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7 décembre 2015

Une fille au masculin

Annabel, Kathleen WINTER 

Un roman juste et poignant sur la différence. 

A la fin des années soixante, dans un village du Labrador, au fin fond du Canada, où les hivers sont rudes et la nature règne encore en maître, Yacinta et Treadway mettent au monde un enfant. Mais très vite, Thomasina, l'amie du couple qui a aidé à l'accouchement, prend la mère à part pour lui annoncer une nouvelle difficile à entendre : le bébé n'est pas comme les autres. Ni fille, ni garçon, il est ce que certains appellent un hermaphrodite et d’autres, un monstre. Ses parents choisissent pour lui : il s’appellera Wayne et sera élevé comme un garçon. Il se fera même opérer pour devenir ce que son père veut qu'il soit. Yacinta, cependant, n'est pas sûre de ce choix. En secret, elle lui parle comme à une fille. Quant à Tomasina, elle l'appelle Annabel, du nom de sa petite fille défunte et veillera toute son existence à laisser une place à la fille que l'on a tenté de faire disparaître. Parce qu'en grandissant, le corps de Wayne le trahira et peu à peu. Et un jour, il lui faudra « choisir entre une vérité angoissante et un mensonge rassurant ».
Si Kathleen WINTER s'attaque à un sujet difficile, elle le fait avec beaucoup de finesse. Tout d'abord par son écriture, emplie de poésie, particulièrement présente dans les descriptions de cette nature sauvage qui sert de cadre à l'histoire que les hommes doivent tenter de dompter, ou dans celle de ce corps qui évolue étrangement et se libère. Par l'absence de clichés, ensuite, chez les personnages qu'elle crée. Wayne souffre, parfois, mais c'est surtout un adolescent qui a du mal à trouver sa place dans un monde qui laisse peu de chance à la différence, et en cela, il ne diffère que peu de ses quelques amis. Son père, taiseux et obstiné, se révélera également un être à part, en communion parfaite avec la nature et capable de partager la souffrance de son fils. Sa mère, présentée comme un être faible et dépressif, se montrera capable aussi de s'affirmer et de résister aux regards des autres. Quand à Tomasina, la bonne fée, toujours en mouvement mais jamais loin de ceux qu'elle aime, elle étonnera tout du long par sa force de caractère et son incroyable modernité dans son combat à laisser tout le monde, y compris elle, vivre comme il l'entend. Par l'émotion, enfin, dont chaque page est empreinte et qui nous reste longtemps après avoir refermé la dernière page.
Annabel est un de ces romans rares, qu'on a envie de partager, parce que malgré la dureté du sujet, ce qui en ressort le plus est sans doute son infinie beauté. Et n'est-ce pas ce dont on a le plus besoin en ces temps incertains ?

Références :

Kathleen WINTER, Annabel, Christian Bourgeois, 2013

1 novembre 2015

Double face

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Esclaves heureux, Tom LANOYE

Tony Hanssen, deux fois. 

Le premier, un informaticien en cavale depuis la faillite de la banque qui l’employait, tente de repartir à zéro en se lançant dans le braconnage en Afrique du Sud.
Le second, ancien marin, joueur invétéré, balade à travers Buenos Aires l’antique épouse d’un mafieux chinois à qui il doit une grosse somme d’argent, remboursable en nature… 

C’est là, à San Telmo, l’un des plus vieux quartiers, fondé jadis par des réfugiés italiens et des esclaves noirs en fuite, qui devint ensuite le berceau du tango, du trafic d’armes et de la folie footballistique, que nous découvrons Tony Hanssen. Suant et ahanant au second étage d’une maison de maître rénovée à la manière kitsch, une casa de turistas, il est en train de satisfaire les sens d’une matrone chinoise, sur la demande insistante de celle-ci, mais à contrecœur. Au-dessus de leur tête, un ventilateur déglingué bat de l’aile, climatiseur antique et charmant qui grince et gémit plus fort que le lit.

Entre les deux homonymes qui s’ignorent, un fil tendu, invisible. Reliés par les désillusions, les combines et les coups du sort, les deux hommes finiront, bien évidemment, par se croiser et par unir, pour le meilleur ou pour le pire, leurs trajectoires déracinées.
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Comme toujours chez Tom Lanoye, le ton oscille entre tragique et comique. La première partie du roman passe d’un Tony Hanssen à l’autre et nous les présente dans ce moment où tout bascule. L’écriture est précise, rythmée et, comme toujours chez l’auteur, riche en arabesques qui étonnent et amusent. 
Par la suite, on passe du roman noir à la série b, le tout sur fond de mondialisation criminelle et de crise financière. Un mélange baroque et étonnant qui montre une autre facette de Tom Lanoye, plus romanesque.

Le prologue est à lire sur le site de l’éditeur.

Référence :
Esclaves heureux, Tom LANOYE, traduit du néerlandais (Belgique) par Alain van Crugten, Éditions de La Différence, 2015.

30 août 2015

Le Commémorateur


Les Assassins, R.J. ELLORY

Ellory se penche sur les serial killers et, évidemment, ce n’est pas un livre comme les autres.

