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10 juillet 2015

Qu’est-ce que tu lis pour les vacances 2015 #2 : Venise

Giacomo CASANOVA, Histoire de ma vie — Tome troisième

Venise, ses touristes, ses masques made in China, ses gondoliers ventripotents, … 
Pendant que Voyelle fera le plein de cidre et de crêpes, je siroterai un Spritz sur le bord d’un canaletto, loin des foules, pour me remettre d’une journée de visites à la Biennale. L’occasion de revenir sur la lecture d’un chef d’œuvre trop peu connu de la littérature française du dix-huitième.
Si Casanova est l’un des plus illustres habitants de la Sérénissime, c’est davantage pour sa réputation de grand séducteur que pour ses talents littéraires. Et pourtant, les milliers de pages de l’Histoire de ma vie, autobiographie rédigée en français entre 1789 et 1798, sont une plongée vertigineuse dans le dix-huitième siècle européen. 

Plus que des mémoires, c’est un récit d’aventures, un grand roman libertin, politique, sociologique et philosophique ; un livre plein de fougue, de drôlerie, de rebondissements. Étonnant donc que ce grand classique de la littérature française ne soit pas davantage lu (et enseigné : je n'en ai jamais entendu parler de toutes mes études universitaires). 

Alors comment combler ce manque sans pour autant passer les six prochains mois le nez dans les trois grosses briques de l’édition complète ? Pour ce que j’en ai lu jusqu’ici, il me semble que le tome troisième constitue une excellente entrée dans l’œuvre. Il comporte deux grandes histoires distinctes : l’aventure de Casanova avec une religieuse (plus libertin, c'est difficile...) et son évasion des prisons vénitiennes.

Nous sommes aux alentours de 1755 : Casanova revient à Venise après un voyage à Paris et s’éprend d’une jeune fille qui, comme à chaque fois qu’il tombe amoureux, devient son seul et unique centre d’intérêt (jusqu’à la suivante…). Mais elle est envoyée par son père au couvent et c’est en allant lui rendre visite que Casanova fait la rencontre d’une autre religieuse, M.M., qui l’attire à lui par des brillantes manigances et l’entraine dans une captivante aventure amoureuse. M.M. est un esprit fort, une femme libre et rusée: une adversaire à la taille de Giacomo (qui jusqu'ici avait plutôt tendance à succomber aux charmes de très jeunes nymphettes naïves et rapidement emballée).

Cette partie du volume constitue en lui-même un roman libertin enlevé, à la fois profond et frivole, émaillé de quelques nuits torrides, où l’auteur rend compte de ses exploits à répétitions : « Je me suis élancé entre ses bras brûlant, ardent d’amour, et en lui donnant les plus vives preuves pour sept heures de suite qui ne furent interrompues que par autant de quarts d’heure animés par les propos les plus touchants. » Respect!

Mais ses frasques amoureuses et financières (il est toujours à court d’argent et monte de savantes combines pour parvenir à maintenir son train de vie) finissent par attirer sur lui la colère des Inquisiteurs qui l’envoient croupir sous les Plombs, nom donné à la prison située dans le palais des Doges (qu’on rejoint en passant par le fameux pont des soupirs). Mais rien n’arrête Casanova. Il met sur pied un projet d’évasion aussi extravagant que spectaculaire, à faire passer Prison Break pour une partie de chat-perché !

Les deux histoires du volume sont haletantes et brillamment construites. Même si Casanova s’y donne le beau rôle (quitte à raconter sa vie, autant le faire avec panache), il n’en reste pas moins extrêmement lucide sur ses faiblesses et, en fin lettré, justifie ses actions à grands renforts de réflexions philosophiques nourries par ses lectures des classiques. Le tout est écrit dans un français vif, percutant, parsemé d’italianismes. Delizioso !

Références :
À lire dans le premier volume de l’édition de l’Histoire de ma vie en Pléiade (dernière édition parue selon le manuscrit original) ou chez Robert Laffont dans la collection « Bouquins ».

20 janvier 2014

(Re)Lire ses classiques #10

La Pierre de Lune, Wilkie COLLINS

Considéré comme le précurseur du roman policier, Wilkie Collins s’amuse à balader son lecteur dans une intrigue foisonnante et drôle, à la construction terriblement moderne.

