31 octobre 2010

Pour Voyelle

Indignation, Philip ROTH

Un roman profond et juste sur la fin de l’adolescence et le début de l’âge adulte. Presque une révélation.


Je n’aimais pas Philip ROTH. Malgré les nombreuses tentatives d’Amandine, la Voyelle de notre duo (qui clame son amour pour l'auteur ici), malgré ses éloges incessants, malgré la variété de ses arguments (« Tu n’as pas aimé car ce n’était pas le bon moment », « Il vaudrait mieux découvrir l’auteur par un autre roman », « Tu es vraiment une tête de mule »…) : rien n’y faisait. J’ai essayé, j’ai lu et j’ai, invariablement, abandonné.
Mais comme l’amitié c’est sacré et que je voulais tant lui dire que, oui, ROTH est un auteur génial, j’ai retenté le coup. Et miracle : ça a marché !
Il y a deux ans de cela, j’avais été énormément touché par Un homme qui racontait la vie d’un homme ( !) sur le point de mourir. Justesse du ton, pudeur et retenue, mélancolie drôle.
Et pour Indignation, dernier ouvrage paru en français, mon enthousiasme est encore plus débordant. Lu en un temps record, le roman m’a emballé et, à nouveau, pas mal secoué.
En 1951, alors que de jeunes Américains continuent de mourir sur le front de la guerre de Corée, Marcus Messner quitte la demeure familiale pour entamer sa deuxième année d’université au Winesburg College, dans l’Ohio. Fils d’un boucher kasher de Newark, Marcus ne peut plus supporter l’inquiétude grandissante et écrasante de son père qui s’imagine que son fils, pourtant sérieux et travailleur, pourrait commettre d’absurdes faux-pas qui viendraient mettre un terme à ses possibilités d’ascension. La qualité de l’enseignement dispensé à Winesburg n’a rien d’exceptionnel et les valeurs patriotiques et religieuses qui fondent la tradition de l’école n’arrangent pas les choses, mais pour Marcus, mieux vaut cela que d’être face à la détresse paranoïaque de son père ou, pire, d’aller mourir en Corée. Studieux, appliqué, il se conforme à tout mais refuse de participer à la vie sociale de l’université (et notamment de faire partie d’une fraternité). Immergé dans un monde aux valeurs morales étriquées et pudibondes il n’en ressent pas moins du désir pour le sexe opposé. C’est ce qui le pousse à inviter la belle Olivia à un dîner qui, il l’espère bien, lui rapportera ses premiers succès amoureux. La découverte du plaisir coupable sonnera pour Marcus le début d’une série d’incidents désastreux l’obligeant à poser des actes et à prendre position face au monde que la société et ses parents lui proposent d’embrasser.
Même si l’Amérique chrétienne et conservatrice des années 50 est le cadre du livre, ROTH fait de son personnage un jeune homme aux aspirations intemporelles : grandir sans trahir, faire son chemin, être fidèle à soi-même, se confronter aux autres, découvrir l’amour et le sexe. Marcus cherche sa voie dans un monde fait de normes et de barrières et, même si ils sont légitimes, ses rêves se brisent souvent au contact de la réalité du monde qui l’entoure. L’emprise familiale dont il tente de se défaire dans la violence lui cause d’invisibles blessures qui se noient dans le sang, image récurrente et prégnante. Un fils de boucher, rompu aux solutions tranchées, découvre la complexité d’un monde construit sur des discriminations, sexuelles, religieuses ou raciales.
Portrait d’une époque mais surtout d’une étape dans la vie de chaque être humain, Indignation est un roman profond qui, sans jouer la carte de la sentimentalité, émeut par sa justesse. L’écriture de ROTH touche et amuse, avec finalement une certaine forme de tendresse et, en ce qui me concerne, fait résonner pas mal de souvenirs de l’adolescence et du début de l’âge adulte.
Alors oui, Amandine, pour moi aussi Mr. ROTH est un auteur génial.

PS: si d'aventure un certain professeur d'histoire amateur de mouches et ramasseur de pommes passait par ici, je lui recommande tout particulièrement ce livre.

28 octobre 2010

Attention : chute d’idéaux !

Divines amours, Michael BRACEWELL

Roman doux-acide sur un groupe de jeunes adultes idéalistes en Angleterre à la fin des années 1970: so british !

