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26 août 2014

La tragi-comédie du mariage blanc

Troisièmes noces, Tom LANOYE

Un mariage blanc pour un misanthrope. Un roman en prise avec son temps, drôle, grinçant et tragique. Le Lanoye nouveau est arrivé.

Marteen, la cinquantaine, se remet difficilement de la lente agonie et de la mort de son grand amour, Gaétan. Rongé lui-même par une maladie incurable, il hante une maison vidée de la présence de l’autre, trop pleine d’objets et de souvenirs accumulés au fil des ans. Pour cet homme habitué aux plateaux de cinéma et au langage de l’image, chaque bribe de passé est une scène, avec cadrage, lumière et bande-son.
Mais son petit film intérieur ne suffit plus à rendre son existence supportable et c’est dans un instant d’inconscience (ou de désespoir ?) qu’il accepte une proposition casse-gueule : contracter un mariage blanc.
Il doit épouser, contre un sacré paquet d’argent, Tamara, la petite amie africaine de Norbet Vandessel. Une histoire de quelques mois, le temps qu’elle obtienne papiers et nationalité et qu’elle puisse ensuite vivre pleinement son amour avec Vandessel.
Le quotidien de Marteen, peu porté sur l’empathie et la compagnie de ses semblables, est chamboulé par l’arrivée de cette jeune fille fière, têtue, sans gêne mais dont la présence le force à quitter sa peau d’ours.
Là où l’on pourrait craindre une histoire pleine de bons sentiments (un homme en fin de vie réveillé par la présence d’une jeune fille qui le fera sortir de sa coquille… on dirait un scénario de film français…), Tom Lanoye compose une tragi-comédie qui s’inscrit avec force dans le monde d’aujourd’hui. Un pays (c’est la Belgique mais cela pourrait être partout en Europe) renfermé sur lui-même, où l’étranger est avant tout un suspect qu’il convient de ramener fissa à la frontière, après avoir fouillé sans état d’âme dans ce qu’il a de plus intime. Bien que les inspecteurs chargés d’enquêter sur le bien-fondé de leur union compose un duo du plus haut comique, l’humour est surtout grinçant. Comme lorsqu’il est question d’évoquer la vieillesse, la déchéance des corps, le racisme ordinaire ou encore la violence des rapports sociaux.
On retrouve à nouveau le style de l’auteur (dont on a souvent parlé), son goût pour les détours, pour les chutes abruptes et les changements de tons. À l’image de son personnage :

Moi, c’est de la jérémiade que je suis le champion. Et de l’exagération. L’hyperbole est toute l’histoire de ma vie. Remuer crûment un couteau dans une plaie, ça je le fais aussi. Ou alors je prends tout bonnement la fuite. Au milieu de la nuit. Je peux aussi laisser crever quelqu’un, sans plus. 

Dans ce troisième roman traduit en français, la langue de l’auteur flamand se fait plus crûe. Qu’il parle du nettoyage d’un dentier ou de la couleur du sexe de Marteen après avoir été rué de coups (âmes sensibles s’abstenir…). Contrairement à Magritte, chez Lanoye, une pipe est une pipe… (notamment dans une scène où l’on apprendra au passage le mot flamand balzak, qui n’a aucun rapport avec l’écrivain français… je vous laisse deviner…).
Lyrique, hyperbolique, scatologique, parfois même carrément grotesque mais, et c’est ce qui étonne toujours chez l’auteur, terriblement touchant. Sarcastique et, dans ce roman plus que dans les précédents, tragique.

Un extrait à lire sur le site de l’auteur.

Référence :
Troisièmes noces, Tom LANOYE, traduit du néerlandais (Belgique) par Alain van Crugten, Éditions de La Différence, 2014.

27 janvier 2014

Danny Girl

Transatlantic, Colum McCANN

Entre l’Irlande et l’Amérique, sur quatre générations, McCann mélange la petite et la grande histoire. Pas toujours convainquant.

En 1919, deux aviateurs anglais réalisent le premier vol transatlantique sans escale. John Alcock et Arthur Brown s’envolent de Terre Neuve, à bord de leur Vickers Vimy, pour rejoindre l’Irlande. Ils parcourent en sens inverse le trajet que de nombreux Irlandais ont emprunté pour venir s’installer en Amérique, terre de toutes les promesses.
Dans leur coucou, les deux pilotes emportent la lettre d’une journaliste américaine, fille d’un ancienne domestique irlandaise partie elle aussi pour le Nouveau Monde. Lily Duggan a quitté Dublin en 1845 après avoir fait la rencontre de Frederick Douglass, un esclave américain débarrassé de ses chaines. Écrivain et militant abolitionniste, Douglass parcourt l’Irlande pour rallier à sa cause le plus grand nombre. Son charisme et son charme — on l’appelle parfois le « dark dandy » — opèrent sur la jeune fille et lui donnent la force et le courage d’aller tenter sa chance au-delà de l’océan.
Dans son dernier roman, Colum McCann mélange les époques et voyage entre quatre générations de femmes qui vont et viennent entre l’Irlande et l’Amérique. À côté de cette histoire intime, d’autres figures croisent le destin de ces quatre personnages : les aviateurs, l’ancien esclave ou encore George Mitchell, ancien sénateur américain, artisan de l’Accord du Vendredi Saint qui, en 1998, mettra (temporairement) fin au conflit nord-irlandais. L’auteur tente de nous montrer ces figures historiques par le biais du quotidien, à travers leurs réflexions et leurs observations sur le monde de leur époque, et plus particulièrement sur le pays de l’auteur : l’Irlande.
Comme dans Et que le vaste monde poursuive sa course folle c’est donc à nouveau un voyage entre la petite et la grande histoire, par sauts successifs, d’un personnage et d’une époque à l’autre, que nous convie Colum McCann. Cette construction éclatée ne semble pourtant pas aussi fluide et tendue que dans son précédent roman. Et si l’on retrouve avec beaucoup de plaisir la finesse du style de l’auteur, on se perd parfois un peu dans ses va-et-vient dans le temps et l’espace. L’idée renforce le propos mais sent parfois trop l’artifice. 

Référence :
Colum McCANN, Transatlantic, traduit de l’anglais (Irlande) par Jean-Luc Piningre, Belfond, 2013.

26 mai 2013

O’Brothers

Vie animale, Justin TORRES

Chronique d’une fratrie au bord du précipice. Un premier roman brut et percutant.

[…] on se suffisait à nous-mêmes pour jouer, chasser, se battre. On était soudés. Manny inventait les règles, Joel les brisait, et moi j’essayais de maintenir la paix, ce qui parfois consistait à tomber à genoux et à me cacher la tête dans les mains, puis à les laisser me bousculer et m’insulter jusqu’à être fatigués, lassés ou pris de remords. Ils me traitaient de pédé, d’emmerdeur, me couvraient de bleus, mais ils étaient moins méchants avec moi qu’entre eux. Tout le quartier le savait : ils verseraient leur sang pour moi, mes frères, ils l’avaient déjà versé.

Au cœur de cette fratrie qui grandit comme une mauvaise herbe dans une banlieue sans nom, les jeux de trois enfants : faire n’importe quoi, détruire, abîmer, faire mal. Pourtant, ils se protègent entre eux et tentent de maintenir un équilibre fragile face à des parents trop jeunes et trop occupés à se dépêtrer avec leurs lambeaux d’existence. Des petits boulots de nuit, des combines qui tournent mal, … Il faut composer avec les horaires fantasques de la mère et les colères du père.
Malgré l’unité dangereusement puissante de la cellule familiale qui fait front, seule contre le reste du monde, chaque moment passé ensemble est susceptible de tourner au drame et de finir dans les larmes, si pas dans les coups. Alors les trois enfants sauvages se soutiennent et observent. Le benjamin, le narrateur, a du promettre à sa mère de ne pas grandir, de rester pour toujours son petit garçon. De ne pas devenir un homme, comme ses frères et son père. Mais le temps passe et il faut penser à sauver sa peau.
Les courts chapitres qui composent ce roman présentent différents moments de la vie de cette famille dysfonctionnelle qui essaie désespérément de s’en sortir. C’est à la fois une chronique de l’enfance et le récit d’une lente maturation, celle du narrateur qui peu à peu va devoir se séparer des siens, passer du « nous » au « je », et quitter l’enfance, de manière violente et définitive. La violence animale des relations entre les personnages, toujours au bord de basculer dans le chaos, est rendue par une écriture sèche, directe et poétique. Le rythme va crescendo, comme une voiture dont les freins ne répondent plus, jusqu’à la fin, tragique et pourtant porteuse d’espoir.

