eribon dans le Nouvel Obs.

2 décembre 2013

Royales poupées

L’Échange des princesses, Chantal THOMAS

Entre l’essai historique et le roman, Chantal Thomas raconte le destin particulier de deux enfants soumis aux caprices de l’histoire.

Philippe d’Orléans, Régent de France, est extrêmement fier de son idée : une double union entre la France et l’Espagne. Il veut unir Louis XV à la jeune Infante Anna Maria Victoria et, dans la foulée, le prince des Asturies, futur roi d’Espagne, à sa propre fille, Mlle de Montpensier. L’initiative du Régent enchante toutes les parties, heureuses à l’idée d’une alliance entre les deux grandes puissances européennes. Le plus vite sera donc le mieux.

Curieuse hâte, souligne Saint-Simon, on a des années devant nous, étant donné les âges de tous ces fiancés. De précoces fiancés, il faut l’avouer. Si le prince des Asturies a quatorze ans, la fille du Régent n’en a que douze, Louis XV (…) va vers ses douze ans. Quant à Anna Maria Victoria, infante d’Espagne, elle est née le 31 mars 1718. La future épouse de Louis XV et reine de France n’a pas encore quatre ans !

L’échange des princesses a lieu en 1722. L’une part de Madrid, l’autre de Paris. Elles laissent définitivement derrière elles leur famille et leur cour pour accomplir un destin que d’autres ont décidé pour elles. Elles se croisent, lors d’une cérémonie à haute valeur symbolique, sur une petite île qui sépare les deux pays.
Le Régent et les souverains espagnols se félicitent de la réussite du projet. Le peuple acclame les nouvelles venues et se réjouit à l’idée des noces. Mais ce que tous semblent oublier, c’est qu’il n’en va pas des relations humaines comme des courriers diplomatiques et que ces petites princesses ont parfois des sentiments.
Après avoir vu le très beau film d’Olivier Assayas, Les Adieux à la reine, adapté d’un livre de Chantal Thomas, j’avais envie de découvrir cette auteure que je n’avais jamais lue. C’est chose faite avec ce livre à mi-chemin entre l’essai historique et le roman. À partir d’extraits de presse ou de correspondances, Chantal Thomas redonne vie à cet épisode de l’histoire où les symboles prennent le pas sur le réel.
Au centre de la vie de la cour, les corps des personnes royales sont les astres autour desquels tout s’organise. Et ceux des petites princesses, reines en devenir, sont nourris, habillés, scrutés, comme ces poupées que la petite Infante emmène partout avec elle. Si leur destin n’est clairement pas entre leurs propres mains, elles différent cependant dans leur manière de s’y soumettre. La princesse de Montpensier s’enferme dans un mutisme forcé et fait rarement bonne figure. Et, bien que pubère, elle tarde à fournir un héritier à la famille royale espagnole.
De son côté, la jeune Anna Maria Victoria est complètement habitée par son statut de future reine de France. Malgré ses manières enfantines, elle assume pleinement le rôle qui lui a été dévolu et, surtout, vibre d’amour pour son Louis qui ne lui accorde que de très vagues marques d’affection. Mais peu importe, la fillette fait le bonheur de la cour.

L’infante charme par sa bonne humeur et par ses répliques. Par exemple, à l’ambassadeur du Portugal qui après avoir pris des nouvelles de sa santé lui demande si « elle trouve la France et Versailles plus beaux que Madrid elle répond : J’ai eu toutes les peines de monde à me séparer de mon père et de ma mère mais je suis bien aise d’être reine de France. » Son esprit, dit-on, tient du prodige ? On admire, on s’extasie. Et si c’était trop, si elle avait trop d’esprit pour survivre ?

Peu importe finalement leur caractère ou leur docilité car les deux princesses sont le caprice de leurs aînés : leur destin ne tient qu’à un fil.
Chantal Thomas est un excellente conteuse et, dans une langue qui emprunte à l’époque qu’elle raconte sa grâce et sa clarté, elle entraine le lecteur à la suite de ces enfants sacrifiés, objets de grande valeur qui peuvent à tout moment passer de mode. Un petit bout d’histoire et une plongée dans les mentalités de l’époque.
Autre temps, autres mœurs ? À voir l’engouement médiatique autour de la naissance du prince George en Angleterre, on peut en douter…

Référence :
Chantal THOMAS, L’Échange des princesses, Seuil, 2013.

4 novembre 2013

Des poilus au Goncourt

Au revoir là-haut, Pierre LEMAITRE

Dans l’après-guerre, les aventures de deux anciens poilus, sur fond de commerce patriotique. Un roman généreux, jubilatoire et… un Goncourt !


Ceux qui pensaient que cette guerre finirait bientôt étaient tous morts depuis longtemps.

Novembre 1918. Les rumeurs d’armistice courent le long des tranchées. Raison de plus pour le lieutenant d’Aulnay-Pradelle de lancer ses troupes dans une dernière offensive et, au passage, gagner quelques galons. Quitte à provoquer un peu les choses… Pour Albert et Édouard, ce sera la bataille de trop. Alors que le premier est enseveli sous terre, l’autre tente de le sauver. C’est alors qu’a lieu l’explosion qui arrachera à Édouard la moitié du visage. Entre les deux hommes nait une étrange amitié. Albert doit la vie à Édouard : il sera désormais son seul lien avec le monde. Car Édouard ne veut plus voir personne, et encore moins sa famille. Il refuse greffes et prothèses. Sa vie se limite désormais au réconfort que lui apporte la morphine. Albert, lui, n'a jamais été un aventurier. Et son expérience sous terre n'a pas arrangé les choses. Tout ça à cause de ce lieutenant sans scrupule.
Novembre 1919. La guerre terminée, la France veut honorer ses héros. Le patriotisme est un commerce qui rapporte et qui va, par un étrange hasard, rassembler à nouveau tous les protagonistes de la bataille.
Voilà longtemps que je n’avais plus plongé à ce point dans un roman français. Je me suis même surpris à ralentir ma lecture en voyant arriver la fin du livre. Un souffle romanesque, l’envie de raconter une histoire, de construire une intrigue, d’animer des personnages : des ingrédients plutôt rares dans la production française contemporaine. Alors certains parlent de littérature populaire, en précisant que cela n’a rien de péjoratif… Qu’importe. Dans le rythme et le découpage du roman, on pense surtout aux romans feuilletons du XIXe siècle ou, plus récemment, aux grandes fresques romanesques d’Anne-Marie Garat.
C’est donc avec un plaisir jubilatoire qu’on avance aux côtés de personnages très typés dans un récit maitrisé du début à la fin. Avec parfois quelques inventions surprenantes, loufoques mais utilisées avec intelligence.
Pourtant, le thème est grave, parfois tragique. Comment revenir à la vie après avoir connu l’horreur ? Dans un pays où la mort a frappé toutes les familles, le cynisme de ceux qui ont profité de la guerre pour s’enrichir n’a d’égal que celui de ceux qui vont faire leur beurre sur le dos de ceux tombés au combat. Mais grâce à un style enlevé, souvent très drôle, Lemaitre tire son livre du côté de la comédie sociale. Les petits travers de ceux qui s’accommodent du pire sont croqués sur le vif.

