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3 avril 2012

Dilemme cornélien

Mitsuba, Aki SHIMAZAKI

Shimazaki, avec sa grâce habituelle, parvient à faire d'un roman sur l'industrie japonaise, un récit des plus intimistes.

Takashi Oaki est un homme d'affaire consciencieux. Respectueux de la hiérarchie, il a monté les échelons un à un, dans la compagnie Goshima, celle où travaillait jadis son père, avant de mourir brutalement d'un arrêt cardiaque. Takashi s'apprête donc à embrasser la carrière de shôsha-man et se prépare à passer quelque temps à Paris pour la compagnie. Rien, donc, n'est censé le détourner de ce chemin tout tracé si ce n'est la jolie Yûko, qui travaille à l'accueil de la compagnie, et de qui Takashi va tomber amoureux. Leur idylle va naître, peu à peu, au détour des conversations qu'ils auront ensemble au café Mitsuba où ils aiment se retrouver.
Mais cet amour naissant ainsi que les confidences de son collègue, qui fait passer sa famille avant son travail, et les découvertes qu'il fait sur les circonstances de la mort de son père vont remettre en question toutes les certitudes de Takashi et ses illusions sur le bon fonctionnement de la compagnie mais aussi de toute la société japonaise.
L'amour mutuel que se portent Takashi et Yûko survivra-t-il aux pressions de la compagnie ? L'épilogue, situé quinze ans plus tard que le récit principal, nous le dit et est une jolie pirouette de ce récit de toute beauté.
Shimazaki, dont nous avions adoré la pentalogie Le poids des secrets, est japonaise mais vit désormais au Canada. On retrouve dans Mitsuba toute la délicatesse de l'écriture de l'auteur qui parvient à parler d'amour tout en faisant le bilan d'une société japonaise engluée à la fois dans ses traditions et dans son élitisme, d'en montrer toute la beauté et toute la rigueur avec très peu de mots. 
Si les auteurs français aiment souvent beaucoup beaucoup parler, parfois pour notre plus grand bonheur (Proust ou Balzac), parfois pour notre plus grand agacement (non, non, non, je résiste et je ne cite personne), les auteurs japonais semblent mettre un point d'honneur à trouver la formule la plus courte. Et c'est étonnamment efficace. C'est d'autant plus remarquable que Shimazaki écrit désormais en français.
La brièveté de cette critique a donc, vous l'avez compris, comme but de rendre hommage à l'écriture de l'auteur. Donc, chut, je n'en dirai pas plus !

Référence :
Aki SHIMAZAKI, Mitsuba, Acte Sud, 2006

22 mars 2012

Q comme… la fin

1Q84, Livre 3 – Octobre-Décembre, Haruki MURAKAMI

Dernier volume de la trilogie. Sans surprise mais pas sans regret.

Je ne me lancerai pas dans un résumé des épisodes précédents (dont on vous a parlé ici et ici) ni dans l’ébauche de l’histoire de ce troisième livre : peu pertinent pour ceux qui n’ont pas entamé la lecture de la trilogie et « spoilage » garanti pour les autres. Disons simplement que contrairement aux deux premiers épisodes, il n’y a plus deux mais trois narrations en parallèle. À côté des parcours de Tengo et d’Aomamé vient s’ajouter celui d’Ushikawa, enquêteur aux motivations floues. Chargé de retrouver la trace d’Aomamé, il sera celui qui tisse les fils et assemble une à une les pièces du puzzle.
Il m’a fallu du temps pour retrouver les sensations éprouvées pendant la lecture des livres 1 et 2. Quelques longueurs, des répétitions, l’impression que l’histoire tournait en rond, même si au final on comprend que chaque digression avait son sens. Murakami s’est-il amusé avec les attentes de son lecteur ? On aurait pu croire que cette dernière partie serait marquée par davantage de suspens, de tension. Il n’en est rien. Petite déception mais qui n’enlèvera rien au plaisir des retrouvailles avec les personnages et, surtout, avec l’atmosphère cotonneuse du roman. Si toutes les questions ne trouvent pas de réponse, la fin de 1Q84 prend néanmoins une autre dimension, plus philosophique, où la question du temps et de sa perception devient un élément central de l’histoire. Rien d’étonnant dès lors si, après celle d’Orwell, c’est l’œuvre de Proust qui apparaît ici et là dans le roman. Et Murakami de tisser des liens entre les époques et les continent (et comme il est souvent question de tissage, ça tombe bien).
Une lecture de plus de 15OO pages qui s’achève et qui mérite amplement son succès.