Un livre recommandé tous azimuts par In Cold Blog. D’autres avis chez Brize, Jérôme et Ingannmic.

Référence :
Vie animale, Justin TORRES, traduit de l’anglais (États-Unis) par Laetitia Devaux, Points, 2013.

5 janvier 2013

Ulysse revient

Karoo, Steve TESICH

Percutant, cynique et désabusé, une épopée moderne avec pour héros un loser existentiel.

Saul Karoo est un homme malade : une cinquantaine d’années, la colonne vertébrale qui se tasse, des kilos en trop, gros fumeur, gros buveur. Cet écrivaillon sans talent, reconnu cependant par Hollywood pour son habilité à sauver des scénarios à la dérive, a abandonné l’idée de prendre soin de lui, renonçant même, bravache, à sa couverture maladie. Mais au-delà de sa santé, c’est dans ses relations aux autres que Karoo semble le plus atteint. Incapable d’intimité, il ne fait que décevoir ceux qui l’entourent et, en premier lieu, son fils qui tente désespérément de créer du lien avec ce père présent mais insaisissable. À l’occasion d’une proposition de travail qui vient définitivement balayer ses derniers soupçons de morale (il doit remonter entièrement l’ultime chef d’œuvre d’un réalisateur mourant pour en faire un blockbuster), il fait une découverte étrange qui lui donne l’idée de tenter de sauver son âme et de s’employer, comme il le fait dans son travail, à redessiner le scénario de son existence.
Alors qu’il semble percevoir avec une extrême lucidité ce que ses proches attendent de lui, Karoo n’a de cesse de les décevoir. Il se regarde agir et être dans les yeux des autres, leur donnant au final l’image qu’ils se font de lui. Sa vie lui échappe mais il fonce tête baissée dans un monde où tout n’est que spectacle. Dans les soirées mondaines, les réunions de travail ou les repas en ville, Karoo s’enlise, témoin et complice, dans un jeu de faux-semblants où chacun joue son propre rôle. Ses succès professionnels et son train de vie cossu lui assurent une place de choix au sein de ce monde où tout finit par se valoir, où les conversations ne sont que clichés et où la beauté et l’amour ne figurent plus qu’au rayon entertainment. Le personnage n’est certes pas attachant mais il s’épaissit au fil des pages pour revêtir, finalement, une dimension presque mythique. D’ailleurs, le personnage d’Ulysse est souvent évoqué dans le roman (d'autres grandes figures apparaissent également en filigrane mais il serait dommage d'en dire trop), notamment à travers le seul scénario original jamais écrit pas Karoo. Comme le voyageur jouet des dieux, le personnage est aussi une figure de l’errance, existentielle et spirituelle.
Dans cette épopée moderne à l’humour cynique, Steve Tesich propose un portrait acide de notre société du divertissement et de la communication et fait ressortir les impasses dans lesquelles s’enfonce notre rapport à l’autre.
Et, s’il vous en fallait davantage, notons que le livre est aussi un tout bel objet auquel les éditions Monsieur Toussaint Louverture ont apporté le plus grand soin.
D’autres avis chez  Ingannmic, In Cold Blog et Brize.

Référence :
Steve TESICH, Karoo, Monsieur Toussaint Louverture, traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Wicke, 2012.

PS: notre blog marche au ralenti depuis plusieurs semaines. Examens, microbes, fin de grossesse (pour Amandine!), vacances et autres festivités, ... Mais on revient, on revient... Et on en profite pour vous souhaiter, à toutes et tous, une excellente année 2013.



9 décembre 2012

(Re)Lire ses classiques #8

Me, Marcel and I

Du côté de chez Swann, Marcel PROUST

Une cathédrale de mots et d’idées impossible à résumer, de la littérature à la fois brute et raffinée à l’extrême, peuplée d’une foule de personnages : l’envie de relire Proust était là depuis longtemps.
J’avais lu la Recherche du temps perdu durant mes études, sur plusieurs années. La première fois, c’est avant tout la découverte d’un univers et, bien sûr, d’un style reconnaissable entre tous : les phrases interminables et sinueuses, les images et les correspondances qui tentent de rendre compte du cheminement de la pensée. C’est aussi une plongée dans l’époque, dans les rapports de classes, le fonctionnement de la société française du début du vingtième siècle. Et aussi ce mélange entre philosophie, psychologie et références aux arts au service d’une réflexion sur le temps, la mémoire et, souvent, l’amour. Devant cette somme colossale, j’avais souvent eu l’impression d’être enseveli sous une foule de choses qui demandent du recul et, il me semble, de la maturité. D’où l’envie de revenir, presque vingt ans après (glurps), vers ce premier tome de la Recherche, Du côté de chez Swann.
Composé de trois parties, ce premier volume nous fait découvrir, en plongeant dans les replis de la mémoire, l’enfance du narrateur, ses premières souffrances, la relation fusionnelle qui le lie à sa mère (Combray), ses rêveries ainsi que ses envies d’évasion et son premier amour (Nom de pays : le nom). Entre les deux, Un amour de Swann raconte, à la troisième personne, la douloureuse passion de Swann, un ami du grand-père du narrateur, pour une femme du demi-monde, Odette. Ce roman dans le roman est un condensé de la Recherche, reprenant des thèmes et des motifs qui se retrouvent dans le reste de l’histoire, notamment la question du rapport entre l’art et la vie, ainsi qu’une mise en abyme du comportement amoureux du narrateur. Car que cela soit avec sa mère, avec son premier amour ou auprès d’Albertine (personnage central qui habite les volumes suivants) l’amour chez Proust est synonyme de souffrance. L’être aimé apparaît comme un objet, une chose que l’on voudrait s’accaparer mais qui ne cesse de se défiler et d’échapper à l’emprise et à l’envie. Un amour de Swann peut être lu indépendamment des autres parties de la Recherche (il est d’ailleurs édité séparément dans certaines collections) et constitue une belle porte d’entrée dans l’univers de Proust.
Jacques-Emile Blanche (1892)
L’auteur a la réputation d’être difficile. Ce n’est pas tout à fait le cas. C’est certes une lecture qui demande pas mal de concentration et d’attention, pour en tirer la substantifique moelle, et qui peut parfois s’attarder sur des détails qui auront du mal à rivaliser avec le suspense du dernier polar à la mode… Mais peut-être faut-il se décomplexer un rien vis-à-vis de ce cher Marcel. Outre tous les sujets dont traite la Recherche (et qui, comme l’a bien montré Alain de Botton dans Comment Proust peut changer votre vie, sont intemporels et utiles au quotidien), on oublie parfois de dire qu’il y a de l’humour dans la Recherche.
Prenez la petite bande des Verdurin. Les conversations et les attitudes des différents membres de ce petit groupe de mondains qui refusent la mondanité et jouent les mécènes sont d’une incroyable drôlerie. Même chose du discours de certains personnages : l’esprit terrien de Françoise, la gouvernante de Marcel, ou les moqueries bitchy des grandes aristocrates.
Et puis, pour ceux que les longueurs descriptives effrayent, pourquoi ne pas le dire haut et fort : oui, on a le droit de passer des lignes et des pages. Le parfum des aubépines n’est pas votre came préférée ? Passez. Les points de vue contrastés sur le clocher de Combray vous endorment ? Passez. Vous trouverez certainement d’autres nourritures dans la Recherche auxquelles vous pourrez vous accrocher et, comme moi, devenir complètement addict.
Objectif 2013 : continuez cette relecture passionnante. Et pour illustrer le tout, je m’accompagne du très beau Musée imaginaire de Marcel Proust, qui repend en images toutes les œuvres d’art évoquées dans la Recherche.