— C’est plus que magnifique, président : exemplaire !
Que signifiait cette surenchère verbale ? Impossible de le savoir. Labourdin concoctait des phrases avec des syllabes, rarement avec des idées. D’ailleurs, M. Péricourt ne s’y attarda pas, Labourdin était un imbécile sphérique : vous le tourniez dans n’importe quel sens, il se révélait toujours aussi stupide, rien à comprendre, rien à attendre.


Entre la petite et la grande histoire, cet Au revoir là-haut construit, autour d’un amitié improbable, un beau roman d’aventures, surprenant et jubilatoire. Je ne sais pas trop ce que sont sensés récompenser les prix littéraires mais je suis très heureux du Goncourt attribué à celui-ci.

Référence :
Pierre LEMAITRE, Au revoir là-haut, Albin Michel, 2013.

20 octobre 2013

Une chanson pas si douce

Sombre dimanche, Alice ZENITER

Saga d'une famille sans panache dans la Hongrie d'hier et d'aujourd'hui.

Le roman aurait pu s'appeler "La petite maison derrière la gare". Car c'est dans cette petite maison de bois, située derrière la gare de Nyugati, à Budapest, que se déroule le récit sur plus de trente années.
Trente ans d'une famille, les Mandy, dont il ne reste plus que les hommes : Imre, qui malgré sa jeunesse et son désir de vivre ne parvient pas à s'extraire de cette maison; Pal, son père, le mélancolique, seul homme de la famille à ne pas porter le prénom de Imre; et Imre le grand-père, vieillard acide qui crache son venin et qui, chaque année à la même date, se soûle et chante cette triste chanson, Sombre dimanche, dont le jeune Imre ne comprend pas le sens. Des femmes, il ne reste que des fantômes : celui de la grand-mère morte mystérieusement dans le fond du jardin, près des rails de train, celui de la mère, écrasée par un train sur ces même rails et, enfin, celui de la sœur, toujours vivante mais qu'un chagrin d'amour a vidé de toute envie de vivre.
La maison se remplira pourtant quelque temps. Imre rencontrera, grâce à la chute du mur de Berlin, une jeune-fille allemande dont il tombera amoureux et qui lui fera un enfant, mais qui fuira bientôt cette maison de mort et de chagrin et ce pays dont l'histoire pèse comme un couvercle.
Car c'est l'histoire d'une famille, donc, mais aussi l'histoire d'un pays. La Hongrie, ravagée par la guerre, puis par de longues années de communisme, semble, après la chute du Mur de Berlin, abandonnée et oubliée de tous, comme cette famille à qui il ne reste que la petite maison de bois dans le jardin duquel passe le train.
Le récit d'Alice Zeniter est d'une richesse étonnante. Difficile de résumer ce livre qui révèle et distille secrets de familles, événements historiques et analyses psychologiques de personnages tout en complexité. Il pourrait sans doute se résumer par une phrase de l'auteure elle-même :  «Mon Dieu ce qu'une vie humaine peut être riche et insignifiante tout à la fois.»
Étonnant de penser qu'Alice Zeniter n'a que 26 ans, tant son roman, pourtant fort ambitieux, sonne juste et frappe fort. Le style de l'auteur qui raconte les drames d'une famille et la tragédie d'un pays tout entier reste sobre, sans effet stylistique mais plein de poésie. L'auteure, sans pathos ni grandes envolées lyriques, fait apparaître des images qui resteront gravées en nous, telles que le père et sa fille fumant silencieusement toute les nuits sur la terrasse, les petits pas de la sœur qui semble ne plus savoir marcher depuis qu'elle a subi un avortement de peur de perdre ce qui lui reste dans le ventre, ou encore le tas d'objets jetés par les voyageurs à travers les fenêtres du train et ramassés par Imre enfant dans le fond de son jardin.
Et les personnages nous hantent encore longtemps après que l'on ait refermé le livre et qu'on les ait laissés seuls, Imre, son père et sa sœur, trois petites silhouettes courbées sous le poids du malheur, mais toujours debout, ensemble.

Référence :
Alice ZENITER, Sombre dimanche, Albin Michel, 2013

7 mai 2013

Au bout de la nuit

Rue des voleurs, Mathias ÉNARD
 
Voyage célinien d'un jeune marocain avec le printemps arabe en toile de fond.