Un officier de l’armée des Indes dérobe un énorme diamant jaune enchâssé au front d’une divinité hindoue lors de l’assaut de la ville de Seringapatam. D’étranges légendes circulent autour de la pierre précieuse : elle serait, depuis des siècles, placée sous la protection de trois brahmanes. Malheur à celui qui s’en empare…
Une fois revenu en Angleterre, l’officier et le fruit de son larcin ne font plus parler d’eux jusqu’à la mort du voleur qui décide de léguer le bijou à sa nièce, la jeune Rachel Verinder. Une fois dans les mains de sa nouvelle propriétaire, les ennuis commencent. Alors que trois Indiens rôdent aux alentours de la maison de la jeune fille, la Pierre de Lune disparaît mystérieusement et, dans son sillage, jette le trouble dans les esprits de tous les occupants. C’est le début d’une longue et étrange enquête dans laquelle de nombreux protagonistes viendront ajouter leur grain de sel. Sans parler des conséquences inattendues de cette disparition : mort, promesses de mariage rompues et amours impossibles.
Ce qui frappe à la lecture de ce classique du genre, c’est l’incroyable modernité de la construction. Afin de comprendre la succession de tous les événements liés à la disparition du diamant, le cousin de Rachel, Mr. Francis Blake, demande à tous ceux qui ont été témoins des différentes étapes de cette étrange affaire de revenir sur les faits et de consigner leur témoignage. Journaux intimes, lettres, comptes rendus, confessions, … On passe donc d’un narrateur à l’autre pour, petit à petit, parvenir à percer le mystère de la disparition du diamant. Une vieille jeune fille bigote, un médecin tourmenté, une voleuse repentie, … et un majordome au flegme à toute épreuve, confit par la lecture de Robinson Crusoé ! 
Et bien entendu, parmi les nombreux personnages qui vont et viennent, un sergent fin limier, rationnel et observateur, qui n’en est pas moins passionné par la culture des roses. Tout ce petit monde va dénouer un à un les fils d’une intrigue passionnante et pleine de rebondissements.
Collins est souvent considéré comme le précurseur du roman policier. Il est du moins l’un des premiers à construire tout un roman autour d’un mystère et d’utiliser (notamment) un personnage de policier pour le résoudre. À cela, il faut ajouter l’humour distancié et le talent de l’auteur pour camper des personnages étonnants et croqués avec beaucoup de finesse.

Référence :
Wilkie COLLINS, La Pierre de Lune, traduit de l’anglais par Marguerite de Vaudreuil, Archipoche, 2013.

13 décembre 2013

Prousteries

Avant la fin de 2013, année qui a célébré le centenaire de la parution du premier volume de la Recherche, retour sur quelques lectures proustiennes.

Alors que je suis toujours occupé, par intermittence, à ma relecture de la Recherche du temps perdu (dont j’ai déjà parlé ici), difficile de résister aux publications récentes qui ont remis Proust en vitrine des librairies.
S’il refusait de faire de son grand livre un roman à clé, il n’en reste pas moins que la vie de l’auteur a nourri son œuvre et inversement. Sans parler du fait que l’homme est un personnage à part entière, étonnant, versatile, drôle, agaçant et tragique à la fois. Autant de raisons de s’intéresser à sa vie et à sa manière de travailler.

Dans son très bel essai Proust contre Cocteau, Claude Arnaud (auteur de l’excellente biographie de Cocteau parue en 2003) nous fait découvrir la relation d’amitié qui a longtemps uni les deux auteurs. Derrière une certaine forme d’admiration, teintée comme souvent chez Proust de sentiments amoureux, se cachent pourtant la jalousie et l’envie : Proust se désespère en voyant la facilité avec laquelle son cadet de vingt ans acquiert à la vitesse de l’éclair une célébrité que lui-même recherche maladivement depuis ses débuts ; de son côté, Cocteau assistera, après la mort de son aîné, à la postérité croissante de l’œuvre de Proust, alors que la sienne se retrouve à la périphérie du paysage littéraire (et occupe, aujourd’hui encore, une place à part). C’est aussi deux manières radicalement opposées de concevoir le métier d’écrivain.

Incapable de ramasser littérairement sa sensibilité, le petit Marcel envie l’intelligence cursive de Cocteau, qui perçoit d’emblée ce qu’elle percevra toujours. (…) En l’empêchant de rester deux heures en place, elle lui interdit de parfaire un livre central ou une œuvre massive. Il pense n’avoir qu’à puiser dans sa personnalité exubérante pour bâtir un nouveau livre ? Proust pressent qu’il lui faudra d’abord sacrifier son être réel, s’il veut se reconstruire par écrit.

Le livre met en parallèle les parcours des deux auteurs pour souligner, avec beaucoup de finesse dans la manière de raconter, l’influence particulière qu’ils ont pu avoir l’un sur l’autre.

On taxe souvent Proust de grand mondain. L’accusation est assez excessive lorsque l’on sait qu’il a vécu une bonne partie de sa vie d’adulte enfermé chez lui, sacrifiant tout à l’écriture. Enfermé et donc particulièrement sensible (c’est un euphémisme quand il est question de Proust) à son environnement, son cadre de vie, son appartement et, par extension, son voisinage.  Estelle Gaudry et Jean-Yves Tadié  viennent d’établir et de publier la correspondance que Marcel a entretenue avec Marie Williams, sa voisine du dessus, épouse d’un dentiste américain. À travers une vingtaine de lettres, on découvre Proust au quotidien : sa curiosité pour tout un chacun, sa sollicitude, sa compassion qui, portée parfois à l’extrême, peut faire peur et sa hantise du bruit.

J’espère que Bagnoles vous fait du bien, j’espère aussi que vous avez auprès de vous votre fils que je regrette de ne pas avoir vu à Paris. Vous êtes bien bonne de penser au bruit. Il est jusqu’ici modéré et se rapproche relativement du silence. Ces jours-ci un plombier est venu tous les matins de 7 à 9 ; c’est l’heure qu’il avait sans doute élue. Je ne peux pas dire qu’en cela mes préférences concordassent avec les siennes !

Entre les conversations de voisinage et les compliments de circonstances, Proust glisse des mots sur la musique, la littérature, des amis communs, avec élégance et humour. Une manière détournée, pour ceux qui n’ont jamais lu Proust épistolier, de découvrir cette autre facette de l’auteur.

