25 août 2011

BEST OF VACANCES : partie 1

Non, non, non, les vacances ne sont pas encore finies ! Mais force est de constater que la rentrée approche à grands pas. Heureusement, nous avons encore dans les yeux la mer (à 15°) bretonne, le soleil (presque) toujours présent, et surtout les pages des livres qui nous ont (parfois) enchantés !

Comme 67% d'entre vous (voir sondage) j'ai d'abord profité des vacances pour vider ma PAL et lire notamment tous les excellents ouvrages conseillés par mon ami et fidèle acolyte Xavier, alias Consonne, et que je n'avais pas eu le temps de lire pendant l'année. Ainsi, j'ai lu avec délectation Indignation de Philip ROTH, Invisible de Paul AUSTER, Le goût des pépins de pomme de Katharina HAGENA, Allmen et les libellules de Martin SUTER ou encore La femme comestible de Margareth ATWOOD. Et je profite donc de l'occasion pour vous inviter à (re)lire ces différentes critiques. 
J'ai lu aussi quelques classiques : L'oeuvre de Zola (dont Xavier avait également parlé il y a quelques temps) ou encore Léviathan de Paul AUSTER, dans lequel apparaît le personnage de Marie, double de Sophie CALLE (ce qui a engendré, du coup, la relecture de l'extraordinaire Doubles-Jeux de Sophie CALLE). 
Et puis un petit polar, bien-sûr, parce que rien de meilleur qu'une intrigue policière sous le soleil des vacances. J'ai pris une valeur sûre : un roman d'Elisabeth GEORGE qui met en scène son fameux duo de Scotland Yard, le très noble Linley et la très populaire Barbara Havers.
Mais j'en ai profité également pour faire quelques découvertes. 
Commençons par les petites déceptions : Les eaux amères de notre Armel JOB national, un récit sur la jalousie, m'ont paru malheureusement fort fades et le dernier Maggie O'FARRELL, Cette main qui a pris le mienne, roman pourtant émouvant et assez haletant, qui comportait tant de similitudes avec l'excellent La disparition d'Esme Lennox qu'il n'a pas réussi à totalement me convaincre.
Et puisqu'il est de bon ton de garder le meilleur pour la fin... voici les heureuses, que dis-je, les merveilleuses découvertes de l'été (et estampillées Chouchou !) :
Tout d'abord le magnifique Rosa Candida de Audur Ava OLAFSDOTTIR. Un récit d'une très grande fraîcheur sur la découverte par un tout jeune homme de la paternité et de l'immense amour/chamboulement/émerveillement que peut déclencher l'arrivée d'un nouveau né. Interviennent également le souvenir d'une mère adorée, morte tragiquement, et qui donna à son fils l'amour des fleurs et de la nature et la tentative de redonner sa splendeur d'antan à la roseraie d'un monastère au fin fond d'une ville inconnue. C'est beau, c'est touchant, c'est poétique. Mais l'écriture n'en est pas moins dynamique et le tout particulièrement vivifiant.
Citons aussi  les Prodigieuses créatures de Tracy CHEVALIER. N'ayant pas été particulièrement enthousiasmée par La jeune fille à la perle, c'est avec quelques réserves que je pris ce livre en vacances. La surprise n'en fut que meilleure. Je me suis très vite passionnée par l'histoire des ces deux femmes, l'une d'origine bourgeoise et l'autre de basse extraction, que la passion des fossiles va faire se rapprocher. Une histoire sur la condition de la femme, sur la lutte des classes mais aussi sur l'origine du monde (le croirez-vous, j'ai presque envie d'aller voir des fossiles au musée...?). Avec un petit quelque chose à la Jane Austen qui n'est pas pour gâcher le plaisir...
Et enfin, En un monde parfait de Laura KASISHKE, qui commence comme une roman à l'eau de rose (une hôtesse de l'air abandonne son métier pour épouser un beau pilote veuf et éduquer ses trois enfants) et qui très vite tourne en roman d'anticipation (un étrange virus se propage aux Etats-Unis). Malgré une thématique un peu glissante, le roman sonne toujours juste, n'est ni complaisant ni moralisateur, et nous entraîne malgré nous dans un monde à la fois étrange et... frisant la perfection.

Et maintenant... vive la rentrée (littéraire) !




Références :

Armel JOB, Les eaux amères, Robert Laffont, 2011.

Maggie O'FARRELL, Cette main qui a pris la mienne, Traduit de l’anglais (Irlande) par Michèle Valencia, Belfond, 2011.


Audur Ava OLAFSDOTTIR, Rosa Candida, traduit de l'islandais par Catherine Eyjolfsson, Zulma, 2010.
Tracy CHEVALIER, Prodigieuses créatures, Traduit de l’américain par Anouk Neuhoff, La table ronde, 2010 - Folio, 2011.

Laura KASISCHKE, En un monde parfait, traduit de l'anglais (États-Unis) par Éric Chédaille, Christian Bourgeois éditeur, 2010.

11 juillet 2011

Comment lisez-vous pour les vacances 2011 ? Les résultats

Fin de notre petite enquête sur vos habitudes de lectures estivales. Vous avez été 78 à répondre et nous vous en remercions.

Aperçu des réponses (plusieurs réponses étaient possibles):

J'en profite pour vider ma PAL (Pile à Lire) : 67% 
Je lis, peu importe : 38%
Je lis des briques : 37%
Je choisis des livres plus "légers" : 27%
Je choisis mes lectures en fonction de ma destination : 22%
Je lis ce que je trouve sur place : 9%
Je lis des livres très courts : 8%
Je choisis des lectures que je n'oserais pas assumer ailleurs qu'à l'étranger : 1%
Je ne lis pas pendant les vacances : 1%

Le critère le plus souvent retenu est donc le piochage dans la PAL. Critère qui nous étonne un peu car pour nous les vacances sont souvent l’occasion d’un raid en librairie…
Les briques et les livres plus « légers » ont la cote ce qui nous fait penser que les lectures de vacances riment pour beaucoup avec temps et décontraction.

Ce petit sondage ne va certainement pas révolutionner l’industrie du livre mais c’est assez amusant de voir qu’au final la lecture de vacances reste un moment particulier, comme le prouve le commentaire suivant:

« Je suis une dévoreuse de livres, mais pendant l'année scolaire (je suis enseignante) je m'interdis d'ouvrir un livre, pour plusieurs raisons : absorbée par ma lecture, je ne serais jamais allée à l'école, en tout cas jamais à l'heure et j'aurais perdu mon travail, ma famille serait morte de faim, mon chien aurait dévoré le chat, car je n'aurais pas trouvé le temps de lui acheter des croquettes, la maison serait tellement sale que les voisins auraient alerté le service d'hygiène... Alors quand arrivent les vacances, je mets plus de livres que de vêtements dans ma valise et je reviens chez moi avec encore plus de livres… »
Donc les lectures estivales peuvent aussi sauver des vies!

Tout ceci nous amène à vous souhaiter un excellent été à toutes et tous, de belles et bonnes lectures et à vous donner rendez-vous d’ici quelques semaines.

Bonnes vacances !

7 juillet 2011

Longues nuits

Avant d'aller dormir, S.J. WATSON

Un thriller psychologique à la Hitchcock sur le thème de la mémoire.  A dévorer un soir de vacances.

Ah, le bon vieux thème de l'amnésie. N'est-ce pas un des ingrédients favoris des auteurs de polar ? S.J. WATSON, jeune écrivain britannique dont c'est le premier roman, l'a donc utilisé pour nous concocter non pas un roman qui transcende le genre du thriller mais un bon petit polar efficace.
Suite à un grave traumatisme, Christine se réveille chaque matin en ayant tout oublié des vingt-cinq dernières années. Chaque jour elle doit donc réapprendre qui elle est et surtout assumer qu'elle n'est plus cette jeune fille dans la peau de laquelle elle croit se réveiller. Son mari est auprès d'elle et patiemment, lui raconte, tous les jours, les années dont elle n'a plus le moindre souvenirs.
Mais sans que son mari le sache, Christine voit un neuro-psychologue qui a l'idée lumineuse de lui faire écrire un journal. Tous les jours, ce médecin dévoué l'appelle pour lui rappeler l'existence de ce journal et l'endroit où il est caché. Ainsi, Christine se reconstruit-elle quotidiennement mais commence également à remarquer que son entourage lui ment. Surtout, Ben, son mari. Lui cache-t-il des informations pour la protéger ou la vérité est-elle bien plus troublante? 
On pense, bien-sûr, à Memento, le film de Christopher Nolan dont le personnage principal a perdu sa mémoire à court terme. On pense également au dernier livre d'Antoine Bello, Enquête sur la disparition d'Emilie Brunet (dont on vous avait parlé ici) où un vieil inspecteur qui souffre des mêmes symptômes que Christine se lançait dans un enquête désespérée pour prouver la culpabilité du mari de la disparue. Et pour ce faire... écrivait quotidiennement un journal.
On est loin de la subtilité des ces deux œuvres et de la complexité de leur dénouement mais force est d'avouer qu'on se laisse facilement embarquer dans l'histoire de cette femme qui essaye de reconstruire une vie malgré cette terrifiante perte d'identité et qu'on se surprend à terriblement avoir envie de savoir le pourquoi du comment.
Rien de bien nouveau dans le domaine de la littérature, en sommes, mais une lecture bien agréable. Et après tout, ne serait-ce pas les vacances ?