Lakhdar a vingt ans. Il vit à Tanger et autour de lui gronde l'écho du printemps arabe. Le jeune Marocain, amoureux de sa cousine Meryem, est chassé de chez lui par son père lorsque celui-ci surprend les jeunes-gens en plein ébat.  Commence alors pour le Lakhdar une épopée qui s'inspirera plus d'un Voyage au bout de la nuit célinien que des Aventures d'un Indien malchanceux qui devint milliardaire. Car non seulement Lakhdar ne se départira jamais de sa malchance, ne deviendra pas riche mais surtout parce que le récit d'Énard, profondément ancré dans une actualité brulante, n'aura de cesse de décrire la réalité d'aujourd'hui dans ce qu'elle a de plus dur.
Le jeune-homme errera tout d'abord dans les rue de Tanger, tel un mendiant. Il rêvera aussi, avec son ami Bassam, de s'enfuir en Europe, en Espagne en particulier, lieu de tous les fantasmes.
Il sera quelque temps pris en charge par une association islamiste mais s'en distanciera, contrairement à Bassam, qui s'enfuira avec le chef de cette congrégation religieuse, le charismatique Cheikh Nouredine. 
Lakdhar travaillera ensuite pour un sympathique Français, qui n'hésite cependant pas à l'exploiter, puis sur un bateau en direction de l'Espagne et enfin chez un effrayant trafiquant de cadavre obsédé par la mort. Il parviendra ensuite à se rendre à Barcelone et à s'installer dans la bouillonnante rue des Voleurs.
Le parcours de Lakhdar, qui est aussi noir que les romans qu'il dévore, sera éclairé par la rencontre de la jolie Judit, une Espagnole férue de culture arabe, de qui Lakhdar tombera amoureux.
Le livre, et c'est sa force, nous montre un monde arabe que nous connaissons mal, loin des clichés du genre. L'auteur a étudié le persan et l'arabe, résidé au Moyen-Orient et vit maintenant à Barcelone. Et il faut cette connaissance de la langue, des mœurs et de l'humanisme arabe, pour nous livrer ce récit où ressortent toutes les contradictions de ce monde musulman où planent les extrémismes, où l'on chasse un tyran pour mieux imposer une autre forme de tyrannie, où le monde occidental est à la fois l'ennemi et l'eden et ce, avec tant de justesse. Énard nous raconte la langue arabe et ses subtilités, la beauté de sa poésie et ses grands écrivains. Mais aussi l'Europe inhospitalière, agressive et arrogante. La ville de Paris, en particulier, capitale de ce pays qui prône la liberté, l'égalité et la fraternité, est décrite comme un lieu de rejet et de mépris pour tout ce qui est différent et pour les immigrés en particulier.
Lakhdar est un personnage plein de contradictions et de doutes. Il quitte sa famille sans se retourner mais sera tenté, tout au long de son périple, de retourner chez sa mère pour lui demander pardon. Il détestera profondément le Cheikh Nouredine mais trouvera à plusieurs reprises refuge chez lui. Il part en Europe mais sera nostalgique de sa ville natale qu'il a pourtant si longtemps haï. Doit-il quitter le bateau resté à quai pour cause de manque de carburant ? Doit-il rester auprès du fou obsédé par la mort pour qui il travaille ? Doit-il rejoindre Judit ? Doit-il rejeter son ami Bassam qui a pris le chemin du radicalisme ou se rapprocher de celui qui fait partie de sa vie, de son enfance ? Beaucoup de questions et très peu de réponses pour ce jeune-homme abandonné de tous qui se distingue entre autres par son amour des livres et de la langue.
Un roman sur la violence du monde d'aujourd'hui, la terrible réalité de l'exil et la force de la littérature.

Référence :
Mathias ÉNARD, Rue des voleurs, Acte Sud, 2012.

1 avril 2013

L’étranger au procès du château de la peste feat. Che G.


La vie rêvée d’Ernesto G., Jean-Michel GUENASSIA

Un titre pompeux pour un livre trop ambitieux.

Joseph Kaplan, médecin pragois d’origine juive, quitte sa ville pour Paris, où il étudiera à l’Institut Pasteur, avant de rejoindre Alger, puis la France, puis de nouveau la Tchécoslovaquie. Au fil de ses voyages, de 1910 à 2010 : des histoires d’amour et d’amitié, quelques pas de tango, une guerre, la pratique de la médecine auprès des plus démunis, la peste et la vie sous un régime policier. Le livre pourrait s’arrêter là et former une sorte de chronique du vingtième siècle, sans grande originalité, mais qui se laisse gentiment lire.
Seulement, après plus de la moitié du livre, l’auteur se met en tête d’utiliser un guest de premier ordre : Ernesto Guevara himself ! Et là ça ne passe plus. Je n’ai aucun problème avec les libertés romanesques prises avec l’Histoire mais encore faut-il en faire quelque chose… Ici, Guenassia ne garde du Che que l’image de carte postale de la figure romantique du révolutionnaire et s’emmêle les pieds dans une histoire d’amour digne des plus mauvais mélos. Certains dialogues semblent tirés des Feux de l’amour et les échanges entre les personnages sur le thème de l’engagement m’ont parfois rappelé les premières dissertations de mes élèves les moins inspirés… Alors, face à autant de maladresses, on commence à devenir un peu mauvais et tout ce qui sonne faux vous saute aux yeux.
L’auteur semble vouloir placer son roman sous l’égide de grands auteurs (qui n’avaient rien demandé), notamment Camus (Alger, la peste, …) et Kafka : Joseph K(aplan), Prague, les condamnations arbitraires, … Mais tout reste au niveau du clin d’œil et semble complètement fabriqué.
Quant au titre (qui, rappelons-le, ne fait référence qu’à une petite portion du roman), pourquoi ne pas appeler Guevara par son nom complet ? Allusion à Kafka, certainement, mais surtout petite coquetterie littéraire qui sonne creux.
Je n’avais pas beaucoup accroché au Club des incorrigibles optimistes (qu’Amandine avait pourtant bien aimé ici). Je pense donc qu’entre Xavier D. et Jean-Michel G., c’est bel et bien fini !

L’avis de Manu.

Référence :
Jean-Michel GUENASSIA, La vie rêvée d’Ernesto G., Albin Michel, 2012.

21 mars 2013

L'Inde I Go

Indigo, Catherine CUSSET

Le voyage en Inde de trois artistes français qui vont se confronter à l'exotisme d'un pays parfois effrayant et à leurs conditions d'individus et d'artistes.