Référence :
1Q84, Livre 3 – Octobre-Décembre, Haruki MURAKAMI, traduit du japonais par Hélène Morita, Belfond, 2012

12 décembre 2011

Q comme (suite)

1Q84, Livre 2 – Juillet-Septembre, Haruki MURAKAMI


Deuxième volume de la trilogie : quelques réponses, beaucoup de questions et, en fin de billet, un scoop.

(Le Livre 1, c’était ici)
Comment ai-je pu tenir aussi longtemps avant d’entamer la lecture de ce Livre 2 ? Un peu de patience (de masochisme, diront certains), une PAL en souffrance et le fait de savoir qu’il faudra attendre mars 2012 pour connaître la fin de l’histoire. Et c’est bien là tout le problème. Si peu à peu on commence à comprendre ce qui relie Tengo et Aomamé et en quoi consiste le monde étrange de 1Q84, on ressort de la lecture avec beaucoup de questions. À commencer par la plus importante : qui sont les Little People ? Le mystère reste intact. Mais comme le dit le père de Tengo :

« Si tu as besoin qu’on t’explique pour que tu comprennes, ça veut dire qu’aucune explication ne te fera jamais comprendre. »

Dans la parfaite continuité de la première partie, ce deuxième épisode raconte en alternance les aventures des deux héros principaux. Mais l’ombre s’étend. Une angoisse diffuse, l’imminence d’une catastrophe, comme un monde sur le point de s’effondrer : l’univers de 1Q84 s’annonce de plus en plus comme un écho de nos propres peurs, celles de notre enfance mais aussi celles de la société contemporaine. Murakami parvient avec une incroyable fluidité à passer de la préparation d’un repas à celui d’un meurtre, laissant s’installer, l’air de rien, les éléments fantastiques de son histoire. Sans oublier cet érotisme un peu étrange, comme désincarné. L’ampleur et l’ambition de ce roman surprennent encore et, pas de doute, c’est une œuvre puissante et enivrante.

Plus je lis Murakami, plus le constat est clair : on ne peut plus parler, en ce qui le concerne, de littérature japonaise. Des femmes aux discours étranges, des réalités parallèles, des reflets et des yeux qui se ferment pour mieux voir : Murakami est un symboliste belge ! Certains de ses personnages semblent sortis tout droit d’une pièce de Maeterlinck ou d’un tableau de Khnopff. Il faudrait aller trifouiller dans la bio de l’artiste pour voir s’il n’aurait pas un peu de famille à Bruges ou dans une chaumière perdue dans les Ardennes…

Edit du 22/03/2012 : le billet sur le Livre 3, c'est ici.

Référence :
 
1Q84, Livre 2 – Juillet-Septembre, Haruki MURAKAMI, traduit du japonais par Hélène Morita, Belfond, 2011

1 octobre 2011

Dégât des eaux

Le convoi de l’eau, Akira YOSHIMURA

Roman étrange et "ambiancieux" sur la confrontation silencieuse entre deux sociétés.

Un groupe d’ouvriers s’engage à pas mal assurés au fond d’une vallée perdue dans la brume. Un lieu coupé du monde, difficile d’accès, où une grande société a projeté de construire un barrage hydroélectrique. Au bout de leur chemin dans la montagne, les hommes découvrent un hameau hors du temps, habité par des villageois silencieux et discrets, condamné à être englouti par les eaux du barrage. Avant d’entamer la procédure d’expropriation, les ouvriers de ce chantier isolé se lancent dans la destruction lente et irréversible de la montagne et découvrent peu à peu les étranges façons des habitants du hameau, passifs et en apparence résignés face aux ouvriers qui viennent dénaturer leur environnement presque sacré. Parmi eux, le narrateur, qui a rejoint le projet après sa sortie de prison. Observateur attentif de la vie des villageois, il retrouve chez eux des sensations et des attitudes qui réveillent sa conscience troublée par le meurtre de sa propre femme.