Référence :
S.J. WATSON, Avant d'aller dormir, traduit de l’anglais par Sophie Aslanides, Sonatine, mai 2011.

29 juin 2011

Un zeste de citron

L'agrume, Valérie MREJEN

Petit roman sur le non amour et la désillusion. L'acidité de l'agrume pour rafraîchir nos chaudes journées d'été.

L'agrume est le nom que se donne Bruno parce qu'il fait sécher des oranges et des citrons pour constater et admirer leur pourrissement. Le récit que nous livre Valérie MREJEN est celui de la relation entretenue pendant à peu près une année entre le fameux Bruno et la narratrice. Celle-ci est amoureuse, et, c'est bien connu, l'amour rend aveugle. Ainsi ne voit-elle pas, ou pas tout de suite, le vide immense vers lequel l'entraîne son nouvel amant. 
"Nous étions assis sur un banc près des Halles, sous une espèce de pergola en bois. Il faisait bon. Il m'a dit je ne t'aime pas". Ainsi commence ce court roman, nous précisant d'emblée qu'il va s'agir du récit d'une histoire d'amour à sens unique. Bruno aime la solitude, l'indépendance (au point de livrer à la narratrice un manuscrit, La peur de l'agrume, dans lequel il rappelle son besoin d'autonomie et lui explique qu'ils ne sont pas "carrément ensemble ou ce genre de propos"), vient rarement aux rendez-vous et surtout, semble ne rien ressentir. Il dissèque ce qui l'entoure, se repaît du monde extérieur mais ne donne rien, jamais, et certainement pas une preuve d'amour ou d'attachement. 
Très vite on se demande pourquoi la narratrice est aussi patiente, compréhensive, ouverte avec cet homme épouvantablement narcissique; mais très vite on comprend ce qu'on est capable de faire ou de devenir par amour même si ça ne nous ressemble pas.
Un roman acide, donc, mais aussi terriblement tonifiant, comme les fruits dont il porte le nom, écrit dans un style d'un détachement chirurgical, comme si l'auteur se gardait bien de porter un jugement sur elle, qui attend et subit ou sur lui, qui fuit et torture. A l'instar de ses vidéos (l'auteur est aussi vidéaste et plasticienne), Valérie MREJEN énonce des faits et construit un objet non identifié sur le vide et le non-amour. Un détachement qui donne plus de justesse à cette histoire d'amour et de cruauté. On pense d'ailleurs, à la lecture de L'agrume, à l'exposition Prenez soin de vous, de Sophie CALLE grâce à laquelle l'artiste tentait d'apprivoiser la lettre de rupture, qu'elle reçut de manière soudaine, en la confiant à des dizaines de femmes de métiers différents pour qu'elles l'interprètent à leur façon. 
Vous reprendrez bien un quartier ?

Référence : 
Valérie MREJEN, L'agrume, Editions Allia, première édition  : juin 2001, dernière édition  : septembre 2010.

25 juin 2011

Une enquête, darling?

Allmen et les libellules, Martin SUTER

Premier volume des enquêtes d’un gentleman-cambrioleur désargenté sur fond de trafic d’objets d’art. Champagne !

On ne prête qu’aux riches, certes, mais il vient un temps où ils doivent rembourser leurs dettes. Et, à y regarder de plus près, Allmen n’est plus riche. La cigale a chanté tout l’été et le petit pactole reçu en héritage a fondu au gré des dépenses somptuaires de ce gentleman habitué au raffinement et à un train de vie luxueux. Alors de temps à autre, de petits vols d’objets d’art permettent de rassurer les créanciers et de continuer à mener l’apparence d’une grande vie. Cependant, en dérobant une coupe Art nouveau à une mondaine excentrique, Allmen ignore qu’il vient de mettre le pas dans une histoire qui dépasse largement le cadre de ses habituels petits trafics et qu’il va devoir, avec l’aide de son majordome guatémaltèque, faire preuve de beaucoup d’astuces et de sang froid.

Martin Suter lance ici le premier volume des aventures de ce duo d’enquêteurs chics et distingués. Comme dans ses précédents romans, tout se passe dans la haute société suisse, monde de secrets bien gardés, où l’on ne parle d’argent qu’avec une extrême répugnance. En faisant de son héros un flambeur désargenté, Suter s’amuse à décrire les rapports de classes et les signes extérieurs de richesse. Même si l’enquête est finalement assez vite bouclée et convenue, l’atmosphère feutrée et les traits d’humour finement amenés donnent à ce roman une fraicheur et une légèreté qu’on aurait tort de bouder. 

Référence :
Allmen et les libellules, Martin SUTER, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, Christian Bourgois éditeur, 2011


Et le deuxième volume des aventures d'Allmen, c'est ici.




21 juin 2011

Comment lisez-vous pour les vacances 2011?


Chez Voyelle et Consonne, les vacances, c’est du sérieux ! 

L’année dernière, nous avions demandé à la blogosphère des conseils pour les lectures de vacances (et les résultats sont à découvrir ici et ici).

Cette année, nous allons tenter de découvrir comment vous choisissez vos lectures pour les vacances  (en voyage, à la campagne, à la maison ou dans les heures creuses au boulot !) et pour cela nous vous invitons à répondre, de manière anonyme, à une petite question ici.
Nous clôturons la récolte le 30 juin et espérons que vous serez nombreux à répondre.

N’hésitez pas à faire circuler via votre blog, votre mailing list, Facebook, …

PS: je viens de relire mon questionnaire et me suis rendu compte que j'avais laissé quelques fautes dans la première version du sondage (esprit déjà en vacances). Honte sur moi!

15 juin 2011

Où sont les hommes ?

Un été sans les hommes, Siri HUSTVEDT

Après La femme qui tremble, un essai sur les troubles neurologiques, Siri HUSTVEDT revient avec un roman sur les femmes, leur rapport aux hommes et au temps qui passe.

Mia, poétesse quinquagénaire, délaissée par son mari qui a brusquement décidé de faire une pause après trente ans de mariage et de complicité (il faut dire que la Pause est française, jeune et dotée d'une très belle paire de seins), a sombré quelque temps dans la folie. Remise de cette crise de délire passagère mais effrayée de se savoir si fragile, Mia décide de quitter New-York quelque temps et de se réfugier dans son Minnesota natal. Elle loue donc une petite maison non loin de la résidence pour retraitée dans laquelle vit sa mère. Une parenthèse loin des hommes, loin de son mari volage, de son père décédé depuis quelques années, ou encore de l'époux souvent absent de sa nouvelle voisine. Loin des hommes donc, mais auprès de nombreuses femmes : il y a tout d'abord la fameuse voisine et ses adorables enfants à qui Mia va très vite s'attacher, il y a les amies de sa maman, pétillantes vieilles dames qui s'accrochent avec fougue à la vie (mention spéciale à la vieille Abigaël qui cache sous de naïves broderies des scènes érotiques et subversives), il y a la fille et la sœur aimées et aimantes de Mia et  les adolescentes du cours de poésie qu'elle donne pendant son séjour.
Entourée de ces femmes de toutes générations, se nourrissant de leur générosité et offrant la sienne, écoutant, observant, partageant quelque chose avec chacune d'entre elles, Mia va peu à peu se reconstruire en usant, comme arme absolue, d'une auto-dérision féroce. Se traitant ainsi elle-même de larmoyante narratrice, Mia nous fera le compte rendu de ses différentes rencontres mais également de ses conversations téléphoniques avec sa psy et de ses discussions par mail avec un interlocuteur anonyme. 
Siri, par l'intermédiaire de Mia, nous parle de l'importance des liens familiaux, du rapport à l'autre, du pouvoir de la psychanalyse, du féminisme mais aussi de littérature, bien sûr, la narratrice nous parlant de son travail de poétesse, des auteurs qui l'inspirent et des étapes de la rédaction du récit qu'on lit. 
Et comme souvent chez HUSVEDT (ainsi, me semble-t-il, que chez son époux, Paul AUSTER), la tragédie devient comédie : «Une comédie, nous rappelle la romancière, c’est quand on arrête l’histoire au bon moment», et il apparait que les rapports humains, les nouvelles rencontres, la parole prise ou donnée font qu'à tout âge, il est bon d'être dans la vie. 