Kelly O’Kelly, à la fin de sa scolarité, obtient une bourse pour rejoindre une école d’art de Brighton. Douée mais fragile, Kelly se remet difficilement de son début d’histoire d’amour avortée avec Miles Harrier, un jeune homme de bonne famille qui, à l’aube de sa vie d’adulte, voit son cœur balancer entre Stella et Lucinda, deux amies d’enfance. L’une est mannequin, beauté naturelle, entêtante mais réservée ; l’autre, charmante et cultivée, démarre une carrière dans le monde de la pub. Dans l’Angleterre de la fin des années 1970, l’avenir semble sourire à ces jeunes gens qui pourtant peinent à trouver le bonheur. Jouets d’un destin cruel et ironique qui les manipule comme des pions sur un jeu d’échec, ils devront faire face aux coups du sort pour tenter de concilier leurs idéaux incertains avec la, parfois dure, réalité de la vie.
J’avais découvert Michael BRACEWELL il y a deux ans de cela à travers son roman Un éternel jeune homme, sorte d’éducation sentimentale d’un jeune esthète à l’heure du thatchérisme. Drôle et féroce, le livre m’avait surtout impressionné par le peu d’empathie de l’auteur pour ses personnages. Ici, c’est avant tout une ironie délicatement acide qui vient claquer à la figure des protagonistes. Les retournements de situation, ces coups du sort qui viennent frapper les personnages de plein fouet (le ciel leur tombe souvent littéralement sur la tête), sont extrêmement drôles et cruels à la fois. Les pensées des personnages et leur environnement sont décrits avec la minutie d’un auteur naturaliste du 19ème siècle mais toujours avec le petite pointe de distance qui, à la fin d’une phrase, vient saisir le lecteur pour faire tomber les masques. Derrières les préoccupations profondes de ces jeunes aristocrates se cachent des envies et des désirs refoulés, des blessures, des cicatrices. Leur aspiration au bonheur et au conformisme se heurte à une réalité qui les dépasse et nous fait sourire. Humour acide et raffiné : de la toute grande britishitude.
C’est également, à côté de ces marivaudages amoureux, un roman de mœurs et de société qui donne à voir l’aristocratie et la haute bourgeoise anglaise face à un monde en pleine mutation. Londres, ville de plaisirs et de séduction, vibre d’un mouvement perpétuel qui rejette à la marge ceux qui ne peuvent pas, par naissance ou par fortune, y adhérer. Et à la lisière des grandes villes apparaissent de nouvelles cités, modernes et fonctionnelles, garnies de galeries marchandes et d’habitations confortables et uniformes. La scène musicale explose et, après la vague punk, apparaît la new wave et les prémices d’une société de divertissements.
A côté de son regard de sociologue, BRACEWELL est également un grand conteur, capable d’emmener le lecteur très loin dans l’esprit de ses personnages, énervants et attachants, qui tentent vainement de conformer leurs actes à leurs croyances et à leurs espérances. On pense souvent à Jonathan COE, dans la capacité à portraiturer finement une époque et une génération, la tendresse en moins.

PS: petit message à l'éditeur, si d'aventure il passait par ici. La couverture ne rend vraiment pas compte du livre et je dois bien avouer qu'elle m'a même un peu rebuté, voire même un peu gêné quand je lisais dans les transports en commun...

Un livre lu dans le cadre d’un partenariat organisé par Blog-O-Book, que nous remercions une fois encore chaleureusement, avec les éditions Phébus.

21 octobre 2010

Ça c’est Paris !

Mémoires de Montparnasse, John GLASSCO

Autobiographie d’un apprenti poète canadien dans le Paris de l’entre-deux guerres ou le triomphe de la jeunesse.

Sur les bons conseils de mon dealer Vincent, je me suis laissé tenter par ces mémoires d’une époque qui me plait énormément : l’entre-deux guerres. Période où Paris était la capitale mythique des arts et des artistes, qui s’y retrouvaient dans quelques bars interlopes pour y deviser modernité. C’est en tout cas ce Paris-là que John GLASSCO, Canadien de 18 ans, est parti découvrir pendant trois années, laissant derrière lui un père qui ne voyait pas d’un très bon œil les aspirations littéraires de son fils. Car John se pique de poésie et pense que Paris fera de lui un grand poète surréaliste. Abandonnant rapidement son projet initial, il se lance par intermittence dans la chronique de sa découverte de la vie parisienne. Il terminera son récit deux ans plus tard, sur un lit d’hôpital à Montréal, dans l’attente d’une opération qui pourrait lui coûter la vie, ce qui donne à l’écriture un sentiment d’urgence et d’incroyable vitalité.
Lorsqu’il débarque à Paris, avec son ami Graeme Taylor, la petite rente que lui verse son père leur permet de vivre comme des rois tant le taux de change s’avère avantageux. Mais lorsque la rente diminue et que la crise économique fait chuter le cours du dollar, c’est le début d’une vie de bohême, à la recherche d’un toit et d’un travail. Qu’à cela ne tienne, John sait rebondir : il tape des manuscrits, se fait secrétaire particulier d’une fausse princesse, gigolo et pose même pour de photos pornographiques.
GLASSCO prend le pouls de la ville et offre à travers ce récit autobiographique une ode à l’innocence et à la jeunesse qui vit sans connaître la peur du lendemain. Une vie d’excès en tous genres et en tous sens, sans contrariétés : boire, manger et faire l’amour, ad libitum. Le milieu que fréquente GLASSCO aborde la sexualité avec une candeur et une légèreté qui, rétrospectivement, fascine et remet un peu en question notre prétendue « libération sexuelle ». Dans ce manège incessant de soirées et de rencontres fortuites, GLASSCO croise la crème des artistes et des personnalités de l’époque : Tristan Tzara, Robert Desnos, Marcel Duchamp ou encore l’extravagante Kiki de Montparnasse. Pour peu que vous ayez de l’intérêt pour ces années de grande fécondité artistique, vous ne pourrez que savourer les portraits que le jeune auteur dresse, souvent de manière espiègle, de James Joyce, Gertrude Stein, André Breton, Ernest Hemingway, Man Ray … Tout ce petit monde, des expatriés pour la plupart, discute littérature, poésie, art, philosophie et anime la Rive Gauche. Il faut donc connaître un minimum ces artistes afin d’apprécier au mieux le récit. (La présente édition propose, à la fin du livre, un « Index des personnes » très bien conçu).
Ce qui prédomine au final, c’est l’énergie et l’innocence amusée de ce jeune homme face à cet univers festif et intellectuel. Et si ces confessions évitent soigneusement toute nostalgie, il n’en va pas de même pour le lecteur qui ne peut que regretter de n’être pas né plus tôt.
McAlmon, Glassco, Taylor, Nice 1929
Un extrait à lire sur le site de l'éditeur: ici.