Références :

Vous avez l’embarras du choix mais, en ce qui concerne ce premier volume, l’édition Folio est tout à fait recommandable.
Le musée imaginaire de Marcel Proust, Eric KARPELES, traduit de l’anglais par Pierre Saint-Jean, Thames & Hudson, 2009.

7 octobre 2012

3615 POSTMODERNE

La théorie de l’information, Aurélien BELLANGER

Un premier roman qui, entre vrai-fausse encyclopédie scientifique et avant-garde littéraire, se penche sur les aspirations technologiques du monde contemporain. Original mais lassant.

Dans sa chambre d’ado de la banlieue parisienne, Pascal Ertranger bidouille de petits programmes en langage informatique sur son premier ordinateur. Les années 80 : c’est l’arrivée du Minitel, prouesse technologique sans précédent. Très vite, le jeune homme solitaire, peu bavard, ancêtre du geek, abandonne ses études pour se lancer, d’abord comme employé puis en tant que jeune chef d’entreprise, dans l’aventure du 3615. Ses idées audacieuses font de lui un entrepreneur chanceux, vite admiré. Avec l’arrivée d’Internet, il installe définitivement sa fortune et son réseau en devenant l’un de premiers fournisseurs d’accès de France. Derrière l’homme d’affaires, Pascal Etranger reste cependant un ado renfermé qui se rêve en démiurge, faiseur de mondes 2.0 et créateur de flux d’informations infinis et indépendants de l’homme.
Ce premier roman, qui a fait le buzz lors de la rentrée littéraire, nous raconte le parcours, pour ne pas dire le destin, d’un personnage inspiré en partie de l’histoire de Xavier Niel, fondateur de Free. À côté du roman d’initiation (qui prend au fil des pages des allures de SF mystique) autour de ce Rastignac du virtuel, le livre est aussi celui de l’histoire de l’économie française (et mondiale) où les biens échangés et facturés deviennent de plus en plus immatériels, où l’usine fait place aux grandes zones post-industrielles dans lesquelles des machines surpuissantes enregistrent, raccordent et mettent en lien l’humanité entière. C’est aussi l’époque des grandes fusions, des patrons d’entreprise en voie de peopolisation. Bellanger montre assez adroitement que chaque nouvelle avancée technologique dans le monde de la communication a, avant tout, profité à l’industrie de la pornographie, du Minitel rose aux webcams payantes. Son personnage entretient d’ailleurs d’étroites liaisons avec l’entre-monde des sex-shops et de la pornographie. Histoire de l’économie donc mais également bilan sur les transformations qui ont amené à l’avènement d’une société où tout n’est que flux d’information.
L’écriture de Bellanger est volontairement froide, technique et descriptive, observant de très loin l’évolution du personnage avec lequel le narrateur n’a aucune empathie. Difficile de ne pas penser au Meursault de Camus, tant le nom du personnage rappelle celui de L’Étranger. L’enjeu stylistique est certainement ici l’un des aspects particuliers du roman qui rend compte du récit comme s’il s’agissait d’une notice trouvée sur Wikipédia. Loin de lasser, l’effet est assez original.
D’ailleurs, entre les différents chapitres, on retrouve des notices encyclopédiques sur le thème de la théorie de l’information (une doctrine scientifique crée par Claude Shannon) qui racontent, d’un point de vue scientifique, les grandes avancées qui, du xviiie siècle à aujourd’hui, ont influencé l’informatique contemporaine. On trouve même un long article scientifique sur "la singularité technologique française". Difficile pour les non-initiés de tout saisir ou encore de départager le réel de la fiction. Houellebecq (à qui Bellanger a consacré une étude) avait déjà, dans La carte et le territoire, utilisé un copier-coller de Wikipédia. Dans ce cas-ci, la question est de savoir si l’on peut se fier au message délivré par l’auteur (thème également exploité par la théorie de l’information de Shannon). Un sujet souvent débattu autour de l’encyclopédie en ligne apparaît ici de manière étonnante dans le cadre d’un roman. D’autant que le livre met aussi en scène des personnages réels, comme Jean-Marie Messier, Thierry Ehrmann (l’étrange patron de Artprice) ou Nicolas Sarkozy (ce qui donne lieu à un excellent pastiche de la "sarko-langue").
Aux frontières entre les sciences, la sociologie, l’économie et la philosophie, ce livre est en résonance avec le champ artistique contemporain qui interroge souvent la limite entre expérience scientifique, encyclopédie du savoir et œuvre d’art. Seul ennui : plus on avance, plus le propos devient obscur et redondant. À croire que les critiques qui ont encensé le roman n’ont pas dépassé les 150 premières pages…

Référence :
La théorie de l’information, Aurélien BELLANGER, Gallimard, 2012.

18 mars 2012

Le roman de la cruauté

Le seigneur des porcheries, Tristan EGOLF

Un roman-monstre, féroce, drôle et désespéré. À lire d’urgence.

Baker, petite ville du Midwest, un trou perdu, un concentré d’humanité en décrépitude. Orphelin de père, le jeune John Kaltenbrunner n’a qu’une obsession : redonner vie à la ferme familiale, élever des animaux et se construire, loin des autres, une vie paisible à l’abri de la bêtise qui gangrène ses concitoyens. Alors qu’il est doué d’une intelligence peu commune, il souffre de devoir fréquenter l’école où son étrangeté fait de lui une cible de choix. Rien ne compte plus pour lui que de mener à bien son entreprise agricole. Mais les malheurs vont s’abattre sur lui à un rythme effréné, anéantissant tous ses espoirs. Dans le cœur de l’enfant devenu adulte, des blessures au fer rouge, des colères rentrées. Et pour les habitants de Baker, le début d’une saga qui mettra la petite communauté à feu et à sang.
Mais qui est John Kaltenbrunner ? D’où venait-il et comment en est-il arrivé à être désigné comme le responsable du cataclysme qui a bouleversé le quotidien sinistre des habitants de Baker ? Le narrateur du roman reprend et déconstruit les légendes, recoupe les témoignages pour édifier l’épopée, la geste de ce gamin au destin singulier. Un enfant finalement trop bon, trop intelligent pour cette communauté de bigots et d’alcooliques marqués dans leurs gènes par la consanguinité. À l’image des tonnes de déchets qui s’entassent dans la ville au moment de la grève des éboueurs, le pouvoir de John sur ses contemporains est certainement celui de mettre en lumière ce qu’il y a de plus mauvais en chacun d’eux : la cruauté, la laideur et la jalousie. La violence contenue dans ce roman fascine et effraie à la fois. Dans une esthétique et un style préférant l’abondance, l’exagération, le burlesque à la retenue, Egolf malmène l’image du rêve américain et nous tend un miroir révélant une humanité crasseuse où l’innocence n’a pas sa place. Figure expiatoire, bouc émissaire sacrifié au nom de la bêtise, John est à la fois victime et agent de la destruction, du chaos. Le seigneur des porcheries, roman-monstre, tantôt drôle tantôt désespéré, laisse le lecteur comme hébété par sa puissance romanesque. Un roman qui rappelle, dans ses ambitions, les idées d’Artaud sur le théâtre de la cruauté ou encore la folie de La conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole.
Une lecture qui m’a marqué et qui, à première vue, n’a pas encore eu les faveurs de la blogosphère (Ingannmic avait aussi beaucoup aimé).