John Costello est un rescapé. Alors qu’un marteau s’abattait sur sa petite amie, un cri lancé de l’autre côté de la rue l’a sauvé de la mort. Une fois l’enquête bouclée, le jeune homme doit se reconstruire une vie à lui, dompter ses peurs, ses souffrances et tenter de donner du sens à une existence qui n’en a plus.
Des années plus tard, une série de meurtres frappe New York. Rien de plus que la violence habituelle, absurde, casse-tête sans fin pour la police qui doit jongler entre le manque d’effectifs, la pression des médias et les comptes à rendre aux autorités.
Alors qu’il enquête sur l’un de ces crimes, Ray Irving reçoit un message d’une journaliste qui a établi que ces meurtres étaient en réalité reliés : ils ont été commis à la date anniversaire d’un ancien meurtre et en ont rejoué, avec un sordide souci du détail, toutes les circonstances. Ce n’est pas la journaliste qui est à la base de cette découverte mais bien son enquêteur : John Costello, devenu au fil du temps une data base vivante de la violence américaine. 
Si les polars mettant en scène les serial killers n’ont plus grand chose d’original, il n’en va pas de même pour ce nouveau roman d’Ellory. Comme souvent chez l’auteur, le thème central tourne autour de la perte, du mal et du chemin vers la rédemption. Mais, et c’est là toute la particularité de ce livre par rapport aux autres thrillers, c’est également un portrait glaçant de l’Amérique et de sa fascination pour les criminels hors-normes. 
Dans les Assassins, ils sont même l’objet de collections malsaines (photos de scènes de crime, lettres manuscrites des tueurs, …). Comme si l’histoire du pays s’inscrivait dans cette mythologie du mal, celle du Zodiac, de Ted Bundy, … Pour Ellory, c’est également une interrogation plus globale sur le mal : comment expliquer et comprendre ces actes ? On retrouve en parallèle, comme récemment dans Papillon de nuit, la question de la peine de mort : une autre forme de violence absurde et aveugle. 
Ellory mélange les éléments du réel (les crimes « célèbres ») avec ceux de la fiction. L’intrigue est adroitement construite (le livre se dévore) et met en scène, comme dans toujours chez l’écrivain, des personnages complexes, sombres, en proie aux doutes.

Un excellent roman et peut-être, pour moi, l’un des meilleurs de l’auteur.

Référence :
Les Assassins, R.J. ELLORY, traduit de l’anglais par Clément Baude, Sonatine
Éditions, 2015.

28 juin 2015

Dead man talking

R.J. ELLORY, Papillon de nuit

En Caroline du Sud, dans les années 1950-1960, l'amitié entre un jeune noir et un jeune blanc n'est pas chose fréquente. Qu'importe, ce qui unit les deux garçons se passe au-delà de la couleur de peau. Nathan et Daniel grandissent dans une Amérique en crise, marquée par les assassinats politiques, les luttes pour les droits civiques et l'enfer de la guerre du Vietnam. Ensemble, alors que leurs bêtises d'enfants font peu à peu place aux questionnements de jeunes adultes, ils cherchent à donner un sens à toute cette absurdité, à trouver leur place au monde, quitte à devenir hors-la-loi. 
C'est sur cette longue amitié et sur sa tragique conclusion que revient Daniel, en attente de son exécution dans le couloir de la mort. Un récit sous forme de confession et la traversée d'une époque mouvementée.

Le premier roman de R.J. Ellory est enfin traduit en français et inaugure la nouvelle collection de poche des éditions Sonatine. On y trouve les éléments repris et développés par la suite dans tous les romans de l'écrivain: critique virulente de la société américaine, poids et fantômes de l'histoire, aspiration au Bien et fascination pour le Mal. Cette plongée dans les démons de l'Amérique est, comme à chaque fois chez Ellory, suffocante mais terriblement juste et à hauteur d'homme. 

Une bonne pioche pour les vacances et, pour moi, l'occasion de ranimer un peu notre blog...

Référence:
R.J. ELLORY, Papillon de nuit, traduit de l'anglais par Fabrice Pointeau, Sonatine +, 2015.

7 septembre 2014

To be or not to be Shakespeare?

Will le Magnifique, Stephen GREENBLATT

Un essai passionnant sur un écrivain dont on sait bien peu de choses. Et une méthode originale : expliquer l’homme par son œuvre.

Shakespeare a connu, dès ses premières pièces, la reconnaissance de ses contemporains. Les intrigues et les personnages créés par le dramaturge ont parcouru les siècles et sont, aujourd’hui encore, présents sur toutes les scènes, faisant de lui l’un des auteurs le plus célèbre au monde. Paradoxalement, peu de choses nous sont parvenues pour en apprendre davantage sur l’homme. Des documents juridiques sur lui et ses proches, essentiellement. Ces quelques sources permettent notamment de comprendre les liens qui l’attachaient à ses enfants et, au contraire, le peu d’intérêt qu’il semblait porter à son épouse… (On est loin de la passion de Roméo et Juliette...) Nous possédons également des témoignages indirects mais jugés trop tardifs pour être pris en considération.
Stephen Greenblatt, professeur de littérature à Harvard et spécialiste de Shakespeare, tente d’éclairer les zones d’ombre de sa biographie en partant de l’œuvre, posant comme postulat que la richesse et le foisonnement des univers contenus dans les pièces devaient trouver leur source dans les expériences, les souvenirs et les questionnements de l’artiste.