Etrange roman. L’atmosphère lourde, embrumée et décontextualisée du décor jette sur la vie de ces deux communautés qui s’observent avec méfiance et curiosité un voile de mystère qui rappelle, très subtilement, celui de la fable. À côté de la dénonciation évidente des dégâts causés par l’industrialisation qui ne s’embarrasse de rien, l’auteur laisse émerger progressivement du groupe des ouvriers la personnalité ambiguë du narrateur qui semble être le seul capable de comprendre le fonctionnement de la communauté qu’il est censée détruire. Les rites traditionnels prennent un tour menaçant, à travers des images puissantes et inquiétantes, et semblent venir perturber, en silence, la modernité en marche.
Autre thème abordé, le poids du groupe et la place de l’individu dans une société où doit primer l’intérêt collectif. Les codes et les règles qui définissent l’organisation de la vie en société s’opposent dans l’affrontement muet qui met face à face la société traditionnelle et celle des ouvriers.

Beaucoup de mystères donc pour cette méditation subtile sur le Japon d’aujourd’hui qui balance toujours entre modernité et tradition. Les amateurs de littérature japonaise apprécieront et les autres (peut-être même ceux qui en ont peur... ils se reconnaitront) se laisseront facilement envahir par l’ambiance étrange et originale de ce très beau roman.

Les avis (positifs) de Clara, d’Yspaddaden, de Vanessa, de Cachou et de Calyste.

Référence :
Le convoi de l’eau, Akira YOSHIMURA, traduit du japonais par Yutaka Makino, Babel, 2011

10 septembre 2011

Q comme…

1Q84, Livre 1 – Avril-Juin, Haruki MURAKAMI

Premier tome de la trilogie murakamienne : du concentré de japonitude au service d’un univers romanesque puissant et envoûtant.

Difficile de parler de ce roman. D’abord il ne faut pas, contrairement à tous les articles de presse que j’ai pu lire, en dire trop sur l’intrigue qui se construit comme un puzzle qui, lentement, laisserait apparaître des formes aux contours flous. Ensuite... et bien je pense que je suis incapable de résumer ces 500 pages en quelques lignes. Des portes s’ouvrent, se referment, des liens se tissent mais tout semble encore en suspension.

Deux histoires en parallèle. Celle de Tengo, jeune professeur de mathématiques et écrivain débutant qui rencontre, par le biais d’un éditeur, une étrange jeune fille, auteur présumé d’un roman fantastique qui pourrait bien se transformer en best-seller. Et l’histoire d’Aomamé, jeune femme pleine de ressources (je n’en dis pas plus) qui découvre lentement que l’univers familier qu’elle pensait connaître a subi, sans qu’elle s’en aperçoive, des modifications. Les deux histoires se croisent en se frôlant, le temps d’un souffle ou d’un regard mais semblent en même temps appartenir à deux univers différents.

« Dans la forêt romanesque, quelle que soit la clarté qui relie entre eux les événements, une réponse claire ne vous est jamais offerte » (p. 314)

Pas de réponses, beaucoup de Questions (héhé…) et surtout une ambiance envoûtante où l’on passe de l’étonnement à la peur. Beaucoup de sexualité également, parfois terriblement vénéneuse. Les références à ORWELL sont là, bien évidemment, mais pas là où on les attendrait. Bref, le monde de 1Q84 est tendu, tranquille et incertain, familier et inconnu, et nous fait passer de l’autre côté du miroir, faisant de son inventeur le plus symboliste des écrivains contemporains.

J’ai déjà le deuxième tome sous la main (il fallait s’y attendre) mais, et c’est assez rare pour être souligné, je vais tenter de résister à la terrible envie de m’y jeter de suite, parce que le troisième volume ne sortira qu’en mars 2012…

Edit du 12/12/2011: le billet sur le Livre 2, c'est ici.
Edit du 22/03/2012 : le billet sur le Livre 3, c'est ici.

Référence :
1Q84, Livre 1 – Avril-Juin, Haruki MURAKAMI, traduit du japonais par Hélène Morita, Belfond, 2011

2 avril 2011

Triangle silencieux

Les tendres plaintes, Yoko OGAWA

Histoire d’amour, roman d’une reconstruction, récit symboliste : OGAWA surprend à nouveau.