Trois Français sont invités en Inde pour y faire une série de conférences et participer à diverses rencontres culturelles. Charlotte, réalisatrice quarantenaire, mariée à un Américain et vivant à New-York avec son mari et ses deux filles, profite de ce voyage pour faire le deuil de son amie de toujours, qui s'est suicidée quelque temps auparavant et qui a vécu de nombreuses années en Inde; Roland, essayiste de soixante-quatre ans, séducteur invétéré et amoureux de la vie, se réjouit de retrouver en Inde, où il a vécu quelques années, son amour de jeunesse, malgré qu'il soit accompagnée de sa jeune et jolie maîtresse italienne, Renata; Raphaël, enfin, auteur de deux romans d'autofiction, personnalité trouble, tantôt aimable, tantôt revêche, découvre lui aussi l'Inde d'aujourd'hui et ses contradictions.
Les trois invités vont donc se confronter à ce pays si particulier, l'Inde. Il y a les paysages de conte de fées, bien entendu, les plages de sable fin, les hôtels luxueux mais il y a aussi la misère, la violence et la menace des attentats terroristes qui planent. Et puis il y a la chaleur.
Géraldine, jeune femme mariée à un Indien et mère d'un petit garçon d'un an, qui travaille à l'Alliance française, organise cette rencontre. Le fait qu'elle reconnaisse en Raphaël le ténébreux voisin dont elle était éperdument amoureuse lorsqu'elle était encore enfant dans sa Bretagne natale va quelque peu mettre à l'épreuve son professionnalisme.
Les personnages, dans ce paysage exotique et parfois effrayant, vont vivre une série d'événements - un attentat, un incendie, un accident, l'annonce d'une maternité,... - qui vont mettre en lumière leurs angoisses, leurs contradictions et leurs attentes de la vie. Chacun révélera peu à peu sa peur de vieillir, sa peur de la mort ou sa peur de l'engagement.
On retrouve dans ce dernier roman de Catherine CUSSET l'art de la comédie humaine de l'auteure. Celle-ci met à jour chacun de ses personnages en évitant de les présenter de manière trop manichéenne. Chacun d'eux apparait ainsi tour à tour sympathique, touchant, agaçant, pathétique.
Par ailleurs, la rencontre de ces hommes et femmes de lettres permettra une réflexion sur la place de la littérature et du cinéma dans la vie des héros et dans le monde en général.
Si le roman se laisse dévorer, que le cadre indien est exotique à souhait et que la construction est tout en finesse, on pourrait, si on était un peu tatillon, remarquer qu'on ne retrouve pas, dans ce livre, toute la finesse de l'analyse des personnages dont l'auteur nous avait habitués avec des romans tels que Le problème avec Jane, La haine de la famille ou encore le récent Un brillant avenir. La complexité des rapports humains est toujours le thème de prédilection de Catherine CUSSET mais ceux-ci sont peut-être un peu moins décortiqués que dans ses précédents ouvrages.
Reste qu'Indigo est digne de son titre, un roman plein de nuances.

Références :
Catherine CUSSET, Indigo, Gallimard, 2013.

25 janvier 2013

À cœur vaillant rien d’impossible

Le Grand Cœur, Jean-Christophe RUFIN

La vie aventureuse de l’Argentier de Charles VII, personnage aux multiples facettes, en équilibre entre le Moyen Âge et la Renaissance.

Enfant, Jacques Cœur, fils d’un modeste pelletier de Bourges, a vu débarquer un étrange personnage dans l’atelier de son père. Dans son grand sac se trouvait un animal aux couleurs étonnantes, d’une sauvagerie et d’une beauté rarement vues dans cette petite ville du milieu de la France : un léopard. Pour Jacques, l’épisode a sonné comme une promesse : il y avait là, quelque part, ailleurs, un monde à découvrir, une vie à rêver, loin de la France en guerre avec l’Angleterre depuis des dizaines années.
Devenu adulte, alors que Charles VII reprend lentement les rênes du pays, il se lance dans les affaires et, après avoir découvert les richesses de l’Orient, se rapproche du pouvoir royal. Visionnaire, homme d’affaires et de cour, Jacques Cœur use de son intelligence et de son imagination pour faire de sa vie une aventure… qui ne lui amènera pas que des amis. 
Je serais certainement passé à côté de ce roman si l’une de mes charmantes collègues de notre comité de lecture ne l’avait proposé à notre dernière réunion. Le roman historique n’est pas ma tasse de thé et – mais vous me direz que je suis sectaire – la mention « Académie française » sur la couverture d’un roman fonctionne sur moi comme un repoussoir… Et pourtant j’ai passé un excellent moment sur les traces de Jacques Cœur, et pas seulement parce que c’était l’occasion de me rappeler mes cours d’histoire.
Rufin, lui-même originaire de Bourges, a voulu redonner au personnage historique toute son envergure. Jacques Cœur est souvent, à tort, uniquement considéré comme une sorte de ministre des finances avant l’heure. C’est oublier le rôle essentiel qu’il a joué dans les liens entre la France et l’Orient. À cette époque, il n’est plus question de croisades mais d’échanges commerciaux. Le début du XVe siècle est une époque charnière : c’est la fin de la chevalerie, du pouvoir des grands seigneurs propriétaires de la terre, du servage. Un autre monde prend forme où l’argent vaut davantage qu’un titre de noblesse. Jacques Cœur s’inscrit pleinement dans le mouvement général de cette société, lui le bourgeois qui prête aux nobles afin qu’ils puissent assouvir leurs désirs de luxe et d’ostentation. Son ascension sociale en fait un personnage d’une grande densité romanesque, pleine de contradictions et de nuances.
L’écriture de Rufin est vivante et parvient, sans trop d’artifices, à donner une impression de décalage dans le temps. Il remplit les vides laissés par l’histoire avec beaucoup d’imagination, tout en collant de près aux faits avérés. Et c’est avec plaisir que l’on voyage avec le personnage à travers le monde et le temps : entre Orient et Occident, entre Moyen Âge et Renaissance.

Référence :

Jean-Christophe RUFIN, Le Grand Cœur, Gallimard, 2012.

24 janvier 2013

1,2 et TROIS !