Référence :

Le seigneur des porcheries – Le temps venu de tuer le veau gras et d’armer les justes, Tristan EGOLF, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Rémy Lambrechts, Gallimard, Folio, 2011.

29 novembre 2011

Langue maternelle

La Langue de ma mère, Tom LANOYE

Roman familial à la forme mouvante et première traduction en français d’une grande voix venue du Nord de la frontière linguistique.

La mère et le père. Elle, comédienne semi-professionnelle, à la scène comme à la ville. Lui, boucher d’un quartier où tout le monde connaît tout le monde et où rien n’est loin de rien. Et l’un de leurs enfants, un fils écrivain qui se demande comment raconter sa mère et quels mots trouver pour décrire celle qui, dans ses dernières années, a perdu sa langue à la suite d’un accident cérébral. Quelles histoires, quelles anecdotes familiales faut-il choisir pour, non pas faire revivre ceux qui ont disparu, mais les laisser définitivement aller. « Écrire, c’est détruire, faute de mieux. C’est seulement après cela et à cause de cela que ce que vous écrivez devient du passé. La littérature consiste à lâcher prise. Écrire, c’est chasser de son souvenir. » (p. 69) Ce roman tout en courbes et détours est le chemin emprunté par Tom Lanoye pour, d’une certaine manière, tourner la page.

Parmi tous les éléments qui composent le livre, il y a d’abord le portrait d’une famille de commerçants d’une petite ville flamande, la middle class laborieuse, ses codes vestimentaires, alimentaires, sa fierté et son souci des apparences et du travail bien fait. Il y a également les histoires, drôles ou tristes, qui composent la mythologie familiale. Et puis les souvenirs d’enfance, les fêtes de fin d’année, les histoires de voisinages. Au centre de ce récit kaléidoscopique trône la figure maternelle, personnage haut en couleurs, adepte du bon sens et des effets dramatiques adroitement calculés. Le roman dresse par petits morceaux éclatés le portrait de cette mère omnipotente qui, après son accident, perdra l’usage des mots et, peu à peu, de sa superbe.
Tom Lanoye, dont c’est ici le premier roman traduit en français (dans le monde francophone, il était surtout connu pour son théâtre), invente une langue baroque, une nouvelle manière de raconter les êtres chers et les souvenirs, prenant le lecteur avec lui pour construire ce monument de mots, à des kilomètres de l’écriture de soi des auteurs français. Persuadé que le less is more est le contraire même de la littérature, Lanoye accumule, s’éloigne de son sujet pour, par la bande, y revenir toujours l’air de rien, dans un style généreux et débordant de tout. Comme si, pour combler le manque, seuls les mots pouvaient venir à bout de l’absence.

En ce qui me concerne, comme pour de nombreux Belges francophones, la littérature de l’autre côté de la frontière linguistique est une terra incognita et, à un moment où les deux communautés ont tendance à se replier sur elles-mêmes, la découverte de la voix de Tom Lanoye est une heureuse surprise que j’espère faire partager au plus grand nombre. Donc, lecteurs français : osez la littérature belge, oubliez Nothomb et ses romans-gadgets et partez à la rencontre d’un auteur dont on risque fort d’entendre parler à nouveau. Et comme bientôt c’est la Saint-Nicolas, vous savez ce qu’il vous reste à demander (si vous avez été sages…).

Référence :
La Langue de ma mère, Tom LANOYE, traduit du néerlandais (Belgique) par Alain van Crugten, La Différence, 2011

22 septembre 2011

Baby one more time, dit-elle

Le Ravissement de Britney Spears, Jean ROLIN

Un faux roman d’espionnage avec un agent secret limité aux transports communs, jouant les paparazzis à L.A., ville en perpétuel mouvement.

Un titre étrange aux accents durassiens qui pourrait prêter à confusion : les fans de Britney n’apprendront pas grand chose sur cette xième petite fiancée de l’Amérique. Dans ce livre, Britney est un objet, un symbole qui la dépasse, au centre d’une hypothétique tentative d’enlèvement (le fameux « ravissement »), voire même d’assassinat, par un groupuscule islamiste. Dépêché sur place, un agent des services secrets français sans permis de conduire tente d’étudier les habitudes de la star et se retrouve à côtoyer les paparazzis et à consulter davantage les sites people que les messages cryptés. La mission échoue et il est envoyé au Tadjikistan où il raconte à son compagnon d’infortune le récit de son trip californien.

Faire de Britney Spears ou Lindsay Lohan des personnages de fiction, c’est bien sûr une manière de parler du regard, de la médiatisation outrancière des déboires des célébrités et de la fascination qu’elles exercent sur le commun des mortels. Les restos branchés, les boutiques à la mode et même les institutions juridiques sont autant de vitrines où le people s’expose et se laisse, bon gré mal gré, prendre sur le vif. Le roman va cependant beaucoup plus loin et, sur le plan littéraire, présente une cartographie sociale et routière de Los Angeles. À chaque couche de la population correspond son moyen de déplacement (avec le décalage amusant de l’agent secret obsédé par les itinéraires de bus) et ses lieux de vie. Bien loin de l’image glamour que la ville peut renvoyer via ses plus célèbres habitants, ROLIN montre ici une faune bigarrée qui, loin des buzz et des images volées, emplit la ville de son mouvement incessant, occupant l’espace et le temps. La ville elle-même semble courir, comme le pauvre héros à la suite des paparazzis, eux-mêmes occupés à courser les stars. Un jeu du chat et de la souris absurde et vain, qui tourne en rond. 

Référence :
Le Ravissement de Britney Spears, Jean ROLIN, P.O.L, 2011

10 septembre 2011

Q comme…

1Q84, Livre 1 – Avril-Juin, Haruki MURAKAMI

Premier tome de la trilogie murakamienne : du concentré de japonitude au service d’un univers romanesque puissant et envoûtant.

Difficile de parler de ce roman. D’abord il ne faut pas, contrairement à tous les articles de presse que j’ai pu lire, en dire trop sur l’intrigue qui se construit comme un puzzle qui, lentement, laisserait apparaître des formes aux contours flous. Ensuite... et bien je pense que je suis incapable de résumer ces 500 pages en quelques lignes. Des portes s’ouvrent, se referment, des liens se tissent mais tout semble encore en suspension.

Deux histoires en parallèle. Celle de Tengo, jeune professeur de mathématiques et écrivain débutant qui rencontre, par le biais d’un éditeur, une étrange jeune fille, auteur présumé d’un roman fantastique qui pourrait bien se transformer en best-seller. Et l’histoire d’Aomamé, jeune femme pleine de ressources (je n’en dis pas plus) qui découvre lentement que l’univers familier qu’elle pensait connaître a subi, sans qu’elle s’en aperçoive, des modifications. Les deux histoires se croisent en se frôlant, le temps d’un souffle ou d’un regard mais semblent en même temps appartenir à deux univers différents.

« Dans la forêt romanesque, quelle que soit la clarté qui relie entre eux les événements, une réponse claire ne vous est jamais offerte » (p. 314)

Pas de réponses, beaucoup de Questions (héhé…) et surtout une ambiance envoûtante où l’on passe de l’étonnement à la peur. Beaucoup de sexualité également, parfois terriblement vénéneuse. Les références à ORWELL sont là, bien évidemment, mais pas là où on les attendrait. Bref, le monde de 1Q84 est tendu, tranquille et incertain, familier et inconnu, et nous fait passer de l’autre côté du miroir, faisant de son inventeur le plus symboliste des écrivains contemporains.

J’ai déjà le deuxième tome sous la main (il fallait s’y attendre) mais, et c’est assez rare pour être souligné, je vais tenter de résister à la terrible envie de m’y jeter de suite, parce que le troisième volume ne sortira qu’en mars 2012…

Edit du 12/12/2011: le billet sur le Livre 2, c'est ici.
Edit du 22/03/2012 : le billet sur le Livre 3, c'est ici.