19 octobre 2010

Rencontre en couleurs


Jean-Michel BASQUIAT, Slave Auction (1982)
L'activité bloguesque nous apporte, depuis plus de deux ans maintenant, bien des plaisirs. Celui de partager nos lectures, bien sûr, mais aussi de lire vos réactions, vos idées, vos compliments et d'ainsi rencontrer, de loin, d'autres lecteurs. Parfois, c'est aussi l'occasion de rencontres en chair et en os! Comme cet été, à l'occasion du passage de Karine en Belgique et plus particulièrement chez Miss Ketchup aka Bookomaton. 
Et, à l'occasion d'un passage à Paris l'hiver dernier, la rencontre avec Laurent d'In Cold Blog. Nous avons remis cela samedi passé, à Paris une fois encore (les Français craignent-ils de s'aventurer jusque dans les contrées, pourtant pas si reculées, de la Belgique?). Un très bon moment, en bonne compagnie et aussi l'occasion de partager nos impressions sur la très belle exposition Basquiat du musée d'Art moderne de la ville de Paris. Une rage de peindre, un geste vif et enlevé, sans compromis et de la couleur qui jaillit et rebondit partout sur les toiles. A voir absolument.

Et pour le coup, nous n'avons absolument pas parlé littérature!

15 octobre 2010

Vider les placards de l'Histoire

Purge, Sofi OKSANEN

Plongée dans la période soviétique de l’Estonie pour y déterrer des secrets de famille. Un premier roman dur et percutant.

La chambre d’Aliide, dans une petite maison de la campagne estonienne. La vieille femme est comme hypnotisée par une mouche qui, si elle arrive à la cuisine, risque de gâcher la viande. C’est plus qu’un insecte, c’est une obsession, un obstacle à la tranquillité, au repos de l’âme. Cette mouche appelle à la vigilance : les plus grands dangers ne viennent pas toujours de l’extérieurs. Et Zara, la jeune femme qu’Aliide découvre un matin dans la cour de sa maison? Représente-t-elle une menace, fait-elle partie d’un plan pour s’emparer des modestes de bien de la vieille ? Non, c’est juste une enfant perdue, une jeune Russe accrochée dans les filets d’un sordide trafic d’êtres humains. Une victime qu’Aliide est prête à défendre, quitte à faire remonter à la surface des souvenirs enfouis, des secrets de l’époque où l’Estonie était soviétique.
Ne pas trop en dire car le roman utilise avec ingéniosité les effets de surprise dans une construction où le passé et le présent des différents personnages se croisent, à travers les lieux et les époques. OKSANEN, dont c’est ici le premier roman, embarque son lecteur dans une revisitation de l’histoire du vingtième siècle. Plusieurs voix nous conduisent le long des chemins de la mémoire, à l’affût des secrets et des blessures, vers des époques où la suspicion était constante, où la dissimulation était devenue un mode de vie et où il fallait choisir son camp : victime ou bourreau. Certaines scènes, d’hier et d’aujourd’hui, font frémir : une violence sourde et tranchante (mais pas complaisante). Au cœur de ce roman, le parcours de ces deux femmes, Aliide et Zara : deux visions de la femme, deux époques mais aussi un même destin capturé par le style puissant et acéré de la jeune auteure.
Malgré toutes ces qualités, il m’a fallu beaucoup de temps pour rentrer dans ce roman. Une question de timing, un moment où je n’avais peut-être pas trop la tête à lire, un trop plein de lectures après un mois de septembre gargantuesque. Mais, avec un peu de recul, je garde un excellent souvenir de ce livre dur et percutant que, comme une bonne partie de la blogosphère (comme Leiloona ou Keisha), je vous recommande vivement.

13 octobre 2010

Femme ardente

Sanctuaires ardents, Katherine MOSBY

Pour certains "différente", pour beaucoup "folle", Vienna Daniels, par sa soif de vivre, son amour de la nature et de la culture, détonne dans cette petite ville de Virginie et réveille les langues de vipères. Le récit d'une révolte par l'auteure de Sous le charme de Lillian Dawes. 