Aujourd'hui, j'ai décidé non pas de vous faire un billet mais trois ! Ou plutôt un billet en trois parties...
Pourquoi donc trois parties au prix d'une seule ? Peut-être, entre autres, parce que je me sens un peu coupable d'avoir un peu délaissé le blog (pour, ma fois, une bonne raison) et laissé mon ami Xavier faire tout le boulot de ces dernières semaines... Rattrapage.
Et pour commencer, une trilogie (hum, décidément le chiffre trois semble très présent dans mes pensées...): la trilogie des Neshov, dont nous avions parlé brièvement dans notre billet spécial vacances, s'impose en ces temps particulièrement enneigés (en tout cas à Bruxelles). La norvégienne Anne B. RAGDE (dont nous avions parlé ici) nous emmène au fin fond de la Scandinavie, dans la porcherie de la famille Neshov, au moment de la mort de la mère. Celle-ci, laisse derrière elle son mari, étrangement honnis de tous, ses trois fils - Torr qui n'a jamais quitté la ferme, Margido, directeur d'une entreprise de pompe funèbre de la région et Erlend qui a fui sa famille il y a bien longtemps, celle-ci refusant son homosexualité, et s'est réfugié au Dannemark pour devenir décorateur de talent - et sa petite fille, Torrunn, fille de Torr, qui a été élevée par sa mère et ne connait pour ainsi dire que très peu sa famille paternelle. Tout ce petit monde va se retrouver dans la vieille ferme familiale pour discuter de l'héritage, tâcher de panser quelques plaies et surtout faire surgir un terrible secret de famille. Difficile de lâcher cette saga familiale une fois qu'elle est commencée. Un roman psychologique aussi palpitant qu'un polar dans un cadre surprenant. Petit bémol cependant sur la fin... Tout laisse à penser qu'il y aura une suite et pourtant, pas de quatrième tome à l'horizon, ce qui nous laisse un peu sur notre faim.
"Il avait perdu sa magie", ainsi débute le troisième (encore le chiffre 3 !!!) roman du cycle Némésis de Philip ROTH, quatre livres assez courts (nous avions parlé des deux premiers ici) ayant pour sujet le vieillissement et la mort. Une quadrilogie extrêmement sombre, dont le dernier tome vient de sortir et serait le tout dernier livre de l'auteur qui a décidé, ayant atteint l'âge vénérable de 80 ans, de relire toute son œuvre pour s'assurer... que cela valait la peine de les écrire. Le Rabaissement met en scène Simon Axler, un acteur vieillissant qui ne sait plus jouer. Déprimé, il s'isole et pense à la mort. Jusqu'à l'arrivée inopinée de la fille de vieux amis, ancienne lesbienne, qui entame avec lui une relation passionnée. Simon reprend goût à la vie et transforme peu à peu, tel pygmalion, la jeune fille en femme fatale. Mais ce combat contre la mort, grâce au sexe (plus qu'à l'amour), est un combat perdu d'avance... C'est dur, c'est noir mais c'est comme toujours brillant. L'opposition entre Eros et Thanatos.
Enfin, pour terminer, trois (!!!) petites déceptions sur lesquelles nous n'allons pas nous appesantir. 
Tout d'abord Le magasin des suicidés de Jean TEULE. Nous avions aimé sa verve et son piquant dans ses romans historiques. Mais cette pâle et prévisible comédie sur une famille qui tient un magasin spécialisé dans le suicide ne nous a pas séduits. Une impression de déjà lu et une histoire sans queue ni tête. Même l'humour de Teulé, d'habitude subtil, ne nous a pas fait sourire.
Ensuite Amélie, sans mélo de Barbara CONSTANTINE. A priori charmant, ce récit sur un été dans la maison de Mélie, grand-mère adorable, et les tribulation de ses amis, de sa fille, de sa petite fille et des amis de celle-ci frise souvent le trop gentillet. La langue est vive, le style sympathique mais le tout est très fabriqué.
Enfin, le dernier roman policier de Camilla LACKBËRG, La sirène, qui met toujours en scène ses héros Ericka l'écrivaine et son mari policier Patrik, est un peu faible. On avait adoré le premier tome, La princesse des glaces, mais LACKBËRG qui sort consciencieusement un roman par an (parfois deux) semble s'essouffler. Les dialogues sont assez plats, les personnages commencent à devenir agaçant et même les intrigues deviennent un peu minces voire, dans ce cas-ci, incohérentes. Dommage...

Bon, mais je vais quand-même lever le mystère du chiffre trois... Parce que moi aussi, j'ai maintenant un "tome 3", qui ne me laisse pas sur ma faim comme celui de Anne B. RAGDE, qui n'a pas perdu sa magie, comme le personnage du roman de ROTH et qui est loin d'être une déception comme les trois romans sus-cités. Un "tome 3" de 4 kilos et 50 centimètres qui se prénomme Jeanne et qui fait la joie de ses parents, de sa sœur et de son frère. Allez, je retourne à mes lectures... ou je vais faire une petite sieste !

Références :
Anne B. RAGDE, La Terre des mensonges, La Ferme des Neshov et L'héritage impossible, Editions Balland, 2009-2010.
Philip ROTH, Le rabaissement, Gallimard, 2011.
Jean TEULE, Le magasins des suicidés, Julliard, 2007.
Barbara CONSTANTINE, A Mélie, sans mélo, Calmann-Lévy, 2008.
Camilla LACKBËRG, La sirène, Acte sud, 2012.