Et pour les proustophiles acharnés, le clou du spectacle est sans conteste la superbe édition que Gallimard consacre aux premières épreuves de Combray corrigées par l’auteur, en fac-similé, avec leur transcription.
Au fil des ajouts et des modifications, le texte se densifie, gonfle, devient plus ample et plus précis. On assiste véritablement au travail de création. Cette édition est également un merveilleux objet : certaines pages se déplient pour faire apparaître les « paperoles », ces petits morceaux de papiers collés que Proust ajoutait sans cesse à ses textes. On pourrait parler de pop-up littéraire !
Un beau livré édité à 1200 exemplaires (et que mon cher et tendre a eu la judicieuse idée de m’offrir pour mon anniversaire !) et déjà épuisé.

Pas encore lus mais en bonne place dans ma lettre au Père Noël : Proust est une fiction de François Bon et Le dictionnaire amoureux de Marcel Proust de Jean-Paul et Raphaël Enthoven.

Références :
Claude ARNAUD, Proust contre Cocteau, Grasset, 2013.
Marcel PROUST, Lettres à sa voisine, Gallimard, 2013.
Marcel PROUST, Du Côté de chez Swann – Combray. Première épreuves corrigées (1913), Hors série Beaux Livres, Gallimard, 2013.

27 février 2013

(Re)lire ses classiques #9

Mrs Dalloway, de Virginia WOOLF

C'est la lecture des Heures de Michael CUNNINGHAM, bien-sûr, qui m'avait donné l'envie de relire Mrs Dalloway de Virginia WOOLF, un roman qui m'était complètement passé au-dessus de la tête lorsque, adolescente, je le lus pour la première fois. Forte d'une désormais incontestable maturité acquise avec les (quelques) années qui me séparent de mon adolescence, j'entrepris de relire ce roman qui inspira aussi magistralement CUNNINGHAM. Et je compris enfin pourquoi ce roman est considéré comme un roman fondateur de la littérature moderne.
Car moderne, il l'est indéniablement. Tant dans l'écriture résolument novatrice que dans l'histoire elle-même si tant est que l'on puisse parler d'histoire.
Mrs Dalloway s'apprête à donner une soirée. Elle se met donc à faire toutes ces petites charges qui incombent à l'organisation d'une réception : aller chercher les fleurs, repriser une robe... tout en songeant à son passé, au présent et à la mort, thème cher à Virginia WOOLF. L'arrivée inopinée de son amour de jeunesse, Peter Walsch, aventurier imprévisible à qui elle préféra son mari qui lui apporta le confort et une place dans la bonne société, déclenche chez elle toute une panoplie de sentiments, allant de la nostalgie à l'agacement. 
Alors que l'on suit les errances de Mrs Dalloway, on croise soudain, au détour d'une rue londonienne, Septimus Warren Smith, ancien soldat de la guerre 14-18, qui ne parvient pas à surmonter ses angoisses et la mort de son ami et qui sombre peu à peu dans la folie. Septimus, que personne ne comprend, ni sa tendre et jeune épouse, ni surtout les médecins qui tentent de l'enfermer dans des hôpitaux psychiatriques et qui ne feront que précipiter la mort de leur patient, finira par se suicider. Clarissa Dalloway entendra la nouvelle lors de sa soirée et plongera alors dans une réflexion émouvante sur la vie pleine de faux-semblant et l'honnêteté du choix d'en finir.
On passe sans transition d'une conscience à l'autre, et on peut lire les pensées éparses de Clarissa, Peter et Septimus dans ce récit qui dure une seule journée dans les rues de Londres. Les descriptions nombreuses et minutieuses sont d'une fulgurante beauté et montre tout l'amour de la vie de Clarissa Dalloway, et sans doute de Virginia WOOLF, tout en laissant clairement apparaître, et c'en est toute la force, l'angoisse et la pulsion de mort qui taraude les personnages et l'auteur.
Clarissa aime la répétition, sa vie rangée, son quotidien mais les deux personnages masculins semblent symboliser sa face cachée : Peter représenterait son envie de liberté et d'exotisme et Septimus son attirance pour la mort et le suicide.
Chaque page est ciselée, c'est époustouflant de finesse et de subtilité, c'est éblouissant de beauté, c'est écrasant de tristesse et de lucidité. On fait bien, quand-même, parfois, de (re)lire ses classiques.