Référence :
1Q84, Livre 1 – Avril-Juin, Haruki MURAKAMI, traduit du japonais par Hélène Morita, Belfond, 2011

2 septembre 2011

Si seulement nous avions le courage des oiseaux

Freedom, Jonathan FRANZEN

Poids lourd de la rentrée littéraire 2011, le nouveau FRANZEN est une réussite parfois trop évidente.

Les Berglund : famille bobo du Minnesota, en apparence sans histoire, au grand désespoir de leur voisinage. Patty est-elle vraiment la femme parfaite ? Mère à temps plein, épouse dévouée, ancienne championne de basket, toujours là pour les autres, … Du genre à préparer des cookies pour toutes les occasions. Trop de qualités aux yeux des autres habitants du quartier qui recherchent activement les craquelures à la surface de ce brillant vernis. Regardez par exemple l’adoration sans borne que Patty porte à son fils cadet, Joey. Alors que Walter, le père, tente d’inculquer à cet enfant des valeurs morales nobles et humanistes, Joey n’a de cesse de remettre en cause l’autorité parentale pour exercer son libre arbitre. Et Patty de sourire devant l’incroyable sens de la répartie de son enfant. Cependant, le conflit avec le père se durcit et Joey quitte la maison pour s’installer chez les voisins, déclenchant ainsi, en plus d’une sévère dépression chez sa mère, l’implosion de la cellule Berglund.
A côté de la micro-épopée familiale, on découvre l’histoire d’amour de Walter et Patty, sur laquelle plane depuis leur rencontre l’ombre de Richard, à la fois le meilleur ami de Walter et sa parfaire antithèse. Walter est responsable, raisonnable, attentif et idéaliste ; Richard est immature, volage, imprévisible et égocentrique. Les deux hommes voient en Patty des choses différentes et laissent s’exprimer chez elle des envies contradictoires. En choisissant Walter, c’est toute une part d’elle-même que Patty décide de laisser derrière elle. Pour combien de temps ?

Difficile de résumer ce roman touffu et pourtant limpide. Si l’intrigue familiale et amoureuse se veut intimiste, le contexte politique et social dans lequel elle s’inscrit ouvre des horizons bien plus larges. Enfants d’une génération qui pensait encore à changer le monde, Patty, Walter et Richard balancent entre l’aspiration à un idéal de réussite sociale et individuelle et un besoin de laisser une trace de leur passage sur terre. Mais que ce soit pour sauver la planète de la surpopulation, élever des enfants ou donner au monde sa musique, il faut passer par des compromis et faire bon usage de sa liberté. Tout le livre tourne autour de la question du choix et de la conséquence des actes que nous posons. Nous sommes libres, ce qui nous donne aussi le droit de nous planter dans les grandes largeurs… S’ensuivent dès lors les remords, les erreurs, les espoirs déçus et, souvent, les larmes.

Bizarrement, rien de trop plombant (en tous cas, dans mon souvenir, moins plombant que Les corrections). Le regard de FRANZEN est à la fois cynique et bienveillant. En alternant habilement les points de vue, il analyse avec une précision presque chirurgicale les aspirations banales et les névroses de la petite bourgeoisie américaine, des années 70 aux années Bush. Les pages défilent et, à part quelques métaphores un rien lourdingues, tout est impeccablement écrit, travaillé et efficace. Mais, et c’est presque paradoxal, on se retrouve parfois comme les voisins des Berglund à chercher la petite aspérité, quelque chose qui aurait échappé au contrôle de l’auteur. 
Il n’en reste pas moins que Freedom est un grand roman réaliste américain qui dresse brillamment le portrait d’une génération et d’un état du monde.

L'avis de Constance93 ici.

Référence :
Freedom, Jonathan FRANZEN, traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Wicke, Éditions de l’Olivier, 2011

30 août 2011

BEST OF VACANCES : partie 2

Entre deux plongeons (on peut davantage, dans mon cas, parler de « plouf ») dans la piscine, entre deux expos, entre deux trains, entre deux Spritz: des pages et des pages. Bilan de deux mois de lectures estivales, côté Consonne/Xavier.

Du côté du vidage de la PAL : comme ma chère et tendre co-blogueuse, j’en ai également profité pour aller du côté des lectures recommandées sur notre blog par Voyelle/Amandine (et du même coup, m’avancer pour les lectures de l’année scolaire qui s’annonce…). Au programme : la finesse et la puissance de Fille noire, fille blanche de Joyce Carol Oates, le tourisme européen de Ceux qui marchent dans les villes de Jean-François Dauven, la comédie philosophico-psychanalytique de La méthode Schopenhauer de Irvin D. Yalom et le dernier Siri Hustvedt, Un été sans les hommes. Si d’ordinaire Amandine et moi sommes sur la même longueur d’ondes, pour le coup, nous ne partageons pas le même avis. Beaucoup d’ennui devant le bavardage névrotique de l’héroïne et peu de place pour l’émotion, ensevelie sous les citations et les petits dessins.

Pour le reste, trois titres, trois livres de genre.

Un polar de saison : Été de Mons KALLENTOFT, deuxième volume des enquêtes de Malin Fors, confrontée ici à une série de crimes sexuels sordides alors que la canicule et les incendies de forêt font peser une chape de plomb sur la Suède. Les personnages sont attachants (c’est l’effet série des livres avec des héros récurrents) et l’intrigue mieux condensée que dans Hiver (le premier volume). Pas une révolution mais du très bon polar.

Un roman de SF : Spin, de Robert Charles WILSON. Je ne suis habituellement pas un lecteur de SF mais je cherchais un titre à pouvoir proposer aux élèves. Et même si, honnêtement, cette lecture ne m’a pas transformé en addict du genre, le côté très humain de ce roman m’a beaucoup plu. Pas d’extra-terrestres, de soucoupes volantes (ok, mais vision de la SF est un peu limitée…) mais des hommes face à une situation inconnue et pour le moins flippante : la terre se retrouve, du jour au lendemain, entourée par une barrière invisible et perméable qui l’isole du reste de l’univers : le Spin. À l’extérieur de cette membrane, le temps s’écoule à une vitesse plus rapide que celle de la terre, accélérant ainsi l’évolution du Soleil qui pourrait finir par embraser notre planète. Pas d’explication à ces phénomènes si ce n’est l’intervention d’une puissance qui nous dépasse et dont les intentions nous sont inconnues. Au centre du roman, trois personnages, trois adolescents qui vont grandir avec le Spin et tenter, chacun à leur manière, de lui donner du sens.

Un roman noir : American Death Trip, de James ELLROY. Deuxième volume de la triologie Underworld USA (dont j’ai déjà parlé ici). Le style sec et percutant d’ELLROY se décline ici sur plus de 900 pages qui vont de la mort de JFK à celle de son frère Bobby. Dans ce mélange de fiction et de réalité historique, on retrouve les principaux personnages d’American Tabloïd qui, de Las Vegas au Vietnam, tissent des liens entre le monde du crime organisé et celui des autorités américaines. Violence extrême, cruauté, personnages en perte de repères dans un monde qui n’est que jeu de pouvoir et trahison : le roman noir a rarement aussi bien porté son nom. Cœurs sensibles s’abstenir : les assassinats et les morts s’entassent au fil des pages (et personne ne meurt le sourire aux lèvres pendant son sommeil…). Mais même sur la longueur, la puissance de l’écriture d’ELLROY tient en haleine et nous plonge dans un voyage au plus profond de ce que l’auteur semble considérer comme la racine du mal qui gangrène les USA.

Bonne rentrée à toutes et tous !