Référence :
Siri HUSTVEDT, Un été sans les hommes, traduit par Christine Le Bœuf, Acte Sud, 2011.

10 juin 2011

Polar et terroir

L’armée furieuse, Fred VARGAS

Du concentré d’Adamsberg, de la drôlerie et une enquête qui draine dans son sillage une étrange légende médiévale. Du VARGAS AOC.

Le passage de l’Armée furieuse est annonciatrice de morts et de malheurs. Il n’en faut pas plus pour alarmer un petit village normand : cette légende médiévale vient raviver les esprits et créer la suspicion entre les habitants. Qui seront les victimes du seigneur Hellequin et pour quelle faute seront-ils emportés ? La superstition n’est pas du goût d’Adamsberg qui se retrouve chargé de l’affaire et en profite pour quitter Paris et organiser de loin l’enquête autour de la mort d’un riche industriel. Un coupable est tout désigné mais l’instinct du commissaire ne veut pas y croire. Et quand Adamsberg a un doute, difficile de l’en détourner.

Quand elle ne s’occupe pas de Battisti ou d’imaginer une combinaison anti-grippe aviaire, Fred VARGAS revient aux enquêtes du plus lunaire des commissaires et après presque trois ans de silence nous donne enfin des nouvelles de son personnage fétiche. Quelques lignes à peine suffisent pour replonger dans cet univers singulier (les dix premières pages forment d’ailleurs une nouvelle d’une incroyable efficacité), ce lieu où le polar traditionnel prend des couleurs originales, au rythme des légendes et des étrangetés qui hantent les romans de l'auteure. Un lieu mais aussi une famille de policiers loin des clichés du genre. Une brigade improbable et pourtant terriblement efficace, à l’image de son commissaire : un drôle d’oiseau aux intuitions foudroyantes pour qui une promenade en forêt vaudra toujours plus qu’un rapport de police.

Avec toujours autant de drôlerie et de maîtrise, VARGAS ballade le lecteur du monde rural à celui des puissants, balançant ici et là sur les privilèges de classe et la justice à deux vitesses. Les amateurs retrouveront tout ce qui leur a plu dans les précédentes enquêtes. Quant aux autres… Mais quels autres ?


Référence :
L’armée furieuse, Fred VARGAS, Viviane Hamy, Coll. Chemins Nocturnes, 2011

2 juin 2011

Le colt et la plume

Little Bird, Craig JOHNSON

Du polar qui flirte avec le natural writing : crimes et grands espaces.

Walt Longmire, shérif du comté d’Absaroka dans le Wyoming, envisage doucement de passer la main et de commencer à prendre soin de lui. Ses envies de retraite disparaissent à la découverte, aux alentours de la réserve indienne, du cadavre de Cody Pritchard. La victime avait été condamnée deux ans plus tôt, avec trois comparses, pour le viol d’une jeune Indienne. Un jugement qui avait semblé bien clément à certains habitants de la réserve. Une plume d’oiseau trouvée sur le lieu du meurtre éveille les soupçons et laisse à penser que quelqu’un cherche à venger l’outrage subi par la jeune fille.

Ami du polar scandinave : passe ton chemin. Pas question ici de flic dépressif, alcoolique, désabusé, misanthrope, en conflit avec toute sa famille. L’une des grandes réussites du premier volume de cette série tient dans le caractère débonnaire et facétieux du shérif Longmire. Un héros attachant et drôle qui exerce sa fonction avec beaucoup de distance et d’ironie (et d’après ce que j’ai pu en lire, il fait des ravages auprès de certaines blogueuses…). Autour de lui évolue une série de personnages qui forment une petite famille qu’on prend un vrai plaisir à découvrir.
L’intrigue est efficace, sinueuse, habilement construite et s’inscrit dans le décor impitoyable des grands espaces : une nature puissante et dangereuse avec laquelle l’homme doit apprendre à vivre. En clair : un excellent policier qui parvient à proposer quelque chose de nouveau. 

Un livre découvert grâce à Laurent, à qui je tire mon Steston !

Edit post-publication : et le deuxième épisode, c'est ici.

Référence :
Little Bird, Craig JOHNSON, traduit de l’américain par Sophie Aslanides, Gallmeister, 2011 (pour l’édition dans la collection « Totem »).

27 mai 2011

Légère gourmandise



Une gourmandise, Muriel BARBERY

Un petit roman qui prouve qu'aimer la nourriture ne veut pas toujours dire aimer les gens...

On se souvient, bien-sûr, de L'élégance du hérisson, expression qui caractérisait si bien le personnage haut en couleur d'une concierge en apparence revêche et acariâtre mais en réalité férue de culture et amoureuse des belles choses. On se souvient de sa rencontre avec la petite Paloma, si jeune et déjà désespérée du monde dans lequel ses parents, épouvantables intellectuels de la gauche caviar, névrosés et désabusés, l'avaient propulsée sans demander son avis. Et on se souvient, bien-sûr, du nouveau locataire, ce japonais charmant, qui les séduira toutes deux. Mais se souvient-on du précédent locataire de cet appartement ? C'est pourtant par sa mort que s'ouvre L'élégance du hérisson. Et c'est surtout le personnage principal du premier roman de Muriel BARBERY, sorti six ans avant le Hérisson, tout petit bouquin qui narre les derniers instants d'un très reconnu critique gastronomique.
C'est donc principalement de nourriture que parle ce roman. Car le maestro de la cuisine tente de savoir ce qu'il veut manger avant de mourir. Il fouille sa mémoire pour retrouver ce goût qui, comme la vie, lui échappe inexorablement. Alors il repense aux plats de son enfance, au ragoût de sa grand-mère, aux herbes du jardin de sa tante, à son premier sashimi, à son premier verre d'alcool... Et il nous décrit tout ça avec passion et amour.
Mais son récit qui donne l'eau à la bouche est ponctué du regard que posent les autres, ceux qui, de près ou de loin, ont fréquenté le maître et l'ont subi. Car très vite on comprend que notre héros aime les plaisirs de la bouche mais pas ceux de la vie sociale. Ainsi ne s'est-il jamais intéressé à ses deux enfants et encore moins à ses petits enfants, ainsi a-t-il bafoué sa femme qui malgré les années et l'indifférence de son mari reste passionnément amoureuse de lui, ainsi est-il craint et parfois haï de ses collègues, des femmes qu'il a séduites et abandonnées et surtout de sa propre famille. Seule sa femme de ménage voit en lui quelqu'un de bien.
Le livre, bien sûr, pour peu qu'on aime un peu manger (ce qui, je vous l'avoue, est mon cas!) donne l'eau à la bouche. Par ailleurs, on retrouve le style direct et dynamique de BARBERY ainsi que ses descriptions truculentes et ses considérations philosophico-psychologiques pleines de verve. Mais on pourrait regretter, outre le fait que le personnage, du haut de son mépris pour le genre humain, nous soit tellement antipathique qu'on se surprend à avoir envie de le voir mourir plus vite, la longueur du livre qui ne permet jamais vraiment de "rentrer dedans", ... En alternant descriptions culinaires (parfois un peu longuettes) et les réflexions des proches du futur défunt, l'auteur laisse un impression d'un petit livre décousu qui manque un peu de corps. Une gourmandise... un peu light.

Référence :
Muriel BARBERY, Une gourmandise, Gallimard, 2002, Folio pour l'édition de poche.

19 mai 2011

Sur le fil

Et que le vaste monde poursuive sa course folle, Colum McCANN

Roman polyphonique à New York, tendu au-dessus du vide.