Fuir et chercher refuge dans un lieu de son enfance, quitter la grande ville et son mari infidèle et parfois violent pour le calme d’un chalet dans la forêt. C’est ainsi que Ruriko va faire la rencontre de Nitta, un facteur de clavecin, et de son assistante Koaru. Les deux artisans partagent avec Ruriko, elle-même calligraphe, le goût du calme, des silences concentrés et de la beauté de la musique. Comme elle, ils sont aussi arrivés à ce stade de leur existence après drames et déceptions: Nitta a mis brusquement fin à sa carrière de pianiste tandis que Koaru continue de pleurer la mort brutale de son fiancé. Les trois compagnons trouvent rapidement les bases d’une amitié douce et sincère, entrecoupée de silences. Ruriko se demande cependant si elle pourra un jour retourner vers son ancienne vie, son mari et s’éloigner du charme troublant de Nitta.

Fidèle à son style délicat et sensible, OGAWA met ici en scène un personnage en pleine reconstruction et, sur le thème banal du triangle amoureux, parvient à étonner par la manière subtile et étrange qu’elle a de faire agir ses personnages. Pas de sentimentalisme, pas d’effets faciles. Sous l’apparence de la douceur et de la tendresse croupissent les secrets et les désirs inavoués, les regrets et les jalousies. L’écriture, elle, suit le rythme des saisons, contemplative lorsqu’il s’agit d’écouter les murmures de la nature ou plus mystérieuse quand les personnages tentent d’échanger leurs histoires. Un style reconnaissable qui n’est jamais vain et qui, au fil des romans (comme ici ou ici) et des nouvelles (comme ici) se réinvente à chaque livre.

Les avis du Globe-Lecteur et de Lou.

Référence :
Yoko OGAWA, Les tendres plaintes, traduit du japonais par Rose-Marie Makino et Yukari Kometani, Actes Sud, 2010

7 septembre 2010

La beauté des myosotis

Le poids des secrets, Aki SHIMAZAKI

La pentalogie d'une auteur japonaise qui écrit en français : cinq objets de plaisir dans un seul coffret !

La particularité des Japonais est sans doute de nous faire apparaître toute la complexité de la vie et des relations entre les gens, en particulier d’une même famille, avec une fausse simplicité, une apparente légèreté et des tonnes de subtilité. Pour sa chronique familiale, Zola, dans la plus pure tradition littéraire française, nous pond vingt longs romans, truffés de descriptions, d’explications et de précisions (ce qui ne remet pas en cause toute l’admiration que j’ai pour Zola ! Pour preuve, lire ici). Aki SHIMAZAKI, elle, nous offre cinq tout petits romans (presque de longues nouvelles), sans bavardages, sans digressions. Même si l’auteur écrit en français, sa langue d’adoption (elle vit désormais à Montréal), on retrouve cette particularité de la langue japonaise de dire beaucoup en peu de mots. Dans Le poids des secrets, le lecteur se plonge dans de terribles secrets de famille et découvre des morceaux parfois méconnus de l’histoire japonaise.
Résumée, l’histoire a un air de déjà vu : un homme,  Monsieur Horibe, a une fille reconnue, Yukiko, et un fils illégitime du même âge, Yukio. Mais la force du récit tient dans le fait que dans chaque tome cette histoire est racontée par un personnage différent. Ainsi le premier tome, Tsubaki, semble tout nous raconter par la voix de Yukiko. Dans le second tome, Hamaguri, le récit, pris en charge par Yukio, prend une autre tournure. Le troisième tome, Tsubame, remonte le temps et nous parle de l’enfance de la mère de Yukio, Mariko, et dévoile le secret de ses origines comme pour mieux expliquer le chemin qui l’a conduite à sa vie actuelle. Dans Wasurenagusa, le quatrième tome de cette pentalogie, la lumière se fait sur le personnage de Kenji, le père adoptif de Yukio, qui a bravé sa famille et les interdits de la société de l’époque pour épouser Mariko. Enfin, Hotaru, dernier tome du cycle, redonne la parole à Mariko, qui confie à sa petite fille le reste des secrets de son existence.
Au fur et à mesure des lectures, l’histoire banale en apparence prend peu à peu une épaisseur insoupçonnée. Derrière les drames mais aussi l’évocation des grands et des petits bonheurs des membres de cette famille, se dresse l’Histoire japonaise: la seconde guerre mondiale, le bombardement de Nagasaki, le tremblement de terre de 1923,  la relation entre Japonais et Coréens et la persécution de ces derniers.
Tout le talent de SHIMAZAKI consiste à être parvenue à écrire une véritable saga familiale, à créer des personnages forts et attachants et à rendre un cadre historique de manière précise avec une concision étonnante. Et surtout, beaucoup de poésie.
A dévorer en une fois, comme un étonnant roman fleuve ou à savourer au compte goûte, en espaçant les cinq tomes. Un précieux coffret à offrir, à s’offrir, à se prêter, mais à ne pas rater.