[…] Shakespeare bâtit sa carrière sur une série d’usurpations d’identité compulsives, de petits larcins conjugués à une imagination sans borne. Bien que dans ses affaires personnelles il ait évité tout ce qui aurait pu le conduire à connaître le même destin que Marlowe ou Greene, il trempa sur scène dans des passions dangereuses et des idées subversives. Tout ce que la vie lui affligea de douloureux, crise d’identité sociale, sexuelle ou religieuse, il en tira bénéfice pour son art (puis fit de son art une source de profit).

Tout comme dans Quattrocento, l’érudition de l’auteur est ici mise en scène dans un essai aux allures de récit. On suit donc l’itinéraire assez exceptionnel de ce fil de gantier qui quittera sa province, sa femme et ses enfants pour partir à la conquête des théâtres londoniens. 
Les problèmes d'argent de son père, la mort de son fils (un certain Hamnet... ça ne vous dit rien, Dr. Freud?), l'emprisonnement de certaines personnes de son entourage lorsque le pouvoir royal fait la chasse aux catholiques: tous ces événements se retrouvent, d'une manière ou d'une autre, dans ses œuvres. 
D'un point de vue artistique, sans créer de véritable rupture (il s'inspire largement de ses contemporains), Shakespeare va, au fil des pièces, développer une manière de faire évoluer ses personnages et de présenter au public un condensé d’humanité, de tous les milieux, de toutes les époques, en proie aux questionnements les plus essentiels : l’amour, la mort, le pouvoir, la religion, ... Des réflexions qui, selon Greenblatt, reflètent les pensées de l'auteur à différents moments de sa vie.
En plus d’une analyse originale de certains grands classiques shakespeariens (Hamlet, Macbeth, la Tempête ainsi que certains poèmes), Greenblatt remet en contexte chacune de ses hypothèses en fonction des questions religieuses, politiques et sociales qui secouent l’Angleterre de la fin du XVIème siècle. Complots, exécutions, chasse aux sorcières, révoltes populaires, épidémies… L’époque dans laquelle a évolué l’auteur est à l’image de ses œuvres : un monde instable, fragile, toujours susceptible de voler en éclats.
Un livre passionnant, enrichissant et qui, bien entendu, donne très envie de se replonger dans l’œuvre du grand Will.

Référence :
Stephen GREENBLATT, Will le Magnifique, traduit de l’anglais (États-Unis) par Marie-Anne de Béru, Flammarion, 2014.

29 juin 2014

Un été en bonne compagnie

Un été avec Proust

« La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c’est la littérature. » (Le Temps retrouvé)

Une bien belle idée que cette édition en version papier de la série d’émissions de Laura El Makki consacrée en 2013 à l’auteur de la Recherche du temps perdu. Huit thèmes (le temps, les personnages, l’amour, la philosophie, les arts, …) par huit spécialistes (écrivains, universitaires, philosophes, …) du grand Marcel. Chaque partie se décline en cinq petites stations où les auteurs commentent et illustrent par un court extrait de la Recherche un aspect de l’œuvre.
Le livre s’adresse aux proustophiles, aux proustophages et autres proustolâtres mais constitue aussi une belle invitation pour ceux qui voudraient faire la connaissance, sans se sentir écrasés par la taille (ou le poids) de ce classique qui souffre encore aujourd’hui d’une réputation basée sur un malentendu. Car non, Proust n’est pas un auteur mondain et suranné qui sent la naphtaline !
Passant à la fois par les incontournables (la madeleine, la petite sonate de Vinteuil, …) et par des aspects plus pointus de la Recherche (le très beau chapitre consacré à l’imaginaire par Julia Kristeva), le livre donne envie de lire et de relire cet ami de longue date puisque, comme le dit l'auteur lui-même, « la lecture est une amitié. »
Comme à chaque fois où j’ai du temps devant moi, je vais une fois encore me replonger durant l’été dans la relecture de la Recherche. Et comme à chaque fois, ce sera des découvertes, des émerveillements face à la richesse de ce texte envoûtant, drôle, moderne, exigeant, accueillant et nourrissant. 
Lire Proust, c’est lire en soi-même.

« Mais pour en revenir à moi-même, je pensais plus modestement à mon livre, et ce serait même inexact que de dire en pensant à ceux qui le liraient, à mes lecteurs. Car ils ne seraient pas, selon moi, mes lecteurs, mais les propres lecteurs d'eux-mêmes, mon livre n'étant qu'une sorte de ces verres grossissants comme ceux que tendait à un acheteur l'opticien de Combray ; mon livre, grâce auquel je leur fournirais le moyen de lire en eux-mêmes. De sorte que je ne leur demanderais pas de me louer ou de me dénigrer, mais seulement de me dire si c'est bien cela, si les mots qu'ils lisent en eux-mêmes sont bien ceux que j'ai écrits […]. » (Le Temps retrouvé)

Notons que cette parution fait suite à celle de la première émission, consacrée à un autre grand classique de la littérature. Dans Un été avec Montaigne, Antoine Compagnon propose, toujours par courts chapitres, une lecture en mode aléatoire de l’auteur des Essais, basée sur un extrait.

Et pour d’autres billets sur Proust, c’est par ici.

Référence :
Un été avec Proust, Éditions des Équateurs/France Inter, 2014.

Il est également toujours possible de réécouter l’émission ici.