On a beaucoup entendu parlé, en francophonie, de Katherine MOSBY lors de la parution de son roman Sous le charme de Lillian Dawes. Or il s'agit déjà de son quatrième roman. Son premier, Sanctuaires ardents, sorti en 1995, vient enfin, pour notre plus grand bonheur, d'être publié en français.
Nous sommes dans les années 30, à Winsville, petite bourgade de Virginie. Lorsque la famille Daniels débarque sans prévenir pour s'y installer, la ville est en émoi. Si Willard Daniels parvient très vite à charmer la population de Winsville, Vienna, elle, originaire d'une riche famille new-yorkaise, intrigue d'abord, par sa beauté et ses manières de grande dame, énerve ensuite, parce que jamais elle n'essaye d'adopter les mœurs de son lieu d'adoption, pour finalement susciter un rejet quasi unanime. Vienna, en effet, n'accepte aucune concession. Elle rejette la bêtise, l'ignorance, le conformisme et surtout le faux-semblant. Sa liberté d'esprit et sa fantaisie excèderont Willard au point qu'un soir, il s'enfuit lâchement de la demeure familiale, abandonnant sa femme, sa toute petite fille et son bébé à naître. Et Vienna continuera sa vie, sa lutte contre la soumission en élevant seule ses deux enfants chéris, Willa et Elliott. La famille Daniels restera toujours en marge de Winsville car il est impossible pour Vienna de jouer le rôle qu'on attend d'elle, de se conformer à ce mode de vie provincial ou d'adhérer aux valeurs dominantes. Luttant contre la ségrégation dans un lieu ou le KKK est encore bien présent, refusant que ses enfants aillent à l'école dont le niveau est des plus désolants, se dérobant à toutes les mondanités et autres pratiques sociales, Vienna se coupera peu à peu du monde, entraînant ses enfants sans sa solitude. Mère aimante, magnifique mais non parfaite, elle éduquera ses enfants en leur enseignant la joie de vivre et l'amour des belles choses mais ne les armera pas pour s'insérer dans le monde. Par ailleurs, la douleur n'épargnera pas Vienna qui perdra successivement tous ceux qu'elle aimait et qui la maintenaient debout. Des drames saisissants, qui nous laissent, nous lecteurs, transis de tristesse...
L'écriture de Katherine MOSBY est belle, pleine de finesse et de nuance. L'évocation des gens est souvent mise en rapport avec la nature, le temps, la lumière : « Ils ne semblaient pas habiter le monde de la même façon que lui, rivé à la terre par sa large ossature à chacun de ses pas pesants. […] La famille Daniels suscitait en Addison le besoin d’une langue plus extravagante que ne le permettait son maigre vocabulaire. Plus tard, il ne pourrait expliquer ce qui avait rendu cette première rencontre avec les Daniels aussi fondamentale, mais il se rappellerait la façon dont la lumière miroitait à travers les branches des platanes, les feuilles en mouvement pointillant le sentier de cette même luminescence qu’il sentait à l’intérieur de lui, excitante et insaisissable. » Vienna, d'ailleurs, comblera sa solitude en s'occupant activement de tous les arbres et plantes de la ville et Elliott passera des heures à recueillir et à soigner des animaux blessés. Ce rapport à la nature donne au livre une sensation de légèreté malgré les tragédies que vont vivre les Daniels et cette mélancolie presque palpable qui enrobe tout le livre. Un récit poignant qui parle d'une femme entrée en résistance contre la mesquinerie de la nature humaine.

Lu dans le cadre d'un partenariat avec les éditions Quai Voltaire/La Table Tonde, organisé par les bons soins de BOB que nous remercions chaleureusement.

7 octobre 2010

Le plus bel âge

Gentlemen, Klas ÖSTERGREN

Un roman culte suédois et ce n’est pas un polar !

Le jeune Klas fait la rencontre d’Henry Morgan dans son club de boxe à la fin des années 70. Klas est un écrivain qui vit en dilettante en bouclant les fins de mois par de petits boulots sans grand intérêt. Amusé par l’enthousiasme communicatif d’Henry, dandy fantasque et charismatique, il se laisse facilement entraîner et, comme il a perdu la plupart de ses biens dans le cambriolage de son appartement, il accepte l’invitation de son nouvel ami à venir partager son grand appartement. La cohabitation tient de l’état de grâce. Dans une atmosphère propice à la création, Klas se lance dans l’adaptation contemporaine d’un classique de la littérature suédoise tandis qu’Henry peaufine la partition d’Europe, fragments désagrégés, œuvre musicale qui lui apportera la gloire. Mais la réapparition de Leo, le frère cadet d’Henry, va venir bousculer la dolce vita suédoise des deux jeune hommes. Alors qu’Henry est extraverti et bon vivant, son jeune frère, poète précoce, est renfermé et sujet à de terribles crises qui l’éloignent toujours un peu plus du monde des vivants, de l’enfermement autistique au penchant mortifère pour certaines fleurs du mal.
Histoires de famille, réflexions philosophiques, esthétiques, histoires d’amour, femmes fatales, secrets d’Etat et même chasse au trésor : c’est toute la panoplie de la littérature qui est ici déployée par ÖSTERGREN pour donner corps au destin des deux frères que son double littéraire semble aduler. Le roman se révèle lentement et change souvent d’orientation, surprenant le lecteur jusqu’aux dernières lignes.
On lit avec beaucoup de plaisir cette chronique pleine de charme et d’originalité qui va des années 50 à la fin des années 70, intrigué et charmé comme le narrateur par cette fratrie hors-norme. Le style d’ÖSTERGREN est assez original et étonnant quand on sait que l’auteur n’avait que 25 ans au moment de la parution, en 1980, de ce roman, culte en Suède. Il a donné suite à l’histoire des frères Morgan en 2005 avec Gangsters.

2 octobre 2010

Penser par le petit écran

Philosophie en séries, Thibaut de SAINT MAURICE

Non, je ne passe pas des heures vautré devant la télé: je philosophe, nuance !

La rentrée : cap difficile à passer pour les élèves… comme pour nous. Se remettre dans le bain et trouver le moyen de s’améliorer, de se renouveler, d’essayer de nouvelles pistes pour éviter l’engourdissement. Cette année, pour aborder en douceur le programme de dernière année, nous avons proposé à nos chers petits de se pencher sur un essai qui a pour objet l’une de nos activités chronophages favorites : les séries télévisées.