Références :
Virginia WOOLF, Mrs Dalloway, 1925
 

9 décembre 2012

(Re)Lire ses classiques #8

Me, Marcel and I

Du côté de chez Swann, Marcel PROUST

Une cathédrale de mots et d’idées impossible à résumer, de la littérature à la fois brute et raffinée à l’extrême, peuplée d’une foule de personnages : l’envie de relire Proust était là depuis longtemps.
J’avais lu la Recherche du temps perdu durant mes études, sur plusieurs années. La première fois, c’est avant tout la découverte d’un univers et, bien sûr, d’un style reconnaissable entre tous : les phrases interminables et sinueuses, les images et les correspondances qui tentent de rendre compte du cheminement de la pensée. C’est aussi une plongée dans l’époque, dans les rapports de classes, le fonctionnement de la société française du début du vingtième siècle. Et aussi ce mélange entre philosophie, psychologie et références aux arts au service d’une réflexion sur le temps, la mémoire et, souvent, l’amour. Devant cette somme colossale, j’avais souvent eu l’impression d’être enseveli sous une foule de choses qui demandent du recul et, il me semble, de la maturité. D’où l’envie de revenir, presque vingt ans après (glurps), vers ce premier tome de la Recherche, Du côté de chez Swann.
Composé de trois parties, ce premier volume nous fait découvrir, en plongeant dans les replis de la mémoire, l’enfance du narrateur, ses premières souffrances, la relation fusionnelle qui le lie à sa mère (Combray), ses rêveries ainsi que ses envies d’évasion et son premier amour (Nom de pays : le nom). Entre les deux, Un amour de Swann raconte, à la troisième personne, la douloureuse passion de Swann, un ami du grand-père du narrateur, pour une femme du demi-monde, Odette. Ce roman dans le roman est un condensé de la Recherche, reprenant des thèmes et des motifs qui se retrouvent dans le reste de l’histoire, notamment la question du rapport entre l’art et la vie, ainsi qu’une mise en abyme du comportement amoureux du narrateur. Car que cela soit avec sa mère, avec son premier amour ou auprès d’Albertine (personnage central qui habite les volumes suivants) l’amour chez Proust est synonyme de souffrance. L’être aimé apparaît comme un objet, une chose que l’on voudrait s’accaparer mais qui ne cesse de se défiler et d’échapper à l’emprise et à l’envie. Un amour de Swann peut être lu indépendamment des autres parties de la Recherche (il est d’ailleurs édité séparément dans certaines collections) et constitue une belle porte d’entrée dans l’univers de Proust.
Jacques-Emile Blanche (1892)
L’auteur a la réputation d’être difficile. Ce n’est pas tout à fait le cas. C’est certes une lecture qui demande pas mal de concentration et d’attention, pour en tirer la substantifique moelle, et qui peut parfois s’attarder sur des détails qui auront du mal à rivaliser avec le suspense du dernier polar à la mode… Mais peut-être faut-il se décomplexer un rien vis-à-vis de ce cher Marcel. Outre tous les sujets dont traite la Recherche (et qui, comme l’a bien montré Alain de Botton dans Comment Proust peut changer votre vie, sont intemporels et utiles au quotidien), on oublie parfois de dire qu’il y a de l’humour dans la Recherche.
Prenez la petite bande des Verdurin. Les conversations et les attitudes des différents membres de ce petit groupe de mondains qui refusent la mondanité et jouent les mécènes sont d’une incroyable drôlerie. Même chose du discours de certains personnages : l’esprit terrien de Françoise, la gouvernante de Marcel, ou les moqueries bitchy des grandes aristocrates.
Et puis, pour ceux que les longueurs descriptives effrayent, pourquoi ne pas le dire haut et fort : oui, on a le droit de passer des lignes et des pages. Le parfum des aubépines n’est pas votre came préférée ? Passez. Les points de vue contrastés sur le clocher de Combray vous endorment ? Passez. Vous trouverez certainement d’autres nourritures dans la Recherche auxquelles vous pourrez vous accrocher et, comme moi, devenir complètement addict.
Objectif 2013 : continuez cette relecture passionnante. Et pour illustrer le tout, je m’accompagne du très beau Musée imaginaire de Marcel Proust, qui repend en images toutes les œuvres d’art évoquées dans la Recherche.


Références :

Vous avez l’embarras du choix mais, en ce qui concerne ce premier volume, l’édition Folio est tout à fait recommandable.
Le musée imaginaire de Marcel Proust, Eric KARPELES, traduit de l’anglais par Pierre Saint-Jean, Thames & Hudson, 2009.

4 juin 2012

(Re)Lire ses classiques #7

Madame Bovary, Gustave FLAUBERT

Passons sur l’histoire, connue de tous. Une jeune épouse s’ennuie dans sa petite vie provinciale. Elle qui, bercée par les illusions romanesques, pensait trouver dans le mariage les grands frissons de l’amour, a vite déchanté en découvrant la banalité du quotidien de l’épouse d’un officier de santé. Alors arrivent les amants, les drames (rappelons quand même que le roman a été jugé pour « outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes mœurs » ; facette du roman qui a semble-t-il inspiré certains éditeurs…) et surtout les dettes qui la pousseront à avaler de l’arsenic avant de mourir dans d’atroces souffrances.
Alors qu’elle se rêve en héroïne de roman à l’eau de rose, Emma Bovary est sans cesse ramenée à l’implacable réalité, forcément décevante. Il y a peu de compassion de l’auteur pour son personnage et, à travers le regard biaisé qu’Emma pose sur le monde, c’est à la fois à une critique de l’idéalisation outrancière des romantiques qu’à une description acide de la petite bourgeoisie de province que s’attelle Flaubert. Un monde bien-pensant, sûr de soi, dont les discours sonnent aussi creux que les roucoulements éculés de Rodolphe, le bellâtre dont Emma va s’enticher. Un monde médiocre qui a pour héros Charles Bovary qui, à l’image de sa célèbre casquette, amène la bêtise à un niveau rarement atteint. Rien ne sera épargné à ce pauvre Charles ; il semble concentrer sur sa personne toute la haine que Flaubert éprouve pour son époque. De son apparition dans les premières pages du roman jusqu’à sa mort, Charles passe à côté de tout. Toutes ses entreprises se soldent par des échecs dont il a à peine conscience. Entre lui et Emma, le reste des personnages du roman n’échappent pas au grand travail de sape de l’auteur qu’on pourrait accuser de cynisme si n’apparaissait parfois, l’air de rien, une lueur de beauté et de vérité, que ce soit dans cette paysanne qui se voit accorder la médaille du mérite ou encore Justin, l’assistant d’Homais, amoureux transi au cœur pur.
Madame Bovary est donc le combat de Flaubert. Combat contre les égarements du romantisme, contre la bêtise et la médiocrité. Mais surtout un combat pour le style, pour l’écriture. Chaque phrase est pesée, précise, sculptée dans une cadence étudiée (Gustave y a quand même travaillé durant cinq années) mais sans jamais sentir le travail acharné. On y décrit beaucoup, toujours de manière juste, avec des zooms sur les objets (Flaubert semblait fasciné par ce qu’on appellera plus tard le kitsch) ou sur des détails révélateurs. Un premier pas de géant dans l'écriture moderne.
J’ai lu plusieurs fois Madame Bovary, sans jamais m’en lasser, en y découvrant à chaque fois de nouvelles choses (le monde lui n'a cependant pas beaucoup changé...). Je n’irai pas jusqu’à dire que Madame Bovary c’est moi, je laisserai cela à l’auteur, mais ce roman fait clairement partie des livres qui m’ont appris à aimer la littérature. Et vous ?