9 juin 2014

Haute société en voie d’extinction

Passé imparfait, Julian FELLOWES

Par le créateur de Downton Abbey, un roman enlevé, nostalgique et britishissime, sur la fin d’une époque.

C’est presque par effraction que Damian Baxter a fait son entrée dans la Saison de 1968. Cette suite de mondanités à l’attention des jeunes gens de bonne famille vit alors, sans le savoir, ses derniers jours. Après les swinging sixites, les seventies s'annoncent et emporteront avec elles les us et coutumes d’une aristocratie sur le déclin. Mais en 1968, entre bals et parties de campagne, la jeunesse dorée de l’Angleterre se retrouve entre pairs avant l’entrée dans l’âge adulte. Grâce au narrateur, un condisciple de Cambridge, Damian parvient, alors qu’il n’est pas du même monde, à s’imposer comme l’une des figures les plus en vue de la Saison.

Comme chacun sait, le plus grand magicien au monde ne peut faire sortir un lapin de son chapeau que s’il y a déjà un lapin dans le chapeau, même s’il est bien caché, et Damian n’aurait jamais pu connaître le succès dont je me considérais comme responsable s’il n’avait d’abord possédé ces qualités qui ont rendu son triomphe possible et, même, inévitable. Cependant, je ne crois pas qu’il aurait pu briller sous le feu des projecteurs mondains quand il était jeune, en tout cas pas à cette époque-là, sans une certaine aide. Et il se trouve que je fus celui qui lui procura cette assistance. Peut-être est-ce pour cette raison que sa trahison fut si cuisante pour moi. Je fis bonne figure, ou j’essayai en tout cas, mais cela n’enlevait rien à la douleur. Trilby avait trahi Svengali, Galatée avait détruit les rêves de Pygmalion.

Beau, charismatique, doté d’une envie de réussite qui n’a d’égal que son arrivisme, il fait chavirer le cœur des débutantes et trembler les parents qui ne voient pas d’un très bon œil l’intrusion d’un vilain petit canard dans leur cénacle.
Bien des années plus tard, l’Angleterre a changé de visage et la naissance n’est plus synonyme de réussite sociale. Alors qu’ils avaient coupé les ponts depuis près de quarante ans, suite à une soirée dramatique lors d’un voyage au Portugal, Damian, qui depuis a fait fortune dans le monde des affaires, reprend contact avec le narrateur pour le charger d’une mission délicate. L’occasion de replonger et de faire revivre un passé enfoui, ses secrets et ses fantômes.

— Tu retournes dans ton propre passé et tu dois le comparer avec ta vie actuelle, ce qui te force à te souvenir de ce que tu désirais à 19 ans, il y a quarante ans, avant que tu ne saches vraiment ce qu’était la vie. En fait, tu dois regarder en face toutes vos attentes de l’époque, les tiennes, celles de toutes ces jeunes dindes maquillées et de tous ces jeunes coqs prétentieux avec qui tu trainais. À cause de Damian, tu dois faire face à tout ce qui est arrivé à ces gens-là et à toi aussi. À la fin, avec l’âge, tout le monde doit regarder en face les déceptions de la vie.

Dans son roman, Julian Fellowes part à la recherche de ce temps perdu et ausculte à la loupe un microcosme en voie d’extinction (on pense souvent au Proust du Côté des Guermantes). De jeunes gens promis, par leur naissance, à un brillant avenir (ou, dans le cas des filles, condamnées à se trouver un mari qui pourra veiller sur leurs besoins), mais qui ne parviendront pas tous à s’adapter à un monde qui avance plus vite qu’eux. Avec une nostalgie qui n’empêche pas la lucidité, l’auteur décrit l’univers fermé et pétri de convenances d’une classe sociale en pleine transformation. Le ton est à la fois distancié et empathique, drôle et touchant. Quelque part entre P.G. Wodehouse et Evelyn Waugh.
L’intrigue se construit par une série d’aller-retours entre 1968 et 2008, levant peu à peu le voile sur cette étrange soirée portugaise. Le narrateur ouvre les yeux sur son passé mais pointe également, avec un regard digne d’un moraliste français du XVIIème siècle, les transformations de la société anglaise et les ambiguïtés de son rapport à l’aristocratie.
C’est un sujet que connaît bien l’auteur puisqu’il est, notamment, le créateur et le show runner de l’excellent Downton Abbey. On retrouve d’ailleurs, dans le rythme du récit, un découpage en scènes qui fait penser à celui d’une série télé. De quoi ravir ceux qui cherchent un bon roman pour les vacances.

Référence :
Passé imparfait, Julian FELLOWES, traduit de l’anglais (Angleterre) par Jean Szlamowicz, Sonatine Éditions, 2014.

1 juin 2014

Voyage au bout de la nuit irakienne

Yellow Birds, Kevin POWERS

Un premier roman à l’écriture poétique sur le parcours d’un jeune soldat américain revenu d’Irak. Puissant.

Bartle est un jeune vétéran de la guerre d’Irak. Engagé à vingt-et-un an, sans conviction ni patriotisme exacerbé, il participe aux combats, en première ligne. Des journées étranges, au rythme suspendu, entre silences et fracas. À ses côtés, Murph, dix-huit ans. Juste avant leur départ, Bartle a promis à la mère de ce compagnon d’armes de veiller sur lui et de le ramener vivant. Une promesse en l’air dont il mesurait mal la faisabilité… Le nombre de morts dans les rangs américains s’alourdit chaque jour.