Dire que les séries américaines des quinze dernières années ont révolutionné les codes de production du récit est une banalité ; elles sont aujourd’hui disséquées un peu partout et ont droit à tous les honneurs, au point de faire de l’ombre au cinéma. L’originalité de ce livre aux intentions clairement pédagogiques est d’envisager ces histoires et ces personnages sous l’angle de la philosophie. Voir quelles grandes problématiques philosophiques sont mises en scène dans ces produits de la culture de masse. Et à travers différentes questions, en profiter pour aller faire un tour du côté de la pensée de quelques grands philosophes. C’est ainsi que l’on pourra, par exemple, se pencher sur les agissements de Jack Bauer (24 Heures Chrono) à l’aune de la morale kantienne, comparer les procédés utilisés par les Experts avec la recherche de la vérité chez Aristote ou encore envisager les péripéties de Wisteria Lane (Desperate Housewives) sous l’angle du pessimisme de Schopenhauer. L’auteur envisage, d’Alias aux Soprano, en passant entre autres par Grey’s Anatomy, Lost et Six Feet Under, les séries phares de ces dix dernières années. Bien sûr c’est de la vulgarisation (ça s’adresse avant tout à des lycéens) mais bien tournée (ce n’est pas du Luc Ferry). Simple et pas simpliste, avec des courts extraits de textes d’auteurs commentés. L’idée a de quoi faire sourire (Eva Longoria chez Schopenhaueur, il fallait y penser…) cependant le résultat est intéressant (et semble avoir intéressé nos élèves, ouf !) et permet aussi d’ éclairer autrement le succès écrasant de ces programmes.

Profitons en, pour faire écho à un billet récent du Bookomaton, pour faire ici notre coming out : bonjour, je m’appelle Voyelle, bonjour je m’appelle Consonne et nous sommes complètement accros aux séries télés ! Oui, nous pouvons passer des heures devant la télé à nous passionner pour ces petits joyaux d’inventivité (comme quoi, la télé n’éloigne pas de la lecture).
Tour d’horizon de nos dernières grandes émotions :
True Blood : Ok, c’est un peu mode tous ces vampires. Mais contrairement aux atermoiements pseudo-romantiques de Twilight, ceux-ci mordent la vie à pleines dents (ok, c’est fin de semaine…) dans une métaphore politique de l’Amérique puritaine. Beaucoup de sang, beaucoup de sexe : on aime beaucoup.

United States of Tara : Un pitch un poil excessif : une mère de famille laisse libre cours à ses personnalités multiples, devenant selon le contexte une ado allumeuse, une mère au foyer des années 5O ou un vétéran du Vietnam. Et pourtant ça marche. Drôle, incisif avec des personnages secondaires justes et attachants.

30 Rock : De quoi se réconcilier avec la sitcom. Après un début simplement drôle, la série s’envole très vite vers quelque chose de délirant et ultra-addictif. Des gags qui tombent juste et une écriture comique implacable, pas politiquement correcte. Et puis surtout un personnage qu’on adore : Kenneth !



Mad Men : Pour terminer, la Rolls, la toute grande classe, de quoi nous consoler de la fin de Six Feet Under (ça fait maintenant cinq ans et on a encore un peu de mal…). Les années 50-60, dans une agence de pub américaine et dans le quotidien tourmenté de ses employés aux prises avec un monde qui commence à frémir. Que ce soit dans le soin apporté à la reconstitution, dans la réalisation, dans la construction complexe des personnages, dans un rythme qui étonne, tout participe à faire de cette série l’une de plus belle et des plus abouties de ces dernières années.

29 septembre 2010

Critique de la déraison pure

Le miroir fêlé, Svetislav BASARA

Absurde, moderne et déconstruit : un roman serbe qui voyage.

« Qu’est-ce que c’est que ce début ? » se demanda le typo à l’imprimerie en lisant : « Qu’est-ce que c’est que ce début ? »
Une première phrase d’anthologie et qui donne le ton de ce court roman déconstruit et décapant. Mais avant toute chose, une révélation : l’homme ne descend pas du singe mais bien du néant. Il faut donc cesser d’exister, devenir rien. C’est pour cela qu’Anan annonce qu’il vit désormais en 1949, là où il n’était (encore) rien. Ceci n’est pas du goût de son père qui, craignant les vagues, décide rapidement de faire interner son fils. Cependant Anan parvient à quitter l’asile, arrivé à la fin du chapitre 10 du roman qu’il est occupé à écrire. Car les infirmiers « n’ont rien pu faire contre la logique littéraire »…
Les deux guerres mondiales du siècle précédent ont chacune engendré, sous diverses formes, une prise de conscience de l’absurdité de nos conditions et de nos modes de pensée. Plus près de nous, il y a eu aussi les guerres de Yougoslavie et pour BASARA, auteur serbe né en 1953, l’absurde semble être également la réponse à bien des questions. L’auteur s’emploie en une centaine de pages à dégommer avec jubilation et cynisme toute forme de raison. De même pour la psychanalyse, la religion, le socialisme, le langage et la famille : tout passe à la moulinette. Ces réflexions surgissent dans le savant désordre du roman qu’Anan est en train d’écrire et que nous découvrons à mesure que celui-ci le conçoit. On perd évidemment très vite le fil du réel pour passer dans une autre dimension, littéraire, de l’autre côté de ce miroir fêlé que nous tend l’auteur. Comme dans un conte philosophique, nous découvrons une vision de l’existence à la fois spirituelle (dans tous les sens du terme) et désespérée. C’est aussi du pur roman moderne, avec mises en abyme, jeux sur la narration, sur les attentes du lecteur et sur les conventions romanesques.
Si toute l’histoire (impossible à résumer) s’inscrit dans un univers en perpétuelle mutation, ce qui ressort de l’ensemble est la relation d’Anan à son père, jaloux des ambitions littéraires de son fils. Impossible de ne pas penser à KAFKA et à La métamorphose (notamment lorsque le père, dans une parodie de tragicomédie, finit par se cacher sous un lit).