Un curé irlandais amoureux exilé dans le Bronx, rattrapé par son jeune frère. Une bourgeoise de Park Avenue qui ne cesse de pleurer son fils mort à la guerre. Des pseudos artistes en cavale. Deux prostituées, une mère et sa fille, qui ont cessé de rêver à des jours meilleurs. Des pirates de l'informatique en embuscade. Autant de personnages imperceptiblement reliés les uns aux autres par le fil d’un funambule. Le 7 août 1974, il s’élance sans trembler sur un câble tendu entre les Twin Towers de Manhattan. Un geste fou et gratuit. Une image fulgurante de liberté et de détermination qui est au centre du livre et d’où partent toutes les autres histoires de ce roman polyphonique.

Il m’a fallu du temps avant de parvenir à rentrer dans l’histoire et dans l’écriture de ce roman très dense. Au point que j’en ai même abandonné la lecture pendant plusieurs semaines. J’ai repris à un moment où j’étais plus disponible et c’est alors sans peine que je me suis laissé porter d’une histoire à l’autre. Le style de McCANN (dont je n’avais lu que le très beau Danseur) est assez surprenant et passe, adroitement, d’un univers à l’autre, d’une voix à l’autre, sans se perdre ou s’essouffler. Les phrases souvent courtes et tendues rendent compte du trouble et des impasses dans lesquels les personnages se confondent et se croisent. Mais, comme pour le funambule, une force semble les faire avancer et, oubliant la peur du vide, atteindre l’autre bord. Une manière aussi d’évoquer les deux tours de New York en passant par une fiction alternative où l’homme, plutôt que de détruire, crée du lien.

Le verdict de la blogosphère est souvent positif, comme chez Constance. D’autres avis chez BOB.

Référence :
Et que le vaste monde poursuive sa course folle, Colum McCANN, traduit de l’anglais par Jean-Luc Piningre, 10/18, 2010 (édition originale : 2009)

Seule au monde

Le mur invisible, Marlen HAUSHOFER

Description d’une expérience humaine extrême et angoissante. Un roman puissant aux multiples degrés de lecture.

Un mur infini et invisible. Une barrière qui vous sépare à jamais du reste du monde, si le monde existe encore. C’est ce que découvre l’héroïne un matin, alors qu’elle vient de passer la nuit seule dans le chalet de sa cousine. Au-delà du mur, la vie humaine a disparu. Elle est seule, isolée dans la forêt avec pour seule compagnie un chien, une vache et une chatte. Très vite, la situation s’impose au personnage. Elle ne perd pas de temps, ne cherche pas à comprendre et organise sa survie. Rationner la nourriture, planter des pommes de terre, traire la vache, chasser, couper du bois, … Un quotidien s’installe, laborieusement, soumis aux mouvements répétés de la nature qui reprend tous ses droits. Dans ce monde sans hommes, les animaux deviennent les témoins et les seuls interlocuteurs possibles, compagnons d’infortune sur qui il faut bien veiller. La femme, dont on ne connaît pas le nom, passe subitement d’une vie bourgeoise à celle d’une paysanne qui doit, seule, accomplir toutes les besognes et, toujours, avoir une longueur d’avance sur les éléments. À la suite d’un accident qu’on ne découvrira qu’à la fin, elle se met à raconter, par écrit, son histoire.

C’est un peu comme La route de McCARTHY, mais sans la route et sans enfant. Ou comme I am Legend, sans vilains monstres. Bref, une histoire d’après la catastrophe qui met le personnage face à sa solitude et à sa qualité d’être humain. Pourquoi continuer à se battre et à survivre quand il n’y a plus rien ? A quoi se raccrocher ?
L’écriture de HAUSHOFER est précise et directe. On pourrait vite craindre que la description minutieuse d’un quotidien aussi répétitif puisse lasser, mais il n’en est rien. On reste rivé à cette femme qui se débat avec une incroyable puissance et parvient à faire taire l’angoisse existentielle symbolisée par cet étrange mur. Remis dans son contexte (le roman a été écrit en 1968), on peut bien évidemment lire ce livre comme une métaphore de la peur face à la guerre froide et à ses possibles dérives nucléaires, mais il serait dommage de s’arrêter là. La dimension philosophique de cette expérience humaine extrême tient en haleine et, inévitablement, pose la question : et moi, à sa place ?

Peu d’avis sur la blogosphère. J’ai cependant trouvé celui, positif, de la Biblio du dolmen.


Référence :
Le mur invisible, Marlen HAUSHOFER, traduit de l’allemand (Autriche) par Liselotte Bodo et Jacqueline Chambon, Babel, 1992

1 mai 2011

black and white

Joyce Carol OATES, Fille noire, fille blanche

La grande Joyce Carol OATES, par son écriture fine et cruelle, nous livre non pas une belle histoire d'amitié entre deux filles que tout oppose dans l'Amérique des années 70 mais un subtil roman sur la confrontation entre deux mondes qui ne se rejoindront sans doute jamais.

"Certaines vérités dont des mensonges", aime dire Maximilian Meade, le grand Mad Max, avocat de gauche radical et père de la narratrice. "Aucune vérité ne peut être mensonge", préfère penser la narratrice elle-même. Et c'est dans cette quête de la vérité qu'elle entreprend la rédaction "d'un texte sans titre au service de la justice" pour tenter d'expliquer (et de comprendre) les raisons de la mort de sa camarade de chambre, quinze ans plus tôt, au Schuyler College.
Genna Meade, dont l'illustre famille est entre autre fondatrice du fameux collège, portant le lourd fardeau d'une famille hors norme, idéaliste mais peu présente pour leur propres enfants, partage sa chambre avec Minette Swift. La première est douce, maigre, timide, blanche et cherche sans cesse à se faire aimer. La seconde, fille d'un pasteur de Washington, est solitaire, indomptable, indifférente au regard d'autrui et noire. Genna tentera de toute ses forces de devenir l'amie de Minette, n'hésitant pas à la défende lorsque tout le monde rejette cette fille en apparence grossière et agressive mais n'arrivera jamais vraiment à fendre sa carapace.
Et puis il y a les agressions racistes... Des mots glissés sous la porte ou écrits dessus en grosses lettres noires, des affaires de Minette qui disparaissent et qu'elle retrouve, des semaines plus tard, abandonnées dans la boue du campus, des bouts de verre dans la douche... La résidence Haven Hall du Schuyler College est pourtant réputée pour être "la plus intégrée" et pour réunir "des jeunes femmes de races, de religions, d'horizons ethniques et culturels différents"; alors pourquoi Minette est-elle la cible de ces attaques permanentes ? Genna revient donc sur cette année 1975, l'année de la mort de Minette Swift, la veille de son dix-neuvième anniversaire.
Plus qu'un livre sur les tensions raciales, Fille noire, fille blanche est un roman sur les relations familiales et l'héritage filial parfois terriblement lourd à porter, sur l'Amérique des années 70, les mouvements hippies, la guerre du Vietnam, le scandale du Watergate... Et puis surtout un roman sur la culpabilité : celle de Max Meade par rapport à certains attentats terroristes qui ont coûté la vie d'un ou deux innocents, celle de son épouse, hippie et bohème, incapable de s'occuper de ses deux enfants et de leur donner le foyer rassurant qu'ils attendent, celle de Minette qui semble faire tout pour qu'on la rejette et enfin, celle de Genna persuadée qu'elle est responsable de la mort de sa camarde. Avec l'écriture singulière et féroce qu'on lui connaît, Joyce Carol OATES dresse un portrait psychologique sans complaisance de la complexe Minette et de sa non moins complexe camarde de chambre. En évitant bien entendu toute explication manichéenne, Joyce Carol OATES nous livre une intrigue dont le dénouement est ambigu et terriblement inconfortable. Mais on le sait, on ne compte pas sur OATES ni pour nous expliquer, ni pour nous rassurer. Et c'est sans doute pour ça qu'on aime tant ses livres... (la preuve ici).

Référence :
Joyce Carol OATES, Fille noire, fille blanche, traduit de l'américain par Claude Seban, Editions Philippe Rey, 2009 sorti en poche chez Point.