Au début de ce qui était censé être l’automne, ces chiffres signifiaient encore quelque chose pour nous. Murph et moi étions d’accord. Nous refusions d’être le millième mort. Si nous mourions plus tard, eh bien soit. Mais que ce chiffre fatidique s’inscrive dans la vie de quelqu’un d’autre.

Et pourtant, Murph ira grossir la liste des disparus, dans d’étranges circonstances. Un poids sur la conscience de Bartle, déjà rongée par les souvenirs et les sensations qu’il ne parvient pas à ordonner. De retour à la vie civile, il se met à l’écart du monde et tente de comprendre et de mettre des mots sur son expérience. Vivant mais éteint, il ressasse l’horreur et l’absurdité de son passage en Irak.
Si l’auteur s’est en partie inspiré de son expérience de soldat, ce premier roman n’est pas un reportage de guerre. Il alterne des chapitres sur le quotidien d’une unité américaine en prise avec des ennemis fantômes, au milieu d’une population effrayée, avec ceux sur la reconstruction impossible de Bartle à son retour chez lui.

Je ne distinguais pas le vrai du faux, ce que j’inventais de ce qui était réel, mais je voulais que cela cesse, je voulais tout quitter, et que ma perception du monde s’évanouisse comme s’évapore le brouillard. Je voulais dormir, c’est tout. Un souhait passif, que je ne réalisais pas. Bien entendu, la ligne de démarcation est mince entre ne pas vouloir se réveiller et vouloir véritablement se tuer, et même si pour ma part, je ne découvris que plus tard que l’on peut marcher un long moment sur cette frontière sans le remarquer, n’importe lequel de vos proches comprend ce qui vous arrive dans ces moments-là, et c’est alors que surgissent toutes sortes de questions sans réponse.

L’écriture de Kevin Powers est puissante. Poétique et pourtant terriblement directe, elle rend aussi bien compte de la peur et de l’angoisse lors des combats que de la confusion qui ronge les survivants. L’auteur ne porte pas de jugement sur les raisons qui ont poussé l’Amérique à envoyer à l’autre bout du monde ces jeunes hommes que rien n’avait préparés à l’horreur de la guerre. Mais dans sa manière de faire vivre et ressentir les sensations et les émotions qui traversent son personnage, il donne à ce roman une dimension qui dépasse largement le cadre du conflit irakien.

Référence :
Yellow Birds, Kevin POWERS, traduit de l’anglais (États-Unis) par Emmanuelle et Philippe Aronson, Le Livre de poche, 2014.

11 mai 2014

D’autres grandes espérances

Le Chardonneret, Donna TARTT

Après plus de dix années de silence, Donna Tartt revient sur le devant de la scène avec un roman de formation ambitieux, ancré dans l’histoire de la littérature et qui n’hésite pas à jouer la carte du page turner. Une brique à dévorer.

Le destin de Théo Decker, treize ans, bascule le jour où, avec sa mère, il fait la visite dans un musée new-yorkais d’une exposition consacrée à la peinture hollandaise. Elle veut lui faire admirer un petit tableau de Carel Fabritius, le Chardonneret. À travers les salles de l’exposition, Théo suit du regard une jeune fille rousse accompagnée de son grand-père. 
Mais tout à coup, la visite vire au chaos. Une puissante explosion fait s’écrouler les murs et les plafonds du musée. Blessé, désorienté mais vivant, Théo tente de sortir des décombres et de retrouver sa mère lorsque le vieil homme qu’il avait aperçu auparavant, dans un dernier souffle, lui confie le tableau de Fabritius. Sans réfléchir à son geste, Théo l’emporte hors du musée, traversant les nuées de pompiers et de policiers qui ont investi les lieux. Il rentre chez lui, obsédé par l’idée d’y retrouver sa mère. Mais les heures passent et l’appartement reste désespérément vide : la mère de Théo est morte dans l’explosion.
Pour ainsi dire sans famille (son père avait auparavant quitté le domicile conjugal sans laisser de trace), Théo est accueilli dans un premier temps dans la famille huppée d’un de ses condisciples, les Barbour. Commence alors pour Théo une lourde période de deuil, de confusion et, par la suite, de rencontres décisives, de celles qui déterminent une existence. Avec à ses côtés, à l’abri des indiscrets et des polices du monde entier, le portrait de l’oiseau du maître hollandais.
Il y aurait beaucoup à dire pour ne raconter qu’une infime partie de l’intrigue de ce roman de formation qui se déploie avec une impressionnante fluidité sur près de 800 pages. Mais mieux vaut laisser au lecteur la chance d’être surpris par les rencontres, les hasards et les coups du sort qui jalonnent le parcours de Théo.
À l’image de l’oiseau, le personnage de Donna Tartt n’est prisonnier d’aucune cage et pourrait aspirer à la liberté s’il n’y avait cette chaine quasi invisible qui le maintenait rivé à son passé. Entre culpabilité et peur de l’abandon, Théo se construit tant bien que mal. Sa recherche du bonheur trébuche souvent au bord du précipice et, entre l’alcool et les drogues, il oscille sur un fil tendu au-dessus du vide, hésitant sans cesse entre le bien et le mal. Si le personnage est évidemment très attachant, l’auteure n’en fait pas pour autant un héros lisse et stéréotypé. On a souvent l’impression d’avancer à ses côtés dans une brume opiacée où les contours du monde s’effacent, se brouillent. Les journées de Théo ressemblent à un lendemain de veille qui ne s’arrêterait pas, sombre et angoissant.
Parallèlement à ce roman d’initiation finement construit, l’histoire du tableau dérobé ouvre d’autres voies narratives, celles des romans noirs et d’aventures qui plongent dans l’univers des faussaires et du marché de l’art. Dans la deuxième partie du livre, ce changement de tonalité redonne du souffle et du suspense à l’intrigue, sans pour autant perdre de sa substance.
Ce troisième roman de l’auteure à succès vient rompre un silence de plus de dix ans. De Donna Tartt, je n’avais lu que le Maître des illusions, qui ne m’avait pas laissé un grand souvenir. Ce qui n’est pas le cas de celui-ci. S’il présente parfois quelques longueurs, elles sont vite oubliées tant le souffle romanesque emporte tout sur son passage. Le livre avance avec précision et confiance. Les échos aux grands auteurs sont assumés et sonnent juste. Pas de pastiche mais bien une synthèse entre les classiques de la tradition romanesque : Dickens, Dostoïevski, Tolstoï, Proust, …
Comme nous le disions dans l’un de nos derniers billets, ces derniers mois étaient, pour Amandine et moi, bien remplis. C’est donc avec bonheur que je me suis accordé le temps de plonger dans ce grand roman et, chose qui ne m’était plus arrivée depuis longtemps, de ralentir ma lecture en voyant arriver la fin du livre.