Référence :

Madame Bovary, Gustave FLAUBERT, Introduction, notes, sommaire, bibliographie et appendice par Bernard Ajac, GF-Flammarion, 1986.
Ce ne sont évidemment pas les éditions qui manquent… Je propose celle-ci, qui reprend l’édition de 1873 et dont les notes, références et appendices sont intéressants (on y trouve le réquisitoire, la plaidoirie et le jugement du procès de Madame Bovary ainsi que des extraits du Dictionnaire des idées reçues)

2 février 2012

(Re)Lire ses classiques #6

L’attrape-cœurs, J.D. SALINGER

Bon. Je me représente tous ces petits mômes qui jouent à je ne sais quoi dans le grand champ de seigle et tout. Des milliers de petits mômes et personne avec eux je veux dire pas de grandes personnes – rien que moi. Et moi je suis planté au bord d'une saleté de falaise. Ce que j'ai à faire c'est attraper les mômes s'ils s'approchent trop près du bord. Je veux dire s'ils courent sans regarder où ils vont, moi je rapplique et je les attrape. C'est ce que je ferais toute la journée. Je serais juste l'attrape-cœurs et tout. D'accord, c'est dingue, mais c'est vraiment ce que je voudrais être. Seulement ça. D'accord, c'est dingue.

Holden Caulfield, 16 ans, a de nouveau été renvoyé de son école. Avant que ses parents n’apprennent la nouvelle, il décide de passer trois jours à New York. Déceptions, déconvenues, rencontres éphémères, … Holden s’enfonce peu à peu dans une spirale désenchantée.
J.D. Salinger a publié ce premier roman en 1951 et l’on y ressent l’extrême difficulté d’être pour un adolescent dans l’Amérique de l’après-guerre. Pas d’euphorie, pas de triomphe mais bien l’impression d’un monde qui n’a plus de sens et, surtout, que les adultes ne sont plus là pour rassurer les enfants. Holden cherche à s’accrocher désespérément à quelque chose mais le monde lui échappe et il ne peut que lui adresser son éternelle insatisfaction. Tout ça le « tue », comme il le répète durant toute sa confession.
Mais au-delà d’un instantané sur l’époque, ce roman culte est avant tout un formidable portrait de l’adolescence. Holden est coincé entre le monde des enfants et celui des adultes. Ses besoins semblent inconciliables : il recherche à tout prix le contact avec les autres mais, au final, il est toujours déçu ou abandonné. D’un côté, ce petit frère mort dont il ne peut faire le deuil ; de l’autre, un grand frère, l’une des rares figures masculines qui semble le rassurer, est parti pour Hollywood. Entre ces deux absences, Holden va errer dans la ville, durant ces trois jours, de bars minables en appartements cossus, à la poursuite d’une ligne de fuite.
En cherchant un roman initiatique et vaguement réaliste pour mes élèves, je me suis souvenu de ce classique de la littérature américaine. Si, avec le recul (je n’ai plus seize ans depuis bien longtemps), j’ai l’impression qu’on a rarement parlé aussi justement de l’adolescence, reste à voir ce qu’en penseront les élèves…

Un billet chez Blake.

Référence :

L’attrape-cœurs, J.D. SALINGER, traduit de l’anglais par Annie Saumont, Pocket, 1994.