Un livre aimé et envoyé par Sébastien du Globe-Lecteur (il en parle ici) et qui va s’en aller faire un tour chez LuKe’s. 
Merci à Sébastien pour ce bon décapage cérébral de début d’automne.

26 septembre 2010

Thé chaud et sueurs froides

Les lieux sombres, Gillian FLYNN et Green River, de Tim WILLOCKS

Deux thrillers haletants à lire d'une traite, sous la couette, pendant les week-end pluvieux.

Malgré quelques beaux jours d'été indien, aujourd'hui on est obligé de l'admettre : l'automne s'est installé. Pluie battante, température en chute, vent glacial... Bonne nouvelle : on va pouvoir sans scrupule (parce que quand il fait beau on se sent toujours obligé de sortir) se faire une tasse de thé, se pelotonner dans son lit et... lire un bon thriller. Et vers qui se tourner pour trouver un bon livre à suspense ? Vers les éditions Sonatine, bien sûr. Et comme on sait, malgré les dérèglements climatiques, qu'après l'automne viendra l'hiver, autant en prévoir deux d'un coup.
Commençons par évoquer Les lieux sombres, de Gillian FLYNN. On y rencontre Libby Day, trentenaire solitaire et asociale, rescapée du massacre de sa famille. En effet, presque vingt ans plus tôt, sa mère et ses deux sœurs ont été sauvagement assassinées dans leur ferme familiale et son frère aîné, accusé du meurtre et condamné à la prison à perpétuité. Son témoignage de petite fille de onze ans a été prédominant dans l'accusation de son frère et jamais elle n'a remis en doute la culpabilité de celui-ci. Seulement voilà : l'argent offert par les comités de soutien et autres bonnes âmes commencent sérieusement à diminuer et Libby accepte des rémunérations de la part d'une étrange association, composée de fans de meurtres en tout genre, qui en échange lui demande de se pencher à nouveau sur les trois assassinats. Et Libby commence, malgré elle, à se poser des questions.
La construction de ce polar qui alterne l'enquête d'une Libby qui se reconstruit en retournant peu à peu au monde et les événements de cette journée fatidique, heure par heure, narrée par différents personnages, fait en sorte qu'une fois commencé, il est extrêmement difficile de s'arrêter. On découvre également la vie difficile de ces enfants "pauvres", élevés par une mère au bout du rouleau, dans une ferme qui tombe en ruine au fin fond des Etats-Unis. Un récit extrêmement efficace.

Autre ambiance, autre cadre : Green River de Tim WILLOCKS. Green River est le nom d'une prison, et pas n'importe laquelle : un pénitencier de sécurité maximale au Texas. Son directeur n'a plus aucun espoir quant à la possibilité de rédemption de ses locataires et perd lui aussi peu à peu la raison. C'est ici que Ray Klein, ancien brillant médecin accusé par son ancienne petite amie de viol, purge sa peine. Mais à la veille de sa possible libération anticipée, une émeute éclate dans la prison. Ray qui décide d'abord de ne pas intervenir, va finalement affronter le pire pour sauver Juliette Devlin, psychiatre judiciaire, enfermée à l'infirmerie. Et Klein découvrira peu à peu que les détenus ne sont pas seuls responsables de cette explosion de violence. Tim WILLOCKS parle de l'univers carcéral avec un réalisme parfois difficile à supporter : il est question de sueur, de sang, de sperme, de merde et de violence... Rien ne nous est épargné. Le langage est cru (relevons juste que pour exprimer à quel point deux personnages se mettent à respecter Juliette Devlin pour son courage et sa force de caractère, ils vont la traiter de "véritable fils de pute", ce que la doctoresse trouvera particulièrement touchant). Mais dans cet enfer qui fait apparaître les instincts les plus sauvages et les plus primitifs, où règne la terreur et la folie, apparait ici et là, quelque touches d'humanité : à travers ce détenu, devenu par la force des choses infirmier et qui se battra pour éviter que l'on n'assassine les détenus atteints du Sida, ce meurtrier schizophrène qui se révélera parfois d'une sagesse émouvante, cette solidarité qui naît entre détenus et gardiens qui décident de sauver ceux qui peuvent l'être au risque de leur propre vie...
Deux récits éprouvants mais qui ont cette particularité de faire surgir, à la fin, des touches d'espoir et de bonté là où on les attendait le moins.

PS : On hésite également à signaler, chez Sonatine toujours, La compagnie des menteurs de Karen MAITLAND, polar médiéval assez palpitant, dont l'authenticité historique est des plus intéressantes mais dont la fin nous a laissé un peu perplexe pour ne pas dire franchement déçu. Au cas où un troisième week-end de pluie se profile,...

23 septembre 2010

(Re)Disparaître ici

Suite(s) Impériale(s), Bret Easton ELLIS

La suite de Moins que zéro, vingt-cinq plus tard: non, non, rien n’a changé.