Référence :
Le Chardonneret, Donna TARTT, traduit de l’anglais (États-Unis) par Édith Soonckindt, Plon, « Feux croisés », 2014.

17 avril 2014

L’adieu à la reine

Le Conseiller – tome 2 : le Pouvoir, Hilary MANTEL

Le second tome de la trilogie consacrée à Thomas Cromwell : il y a quelque chose de pourri au royaume d’Henri VIII.

1535. Les efforts de Thomas Cromwell ont fini par payer. Il a affronté la noblesse anglaise, défié l’Église catholique, réduit au silence tous ceux qui se dressaient sur son passage et qui voyaient d’un mauvais œil l’ascension fulgurante de ce fils de forgeron. Son roi, Henri VIII, a obtenu ce qu’il voulait : l’annulation de son union avec Catherine d’Aragon et, par conséquent, le droit d’épouser Anne Boleyn. Tout cela en grande partie grâce à Cromwell, qu’il nomme secrétaire du roi. 
À ce titre, Cromwell est au centre de toutes les décisions, au plus près du pouvoir. Ce qui ne plait évidemment pas aux vieilles familles de l’aristocratie du royaume qui digèrent mal le mariage d’Henri avec une femme qui n’appartient pas à leur caste. D’autant que la nouvelle reine est d'un caractère changeant et ombrageux. Elle redoute fortement la popularité de Catherine et, plus encore, celle de Mary, fille du premier mariage du roi, qui pourrait peut-être un jour prétendre au trône.
Mais plus que tout, ce que doit craindre la Boleyn, c’est son impossibilité d’offrir à son époux un héritier mâle. Les jours passent et le royaume ne voit rien venir. La cour bruisse des rumeurs les plus folles sur le couple royal et Henri, peut-être déjà lassé de sa nouvelle épouse, a jeté son dévolu sur la jeune Jane Seymour. Les jours d’Anne Boleyn sont comptés.
Dans ce deuxième tome de la trilogie consacrée à Thomas Cromwell (dont nous avions déjà parlé ici), on retrouve avec plaisir le style concis et vif d’Hilary Mantel qui donne à ce roman historique une dynamique originale. Les scènes s’enchaînent avec rythme, les dialogues sont nerveux, intercalés parfois par les rêveries de Cromwell, personnage aux multiples facettes, tenant serré dans sa main le fil de multiples intrigues. 
Arrivé aux plus hautes fonctions, il est désormais au centre de toute les affaires, privées ou publiques, du pays. Diplomate, stratège, oreille attentive, manipulateur : Cromwell est tout à la fois. Les fans de la série House of Cards pourront peut-être même y voir, le machiavélisme en moins, un ancêtre de Frank Underwood ! Se battant pour les autres aussi bien que pour sauvegarder ce qu’il a obtenu de dure lutte pour les siens, on se demande parfois ce qui se cache derrière l’ambition de l’homme. Là aussi, Mantel évite les pièges de la psychologisation rigide et trop explicite du personnage, laissant planer une part de mystère.

Référence :
Le Conseiller – tome 2 : le Pouvoir, Hilary MANTEL, traduit de l’anglais (Angleterre) par Fabrice Pointeau, Sonatine Éditions, 2014.

6 février 2014

Under the bridge

Maylis de KERANGAL, Naissance d'un pont

L'histoire étonnante mais passionnante de la construction d'un pont suspendu dans une ville imaginaire. Et surtout la découverte d'une auteure exceptionnelle.