9 décembre 2012

(Re)Lire ses classiques #8

Me, Marcel and I

Du côté de chez Swann, Marcel PROUST

Une cathédrale de mots et d’idées impossible à résumer, de la littérature à la fois brute et raffinée à l’extrême, peuplée d’une foule de personnages : l’envie de relire Proust était là depuis longtemps.
J’avais lu la Recherche du temps perdu durant mes études, sur plusieurs années. La première fois, c’est avant tout la découverte d’un univers et, bien sûr, d’un style reconnaissable entre tous : les phrases interminables et sinueuses, les images et les correspondances qui tentent de rendre compte du cheminement de la pensée. C’est aussi une plongée dans l’époque, dans les rapports de classes, le fonctionnement de la société française du début du vingtième siècle. Et aussi ce mélange entre philosophie, psychologie et références aux arts au service d’une réflexion sur le temps, la mémoire et, souvent, l’amour. Devant cette somme colossale, j’avais souvent eu l’impression d’être enseveli sous une foule de choses qui demandent du recul et, il me semble, de la maturité. D’où l’envie de revenir, presque vingt ans après (glurps), vers ce premier tome de la Recherche, Du côté de chez Swann.
Composé de trois parties, ce premier volume nous fait découvrir, en plongeant dans les replis de la mémoire, l’enfance du narrateur, ses premières souffrances, la relation fusionnelle qui le lie à sa mère (Combray), ses rêveries ainsi que ses envies d’évasion et son premier amour (Nom de pays : le nom). Entre les deux, Un amour de Swann raconte, à la troisième personne, la douloureuse passion de Swann, un ami du grand-père du narrateur, pour une femme du demi-monde, Odette. Ce roman dans le roman est un condensé de la Recherche, reprenant des thèmes et des motifs qui se retrouvent dans le reste de l’histoire, notamment la question du rapport entre l’art et la vie, ainsi qu’une mise en abyme du comportement amoureux du narrateur. Car que cela soit avec sa mère, avec son premier amour ou auprès d’Albertine (personnage central qui habite les volumes suivants) l’amour chez Proust est synonyme de souffrance. L’être aimé apparaît comme un objet, une chose que l’on voudrait s’accaparer mais qui ne cesse de se défiler et d’échapper à l’emprise et à l’envie. Un amour de Swann peut être lu indépendamment des autres parties de la Recherche (il est d’ailleurs édité séparément dans certaines collections) et constitue une belle porte d’entrée dans l’univers de Proust.
Jacques-Emile Blanche (1892)
L’auteur a la réputation d’être difficile. Ce n’est pas tout à fait le cas. C’est certes une lecture qui demande pas mal de concentration et d’attention, pour en tirer la substantifique moelle, et qui peut parfois s’attarder sur des détails qui auront du mal à rivaliser avec le suspense du dernier polar à la mode… Mais peut-être faut-il se décomplexer un rien vis-à-vis de ce cher Marcel. Outre tous les sujets dont traite la Recherche (et qui, comme l’a bien montré Alain de Botton dans Comment Proust peut changer votre vie, sont intemporels et utiles au quotidien), on oublie parfois de dire qu’il y a de l’humour dans la Recherche.
Prenez la petite bande des Verdurin. Les conversations et les attitudes des différents membres de ce petit groupe de mondains qui refusent la mondanité et jouent les mécènes sont d’une incroyable drôlerie. Même chose du discours de certains personnages : l’esprit terrien de Françoise, la gouvernante de Marcel, ou les moqueries bitchy des grandes aristocrates.
Et puis, pour ceux que les longueurs descriptives effrayent, pourquoi ne pas le dire haut et fort : oui, on a le droit de passer des lignes et des pages. Le parfum des aubépines n’est pas votre came préférée ? Passez. Les points de vue contrastés sur le clocher de Combray vous endorment ? Passez. Vous trouverez certainement d’autres nourritures dans la Recherche auxquelles vous pourrez vous accrocher et, comme moi, devenir complètement addict.
Objectif 2013 : continuez cette relecture passionnante. Et pour illustrer le tout, je m’accompagne du très beau Musée imaginaire de Marcel Proust, qui repend en images toutes les œuvres d’art évoquées dans la Recherche.


Références :

Vous avez l’embarras du choix mais, en ce qui concerne ce premier volume, l’édition Folio est tout à fait recommandable.
Le musée imaginaire de Marcel Proust, Eric KARPELES, traduit de l’anglais par Pierre Saint-Jean, Thames & Hudson, 2009.

15 novembre 2012

Quand Harry rencontre Nola

Joël DICKER, La vérité sur l'affaire Harry Québert

Polar américain à la sauce française (ou le contraire) et buzz littéraire. Qui n'a pas encore entendu parler de l'affaire Québert ?


Joël DICKER, jeune suisse de 27 ans quasiment inconnu jusqu'à ce jour, est désormais partout. Son deuxième roman, La vérité sur l'affaire Harry Québert connait en effet un véritable succès de librairie, a obtenu le Grand Prix du roman l'Académie française et aujourd'hui même, le prix Goncourt des lycéens. Mais qu'en est-il de cette fameuse affaire Québert ?
Marcus Goldmann, jeune auteur ambitieux, fort du succès de son premier roman, s'apprête à écrire le second. Mais il ne peut se contenter d'écrire un livre : ce qu'il souhaite, c'est écrire LE livre qui va marquer sa génération, à l'instar du grand Harry Québert, son professeur d'université, mentor et ami qui, dans les années septante, a connu la gloire avec son extraordinaire roman L'origine du mal. Et lorsque Marcus se heurte au cauchemar de tout écrivain, l'angoisse de la page blanche, c'est donc vers Québert qu'il se tourne tout naturellement. Malheureusement, les quelques jours passés à Aurora, la petite ville de bord de mer dans laquelle s'est installé Harry depuis plus de trente ans, ne lui redonnent pas l'inspiration et Marcus, retourne à New-York affronter son éditeur. Mais alors que Marcus se lamente sur son triste sort, une terrible nouvelle vient faire basculer à jamais son existence : on vient de retrouver le corps de Nola Kellergan, une jeune-fille d'Aurora disparue depuis trente-trois ans, dans le jardin d'Harry et ce dernier est accusé du meurtre. Persuadé de l'innocence de son vieux professeur, Marcus se rend à Aurora et reprend l'enquête depuis le début. Ce qui lui donne l'idée de son nouveau livre...
Que dire de La vérité sur l'affaire Harry Québert ? Tout d'abord que c'est un roman policier extrêmement efficace et que force est de constater qu'il est très difficile de lâcher le roman une fois commencé. On y retrouve tous les ingrédients du polar à l'américaine : une petite ville où tout le monde se connaît, la disparition d'une très jeune-fille, le côté noir voire perverse de la jeune-fille en question, des secrets de famille, un vieux flic bourru, une serveuse de hamburgers mélancolique, un enquêteur pas commode mais tenace,... Par ailleurs, la narration joue bien évidemment sur le bon vieux procédé de mise en abîme : nous comprenons assez vite que nous sommes, en réalité, en train de lire le roman de Marcus Goldmann, et le petit clin d’œil de l'auteur (mais lequel ?) en guise de remerciement final nous le confirme. Rajoutons à cela une longue réflexion sur l'écriture, le métier d'écrivain, le monde cruel de l'édition et des médias, la gloire dangereuses et éphémères,... Chaque chapitre commence d'ailleurs par un conseil d'Harry à son élève pour devenir un parfait écrivain (Dicker a-t-il lui-même scrupuleusement respecté tous ces conseils ?) Enfin, les nombreuses rétrospections nous font redécouvrir l'Amérique des années 70 tout en parlant de l'Amérique d'aujourd'hui à la veille de la première élection d'Obama.
Je vous l'avoue, je n'ai absolument pas boudé mon plaisir et pourtant... je ne peux qu'émettre une petite réserve. D'abord parce que ce roman, aussi palpitant soit-il, a néanmoins un petit air de déjà vu (déjà lu, plutôt) : il y a, je pense, en littérature américaine, de nombreux romans policiers au moins aussi efficaces et basés à peu prêt sur le même canevas. Et puis parce que les retours en arrière introduits assez grossièrement ressemblent plus au flash backs des séries télé (l'auteur serait-il fan de la série Cold Case ?) que de subtils procédés littéraires. Et enfin et surtout, parce que l'écriture est un peu faible, certains dialogues étant d'ailleurs d'une platitude étonnante. On se surprend alors à se dire que c'est dû à la difficulté de la traduction avant de se rappeler... que le livre a été écrit en français ! Quel paradoxe alors de voir que le roman a été couronné du Grand Prix du roman de l'Académie française, grande institution censée défendre la beauté de la lannnnngue française. Or, le travail de la langue, vous l'avez compris, est sans doute ce qu'il y a de moins intéressant dans le roman.
Mais bon, avouons-le, DICKER est quand même plus palpitant que BOILEAU (et visiblement mieux fait de sa personne, mais ça, ça n'a rien à voir...). 
  Référence :
Joël DICKER, La vérité sur l'affaire Harry Québert, Ed. de Fallois, l'Age d'Homme, 2012.