Références :

American Death Trip, James ELLROY, traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Paul Gratias, Rivages/Noir, 2003 (Niveau 4)

Été, Mons KALLENTOFT, traduit du suédois par Max Stadler et Lucile Clauss, Le Serpent à Plumes, 2010 (Niveau 2)

Spin, Robert Charles WILSON, traduit de l’anglais (États-Unis) par Gilles Goullet, Folio SF, 2010 (Niveau 2)

7 février 2011

Play it again, Paul

Sunset Park, Paul AUSTER

On a tous quelque chose en nous de Paul Auster…

On l’avait quitté il y a un an à peine (ici) et pourtant il est déjà de retour (en VO, certes, mais la traduction ne saurait tarder). Et comme à chaque fois, ça marche. AUSTER a ce don de créer en quelques pages une atmosphère, un personnage, une situation auxquels on est aussitôt attachés. Une petite musique qui n’appartient qu’à lui et dont les amateurs (qui a dit groupies ?) ne se lassent jamais. Tout en délaissant un peu le côté « histoire dans l’histoire dans l’histoire » de ses derniers romans, il retrouve cependant ses incontournables : un père, un fils, Brooklyn. Du concentré d’AUSTER.
Et pourtant le roman débute en Floride où Milles, jeune adulte, vivote au gré des petits boulots, le dernier en date consistant à vider les maisons que les victimes de la crise financière ont du abandonner. Exilé volontaire depuis plusieurs années, il a fui ses parents sans plus donner de nouvelles et porte, comme on dit dans ces cas-là, un lourd secret. Mais le hasard – autre outil de la panoplie austerienne – le ramènera vers Brooklyn, à Sunset Park, où un ami d’enfance s’est installé dans une maison laissée à l’abandon. Un squat assez confortable où Milles fera la rencontre de colocataires qui, eux aussi, semblent avoir mis leur vie sur pause. Les récits de chacun de ces personnages vont se croiser et donner vie à un petit monde dont on a du mal à s’échapper.

Dans Brooklyn Follies, les personnages rêvaient d’un lieu idéal, un endroit où réaliser leurs désirs : l’Hôtel Existence. Dans Sunset Park, les habitants de la maison abandonnée, unissant leurs forces contre une adversité aux formes diverses, semblent aussi vouloir croire en leurs rêves : devenir artiste, maintenir le passé en vie, trouver l’amour. Utopie ? À voir…
Sans avoir l’air d’y toucher, l’auteur montre aussi comment la crise financière affecte le réel. Des maisons à l’abandon, des objets au rebut, des éditeurs aux abois, … Mais Paul (depuis les années, j’ai bien le droit de l’appeler par son petit nom) fonctionne par petites touches, par un jeu subtil d’éléments qui se répondent et créent la trame narrative de son roman. Les digressions, les réflexions sur l’art, les coïncidences, … Un air familier mais qui parvient malgré tout à étonner et à espérer voir arriver le prochain roman le plus vite possible.

Référence :
Paul AUSTER, Sunset Park, Henry Holt, 2010

19 janvier 2011

Qui a tué Mini Miss ?

Petite soeur, mon amour, Joyce Carol OATES

Après Blonde, où elle s'attaquait au mythe de Marilyn Monroe, Joyce Carol OATES nous offre un roman-fleuve magistral qui s'inspire du meurtre d'une petite miss, aux Etats-Unis, dans les années 90.

Vous vous rappelez, sans doute, comme moi, de ce fait divers qui a fait le tour du monde : la nuit de Noël 1996, Jonbenet Rampsey, petite fille de 6 ans, spécialiste des concours de mini miss, était assassinée et retrouvée quelques heures après dans la cave de sa maison. On se souvient des images diffusées par des médias déchaînés montrant une enfant peroxydée et brushinguée, sanglée dans des robes décolletées, maquillée avec soin et exécutant quelques pas de danse sexy ou chantant d'une voix suave un "God bless America" destiné à charmer le jury. Il fallait l'audace et le talent de Joyce Carol OATES pour oser s'attaquer à un tel sujet et surtout pour parvenir à en faire non pas un polar scabreux mais un roman grandiose et intense qui coupe le souffle du début à la fin.
Le point de vue choisi est celui de Skyler Rampike, frère de la petite victime, le petite garçon qui grimaçait sur les bords des photos censées montrer le bonheur de la famille Rampike, comme s'il allait en tomber. Le petit garçon a aujourd'hui 19 ans et s'apprête à fêter le triste anniversaire des dix ans de la mort de sa petite sœur. Perdu, esseulé, drogué, il tente de raconter dans un récit foisonnant et déstructuré la grandeur et le déclin de la famille Rampike. Son livre est-il une enquête, une catharsis, un aveu ? Nous ne le saurons qu'à la fin.
Plus que la petite fille, c'est sans doute sa mère, Betsey, le personnage principal du livre. Une femme complexée, nerveuse et déprimée qui souffre de ne pas parvenir à s'insérer dans la petite ville américaine dans laquelle la famille Rampike a déménagé. Elle rêve de se faire des amies taille 38 (alors qu'elle ne rentre douloureusement que dans une taille 44), entrer dans les clubs en vue de la région et se faire inviter aux fêtes de Noël de ses voisins les plus riches. Mais personne ne s'intéresse à la pauvre Betsey Rampike jusqu'à ce que sa fille, la petite Edna Louise, bébé pleurnichard venu trop tôt dont Betsey s'est toujours fortement désintéressée, montre un certain talent pour... le patinage. Car Joyce Carol OATES a fait de son personnage une petite patineuse. Maman Rampsey rebaptise son enfant Bliss  ("comme une pop star bandante" dira son frère) et ne recule devant rien pour faire avancer sa carrière : entraînement quotidien, décoloration des cheveux, tenues coutures, engagement d'un chorégraphe, cours de mannequinat et surtout panoplies de médecins, thérapeutes en tout genre et médicaments. Le père, Bix Rampike, jeune cadre très dynamique, charmeur, autoritaire et infidèle suit de loin la carrière de sa fille. Un macho écœurant, qui, parfois, envahi d'un soudain sentiment de culpabilité, multiplie les preuves d'amour ostentatoires pour sa famille, avant de disparaître à nouveau (séparation ? voyage d'affaire? Skyler ne sait jamais très bien). Et Skyler, le "petit homme de sa maman" est relégué au rang de témoin des performances étonnantes de sa sœur et de la souffrance de la petite fille. Parce que Bliss, lorsqu'elle n'est pas sous les projecteurs est une petite fille angoissée, qui fait pipi au lit et est incapable d'apprendre à lire.
Les sujets de ce livre sont l'enfance volée d'une petite fille tyrannisée par une mère narcissique et de son grand frère sacrifié (à plusieurs titres...) mais aussi l'histoire d'une Amérique terriblement puritaine et parfaitement hypocrite guidée par les convenances et les apparences, une société qui convoque Jésus à tout bout de champ mais assomme ses enfants de médicaments censés tout régler à leur place.
Et puis il y a le dénouement... car Joyce Carol OATES imagine une terrible explication à cette affaire non résolue. Une histoire sur la cruauté ordinaire par une auteure extraordinaire.

Référence :
Joyce Carol OATES, Petite sœur, mon amour, traduit de l'anglais par Claude Seban, Philippe Rey, 2010, 667p.

16 janvier 2011

Clown triste

L’Homme-Alphabet, Richard GROSSMAN

Un roman noir à l'écriture fiévreuse qui finit pas lasser.

Clyde Wayne Franklin a tout pour passionner une société américaine avide de spectaculaire : il est à la fois assassin et poète. Condamné pour le meurtre de son père (et peut-être également celui de sa mère), il a passé vingt ans derrière les barreaux, le temps de devenir un immense poète controversé et de transformer son corps en objet même de poésie : toutes les lettres de l’alphabet (sauf deux) y sont tatouées. Alors qu’il est redevenu un homme libre, il reçoit l’appel à l’aide de Barbie, sa petite amie, une ex-prostituée embarquée dans une histoire de chantage touchant de près un sénateur qui a le vent en poupe. Mais le fil de l’histoire est comme court-circuité par une autre voix, celle d’un étrange clown, sorte de double délirant de Clyde qui apparaît quand celui-ci est victime de l’un de ses nombreux black-out. Le clown ramène à la conscience des bribes de l’enfance de Clyde, la violence de son père, la passivité inquiétante de sa mère ainsi que les jeux sexuels auxquels ils se livraient devant leur fils. Le texte semble alors voler en éclats, les lettres prenant (dans un exercice de typographie assez remarquable) le pouvoir de manière étrange.