A priori, le récit de la construction d'un pont, pendant plus de 300 pages, était loin de me tenter, loin s'en faut. Il fallut que j'entende les nombreux éloges de mes collègues et que je vois leurs yeux pétiller lorsqu'ils évoquaient la découverte de ce livre étonnant pour que je me décide à me plonger dans Naissance d'un pont. Et je compris. Je fus, dès la première page, complètement séduite par cette histoire, qui raconte bien la naissance d'un pont, mais surtout le destin croisé d'hommes que parfois tout oppose si ce n'est la réalisation de ce projet herculéen, mais aussi par l'écriture incroyable de cet auteur dont je n'oublierai désormais plus le nom compliqué, Maylis de Kerangal.
Parce qu'on y pense pas, mais la construction d'un pont c'est d'abord un projet, ce sont des concours d'architectes, des décisions d'administrations, des volontés d'hommes politiques. Puis c'est la mise en place d'une équipe, le choix des spécialistes, le chef de chantier, l'ingénieur béton (qui est en réalité une ingénieuse jeune-femme), le grutier... Et puis il y a tous les autres, ceux qui se sont précipités à l'ouverture du chantier pour avoir du boulot, des centaines de corps de métier, d'hommes et de femmes qui se lèvent tôt pour en être, parce que ces temps-ci, on n'est jamais sûrs d'en trouver, du boulot.
Enfin, ce genre de projet un peu fou ne fait pas que des contents. Il y a aussi la mafia qui voit d'un mauvais œil l'ambition du maire et les écologistes qui regrettent qu'on empêche la migration des oiseaux et qu'on massacre les poissons. Il y a les mouvements de grève, la grogne des syndicalistes, les accidents de travail, les tentatives de sabotage...
Maylis de Kerangal nous raconte une dizaine de personnages qui se croisent et partagent, le temps d'un chantier, des émotions, des sensations et quelques rêves. Elle nous raconte l'énergie, le foisonnement, le tourbillon du chantier. Et pour ce faire, elle utilise une langue travaillée, ciselée, cherchant le mot parfait, frisant l'exercice de style : les quartiers sont "juvéniles et coruscant", les têtes lourdes sont "coincées dans la latence", les hommes traînent dans des "rades à barbaque huileux", les cheveux sont "flavescents",... 
Et malgré ce choix lexical très académique — et peut-être même grâce à lui — on est véritablement emporté par ce style bouillonnant qui rend cette histoire pleine d'humanité passionnante. 

Prix Médicis 2010.

Références :
Maylis de KERANGAL, Naissance d'un pont, éditions Verticales et Folio, Gallimard, 2010.

2 février 2014

« C’est toi, le pédé ? »*

Édouard LOUIS, En finir avec Eddy Bellegueule

Le jeune Édouard Louis ausculte à la loupe son milieu et son parcours : la découverte de soi par l’injure et les coups.

Sur la quatrième de couverture, l’auteur écrit :

Très vite, j’ai été pour ma famille et les autres une source de honte, et même de dégoût. Je n’ai pas eu d’autre choix que de prendre la fuite. Ce livre est une tentative pour comprendre.

Avant la fuite, Eddy a subi les coups. Pendant deux ans, au collège, il est frappé et humilié presque quotidiennement par deux brutes de son école. Un rituel à l’abri des regards, une humiliation silencieuse qu’Eddy accueille sans broncher. Au moins, ses bourreaux sont discrets.

Uniquement cette idée : ici, personne ne nous verrait, personne ne saurait. Il fallait éviter de recevoir les coups ailleurs, dans la cour, devant les autres, éviter que les autres enfants ne me considèrent comme celui qui reçoit les coups. Ils auraient confirmé leurs soupçons : Bellegueule est un pédé puisqu’il reçoit des coups (ou l’inverse, qu’importe).

Pédé, tapette, enculé, pédale. La violence commence par le langage et c’est par l’injure que se construit l’identité du jeune garçon, dans le regard et la réprobation des autres. Son corps, sa démarche, ses mains, ses « manières » ne sont pas celles des hommes de son entourage et de sa famille. Dans ce petit village du Nord, un homme, c’est un dur. Ça boit, ça cogne. Même s’il tente de se conformer à ce modèle, rien n’y fait.

Tous les matins en me préparant dans la salle de bains je me répétais cette phrase sans discontinuer tant de fois qu’elle finissait par perdre son sens, n’être plus qu’une succession de syllabes, de sons. Je m’arrêtais et je reprenais Aujourd’hui je serai un dur. Je m’en souviens parce que je me répétais exactement cette phrase, comme on peut faire une prière, avec ces mots et précisément ces mots Aujourd’hui je serai un dur (et je pleure alors que j’écris ces lignes ; je pleure parce que je trouve cette phrase ridicule et hideuse, cette phrase qui pendant plusieurs années m’a accompagné et fut en quelque sorte, je ne crois pas que j’exagère, au centre de mon existence).