29 avril 2011

Pas dans son assiette

Faut-il manger les animaux ?, Jonathan SAFRAN FOER

Le jeune auteur new-yorkais se penche sur notre rapport à la viande et sur les conséquences du régime carnivore. Extrêmement fort…

Nous savons que le morceau de viande, de volaille, de poisson qui remplit notre assiette a dû, avant d’y échouer, appartenir à un animal vivant. Nous le savons mais, en ce qui me concerne, ce n’est pas précisément ce à quoi je pense au moment où j’approche la fourchette de ma bouche. Et puis, ne sommes-nous pas des prédateurs et n’est-il pas « naturel » pour des animaux d’en manger d’autres ?
À première vue, et  à en juger par son titre, on pourrait croire que cet essai présente un plaidoyer pour le végétarisme. Jonathan SAFRAN FOER l’explique dès le début du livre : pour bien des raisons il a choisi, au fil des ans, de s’orienter vers un régime végétarien, volonté renforcée depuis la naissance de son fils. Mais ce choix est personnel et il ne jette pas l’opprobre sur tous les mangeurs de viande. Contrairement à la plupart de ceux-ci, et c’est souvent le cas des végétariens, il a profondément réfléchi à sa manière de s’alimenter et à ce que cela pouvait signifier de manger des animaux. Le but de son livre est d’avant tout faire réfléchir sur cet aspect de notre alimentation et de pousser les lecteurs à prendre conscience des lourdes conséquences du régime carnivore.

Manger est d’abord une histoire de famille et une manière de s’intégrer dans une filiation et une société. Les repas constituent une activité sociale importante et la viande y joue un rôle important. Mais pourquoi, par exemple, ne retrouve-t-on pas des chiens ou des chats dans nos assiettes? Pourquoi certains des animaux qui nous entourent ont-ils droit à un traitement différent ? C’est à partir de cette question banale que SAFRAN FOER décide de se lancer dans une grande enquête sur les conditions d’élevage et de mise à mort des animaux destinés à l’alimentation. Et son constat est sans appel. Que ce soit d’un point de vue écologique, moral, éthique, psychologique (et dans une certaine mesure aussi économique) : c’est un désastre. Les élevages industriels qui représentent aujourd’hui aux Etats-Unis la quasi totalité des exploitations empoisonnent les sols, sont un danger pour la santé et font subir des traitements indignes et douloureux aux animaux. Des animaux génétiquement modifiés, nourris aux antibiotiques, entassés et enfermés, soumis au stress, mis à mort dans la douleur afin de répondre, à bas prix, à une demande en viande toujours croissante. SAFRAN FOER a enquêté, lu, rencontré des acteurs du secteur et des défenseurs des droits des animaux. Il va même jusqu’à s’introduire clandestinement dans un élevage industriel.

L’intérêt du livre tient dans la nuance des propos. A côté des entreprises qui n’ont que faire du bien-être de l’animal (peut-on seulement parler de « bien-être » pour des animaux qui ne voient jamais la lumière du jour et qui sont créés dans le seul but d’être tués ?), il existe encore quelques petits éleveurs qui luttent, se battent pour préserver l’élevage traditionnel et qui tentent d’offrir aux animaux une vie et une mort meilleures. L’auteur sait que le monde entier ne deviendra pas végétarien mais il espère que les consommateurs prendront davantage conscience de ce qu’implique leur consommation. Manger est devenu un acte politique et, en choisissant tel ou tel type d’alimentation, j’encourage un modèle de société.

Ok, mais tout cela ne concerne que les Etats-Unis, me direz-vous. En Europe, les normes sont beaucoup plus strictes et plus soucieuses du bien-être de l’animal. N’empêche : 22 poulets par m2 (ce qui semble être la norme européenne en ce qui concerne les poulets industriels), ce n’est quand même pas le rêve. Mais bon, chez nous d’autres systèmes existent encore à côté de ce type d’élevages, heureusement. Il suffit de savoir lire une étiquette ou de s’approvisionner autrement (quitte à payer plus cher et à consommer moins de viande).

La forme de l’essai de SAFRAN FOER est, à l’image de ses romans, assez créative. Même si certaines descriptions sont difficiles à supporter, il évite de (trop) jouer sur l’émotion et parvient même parfois à une certaine forme d’humour. Les propos sont nuancés et mélangent témoignages, statistiques et réflexions personnelles.

Alors : faut-il manger les animaux ? Même si pour l’auteur la réponse est dans la question, ce sera aux lecteurs à décider, en âme et conscience. Car une fois la lecture achevée, impossible de fermer les yeux sur certaines réalités. Pas une question de sensibilité mais bien d’intelligence.

Référence :
Faut-il manger les animaux ?, Jonathan SAFRAN FOER, traduit de l’anglais (États-Unis) par Gilles Berton et Raymond Clainard, Éditions de l’Olivier, 2010

23 avril 2011

Don’t rain on my parade

Easter parade, Richard YATES

La part mélancolique du rêve américain à travers les trajectoires opposées de deux sœurs. Un beau roman qui évite astucieusement le sentimentalisme et les clichés. Du Mad Men avant l’heure…

« Aucune des deux sœurs Grimes ne serait heureuse dans la vie… »
La première phrase du roman laisse peu de place au doute : pas de bonheur en vue pour Sarah et Emily Grimes. Depuis le divorce de leurs parents, elles grandissent tant bien que mal au rythme des déménagements. Pookie, leur mère, écume les banlieues new-yorkaises et, à défaut d’avoir réussi sa vie, espère le meilleur pour celle de ses filles. Un beau mariage, une belle maison. Quelle autre possibilité pour une femme  dans l’Amérique de l’après-guerre ? Sarah, l’aînée des sœurs Grimes, n’ira pas chercher plus loin et se cantonnera au rôle d’épouse et de mère, fermant à demi les yeux sur les défauts de son prince charmant. Emily, plus indépendante, fera des études, travaillera et enchaînera les relations. Chacune des deux sœurs pense réaliser son rêve, vivre selon ses désirs, feignant d’ignorer la tristesse et les silences qui envahissent leur quotidien.

Ecrit en 1976, le roman de Richard YATES revient sur les années 50 et 60, époque où la classe moyenne américaine voyait prospérer son idéal fait de domesticité et de consommation. Un repli sur soi-même, sur la cellule familiale, alors que, entre la guerre froide, la mort de Kennedy et la guerre du Vietnam, le monde se transformait. Métaphore politique et sociale, la destinée des sœurs Grimes montre une Amérique en proie aux doutes face à ses rêves de prospérité et de bonheur. Les deux routes choisies par Sarah et Emily aboutissent au final à un cul-de-sac. La félicité familiale de Sarah n’est qu’un leurre, tout comme la liberté d’Emily ; elles ont tout pour être heureuses mais n’y parviennent pas. Le style de YATES rend avec beaucoup de finesse cette ambiance mélancolique sans pour autant présenter les personnages comme des victimes. Le style est tranchant et souvent ironique, évitant astucieusement les pièges du roman sur le thème : « un beau destin de femme ».

Mélancolie, années 50-60, whisky et personnages fantomatiques : difficile de ne pas penser à Mad Men (le personnage d’Emily travaille comme rédactrice dans une agence de pub à Manhattan). Matthew Weiner, créateur de la série, explique pourtant (notamment ici) qu’il n’a découvert YATES qu’après avoir commencé l’écriture des premiers épisodes. En plus de l’atmosphère, on retrouve également le thème de la place de la femme dans la société, femme au foyer aux névroses rentrées ou fille de la ville qui ne peut compter que sur elle-même.

Sur la blogosphère, les avis sont partagés. Assez positifs chez Sabio et Amanda Meyre, pas très enthousiastes chez Cynthia.

Du même auteur, on peut également lire La Fenêtre panoramique, adapté au cinéma par Sam Mendes en 2008 (Revolutionary Road).


Référence :
Easter parade, Richard YATES, traduit de l’anglais (États-Unis) par Aline Azoulay-Pacvon, Éditions Robert Laffont, 2010

18 avril 2011

Piège en direct

Faute de preuves, Harlan COBEN

Le dernier COBEN, une junk food agréable mais pas indispensable...