Tous les ingrédients étaient là pour faire de ce livre un grand roman noir mais malheureusement je suis passé à côté. A force de vouloir perdre le lecteur dans l’esprit bouillonnant et débridé du personnage, GROSSMAN finit par lasser. Alors oui, c’est original, l’écriture est d’une incroyable densité mais, et ce n’est ici que mon avis, on s’ennuie un peu et ce qui au départ semblait incroyablement puissant devient, une fois passé la moitié du bouquin, fastidieux. Il n’en reste pas moins qu’on est parfois pris de vertige (ce qui en soi est plutôt une réussite) face à ces torrents de mots qui se déversent sur les pages. Et si je reconnais les qualités indéniables du travail de l’écriture, je ne peux malheureusement pas en dire autant du reste du livre. Dommage car, une fois encore, c’était plutôt bien parti.

Le livre a néanmoins ses défenseurs, comme Keisha  ou Marianne.

Tandis que pour Biblio, Doriane et Mic, les avis sont très mitigés.

On n’en remercie pour autant pas moins Blog-O-Book et les éditions Le cherche midi.

Référence :
Richard GROSSMAN, L’Homme-Alphabet, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Héloïse Esquié, Le cherche midi, 2010.

7 janvier 2011

A stranger in paradise

L’étrangère, Sándor MÁRAI

Errance existentielle sous un soleil de plomb. Ami des Zweig, Mann et autres : sois ici le bienvenu.

Viktor Henrik Askenazi a quitté Paris pour une petite station balnéaire de la mer Adriatique. Un « tout petit endroit », un refuge ; une punition ? Pressé par son entourage, Askenazi s’en est allé en vacances pour prendre de la distance par rapport à une situation qui mettait à mal les conventions de la bonne société de l’entre-deux guerres. Comment un homme installé, érudit, a-t-il pu quitter sur un coup de tête femme et enfant pour s’installer dans un hôtel avec une danseuse ? Une semi-mondaine, une cocote, une étrangère. Peut-on parler de passion amoureuse ? Pas certain. Askenazi, après avoir exploré à ses côtés les possibilités offertes par le corps, a quitté la danseuse, doutant d’avoir trouvé dans cette odyssée sensuelle les réponses aux questions qui l’assaillent. S’ensuit une période de doutes et d’angoisse existentielle.

Les premières pages de ce roman écrit en 1934 sont éblouissantes de maîtrise. L’écriture de MÁRAI, auteur hongrois, y dresse le portrait d’une petite société bourgeoise usée en lutte avec une chaleur plombante. Un monde d’apparences et de bon sens étriqué –  on est loin des années folles – dans lequel Askenazi dénote profondément. La suite du roman propose l’introspection du personnage qui tente de comprendre et de calmer ses angoisses. Il revient sur la rencontre avec la danseuse, sur les réactions de son entourage et sur ce qu’on appellerait aujourd’hui sa dépression. Les choses et les êtres ne font plus sens, la foule semble une masse prête à mettre au pilori celui qui tente de s’en extraire, la chaleur pèse et la folie rôde.
En lisant ce roman, on pense bien évidemment à d’autres auteurs de la Mitteleuropa qui ont consacré leurs œuvres à la description du fonctionnement de l’homme moderne : ZWEIG, KAFKA et MANN (et plus particulièrement à son Mort à Venise dont on retrouve ici la chaleur et la déraison). Le personnage qui peu à peu prend conscience de l’absurdité de son existence fera aussi penser à Meursault et il est amusant de constater que le parcours de celui-ci ressemble assez fort au héros de L’étrangère. (Notons que le titre orginal, "A Sziget" ("L’Île") est, selon moi, certes moins camusien mais beaucoup plus fidèle au roman).
Le style de MÁRAI impose rapidement une intimité totale avec le personnage tout en parvenant à garder une certaine distance qui permet, heureusement, de sortir parfois de la pesanteur du cheminement philosophique. C’est au final un portrait humain d’une grande richesse, sans concession mais d’une terrible justesse.

Un roman conseillé par Yohan.

Référence :
Sándor MÁRAI, L’étrangère, traduit du hongrois par Catherine, Albin Michel, 2010.

28 novembre 2010

Pleure, transmets et aime

Elégie pour un Américain, Siri HUSTVEDT

Des pères, encore des pères, toujours des pères. Par une des plus belle voix de la littérature américaine.

Un manquement grave. Depuis que notre blog existe, nous n’avons pas encore eu l’occasion de parler de Siri HUSTVEDT. Et pourtant Tout ce que j’aimais est certainement l’un des livres qui nous a le plus marqués. Comme dans ses essais, sur la peinture (Les mystères du rectangle) ou sur des sujets variés (Plaidoyer pour Eros), l’écriture de celle que beaucoup réduisent trop facilement à son statut de « femme de » possède une force magnétique et vous immerge, le temps de la lecture, dans un monde sensible, familier et étrange. Une manière juste et profonde de voir le monde contemporain et les rapports humains, l'art, le langage, ... 

Dans son dernier roman en date, on retrouve comme dans Tout ce que j'aimais le poids de la mort et du deuil. Erik Davidsen, psychiatre divorcé, vient de perdre son père et, en vidant les affaires de celui-ci, découvre une lettre suggérant la possibilité d’un inquiétant secret bien gardé. Erik tente de trouver des indices dans les Mémoires laissées par son père et revisite ainsi la vie de sa famille, marquée notamment par la guerre du Pacifique, dont les guerres en Afghanistan et en Irak se font ici l’écho.
Le père est la figure centrale du récit. Père décédé, père absent, père manquant. Tous les personnages du roman tentent de se construire ou de se reconstruire en repensant et en se confrontant à leurs fondations. Inga, la sœur d’Erik, veuve d’un écrivain célèbre, découvre les parts d’ombre de l’existence de son mari et tente d’en préserver sa fille, adolescente qui garde en elle une souffrance muette depuis les attentats du 11 septembre. Miranda, la nouvelle voisine dont Erik est tombé immédiatement amoureux, élève seule sa fillette dans l’ombre d’un père absent et néanmoins très inquiétant. Ses différentes histoires viennent croiser celles des patients d’Erik pour former une communauté de personnages en souffrance mais, et c’est évidemment ce qui vient sauver le livre, qui luttent. Il est donc aussi beaucoup question de transmission, thème qui semble habiter profondément les auteurs américains d’aujourd’hui.
Inutile de le préciser, vous l’aurez certainement compris, ce roman est porteur d’une grande mélancolie qui m’a particulièrement touché. Sans jouer sur l’identification facile, HUSTVEDT parvient à donner à ses personnages, pourtant tous très bobos brooklyniens, une dimension profonde, humaine et presque universelle. Alors bien sûr, tout cela est très empreint de psychanalyse (à travers le récit des rêves, notamment) mais sans dogmatisme. Le rythme est assez fragmenté, parfois décousu mais très maîtrisé. Et comme dans ces autres romans, l’auteure nous plonge dans une ambiance et une couleur particulières qui m’ont séduit. 

Un beau portrait de notre époque.

29 septembre 2010

Critique de la déraison pure

Le miroir fêlé, Svetislav BASARA

Absurde, moderne et déconstruit : un roman serbe qui voyage.