Il n’y a pas de place pour la différence dans ce milieu ouvrier, pauvre et honteux de sa propre misère. Un monde renfermé sur lui-même qui n’imagine l’ailleurs qu’avec méfiance ou dédain ; où la seule ouverture vers le monde extérieur est la télévision, allumée du matin au soir. Le portrait de la classe sociale d’origine du narrateur est sans fard : alcoolisme, racisme, bêtise, violence, … Les mots sont très durs mais reflètent avec justesse une réalité que l’on voit peu en littérature — ou du moins pas avec cette acuité. Le roman raconte l’apprentissage douloureux d’un jeune garçon dont la différence, ici l’orientation sexuelle, ne se conforme pas avec les attentes et les habitudes de sa classe sociale. Édouard Louis, à travers cette histoire très personnelle, écrit aussi en sociologue et c’est peut-être ce qui permet à son texte de ne pas sonner comme un règlement de compte avec le milieu dont il est issu.
En repensant au déferlement de haine lors des manifestations contre le mariage gay en France, je me dis que cette libération de la parole « décomplexée » ne risque pas d’aider les jeunes, filles ou garçons, qui vivent leur différence dans le secret et dans la honte. Et est-il besoin de rappeler que, statistiquement, les jeunes homos sont davantage sujets aux tentatives de suicide que les hétéros ?
Ce livre d’une violence terrible, dont on sort forcément ému et secoué, nous rappelle que le chemin est encore long.

Référence :
Édouard LOUIS, En finir avec Eddy Bellegueule, Seuil, 2014.

* Je me suis permis d’emprunter le titre de ce billet à celui de l’article de Didier Eribon dans le Nouvel Obs.

2 décembre 2013

Royales poupées

L’Échange des princesses, Chantal THOMAS

Entre l’essai historique et le roman, Chantal Thomas raconte le destin particulier de deux enfants soumis aux caprices de l’histoire.

Philippe d’Orléans, Régent de France, est extrêmement fier de son idée : une double union entre la France et l’Espagne. Il veut unir Louis XV à la jeune Infante Anna Maria Victoria et, dans la foulée, le prince des Asturies, futur roi d’Espagne, à sa propre fille, Mlle de Montpensier. L’initiative du Régent enchante toutes les parties, heureuses à l’idée d’une alliance entre les deux grandes puissances européennes. Le plus vite sera donc le mieux.

Curieuse hâte, souligne Saint-Simon, on a des années devant nous, étant donné les âges de tous ces fiancés. De précoces fiancés, il faut l’avouer. Si le prince des Asturies a quatorze ans, la fille du Régent n’en a que douze, Louis XV (…) va vers ses douze ans. Quant à Anna Maria Victoria, infante d’Espagne, elle est née le 31 mars 1718. La future épouse de Louis XV et reine de France n’a pas encore quatre ans !

L’échange des princesses a lieu en 1722. L’une part de Madrid, l’autre de Paris. Elles laissent définitivement derrière elles leur famille et leur cour pour accomplir un destin que d’autres ont décidé pour elles. Elles se croisent, lors d’une cérémonie à haute valeur symbolique, sur une petite île qui sépare les deux pays.
Le Régent et les souverains espagnols se félicitent de la réussite du projet. Le peuple acclame les nouvelles venues et se réjouit à l’idée des noces. Mais ce que tous semblent oublier, c’est qu’il n’en va pas des relations humaines comme des courriers diplomatiques et que ces petites princesses ont parfois des sentiments.
Après avoir vu le très beau film d’Olivier Assayas, Les Adieux à la reine, adapté d’un livre de Chantal Thomas, j’avais envie de découvrir cette auteure que je n’avais jamais lue. C’est chose faite avec ce livre à mi-chemin entre l’essai historique et le roman. À partir d’extraits de presse ou de correspondances, Chantal Thomas redonne vie à cet épisode de l’histoire où les symboles prennent le pas sur le réel.
Au centre de la vie de la cour, les corps des personnes royales sont les astres autour desquels tout s’organise. Et ceux des petites princesses, reines en devenir, sont nourris, habillés, scrutés, comme ces poupées que la petite Infante emmène partout avec elle. Si leur destin n’est clairement pas entre leurs propres mains, elles différent cependant dans leur manière de s’y soumettre. La princesse de Montpensier s’enferme dans un mutisme forcé et fait rarement bonne figure. Et, bien que pubère, elle tarde à fournir un héritier à la famille royale espagnole.
De son côté, la jeune Anna Maria Victoria est complètement habitée par son statut de future reine de France. Malgré ses manières enfantines, elle assume pleinement le rôle qui lui a été dévolu et, surtout, vibre d’amour pour son Louis qui ne lui accorde que de très vagues marques d’affection. Mais peu importe, la fillette fait le bonheur de la cour.

L’infante charme par sa bonne humeur et par ses répliques. Par exemple, à l’ambassadeur du Portugal qui après avoir pris des nouvelles de sa santé lui demande si « elle trouve la France et Versailles plus beaux que Madrid elle répond : J’ai eu toutes les peines de monde à me séparer de mon père et de ma mère mais je suis bien aise d’être reine de France. » Son esprit, dit-on, tient du prodige ? On admire, on s’extasie. Et si c’était trop, si elle avait trop d’esprit pour survivre ?

Peu importe finalement leur caractère ou leur docilité car les deux princesses sont le caprice de leurs aînés : leur destin ne tient qu’à un fil.
Chantal Thomas est un excellente conteuse et, dans une langue qui emprunte à l’époque qu’elle raconte sa grâce et sa clarté, elle entraine le lecteur à la suite de ces enfants sacrifiés, objets de grande valeur qui peuvent à tout moment passer de mode. Un petit bout d’histoire et une plongée dans les mentalités de l’époque.
Autre temps, autres mœurs ? À voir l’engouement médiatique autour de la naissance du prince George en Angleterre, on peut en douter…

Référence :
Chantal THOMAS, L’Échange des princesses, Seuil, 2013.