Le subtil travail de Wendy Tines consiste à rien de moins que de piéger des pédophiles en direct à la télévision. Faut-il être américain pour ne pas tiquer sur la profession pas très éthique de la dame ? Toujours est-il qu'il n'est pas forcément évident de se sentir des affinités avec l'héroïne en question.
Bon, évidemment, COBEN nous montre tout le danger de ce genre de pratique puisque la dernière victime de Wendy, le pauvre Dan Mercer, semble assez vite au lecteur, et même à la perfide Wendy, blanc comme neige. Un héros tel que seul COBEN peut en concevoir, charmant, généreux, drôle bien qu'un peu écorché... Quelque temps plus tard, la disparition d'une adolescente sera elle aussi attribuée à Dan. C'est alors que Wendy décide de creuser un peu le passé de celui dont elle a détruit la vie. Elle rencontre ainsi ses anciens camarades d'université qui semblent tous cacher quelque chose..
Intrigues à tiroirs, personnages sensibles ayant tous vécu des drames personnels et quelques questions plus ou moins existentielles sur le pardon et la responsabilité, tous les ingrédients de COBEN sont bien sûr réunis dans ce dernier opus. Soulignons que le récit est un peu moins invraisemblable que dans ses dernières productions mais avouons qu'on ne retrouve plus le côté haletant des premières œuvres (dont on a longuement parlé ici) qui nous faisait dévorer ses livres des nuits entières. On ne retrouve dans les derniers Harlan COBEN ni la subtilité des polars nordiques, ni  la noirceur et l'envergure de certains de ses collègues américains. Lire COBEN aujourd'hui donne autant de plaisir que de manger un Mars quand on a l'habitude de manger des pralines belges, un hamburger du Quick quand on ne mange que des petits plats bio,... bref, vous avez compris la métaphore : ça rend un peu coupable mais ça va vite et ça fait du bien à condition de ne pas en abuser.

Merci à Athomedia pour ce partenariat

Référence :
Harlan COBEN, Faute de preuves, Belfond, 2011

17 avril 2011

Quatrième de couverture

In Cold Blog lance une enquête sur les liens que les lecteurs entretiennent avec la quatrième de couverture. Un petit questionnaire qui ne vous prendra pas plus de dix minutes et qui est à découvrir ici (cliquer sur l'image):



15 avril 2011

Vous avez un message

Quand souffle le vent du nord, Daniel GLATTAUER

Dialogue amoureux et virtuel. Courrier indésirable ?

Une lettre de trop dans une adresse mail. C’est par cette erreur qu’Emma fait la connaissance virtuelle de Leo. S’ensuit une correspondance amusée, intriguée et de plus en plus complice. Au fil des jours et des courriels, une relation s’installe dans l’anonymat le plus complet. Un homme et une femme, deux inconnus qui, l’un pour l’autre, n’existent que dans ce qu’ils veulent bien écrire. Les mails s’enchaînent à un rythme rapide, fiévreux parfois, et s’acheminent vers l’inévitable question : faut-il que Leo et Emma se rencontrent « en vrai » ?

Si l’auteur parvient à rendre crédible ce dialogue épistolaire moderne et à nous faire découvrir les deux personnages à mesure où ceux-ci inventent leur relation, il peine à maintenir l’intérêt du lecteur. Les dialogues fusent avec humour et tendresse (on pense souvent à l’écriture de GAVALDA, dans ses bons moments) mais les hésitations répétées des deux personnages (« oui mais non mais oui mais finalement non »), les platitudes amoureuses (« aujourd’hui vous êtes méchant ! » « oh que je vous trouve gentil ! ») et les clichés romantiques ennuient (comme chez GAVALDA !). Les personnages sont stéréotypés et, malgré quelques coups de théâtre originaux, finissent par lasser (et pourtant cela se lit très vite). Dommage car on est parfois touché par la description de cette intimité fragile où l’on devient, dans la distance et le virtuel, un autre, un être détaché de son quotidien. Un sujet qui avait tout pour intéresser un blogueur…

Ailleurs, les avis sont partagés. Enthousiasme cher Clara, Keisha et Emeraude. Des réserves chez Cathulu et un billet dur chez Anne-Sophie.

Le livre, best-seller international, a eu droit pour sa sortie en France à une bande-annonce (!). C’est affligeant de bêtise et c’est à voir ici.

Et pour ceux qui en redemandent, la suite du roman vient de sortir et s’intitule La septième vague.

Référence :
Quand souffle le vent du nord, Daniel GLATTAUER, traduit de l’allemand par Anne-Sophie Anglaret, Grasset, 2010
Vient de paraître au Livre de Poche avec une couverture qui en découragera plus d’un!

12 avril 2011

Tête de gondole

Comment je suis devenu un écrivain célèbre, Steve HELY

Satire amusante du monde de la littérature contemporaine et de l’impitoyable buzz.

Pete Tarslaw a beau être paumé, accorder peu de soin à son hygiène et à son alimentation, vivre comme s’il était encore étudiant, il n’en possède pas moins un don inestimable : celui de savoir travestir la réalité pour en faire une histoire. Au sein d’une compagnie aux limites de la légalité, il s’occupe de retravailler les lettres de motivations d’étudiants étrangers candidats aux grandes universités américaines. De quelques lignes mal traduites du russe ou du japonais, Pete parvient à tirer un récit qui sonne juste et vrai ; en somme, un travail d’écrivain. À l’annonce du mariage de son ex, blessé au plus profond de ce qui lui reste d’orgueil, Pete se lance un défi qui lui permettra d’assister aux noces la tête haute: écrire un best-seller et devenir un écrivain célèbre. Pas besoin d’inspiration divine, de génie créatif. La méthode de Pete consiste à étudier la liste des meilleures ventes et d’en retirer une liste d’ingrédients indispensables à l’écriture d’un livre qui touchera un maximum de lecteurs et lui apportera argent et gloire. C’est ainsi que Cendres dans la tornade fera son apparition dans le monde des livres et des médias, pour le meilleur et pour le pire.

Dans cette satire mordante et très drôle, HELY envisage tous les aspects du champ littéraire qui, ne le perdons pas de vue, est aussi un business comme les autres, répondant de plus en plus à la politique de l’offre et la demande. Il ne suffit pas d’enfiler les éléments narratifs les plus vendeurs, il faut aussi utiliser tous les moyens de communication du monde moderne et créer le buzz. Dans cette course effrénée au succès, HELY caricature avec beaucoup d’humour les auteurs du milieu littéraire américain (dont la sainte patronne serait Oprah Winfrey !), égratigne le mythe de l’auteur esclave de son art et interroge le lecteur sur les indices de qualité littéraire et, au final, sur notre besoin insatiable d’histoires. Qu’est-ce que le talent, l’authenticité ? Pastiches, notes de lecture, listes de best-sellers, … l’auteur mélange le vrai et le faux et, malgré quelques problèmes de rythme, réussit à ne pas tomber dans les travers qu’il épingle.

Léger, drôle et pas bête. Nous tenons notre premier conseil lecture pour les vacances.


Les avis d’Emeraude et d'Amanda Meyre.


Référence :
Comment je suis devenu un écrivain célèbre, Steve HELY, traduit de l’anglais par Héloïse Esquié, Sonatine Éditions, 2011

2 avril 2011

Triangle silencieux

Les tendres plaintes, Yoko OGAWA

Histoire d’amour, roman d’une reconstruction, récit symboliste : OGAWA surprend à nouveau.

Fuir et chercher refuge dans un lieu de son enfance, quitter la grande ville et son mari infidèle et parfois violent pour le calme d’un chalet dans la forêt. C’est ainsi que Ruriko va faire la rencontre de Nitta, un facteur de clavecin, et de son assistante Koaru. Les deux artisans partagent avec Ruriko, elle-même calligraphe, le goût du calme, des silences concentrés et de la beauté de la musique. Comme elle, ils sont aussi arrivés à ce stade de leur existence après drames et déceptions: Nitta a mis brusquement fin à sa carrière de pianiste tandis que Koaru continue de pleurer la mort brutale de son fiancé. Les trois compagnons trouvent rapidement les bases d’une amitié douce et sincère, entrecoupée de silences. Ruriko se demande cependant si elle pourra un jour retourner vers son ancienne vie, son mari et s’éloigner du charme troublant de Nitta.

Fidèle à son style délicat et sensible, OGAWA met ici en scène un personnage en pleine reconstruction et, sur le thème banal du triangle amoureux, parvient à étonner par la manière subtile et étrange qu’elle a de faire agir ses personnages. Pas de sentimentalisme, pas d’effets faciles. Sous l’apparence de la douceur et de la tendresse croupissent les secrets et les désirs inavoués, les regrets et les jalousies. L’écriture, elle, suit le rythme des saisons, contemplative lorsqu’il s’agit d’écouter les murmures de la nature ou plus mystérieuse quand les personnages tentent d’échanger leurs histoires. Un style reconnaissable qui n’est jamais vain et qui, au fil des romans (comme ici ou ici) et des nouvelles (comme ici) se réinvente à chaque livre.