30 octobre 2012

Yersinia pestis

Patrick DEVILLE, Peste et choléra

Le portrait d'Alexandre Yersin, un homme pour le moins exceptionnel... et un roman en lice pour le Goncourt.

Si vous travaillez ou fréquentez le milieu médical, il se peut que le mot "Yersinia pestis" ne vous soit pas inconnu... De là à savoir d'où il provient ! Car qui se souvient encore de l'incroyable Alexandre Yersin, qui n'a fait rien de moins que de découvrir le bacille de la peste lors de l'épidémie de Hong-Kong de 1894 mais est aussi le véritable découvreur (sans le savoir) du coca-cola, un bactériologiste génial, un chercheur invétéré, un grand voyageur et aussi (et surtout) un grand homme ? En effet, si cet ancien disciple de Pasteur est un découvreur insatiable, il préfère la recherche permanente et la solitude des grands espaces que la gloire, la reconnaissance ou même l'argent.
Le roman de DEVILLE retrace le destin de ce solitaire extraordinaire qui traversa l'Extrême Orient, le Japon ou encore l'Afrique, ponctuant ses voyages de quelques séjours parisiens au Lutétia et s'installant pour terminer son existence, à l'âge de 80 ans, à Nah Trang au Vietnam (alors sous occupation japonaise).
DEVILLE croque le portrait d'un homme dont la vocation scientifique a quelque chose de véritablement poétique. D'ailleurs il le comparera à de nombreuses reprises au grand Rimbaud lui-même et expliquera que Yersin, à la fin de son existence, tourna son incroyable curiosité vers la littérature.
DEVILLE est extrêmement détaillé, semble s'être intéressé au moindre détail. Il nous livre son récit par l'intermédiaire d'une narration peu linéaire, passant sans transition des dernières années de la vie de Yercin à son statut d'assistant de Louis Pasteur. Il fait ainsi quelque fois intervenir le fantôme de Yercin ou l'ombre d'un autre grand homme (scientifique ou poète...). Et travaille son style : phrases courtes, formules percutantes, tournures truculantes...
Et pourtant (ou malgré cela), j'ai eu le plus grand mal du monde à terminer ce livre. Le sujet était alléchant, la personnalité de Yercin avait tout pour me plaire. Mais jamais je n'ai réussi à rentrer dans ce récit ni à ressentir une quelconque empathie pour le personnage. Est-ce le style, très travaillé, très léché qui m'a, dès les premières pages, tenue à distance des péripéties de ce Yersin haut en couleur ? Est-ce la narration volontairement confuse (mais qui évoque sans doute le parcours bien peu linéaire du héros) qui m'a perdue en chemin ? Est-ce cet addition de faits et d'événements, de dates et de références, qui m'a quelque peu refroidie ? Toujours est-il que je n'ai pas réussi à prendre du plaisir à la lecture du dernier (et pourtant très loué) roman de DEVILLE.
Mais je serais évidemment très curieuse d'avoir votre avis ! Avez-vous été séduits ? Parce que pour ma part, quitte à entendre parler de peste, je préfère de loin relire CAMUS.

Référence :
Patrick DEVILLE, Peste et choléra, Seuil, 2012

23 octobre 2012

Romans, histoire et héros

HHhH, Laurent BINET
Les soldats de Salamine, Javier CERCAS
Sauver Mozart, Raphaël JERUSALMY

Publiés sous l’appellation « roman », ces trois livres explorent, de manière différente, les rapports que peuvent entretenir la fiction littéraire avec l’Histoire.

Dans HHhH, l’auteur tente de rendre hommage à deux parachutistes tchèques qui en 1942 ont perpétré l’attentat qui coûta la vie à Reinhard Heydrich, l’une des têtes de l’appareil nazi et architecte de la Solution finale. Accumulant les sources et les témoignages, le romancier doit trouver les moyens de rendre vie à tous les protagonistes de l’histoire sans pour autant les ramener au rang de personnages de fiction. Heydrich est beaucoup plus que le simple méchant du conte et les deux parachutistes méritent davantage que le statut de héros de roman. L’auteur essaye alors de coller le plus possible à la réalité des faits avérés mais s’autorise ça et là, souvent à contrecœur, de passer par la fiction mais sans romancer, pour donner vie à son récit. Quelle était l’atmosphère de Prague au moment où la ville passe sous le joug allemand ? À quoi pensait Heydrich lorsqu’il gravit les échelons du pouvoir ? Que ressent-on à la veille de commettre un attentat contre l’un des responsables de la mort de millions d’hommes et de femmes ? L’auteur fait part de toutes ses hésitations et parvient, à mesure qu’il se rapproche du centre de son histoire, à trouver le ton et la manière. Un mélange de distance et de proximité qui permet au lecteur d’être emporté dans l’incroyable histoire de cet attentat et dans celle de ses deux héros.

Mais qu’est-ce qu’un héros (ok, j'ai déjà eu des transitions plus inspirées...) ?
C’est au final la question qui ressort du roman de Javier Cercas, Les soldats de Salamine.
Un journaliste aux ambitions littéraires déçues se passionne pour un épisode secondaire de la guerre civile espagnole. Rafael Sànchez Mazas, un des fondateurs de la Phalange, échappe à la mort grâce à l’indulgence d’un soldat républicain. L’événement devient l’obsession du journaliste qui se met peu à peu à en tirer un récit de fiction: Les Soldats de Salamine. Mais la clé du livre se trouve ailleurs, non pas dans la recherche des faits ayant un lien avec les grandes figures de l’Histoire, mais dans celle des anonymes qui jalonnent les conflits, ici entre citoyens d’un même pays. Avec distance (et même humour quand il met en scène le personnage de l’écrivain), Cercas joue sur une narration à plusieurs niveaux, mélangeant sans arrêt la fiction et le réel pour créer un objet littéraire assez original qui annonce pas bien des aspects son très beau deuxième roman : À la vitesse de la lumière.