6 janvier 2012

(Re)Lire ses classiques #5

Œuvres complètes - volumes 1 et 2, Marguerite DURAS

Duras fait partie des quelques auteurs qui, quand j’étais adolescent, m’ont fait aimer la littérature. Alors que j’étais certainement beaucoup trop jeune pour apprécier et peut-être même comprendre ce que traversaient les personnages des Petits chevaux de Tarquinia, cette première rencontre avec l’univers de l’auteure m’avait donné envie d’entendre encore cette voix particulière. Une manière unique d’aborder le langage pour en faire jaillir une musique étrange, envoûtante, languide. Durant de nombreuses années, j’ai parcouru une bonne partie de l’œuvre de Duras, renouvelant à chaque fois la surprise et le ravissement, pour reprendre un terme durassien. La fameuse musique, bien sûr, mais aussi sa manière d’aborder la psychologie du personnage, frontale et pourtant embusquée. Duras donne à voir, à travers la langue qu’elle utilise, un accès aux pulsions enfouies, entre éros et thanatos. Ses héroïnes m’ont toujours donné l’impression d’exprimer de profonds désirs, des passions violentes qui vont et viennent entre le dedans et le dehors. Je garde des souvenirs très forts de tous ses romans, même ceux que j’ai le moins aimés (on a souvent parlé de ses derniers livres où elle semblait presque parodier son propre style pour aller vers une sorte de dépouillement rempli de tics d’écriture) : Le ravissement de Lol V. Stein, Moderato Cantabile, Le marin de Gibraltar, Le vice-consul, La maladie de la mort, … Je ne jouerais pas les puristes en disant que je n’ai pas aimé L’amant (Goncourt qui la propulsa sur un malentendu dans la catégorie des auteurs populaires) mais je lui ai préféré L’amant de la Chine du Nord, scénario qu’elle écrit en réponse à celui du film d’Annaud).
Traversant une bonne partie du vingtième siècle, de la Résistance aux années Mitterand, le parcours de la femme témoigne également, dans sa vie privée, d’une forme d’insoumission et de recherche de liberté. Et sur le sujet, je vous recommande chaudement la lecture de la biographie que Laure Adler lui avait consacrée en 1998.

Et voici donc que quinze ans après sa disparition, Duras fait son entrée dans le Panthéon des « classiques », avec la publication des deux premiers tomes de ses Œuvres complètes dans la Pléiade. L’occasion de relire mais aussi de découvrir. Par exemple, son second roman, La vie tranquille, qui même s’il croule un peu parfois sous un psychologisme indigeste, installe déjà les bases de ce qui fera la particularité de l’univers durassien : une femme au prise avec des désirs inconciliables, une famille dysfonctionnelle, des envies d’infini, symbolisé par l’image de la mer et une tension entre la mort et le désir.

Effet purgatoire ou oubli, j’ai remarqué que la blogosphère parlait finalement très peu des romans de Duras. Alors ? Des impressions, des souvenirs ?

Référence :
Œuvres complètes - volumes 1 et 2, Marguerite DURAS, Bibliothèque de la Pléiade, 2011.

24 octobre 2011

(Re)Lire ses classiques #4


L’insoutenable légèreté de l’être, Milan KUNDERA


Kundera appartient à ces auteurs que je lisais avec passion (et avec souvent peu de discernement) quand j’étais plus jeune et que j’ai abandonnés en cours de route. Aidé, en ce qui concerne Kundera, par ses derniers romans, écrits en français, selon moi bien en-dessous de ceux écrits dans sa langue maternelle.
Nous avions décidé, sur les conseils d’une collègue bien inspirée, de commencer l’année de nos sixièmes (terminales) avec ce désormais classique de la littérature moderne : L’insoutenable légèreté de l’être.

De ma première lecture lorsque j’avais dix-sept ans, je n’avais retenu qu’une histoire d’amour tortueuse et des personnages égarés. Les efforts de Tomas et Tereza pour maintenir au sein de leur couple l’équilibre entre le libertinage de l’un et le besoin de protection de l’autre. Les voyages de Sabina, la femme au chapeau melon, en quête de toujours plus de liberté. L’idéalisme romantique de Franz, l’intellectuel. Des personnages illustrant les réflexions philosophiques qui traversent tout le livre et qui interrogent sur les conséquences de nos actes, sur l’individualisme et, bien sûr, le kitsch.
J’avais oublié combien le contexte du Printemps de Prague et de l’occupation soviétique hantait le roman : la surveillance constante des citoyens, la censure, l’implacable puissance de la Grande marche. Et, étrangement, je n’avais aucun souvenir de la construction du roman, le mélange entre roman et essai, la présence constante du narrateur, les aller-retours dans le temps.

Aucune déception à la relecture : ce roman tient en haleine, amène sans cesse son lecteur à s’interroger et, alors qu’il date de 1984, est toujours en phase avec le monde d’aujourd’hui. Sur le kitsch, par exemple. Kundera avait raison d’écrire que le kitsch triompherait de tout. Entre l’affaire DSK, la pipolisation virale et le triomphe du politiquement correct : que du kitsch.

Et vous ? Un souvenir de votre lecture ?

Référence :
L’insoutenable légèreté de l’être, Milan KUNDERA, traduit du tchèque par François Kérel, Gallimard, Folio, 1989

15 février 2011

(Re)Lire ses classiques #3


L’Œuvre, Emile ZOLA

L’art ou la vie ou comment ZOLA prend la défense de l’art moderne.