Les avis du Globe-Lecteur et de Lou.

Référence :
Yoko OGAWA, Les tendres plaintes, traduit du japonais par Rose-Marie Makino et Yukari Kometani, Actes Sud, 2010

27 mars 2011

Les bonnes

La couleur des sentiments, Kathryn Stockett

Martin Luther King et Rosa Park font résonner le cri de la révolte. Un cri que ne semblent pas entendre les habitants de Jackson, Mississipi... La couleur des sentiments, un premier roman très réussi sur la vie des domestiques noirs dans les années soixante aux Etats-Unis. 

Le titre de l'édition française, la couverture (deux bonnes noires et un enfant blanc) et la thématique (l'amitié de deux bonnes noires et d'une jeune femme blanche) ne nous disait rien qui vaille. Le fait que le livre soit déjà un best seller et, selon la quatrième de couverture, un "véritable phénomène culturel outre-Atlantique", ne nous a pas rassuré. On voyait déjà dégouliner du livre le mélodrame et les bons sentiments. Et pourtant... force fut de constater que le livre a amplement mérité son succès. Malgré un sujet risqué, ce roman, ni pathétique, ni larmoyant, est une réussite. Émouvant, passionnant, ce livre se dévore et les personnages vous hantent encore des jours durant.
Jackson, Mississipi, dans les années soixante. Près d'un siècle après la guerre de sécession et l'abolition de l'esclavage, la ségrégation des noirs est encore bien présente. Trois personnages centraux se partagent équitablement la narration. Tout d'abord il y a Aibileen, bonne noire de cinquante-trois ans qui dès l'âge de quatorze ans a appris à se taire devant ses patrons blancs, à faire profil bas et à se rendre indispensable. Son truc, à Aibileen, ce sont les enfants, surtout les petits enfants, dont elle s'occupe avec un amour inconditionnel qui remplace celui des jeunes mamans blanches parfois absentes ou négligentes. Elle tente d'ailleurs d'insérer dans la tête de ces toutes petites personnes des sentiments de confiance en leur répétant chaque jour leur importance. Son fils à elle est mort accidentellement à l'âge de vingt-quatre ans et depuis, un petite voix taraude Aibileen, une petite voix qui lui souffle qu'il est peut-être temps que les choses changent. C'est cette petite voix qui la pousse, notamment, à raconter à la petite fille dont elle s'occupe, l'histoire de ce martien, rejeté par les hommes parce qu'il est vert, le pauvre Martien Luther King. 
Ensuite il  y a Minny, la meilleure amie d'Aibileen. Minny est beaucoup plus jeune, a déjà cinq enfants, une grande gueule et un mari qui a la main un peu trop lourde. Elle vient d'être renvoyée et craint de ne jamais retrouver de travail dans cette ville, voire dans cet État. Et puis il y a la Chose Abominable Epouvantable qu'elle a faite à l'horrible Miss Hilly, et elle sent qu'un jour, ça va lui retomber dessus. 
Et enfin, il y a Skeeter, fille blanche revenue vivre dans la plantation familiale après ses études universitaires. Elle est l'amie d'enfance de Hilly, joue au bridge avec ses amies, fait du tennis dans un club privé et participe aux réunions de la Ligue qui organise des soirées de charité pour les enfants d'Afrique. Mais depuis son retour, Skeeter a beaucoup de mal a tout recommencer comme avant. Tout d'abord, elle cherche à comprendre pourquoi la bonne qui l'a élevée, Constantine, a disparu de la surface du monde sans lui laisser la moindre explication et puis elle se sent grandir un certain malaise et un certain décalage avec ses amies d'enfance, surtout quand Hilly lui parle de sa proposition de loi pour promouvoir l'installation de sanitaires pour les domestiques...
Peu à peu, ces trois femmes se rencontrent, au-delà des clivages, des traditions, des règles et surtout des dangers que cela représente et entament la rédaction d'un livre témoignage sur la condition des bonnes noires. Commence alors un récit saisissant et éclairant sur ce que subissent chaque jour les bonnes noires mais dans lequel il est aussi parfois question d'amour entre les domestiques et leurs employeurs. "Je crains de ne pas en avoir assez dit, avoue l'auteure à la fin du roman. De ne pas avoir assez dit que non seulement la vie était beaucoup plus dure pour nombre de femmes travaillant chez les Blancs dans le Mississipi, mais aussi qu'il y avait infiniment plus d'amour entre les familles blanches et les domestiques noires que je n'avais d'encre ou de temps pour le décrire". Car l'auteure, originaire de Jackson, élevée elle-même par une bonne noire qui travaillait depuis des années dans sa famille, raconte un univers qu'elle connaît bien. Ce qui donne sans doute l'authenticité nécessaire à un sujet aussi périlleux traité avec pudeur et absence de manichéisme.
Un roman sur la subtilité des sentiments.

Référence :
Kathryn STOCKETT, La couleur des sentiments, traduit de l'américain par Pierre Girard, Editions Jacqueline Chambon, 2010

15 mars 2011

Deuxième chance

L'homme qui voulait vivre sa vie, Douglas KENNEDY

À l'occasion de la sortie de son adaptation cinématographique, retour sur le deuxième roman de Douglas KENNEDY.

Ben Bradford travaille dans un grand cabinet d'avocats dont il est désormais associé. Il vit avec sa femme et ses deux fils dans une belle demeure de banlieue cossue du Connecticut et ses voisins gagnent tous, ou presque, autant d'argent que lui. Et pourtant, Ben n'est pas heureux. Chaque matin lorsqu'il pénètre dans son cabinet pour exercer un métier qui l'ennuie prodigieusement, il se rappelle qu'un jour il a rêvé être photographe mais qu'un autre, il a, pour ne plus décevoir son père, signé un pacte avec le diable et décidé de devenir avocat. Sa femme, qui il y a quelques années encore rêvait de devenir écrivain, est devenue une desperate housewife et semble le mépriser un peu plus chaque jour. Lorsqu'un drame surgit dans la vie de Ben, il décide de s'accorder une seconde chance et de disparaître pour mieux renaître.
On retrouve la construction habituelle des œuvres de KENNEDY : la chute suivie d'une lente remontée, la mort et la résurrection du personnage principal. On retrouve également quelques tics d'écriture de l'auteur et notamment sa passion pour nous raconter... la remise à neuf d'une maison (quelques pages consacrée au ponçage des parquets et des lambris dans le nouvel appartement de notre héros...). Mais L'homme qui voulait vivre sa vie est aussi le roman de l'homme qui aurait voulu être un artiste, la vie de l'homme d'affaire qui n'a pas osé vivre réellement sa passion et qui devra sacrifier sa vie d'avant pour pouvoir enfin vivre son rêve. KENNEDY en profite pour égratigner également la société américaine : le roman est tout d'abord la satire d'un monde de nantis uniquement obsédés par l'image et la consommation (à l'image de l'épouse de Ben qui passe tout son temps à trouver du mobilier d'époque qu'ils finissent par détester autant l'un que l'autre) et du monde artistique qui rejette sauvagement l'apprenti artiste mais qui, telle une bande de requins,   ne lâche plus celui qui réussit. Et le tout forme un thriller assez palpitant. Terminons néanmoins par un petit bémol : les choix assez radicaux du personnage génèrent peut-être moins d'empathie avec le lecteur que les héros des autres livres de Douglas KENNEDY. Car le roman est aussi une réflexion sur le prix - parfois élevé - de la liberté.

Référence :
Douglas KENNEDY, L'homme qui voulait vivre sa vie, traduit de l'américain par Bernard Cohen, Pocket, 1996 (2010 pour l'édition Pocket).

11 mars 2011

Le bonheur est-il vraiment dans le pré ?

Là-haut, tout est calme, Gerbrand BAKKER

Le premier grand coup de cœur de 2011. Rien que ça.