7 mars 2010

Le non-poids du souvenir

Cristallisation secrète, Yoko OGAWA

Fable poétique et politique sur le thème de la mémoire.

Lorsque les habitants de l’île se réveillent, certains matins, quelque chose dans l’air leur indique que la journée sera marquée par une nouvelle disparition. Autrefois, il y avait eu le ferry et les autres bateaux, seuls moyens de liaison entre l’île et le reste du monde, disparus du jour au lendemain. Et après, les timbres, les instruments de musique, les bonbons, les oiseaux, …. A chaque fois, à mesure que chacun se débarrasse et détruit ce qui est amené à disparaître, le mot lui-même se vide de son sens et la mémoire a tôt fait d’oublier à jamais toutes traces du temps d’avant. On s’habitue vite aux disparitions, on cesse vite de penser à ce qui n’est plus.
La narratrice, une jeune romancière, s’accommode facilement de cette vie remplie de creux, comme tous les autres habitants. Même la disparition de sa mère, morte dans des circonstances étranges peu après son arrestation par la police secrète, ne semble pas l’affecter. Si certaines arrestations publiques sont difficiles à supporter, la population de l’île reste cependant calme et se soumet volontiers. La plupart oublient vite, sans se forcer, mais certains semblent conserver en eux la mémoire des choses disparues et ceux-là doivent se cacher pour éviter d’être enlevés par la police secrète. C’est le cas de R, l’éditeur de la narratrice. Lui n’a rien oublié. Craignant pour lui, la jeune femme décide, avec l’aide du grand-père, un vieil ami de sa famille, de mettre R à l’abri chez elle, dans une pièce secrète. Même s’il est difficile de vivre avec la peur d’être découverte et de devoir s’occuper de R, d’autant que la nourriture se fait toujours plus rare, elle semble séduite par cette cohabitation interdite. Jusqu’au matin où, à leur tour, les romans disparaissent…
Une fois encore, OGAWA parvient à étonner. Tout en gardant la finesse et l’imaginaire mystérieux de ses romans précédents textes (comme ici ou ici), elle s’empare d’un thème plus politique – le totalitarisme – et compose une sorte de 1984 poétique et palpitant. Au-delà de la dénonciation d’un système qui réduit chaque jour davantage les libertés en détruisant les souvenirs de chacun, OGAWA crée un univers hors du temps (comme dans les fables) fait de creux et de vides, d’espaces cachés et d’images puissantes, comme lorsque toutes les roses sont abandonnées à la rivière le jour de leur disparition. Les thèmes du souvenir et de la mémoire étaient déjà au cœur de La formule préférée du professeur. Dans ce nouveau roman, OGAWA va plus loin et pénètre le domaine de la création et du rôle de l’écrivain, mémoire du vivant, capable, peut-être, de résister contre l’oubli.

Voir aussi l'avis de Chiffonnette.

28 janvier 2010

À dos d’hippopotame

La Marche de Mina, Yoko OGAWA

Roman initiatique à l’atmosphère prégnante.

A la suite de la mort de son mari, la mère de Tomoko décide de partir suivre une formation d’une année loin de la maison et confie sa fille de douze ans à sa sœur. Tomoko découvre alors la vie de la maison d’Ashiya, grande bâtisse de style espagnol, incongruité architecturale dans le paysage des montagnes japonaises.
La maison vit au rythme de ses étranges habitants : la cousine Mina, enfant malade qui collectionne les boîtes d’allumettes, la Grand-mère Rosa, vieille allemande que l’amour pour un Japonais a sauvé de l’extermination durant la guerre, la tante et sa chasse aux coquilles dans les livres et Pochiko l’hippopotame, dernier survivant du zoo qui autrefois occupait les jardins.
Un univers qui semble coupé du monde et dans lequel Tomoko va, durant une année, grandir et se découvrir.
Comme toujours chez OGAWA, c’est avant tout l’atmosphère qui accroche le lecteur. Des micro-évèvements sans importance qui modifient la perception et ouvrent vers un autre monde, un univers diffus où tout est dans le non-dit : désirs secrets, absences tues et tensions évanescentes. L’auteur aborde pour la première fois les questions de culture et les liens entre le Japon et l’Europe.
Derrière l’apparente douceur du récit de l’enfance des deux cousines se cachent des questions plus graves mais amenées avec une incroyable finesse. C’est évidemment tout l’art d’OGAWA (qu’on aime beaucoup ici et ici) que de donner à ses romans et nouvelles cette saveur particulière. Dans la cuisine japonaise, on parle souvent de l’umami, la cinquième saveur (à côté du sucré, du salé, de l’amer et de l’acide). Il y a un peu de cela dans l’écriture d’OGAWA, un goût particulier et subtil qui surtout donne envie de se resservir, encore et encore.