Dans la famille des Rougon-Macquart, on vous avait déjà parlé ici de la première génération, celle qui allait déterminer les destins tragiques de ses descendants. Sautons quelques années pour nous intéresser à Claude Lantier, l’un des fils de Gervaise. Grâce à un vieux monsieur qui avait vu en lui un artiste en herbe, Claude a quitté Paris à l’âge neuf ans pour recevoir, dans le Midi, une éducation sérieuse lui permettant d’échapper à la misère familiale. Son ambition est, à l’âge adulte, de devenir un grand peintre. Pas l’un de ces messieurs de l’Académie qui n’ont rien compris à la peinture, mais un artiste visionnaire, capable de rendre compte sur la toile de la Vérité du monde en mouvement, ses couleurs, ses lumières. Un peintre moderne. Dans son petit atelier, il s’acharne à l’œuvre qui devrait lui permettre d’entrer au Salon. Un grand tableau au sujet étrange : un déjeuner dans les bois où, aux côtés d’hommes en habit, apparaît une femme nue. La figure féminine lui échappe, les modèles ne l’inspirent pas. C’est la rencontre fortuite avec Christine, une malheureuse petite provinciale effrayée par la grande ville, qui lui permet de trouver l’inspiration et, par la suite, le grand amour. Car Claude est aussi passionné dans son art que dans sa vie. Des élans de créativité qui le dévorent et puis l’accablent, tantôt certain d’être un génie, tantôt convaincu que jamais il ne parviendra à réaliser la peinture dont il rêve. La fameuse toile, Plein air, est évidemment refusée au Salon mais sera exposée, et c’est une première, au Salon des refusés. Création voulue par Napoléon III, ce Salon off  est une réponse aux critiques qui remettent en question les choix du jury du Salon ; le public pourra se faire sa propre opinion. Et le tout Paris de découvrir ces peintres qui n’ont pas été légitimés par les institutions officielles. La toile de Claude est la vedette de l’exposition, non pas pour ses qualités, mais bien par l’incroyable risée qu’elle déclanche chez les spectateurs. La foule vient se gausser devant cette image absurde, en rupture avec les normes et les goûts de l’époque. Malgré la reconnaissance de certains de ses pairs qui voient en lui le chef de file possible d’une nouvelle peinture, ce revers et cette humiliation marquent pour l’artiste maudit le début de la fin.

Même si ce volume des Rougon-Macquart s’inscrit dans la logique du grand roman expérimental voulu par ZOLA (le tempérament passionné et borderline de Claude étant en partie expliqué par sa génétique), c’est avant tout un incroyable document sur les débuts de la peinture moderne à Paris. Familier de Cézanne et de Manet (Plein air renvoie de manière à peine déguisée à son Déjeuner sur l’herbe), ZOLA témoigne ici des résistances de l’académisme et du public face à cette nouvelle manière de faire de la peinture dans la deuxième moitié du 19ème siècle. Le destin de Claude est celui de ces artistes qui ont voulu rompre avec la peinture officielle et, en sortant des ateliers, en cherchant à rendre compte du travail de la lumière (tout comme Monet, Claude tente de percevoir les changements de lumière sur un même sujet à différents moments), en tentant d’approcher la Vérité, ont révolutionné la peinture. On pourrait presque parler de bohème pour le quotidien de ces hommes sans le sou, prêts à tout sacrifier pour leur art. Et dans cette quête de modernité, ZOLA s’offre même un autoportrait déguisé à travers le personnage d’un écrivain qui tente, contre les critiques, de réinventer le roman et de construire un vaste cycle où l’hérédité, le milieu et les circonstances historiques expliqueraient les comportements humains.

Un roman passionnant sur l’artiste au travail où ZOLA parvient à rendre compte par l’écriture de cette modernité que son personnage tente de capturer, à travers les descriptions des scènes de foules, des lumières de Paris, des mouvements sur la toile. Amusant de constater que dans sa fougue ZOLA en vient parfois à un lyrisme un poil too much, alors que c’est cela même qu’il reproche aux écrivains romantiques.

Emile Zola par Edouard Manet (1868)

23 août 2010

(Re)lire ses classiques#2


La Fortune des Rougon, Emile ZOLA

Premier tome de l’immense fresque sociale du père du naturalisme. Fondateur.