Il est également question d’héroïsme dans Sauver Mozart.
Dans un sanatorium de Salzbourg, rongé par la tuberculose, Otto J. Steiner, un vieux critique musical, voit sa dernière heure arriver au moment où l’Allemagne nazie prend possession de l’Autriche. Forcé de cacher une judéité qu’il n’a jamais vraiment considérée comme faisant part de son identité, le vieil homme est surtout mortifié par l’utilisation que le régime d’Hitler fait de la musique : des fanfares assourdissantes, des marches militaires, des épopées wagnériennes, … Otto se lance alors un ultime défi : sauver Mozart.
Ici aussi les faits et personnages historiques sont mélangés à la fiction. À travers le journal intime et la correspondance du personnage principal, nous découvrons le quotidien morbide du malade et, ensuite, le plan audacieux qu’il met en place pour ébranler les fondements du régime nazi. Un acte de bravoure extrême, d’une finesse malicieuse et inattendue.

Ces trois romans posent la question du sens de l’Histoire et interrogent sur la manière de la raconter, jouant habilement entre le particulier et le collectif. Trois manières également de s’interroger sur le rôle de la littérature et sur le pouvoir de la fiction face au passé.

Références :
HHhH, Laurent BINET, Le Livre de Poche, 2011
Les soldats de Salamine, Javier CERCAS, traduit de l’espagnol par Elisabeth Beyer et Aleksandar Grujičić, Babel, 2004
Sauver Mozart, Raphaël JERUSALMY, Actes Sud, 2012

7 octobre 2012

3615 POSTMODERNE

La théorie de l’information, Aurélien BELLANGER

Un premier roman qui, entre vrai-fausse encyclopédie scientifique et avant-garde littéraire, se penche sur les aspirations technologiques du monde contemporain. Original mais lassant.

Dans sa chambre d’ado de la banlieue parisienne, Pascal Ertranger bidouille de petits programmes en langage informatique sur son premier ordinateur. Les années 80 : c’est l’arrivée du Minitel, prouesse technologique sans précédent. Très vite, le jeune homme solitaire, peu bavard, ancêtre du geek, abandonne ses études pour se lancer, d’abord comme employé puis en tant que jeune chef d’entreprise, dans l’aventure du 3615. Ses idées audacieuses font de lui un entrepreneur chanceux, vite admiré. Avec l’arrivée d’Internet, il installe définitivement sa fortune et son réseau en devenant l’un de premiers fournisseurs d’accès de France. Derrière l’homme d’affaires, Pascal Etranger reste cependant un ado renfermé qui se rêve en démiurge, faiseur de mondes 2.0 et créateur de flux d’informations infinis et indépendants de l’homme.
Ce premier roman, qui a fait le buzz lors de la rentrée littéraire, nous raconte le parcours, pour ne pas dire le destin, d’un personnage inspiré en partie de l’histoire de Xavier Niel, fondateur de Free. À côté du roman d’initiation (qui prend au fil des pages des allures de SF mystique) autour de ce Rastignac du virtuel, le livre est aussi celui de l’histoire de l’économie française (et mondiale) où les biens échangés et facturés deviennent de plus en plus immatériels, où l’usine fait place aux grandes zones post-industrielles dans lesquelles des machines surpuissantes enregistrent, raccordent et mettent en lien l’humanité entière. C’est aussi l’époque des grandes fusions, des patrons d’entreprise en voie de peopolisation. Bellanger montre assez adroitement que chaque nouvelle avancée technologique dans le monde de la communication a, avant tout, profité à l’industrie de la pornographie, du Minitel rose aux webcams payantes. Son personnage entretient d’ailleurs d’étroites liaisons avec l’entre-monde des sex-shops et de la pornographie. Histoire de l’économie donc mais également bilan sur les transformations qui ont amené à l’avènement d’une société où tout n’est que flux d’information.
L’écriture de Bellanger est volontairement froide, technique et descriptive, observant de très loin l’évolution du personnage avec lequel le narrateur n’a aucune empathie. Difficile de ne pas penser au Meursault de Camus, tant le nom du personnage rappelle celui de L’Étranger. L’enjeu stylistique est certainement ici l’un des aspects particuliers du roman qui rend compte du récit comme s’il s’agissait d’une notice trouvée sur Wikipédia. Loin de lasser, l’effet est assez original.
D’ailleurs, entre les différents chapitres, on retrouve des notices encyclopédiques sur le thème de la théorie de l’information (une doctrine scientifique crée par Claude Shannon) qui racontent, d’un point de vue scientifique, les grandes avancées qui, du xviiie siècle à aujourd’hui, ont influencé l’informatique contemporaine. On trouve même un long article scientifique sur "la singularité technologique française". Difficile pour les non-initiés de tout saisir ou encore de départager le réel de la fiction. Houellebecq (à qui Bellanger a consacré une étude) avait déjà, dans La carte et le territoire, utilisé un copier-coller de Wikipédia. Dans ce cas-ci, la question est de savoir si l’on peut se fier au message délivré par l’auteur (thème également exploité par la théorie de l’information de Shannon). Un sujet souvent débattu autour de l’encyclopédie en ligne apparaît ici de manière étonnante dans le cadre d’un roman. D’autant que le livre met aussi en scène des personnages réels, comme Jean-Marie Messier, Thierry Ehrmann (l’étrange patron de Artprice) ou Nicolas Sarkozy (ce qui donne lieu à un excellent pastiche de la "sarko-langue").
Aux frontières entre les sciences, la sociologie, l’économie et la philosophie, ce livre est en résonance avec le champ artistique contemporain qui interroge souvent la limite entre expérience scientifique, encyclopédie du savoir et œuvre d’art. Seul ennui : plus on avance, plus le propos devient obscur et redondant. À croire que les critiques qui ont encensé le roman n’ont pas dépassé les 150 premières pages…

Référence :
La théorie de l’information, Aurélien BELLANGER, Gallimard, 2012.