Si je me réjouissais de voir arriver la rentrée littéraire, ce n’était pas pour pouvoir me dire chaque jour combien j’aimerais pouvoir lire davantage, mais bien parce que j’avais depuis longtemps repéré l’arrivée d’un nouveau BEE.
Depuis l’adolescence, et la découverte mi-effrayé/mi-séduit d’American Psycho, ELLIS est un auteur que j’ai abordé à tous les âges avec toujours autant d’intérêt et de plaisir. Chacun de ses romans m’a fait l’effet d’une plongée en apnée, dans un univers et un style. J’ai relu il y a quelques semaines Moins que zéro, dont le présent ouvrage est la suite. L’effet était inchangé. Le caractère implacable de l’écriture et du rythme, la déshumanisation progressive des personnages, le traitement du temps à la fois distendu et perméable : j’ai replongé. C’est dire si l’attente était grande…
On retrouve donc les mêmes personnages, vingt-cinq ans plus tard. La jeunesse dorée et paumée de Moins que zéro fait maintenant partie du petit-monde du showbizz hollywoodien. Clay est devenu écrivain et scénariste et, comme dans le premier roman, il revient à Los Angeles après s’en être éloigné quelque temps.
Les premières pages sont d’une virtuosité stupéfiante: Clay raconte comment lui et les autres protagonistes du premier roman ont regardé le film adapté de ce roman qui, malgré eux, les mettaient en scène. Clay n’était donc qu’un personnage de ce récit à la première personne et semble donc reprendre la main dans ce nouvel opus (euh… vous me suivez ?).
De retour à LA pour le casting d’un film, il retrouve ses anciennes connaissance et cet immense miroir aux vanités qu’est l’industrie du film. Sexe, alcool et anxiolitiques, errance, hésitations : Clay n’a finalement pas beaucoup grandi. Très vite, il est persuadé d’être suivi, espionné. Il reçoit d’étranges messages, des menaces qu’il tente d’oublier en tombant sous le charme d’une jeune femme prête à tout pour un rôle. Jusqu’où Clay pourra-t-il se perdre ? Quelle est sa part de liberté ? N’est-il à nouveau qu’un personnage manipulé dans un scénario qui le dépasse ?
L’utilisation du présent dans l’écriture donne à ce roman un rythme particulier. Des scènes qui se répètent, des rencontres, des soirées où l’ennui et le désespoir se diluent dans un verre de tequila, on avance de plus en plus vite vers une sorte d’horreur angoissée, le roman hésitant sans cesse entre le roman noir et le thriller, version David Lynch. J’ai parfois eu l’impression que l’auteur cherchait à créer du suspense là où il n’y en avait pas besoin, tout étant ici question d’ambiance, d’atmosphère. Un cauchemar éveillé. Derrière la critique acerbe de l’univers factice et nombriliste d’Hollywood, Suite(s) Impériale(s) est avant tout un roman sur l’homme et sa faculté à se perdre dans la réalité et de s’enfoncer dans l’horreur.
Même si le roman m’a moins emballé que les précédents (comme Lunar Park, mon préféré), cela n’en reste pas moins d’une grande maîtrise et, à nouveau, je suis resté suspendu quelque part dans l’univers « ellissien », perdu et  à court de souffle, jusqu’à la dernière phrase.

Lu dans le cadre d’un partenariat organisé par BOB, qu’on remercie, et les éditions Robert Laffont.

D’autres avis chez Stef et Pierre.

18 septembre 2010

Post-moderne solitude

La carte et le territoire, Michel HOUELLEBECQ 

Poids lourd de la rentrée 2010 : alors ?

A moins d’avoir passé les dernières semaines bloqué au fond d’une mine au Chili, il ne vous aura certainement pas échappé que HOUELLEBECQ a sorti un nouveau livre. Matraquage médiatique et chœur de louanges pour le cinquième roman de celui que de nombreux critiques semblent considérer comme le sauveur de la littérature française contemporaine. J’étais passé très loin à côté d’Extension du domaine de la lutte et des Particules élémentaires. Il ne m’en reste rien sinon le souvenir d’un ennui et de beaucoup de réticences. Mais à force de lire partout des critiques élogieuses sur La carte et le territoire, j’en suis quand même venu à penser que, peut-être, je passais à côté de quelque chose. Difficile donc d’appréhender le livre en faisant abstraction de tout ce qui en a déjà été dit.

Pour ceux qui n’en auraient pas encore entendu parler, ce roman raconte l’histoire de Jed Martin, artiste contemporain multiforme, de son arrivée sur le marché de l’art à sa disparition. Son parcours, ses amours, sa relation au père et la lente gestation de son art forment la base du récit sur laquelle vient se greffer son début d’amitié avec Michel Houellebecq, écrivain misanthrope retiré en Irlande. Dans la deuxième moitié du roman, un fait divers sordide viendra bousculer le tout et ouvrir d’autres perspectives…
Un premier soulagement : en faisant de lui-même un personnage, l’auteur a pris la rebrousse-poil l’auto-fiction et s’est amusé à se caricaturer en jouant sur l’image de l’écrivain taciturne et lunaire, peu sympathique et déconnecté du monde. Portrait plein d’ironie, faux-vrai double de l’auteur mais aussi pendant sombre de l’autre artiste du roman : Jed. Dans ses œuvres, celui-ci interroge le monde des objets, de la production et du travail. Des peintures ou des photographies qui, comme les romans de HOUELLEBECQ, dépeignent la mélancolie d’un monde post-moderne revenu des grandes utopies comme la révolution industrielle, où toute chose ne s’évalue plus qu’en fonction de sa valeur marchande. Ce n’est pas une pensée révolutionnaire mais ce thème est amené ici avec beaucoup de finesse et d’astuce et le personnage de l’artiste solitaire et habité évite pas mal de clichés. De même dans les moments entre Jed et son père : pas de grosses ficelles et des scènes fortes et émouvantes. Le texte s’ouvre parfois sur d’autres voies, sur des digressions (beaucoup de pastiches assez truculents) qui donnent à l’ensemble une construction originale et un rythme maîtrisé et efficace.
A côté de cela, le roman propose aussi une satire sociale du monde de l’art et des médias, drôle mais très référentielle. Même si certains noms (Jeff Koons, Steve Jobs, Bill Gates, …) semblent ouvrir des possibilités assez larges (et caressent un peu le lecteur bobo dans le sens du poil...), je doute que les lecteurs non-francophones s’amusent de la scène du nouvel an chez Jean-Pierre Pernaut ou du personnage de Frédéric Begbeider (qui apparaît ici comme la bonne fée qui vient aider le héros quand il est dans l’impasse).