C’est bientôt la rentrée ! Et si les élèves ne sont probablement pas encore vraiment en train de se replonger dans leurs cahiers, les profs, eux, sont bien en train de remplir leurs cartables, préparer leurs listes de lectures, penser à de nouveaux exercices pervers et peaufiner leurs cours. C’est dans ce cadre, et également dans le but de continuer cette rubrique commencée il y a quelque temps pour nos fidèles lecteurs, que j’ai lu (et non relu, parce que, je l’avoue, je n’avais jamais lu ce roman) La Fortune des Rougon d’Emile ZOLA.
Pourquoi donc La Fortune des Rougon, qui n’est probablement pas le roman le plus haletant de ZOLA ? Parce qu’il n’est rien de moins que le tout premier tome du fameux cycle des Rougon-Macquart. Comme le dit ZOLA lui-même, il s’agit du « roman des origines ».
Dans la préface du roman, ZOLA explique son projet : il s’agit de faire « l’histoire naturelle et sociale d’une famille sous le second Empire ». « Naturelle » puisque ZOLA s’inspire des théories scientifiques de l’époque, et particulièrement des travaux du médecin Claude Bernard, et part du principe que le physique mais aussi les comportements humains sont génétiques : « Physiologiquement, ils (les Rougon-Macquart) sont la lente succession des accidents nerveux et sanguins qui se déclarent dans une race, à la suite d’une première lésion organique, et qui déterminent, selon les milieux, chez chacun des individus de cette race, les sentiments, les désirs, les passions, toutes les manifestations humaines, naturelles et instinctives, dont les produits prennent les noms convenus de vertus et de vices ». « Sociales » parce que si cette famille part du peuple et s’irradie dans toute la société, ses membres retomberont finalement dans le milieu dont ils sont issus parce que la société ne leur permet pas de s’élever. Et enfin, « sous le second Empire » parce qu’une histoire, une vraie, selon ZOLA, s’inscrit dans un contexte historique précis, qui a bien entendu une influence déterminante sur les individus. ZOLA commencera la rédaction du cycle au moment de la chute de Napoléon III.
Roman des origines donc puisqu’il est question d’Adélaïde Fouque, plus tard surnommée Tante Dide par son petit-fils, drôle de fille un peu folle et peu soucieuse des conventions et des quand dira-t-on. Elle se mariera brièvement avec un paysan, Rougon, qui mourra après lui avoir donné un fils, Pierre. Elle prendra ensuite pour amant Macquart, un braconnier alcoolique, que tout le monde appelle « ce gueux de Macquart », avec qui elle vivra une liaison passionnée, aura deux enfants, Antoine et Ursule, avant que celui-ci se fasse tuer par un gendarme. C’est alors que Pierre décidera de s’élever socialement et de faire fortune. Il mariera sa sœur avec un homme amoureux et désintéressé et abandonnera son frère à l’armée. Puis il épousera une jeune bourgeoise désargentée mais aussi déterminée que lui à devenir riche. Le retour d’Antoine Macquart, alcoolique et fainéant, leur compliquera la tâche. C’est finalement le coup d’Etat et la montée de Napoléon au pouvoir qui fera la fortune de Pierre Rougon mais qui causera la perte d’Antoine et surtout du pauvre Silvère, fils d’Ursule, élevé par sa tante Dide à la mort de ses parents, qui participera avec son amie Miette au soulèvement des Républicains.
Avec la Fortune des Rougon, tout est en place : Napoléon est au pouvoir, les Rougon-Macquart prennent place dans la société, les deux branches se ramifient, les tares et autres maladies (alcoolisme, folie, maladies nerveuses) se transmettent. Les protagonistes des romans les plus célèbres de ZOLA sont nés (Gervaise de L’assommoir, Jacques de La bête humaine,  Etienne de Germinal, Pascal du Docteur Pascal,… pour ne citer qu’eux). La grande aventure humaine peut commencer.


9 avril 2010

(Re)Lire ses classiques#1

 
La métamorphose, Franz KAFKA

Nouvelle angoissante et implacable sur l’aliénation pour inaugurer notre nouvelle rubrique.

Même si nous faisons rarement lire les fameux « classiques » à nos élèves, il nous arrive parfois de mettre au programme des lectures de l’année  (comme ici) l’un ou l’autre « incontournable ». Et, parce que nous sommes d’excellents profs (mais oui !), nous nous plongeons régulièrement dans l’histoire de la littérature pour préparer nos leçons. C’est alors l’occasion de lire ou de relire les « grands » auteurs. Beaucoup de guillemets dans ces quelques phrases car ces notions sont bien discutables et très floues, mais passons…
Donc, nous inaugurons aujourd’hui une nouvelle rubrique : (Re)Lire ses classiques, dans laquelle nous publierons régulièrement un petit billet sur ces (re)découvertes. On aurait aussi pu participer à l’un ou l’autre challenge (comme ici), mais les semaines et les mois qui viennent seront chargés et on a peur de ne pas suivre la cadence… On vous en dira plus bientôt…
Pour commencer, une nouvelle étudiée en classe dans le cadre du cours sur la modernité (et avant un passage à Prague avec les élèves) : La métamorphose.
On a bien sûr en tête l’image de l’immense cancrelat échoué sur le lit d’une petite chambre de l’appartement de la famille Samsa. Mais finalement la transformation de Gregor en parasite repoussant n’est qu’un accident vite évacué du récit au profit de la véritable métamorphose de la nouvelle, celle du regard de la famille sur cet occupant inopportun. Le fils et le frère aimé, soutien infaillible d’une cellule familiale en proie aux problèmes d’argent, un fois changé en insecte devient rapidement un fardeau qu’il faut soustraire aux yeux du monde, une honte, une disgrâce. Et la lente aliénation du personnage de commencer…
« Qui couche avec des chiens attrape des puces ». La phrase du père de Kafka est prise ici au pied de la lettre. Sans vouloir tomber dans les pistes trop biographiques de l’analyse du texte, on voit très clairement ici se jouer un conflit père-fils avec pour cadre cette transformation en parasite. Un thème évidemment cher à l’auteur (voir la Lettre au père), tout comme celui de l’aliénation par le travail et le poids des contraintes sociales.
Au-delà de la vision de la famille aliénante, la nouvelle de KAFKA fascine aussi par sa construction. Trois chapitres qui suivent le même schéma et qui montrent le pourrissement croissant de la situation. Alors que l’état du fils/insecte se dégrade, les rôles sont redistribués au sein de la famille, donnant à chacun une nouvelle position et, peut-être, de nouvelles chances.
Un texte cruel et incisif, d’une écriture tendue d’un bout à l’autre de la nouvelle.
A lire ou à relire…