(Niveau 3)

23 août 2009

Instants nippons

La mer, Yoko OGAWA

Un recueil de nouvelles au doux parfum d'étrangeté.

Comme dans La formule préférée du professeur, OGAWA présente dans ces nouvelles des personnages de générations différentes qui, souvent à travers des notions de voyages ou de déplacements, se rencontrent et se nourrissent de souvenirs et d’instants partagés. Par exemple, dans Voyage à Vienne où une jeune femme renonce à ses visites touristiques pour accompagner une vieille dame au chevet d’un ancien amant à l’article de la mort. Des instants suspendus autour d’une action, d’un micro-événement : le passage d’un camion de poussins colorés, une visite guidée ou un trajet en train.
Les nouvelles d’OGAWA échappent au schéma traditionnel du récit avec un début et une fin. Elle saisit ses personnages dans un moment de leur vie, comme une étape dans un parcours plus vaste. Et derrière l’apparente banalité du quotidien qu’elle décrit apparaissent çà et là d’étranges éléments. Comme cette petite fille muette qui collectionne les mues d’insectes ou cet ancien poète reconverti dans la création de titres de souvenirs. Contrairement à son précédent recueil, Tristes revanches, ces histoires restent cependant bien ancrées dans la réalité. Ici pas de carottes en forme de main ou d’apparition de montagnes de kiwi.
La douceur de l’écriture d’OGAWA, la simplicité et la finesse de son style donnent à ses textes des allures de poèmes et certains, mais en disant cela nous sommes presque dans le cliché, partagent avec le haïku cette faculté de capturer le moment et l’émotion.
Et parfois, cette douceur tend vers l’érotisme, comme dans la nouvelle Le bureau de dactylographie japonaise Butterfly. De minuscules caractères de plomb d’une machine à écrire se transforment en objets passeurs de désir et de sensualité.
(Niveau 2)

21 janvier 2009

Le passage de la nuit

Le passage de la nuit, Haruki MURAKAMI

Une nuit ordinaire à Tokyo. Une nuit où des personnages se croisent, des histoires se recoupent, où le temps passe. Des heures à tuer pour Mari qui a quitté sa maison. Des heures d'un sommeil étrange pour Eri. Des heures de travail pour le personnel d'un "Love Hotel". Des personnages solitaires et mélancoliques. Des rencontres, des confidences, des espoirs peut-être.
Par la star de la littérature japonaise, un roman à l'atmosphère mystérieuse et hypnotique, toujours à la limite du fantastique.

6 janvier 2009

La formule préférée du professeur

La Formule Préférée du Professeur, Yoko OGAWA

Dans une petite ville du Japon, une aide ménagère est envoyée chez un client réputé difficile. Il s’agit d’un ancien professeur de mathématique dont la carrière a été brutalement interrompue à cause d’un accident de voiture. Celui-ci a provoqué un grave traumatisme chez le professeur : sa mémoire ne dure que quatre-vingts minutes, pas une de plus. Chaque matin, la jeune femme doit donc se présenter à nouveau à son employeur, pour qui elle est une étrangère. Malgré tout, une relation touchante et forte va se créer entre le professeur, la jeune femme et le fils de cette dernière, relation basée sur leur passion commune pour le base-ball et surtout sur l’amour des chiffres que le vieil homme va réussir à transmettre aux deux autres.
Un roman tout en finesse sur la transmission et… sur la beauté des mathématiques (et c’est un professeur de français qui vous le dit !).

Toujours avec les mathématiques comme arrière-plan, il y a aussi La solitude des nombres premiers de Paolo GIORDANO et Les arpenteurs du monde de Daniel KEHLMANN.