Là-haut, c’est au départ l’étage où Helmer décide d’installer son vieux père. Un mouvement sans précédent dans cette ferme où tout semble figé depuis des années, depuis la mort de la mère voire même depuis la mort du frère jumeau, il y a plus de trente ans. La vie à la ferme laisse peu de place à la nouveauté, rythmée par les gestes à accomplir chaque jour : la traite des vaches, le nettoyage des étables, … Une vie qu’Helmer n’a pas voulue mais que la mort accidentelle de son jumeau lui a choisie. Il a du prendre la place du fils préféré et abandonner ses études à Amsterdam pour se consacrer entièrement à la petite exploitation familiale. Plus qu’un travail, un exil dans un monde d’hommes, silencieux et routinier, avec comme seule distraction la visite occasionnelle d’une voisine et de ses deux jeunes enfants. Alors cette idée de placer son père à l’étage et de le couper définitivement du quotidien de la ferme, c’est presque une révolution. Pourtant, Helmer est loin de penser à refaire sa vie. Recommencer tout à cinquante-cinq ans ? À d’autres. Partir pour le Danemark, comme d’autres l’ont déjà fait, quitter la condition de paysan, ce serait comme si Sisyphe abandonnait son rocher. Et pourtant, il y a encore là, quelque part dans le frémissement du corps d’Helmer, une partie de lui-même qui, dans le silence inquiétant de la nuit de la campagne, parvient encore à faire entendre sa voix…
J’en dirai bien moins que la présentation de l’éditeur et je laisserai aux lecteurs le plaisir de la découverte. Et pour que cela soit bien clair : précipitez-vous ! Ce premier roman a été pour moi un moment de lecture intense dont j’ai eu du mal à sortir. Beaucoup de finesse dans l’écriture et dans la manière de suggérer, avec pudeur et poésie, les infimes mouvements de la conscience que les personnages ont d’eux-mêmes. Des thèmes que l’on a souvent rencontrés (l’imminence de la mort, la relation au père, la gémellité, …) mais amenés avec une incroyable justesse qui laisse toute sa place à l’émotion sans jamais tomber dans la mélodrame ou la mièvrerie. BAKKER parvient à parler du désir et du bonheur sans jamais les nommer, en amenant de manière inattendue un peu de sable dans les rouages de la vie bien réglée de son personnage.

Un énorme merci à la collègue de notre dream team qui m’a mis ce beau roman entre les mains.

Les avis de Clara, de Gwenaëlle et de Dominique.

Message perso : je pense que cela pourrait beaucoup plaire à Laurent.

Référence :
Gerbrand BAKKER, Là-haut, tout est calme, traduit du néerlandais par Bertrand Abraham, Folio, 2011.

2 mars 2011

Au prochain carrefour, tournez à… ?

La vie très privée de Mr Sim, Jonathan COE

Récit de voyage sous GPS et roman d’initiation à la cinquantaine : retrouvons le rire doux-amer de notre Anglais préféré.

Un divorce, une dépression sévère, un père à l’autre bout du monde, une vie sentimentale sur pause : Maxwell Sim est dans une mauvaise passe. Face à une scène heureuse et d’une grande banalité (une mère et sa petite fille en train de s’amuser en jouant aux cartes), il s’interroge : comment se fait-il qu’il soit incapable d’entretenir une telle complicité avec les membres de son entourage. Brouillé avec son meilleur ami, éloigné de son ex-femme et de sa fille, silencieux face à son père ; à qui se confier, avec qui partager ? Sa première résolution pour mettre fin à cette malédiction est d’engager la conversation avec son voisin dans l’avion qui le ramène en Angleterre après avoir passé quelques jours auprès de son père à Sydney. Pas de chance : alors que pour la première fois de sa vie il parvient à se raconter, le passager meurt d’une crise cardiaque en plein vol ! Mais Maxwell s’accroche et n’hésite pas, pour rebondir, à accepter d’entreprendre un drôle de voyage organisé par une marque de brosses à dents artisanales. L’occasion de renouer avec de vieilles connaissances et de peut-être se remettre à vivre en suivant les indications d’Emma, la voix langoureuse de son GPS.

Face au désespoir et à la solitude, COE impose l’arme absolue : l’humour british. Alors que son précédent roman était surtout mélancolique (comme on l’avait dit ici), celui-ci renoue davantage avec l’esprit de Testament à l’anglaise ou de La maison du sommeil. Un personnage de loser magnifique, un anti-héros attachant de banalité, en proie aux soucis de son époque. On retrouve aussi toute l’aisance de l’auteur quand il s’agit de passer d’une voix à l’autre en insérant dans son récit des lettres, des nouvelles, des pages de souvenirs qui viennent peu à peu éclairer le personnage sur son identité. COE abandonne des petits cailloux qui finissent par montrer le chemin et amener son personnage à une découverte pour le moins surprenante… En adaptant les codes du roman d’initiation et du récit de voyage (existe-t-il un terme équivalent au road-movie pour la littérature ?), il entraîne le lecteur à travers les lieux de la vie moderne (aéroport, station routière, chaîne de restaurants, …) avec une ironie bienveillante. 

Pas d’hésitation : au prochain carrefour, direction votre PAL !
Référence :
Jonathan COE, La vie très privée de Mr Sim, traduit de l’anglais par Josée Kamoun, Gallimard, 2011.

22 février 2011

Histoire de fantôme

L'indésirable, Sarah WATERS 

Le cinquième roman de Sarah WATERS raconte la grandeur et la décadence d'une demeure anglaise et de la famille qui y (sur)vit. A la fois fresque familiale, récit fantastique et roman social, un livre qui se dévore.

Hundreds Hall est une magnifique et immense demeure nichée dans la campagne anglaise et habitée depuis des générations par la famille Ayres. Le narrateur de ce récit, Faraday, se souvient de la grandeur de cette maison dans laquelle sa mère a été bonne d'enfants. Les images qu'il en garde sont celles des fêtes splendides qui s'y déroulaient, du fourmillement des employés et de la noblesse de ses habitants. Mais lorsque, devenu médecin malgré ses origines sociales, il a l'occasion d'y pénétrer à nouveau, bien des années après, il ne peut que constater la décadence de Hundreds Hall et de ce qui reste de la famille Ayres. Appelé parce que l'unique employée de maison, la jeune Betty, se plaint de maux de ventre, il fera la rencontre de Mrs Ayres et de ses deux enfants, Caroline, vieille fille (malgré son jeune âge) sans charme mais non dénuée d'humour et Roderick, le fils, revenu blessé de la guerre. De la fortune de la famille il ne reste rien et de la gloire du passé il ne reste que les bonnes manières des Ayres, quelques robes défraîchies, la tenue de bonne démodée que la pauvre Betty doit endosser chaque jour et cette maison qui émerveille toujours le docteur Faraday, surtout les jours de beaux temps, mais qui s'écroule de toute part et que les trois derniers membres de la famille n'arrivent plus à faire tenir debout. Et puis... et puis certaines choses étranges commencent à se manifester dans cette grande demeure mystérieuse. Des bruits, des traces sur les murs, la sensation d'une présence... Un à un, les membres de la famille Ayres semblent succomber à la terreur générée par cette maison, au grand dam du docteur Faraday qui ne sait plus quoi faire pour leur faire entendre raison. La famille Ayres souffre-t-elle d'une tare héréditaire qui les mène inexorablement à la folie ou Hundreds Hall est-il hanté ?
Mais au-delà des histoires de fantômes, L'indésirable est surtout le roman d'une époque : celle de l'après-guerre qui voit émerger une nouvelle classe, celle des ouvriers, et qui voit mourir une autre, hier tout en haut de la hiérarchie sociale et aujourd'hui bien souvent ruinée et sans pouvoir aucun. Les "nouveaux riches" rachètent les vieilles demeures, se débarrassent de ce qui faisait leur charme et les transforment en bâtisses modernes et pratiques.
Sarah WATERS crée une atmosphère mystérieuse et envoutante, parfois angoissante et on pense, bien souvent, à Edgar Allan POE. L'auteure, une fois n'est pas coutume, a choisi pour narrateur un homme et on assiste, à travers les yeux à la fois fascinés, amoureux et condescendants du docteur Faraday, jour après jour, saison après saison, à l'effondrement de cette maison, de cette famille et d'une certaine époque. Il ne se passe pas grand chose et pourtant, difficile de lâcher ce roman de 707 pages tant la tension de cette fresque familiale est palpable et les personnages terriblement attachants. Et si la fin est un tout petit peu frustrante, c'est indéniable, L'indésirable nous ensorcelle.

Références :
Sarah WATERS, L'indésirable, traduit de l'anglais par Alain Defossé, Denoël, 2010, 707 pages.