« Qu’est-ce que c’est que ce début ? » se demanda le typo à l’imprimerie en lisant : « Qu’est-ce que c’est que ce début ? »
Une première phrase d’anthologie et qui donne le ton de ce court roman déconstruit et décapant. Mais avant toute chose, une révélation : l’homme ne descend pas du singe mais bien du néant. Il faut donc cesser d’exister, devenir rien. C’est pour cela qu’Anan annonce qu’il vit désormais en 1949, là où il n’était (encore) rien. Ceci n’est pas du goût de son père qui, craignant les vagues, décide rapidement de faire interner son fils. Cependant Anan parvient à quitter l’asile, arrivé à la fin du chapitre 10 du roman qu’il est occupé à écrire. Car les infirmiers « n’ont rien pu faire contre la logique littéraire »
Les deux guerres mondiales du siècle précédent ont chacune engendré, sous diverses formes, une prise de conscience de l’absurdité de nos conditions et de nos modes de pensée. Plus près de nous, il y a eu aussi les guerres de Yougoslavie et pour BASARA, auteur serbe né en 1953, l’absurde semble être également la réponse à bien des questions. L’auteur s’emploie en une centaine de pages à dégommer avec jubilation et cynisme toute forme de raison. De même pour la psychanalyse, la religion, le socialisme, le langage et la famille : tout passe à la moulinette. Ces réflexions surgissent dans le savant désordre du roman qu’Anan est en train d’écrire et que nous découvrons à mesure que celui-ci le conçoit. On perd évidemment très vite le fil du réel pour passer dans une autre dimension, littéraire, de l’autre côté de ce miroir fêlé que nous tend l’auteur. Comme dans un conte philosophique, nous découvrons une vision de l’existence à la fois spirituelle (dans tous les sens du terme) et désespérée. C’est aussi du pur roman moderne, avec mises en abyme, jeux sur la narration, sur les attentes du lecteur et sur les conventions romanesques.
Si toute l’histoire (impossible à résumer) s’inscrit dans un univers en perpétuelle mutation, ce qui ressort de l’ensemble est la relation d’Anan à son père, jaloux des ambitions littéraires de son fils. Impossible de ne pas penser à KAFKA et à La métamorphose (notamment lorsque le père, dans une parodie de tragicomédie, finit par se cacher sous un lit).

Un livre aimé et envoyé par Sébastien du Globe-Lecteur (il en parle ici) et qui va s’en aller faire un tour chez LuKe’s
Merci à Sébastien pour ce bon décapage cérébral de début d’automne.

23 septembre 2010

(Re)Disparaître ici

Suite(s) Impériale(s), Bret Easton ELLIS

La suite de Moins que zéro, vingt-cinq plus tard: non, non, rien n’a changé.

Si je me réjouissais de voir arriver la rentrée littéraire, ce n’était pas pour pouvoir me dire chaque jour combien j’aimerais pouvoir lire davantage, mais bien parce que j’avais depuis longtemps repéré l’arrivée d’un nouveau BEE.
Depuis l’adolescence, et la découverte mi-effrayé/mi-séduit d’American Psycho, ELLIS est un auteur que j’ai abordé à tous les âges avec toujours autant d’intérêt et de plaisir. Chacun de ses romans m’a fait l’effet d’une plongée en apnée, dans un univers et un style. J’ai relu il y a quelques semaines Moins que zéro, dont le présent ouvrage est la suite. L’effet était inchangé. Le caractère implacable de l’écriture et du rythme, la déshumanisation progressive des personnages, le traitement du temps à la fois distendu et perméable : j’ai replongé. C’est dire si l’attente était grande…
On retrouve donc les mêmes personnages, vingt-cinq ans plus tard. La jeunesse dorée et paumée de Moins que zéro fait maintenant partie du petit-monde du showbizz hollywoodien. Clay est devenu écrivain et scénariste et, comme dans le premier roman, il revient à Los Angeles après s’en être éloigné quelque temps.
Les premières pages sont d’une virtuosité stupéfiante: Clay raconte comment lui et les autres protagonistes du premier roman ont regardé le film adapté de ce roman qui, malgré eux, les mettaient en scène. Clay n’était donc qu’un personnage de ce récit à la première personne et semble donc reprendre la main dans ce nouvel opus (euh… vous me suivez ?).
De retour à LA pour le casting d’un film, il retrouve ses anciennes connaissance et cet immense miroir aux vanités qu’est l’industrie du film. Sexe, alcool et anxiolitiques, errance, hésitations : Clay n’a finalement pas beaucoup grandi. Très vite, il est persuadé d’être suivi, espionné. Il reçoit d’étranges messages, des menaces qu’il tente d’oublier en tombant sous le charme d’une jeune femme prête à tout pour un rôle. Jusqu’où Clay pourra-t-il se perdre ? Quelle est sa part de liberté ? N’est-il à nouveau qu’un personnage manipulé dans un scénario qui le dépasse ?
L’utilisation du présent dans l’écriture donne à ce roman un rythme particulier. Des scènes qui se répètent, des rencontres, des soirées où l’ennui et le désespoir se diluent dans un verre de tequila, on avance de plus en plus vite vers une sorte d’horreur angoissée, le roman hésitant sans cesse entre le roman noir et le thriller, version David Lynch. J’ai parfois eu l’impression que l’auteur cherchait à créer du suspense là où il n’y en avait pas besoin, tout étant ici question d’ambiance, d’atmosphère. Un cauchemar éveillé. Derrière la critique acerbe de l’univers factice et nombriliste d’Hollywood, Suite(s) Impériale(s) est avant tout un roman sur l’homme et sa faculté à se perdre dans la réalité et de s’enfoncer dans l’horreur.
Même si le roman m’a moins emballé que les précédents (comme Lunar Park, mon préféré), cela n’en reste pas moins d’une grande maîtrise et, à nouveau, je suis resté suspendu quelque part dans l’univers « ellissien », perdu et  à court de souffle, jusqu’à la dernière phrase.

Lu dans le cadre d’un partenariat organisé par BOB, qu’on remercie, et les éditions Robert Laffont.

D’autres avis chez Stef et Pierre.

9 septembre 2010

Double-jeu

Alice Kahn, Pauline KLEIN

Premier roman très réussi sur l’image et l’identité, entre rêve et réalité.

Inexistante, invisible aux autres, comme un fantôme qu’on peut traverser sans s’en rendre compte ; c’est ainsi que se perçoit la narratrice. Mais lorsqu’un jeune photographe la prend pour une autre à la terrasse d’un café, elle devient Anna et tente de se construire l’image de cette autre femme qu’elle ne connaît pas. Elle invente un personnage qui, dans les rouages du jeu de la séduction, épouse les désirs et les attentes de l’inconnu. Plus qu’une histoire, c’est un corps et un visage qui se matérialisent sous les yeux de celui qui la regarde. Un visage qui s’inscrit dans un décor plus vaste, comme les portraits miniatures qu’elle s’amuse à rajouter dans des musées, geste qu’elle attribue à un autre double, Alice Kahn, artiste protéiforme et malicieuse.
Un tout petit livre perdu au milieu du grand débarquement de septembre mais qui a de quoi réjouir : le premier roman de Pauline KLEIN étonne. Une écriture rêveuse, sensible et ironique (notamment lorsque le personnage se réinvente dans le milieu parisien de l’art contemporain) qui sert avec amusement cette subtile réflexion sur l’image et le regard, la féminité, le jeu des apparences dans les rituels de socialisation et la construction du personnage. La narratrice est comme la feuille vierge de l’écrivain, la pellicule d’avant la photo sur laquelle s’imprime peu à peu l’image réfléchie par le regard des autres. Dans ce jeu sur le double, elle oscille sur un fil ténu au-dessus du vide, démultipliant les reflets, passant, comme Alice, de l’autre côté du miroir, à travers Anna, astucieux palindrome.
Le début du roman déroute un peu mais ensuite on entre très facilement dans cet univers étrange où le personnage est en transformation constante. Ce qui apparaît au départ presque comme un exercice de style possède au final une vraie force romanesque. Une réussite.