Au final, La carte et le territoire est un très bon roman, malin et mélancolique. De là, comme j’ai pu le lire, à parler de « génie » ou de « roman total » il y a un pas que je ne franchirai pas…

PS: écho positif à lire aussi chez Emeraude.

12 septembre 2010

De la rentrée

Si septembre est devenu synonyme de débauche littéraire (comme le raconte très bien Sébastien) et de crampes musculaires chez les libraires, il n’en reste pas moins avant tout le mois de la rentrée des classes, non mais !

C’est pour nous un moment particulier, rempli d’envie(s), de doutes, de résolutions, de créativité et d’appréhension. Parce que nous aussi, la veille de la reprise, on a du mal à trouver le sommeil (et le jour où je dormirai comme un loir avant de retrouver le chemin de l’école, je changerai de métier).
Quelles sont les nouveautés et les tendances de l’année scolaire 2010-2011 ? Et bien la Converse cradingue semble très bien se porter… Non, désolé, on ne va pas parler mode chez les 16-18 ans mais plutôt lecture à l’école.

À la mi-juillet, les professeurs de français ont eu droit à un petit buzz médiatique autour d’une circulaire ministérielle (à lire ici) leur demandant la plus grande vigilance quant aux lectures qu’ils proposent à leurs élèves. Rappelons à nos lecteurs français que les programmes belges sont assez différents des leurs. Pas d’œuvres imposées pour les lycéens belges francophones. En gros, la lecture est utilisée sous l’angle de la communication (un support pour des activités de communication) et doit donner le plaisir et le goût de la lecture. Ce qui laisse aux professeurs de français une immense liberté. Loin de revenir sur ce principe, la circulaire, réaction à différentes plaintes de parents (lesquels ? dans quelle proportion ? mystère…), invite les enseignants à s’interroger sur « la réception des œuvres littéraires par le public scolaire concerné afin d’éviter la naissance de conflits qui empêcheraient une lecture sereine des œuvres littéraires » et leur recommande d’éviter le « mauvais goût ».
La notion de « mauvais goût » utilisée dans une circulaire a déjà de quoi faire hurler alors même que dans nos cours nous tentons de montrer aux élèves la relativité des points de vue dans la réception d’une œuvre. Mais ce qui est plus inquiétant, c’est cette idée d’une littérature qui ne doit pas entrer en conflit avec les représentations de l’élève. Dans nos choix de livres (dans nos classes ou dans notre groupe de travail ), nous sommes toujours attentifs à ne pas proposer des livres complaisants en terme de violence ou de sexualité (nous basant davantage sur un jugement esthétique plutôt que moral). Cependant, nous pensons qu’une des fonctions de la littérature est de présenter une vision du monde et des objets du monde qui vienne chatouiller, énerver, ranimer nos propres représentations et par là nous amener à une ouverture d’esprit plus large et plus éveillée. Imaginerait-on pareille circulaire pour les professeurs de biologie qui, par exemple, lorsqu’ils enseignent la théorie de l’évolution, devraient tenir compte des croyances de leurs élèves ?
La circulaire ne cherche pas à établir des critères de rejet trop stricts qui, de facto, interdiraient par exemple la lecture de Madame Bovary. Pour notre part, nous pensons qu’il est peut-être plus risqué de faire lire le chef d’œuvre de Flaubert à un élève de 16 ans qui n’a pas la maturité LITTERAIRE suffisante pour y trouver de l’intérêt et risquer par là de le dégoûter de la lecture.

Tout ça pour vous dire que nous avons posté nos listes de lectures pour l’année 2010-2011 et qu’elles sont disponibles ici et ici.

Bonne rentrée à toutes et à tous.

PS : Sur le même sujet, j’avais été très heureux de lire le billet enflammé de Reka.

9 septembre 2010

Double-jeu

Alice Kahn, Pauline KLEIN

Premier roman très réussi sur l’image et l’identité, entre rêve et réalité.

Inexistante, invisible aux autres, comme un fantôme qu’on peut traverser sans s’en rendre compte ; c’est ainsi que se perçoit la narratrice. Mais lorsqu’un jeune photographe la prend pour une autre à la terrasse d’un café, elle devient Anna et tente de se construire l’image de cette autre femme qu’elle ne connaît pas. Elle invente un personnage qui, dans les rouages du jeu de la séduction, épouse les désirs et les attentes de l’inconnu. Plus qu’une histoire, c’est un corps et un visage qui se matérialisent sous les yeux de celui qui la regarde. Un visage qui s’inscrit dans un décor plus vaste, comme les portraits miniatures qu’elle s’amuse à rajouter dans des musées, geste qu’elle attribue à un autre double, Alice Kahn, artiste protéiforme et malicieuse.
Un tout petit livre perdu au milieu du grand débarquement de septembre mais qui a de quoi réjouir : le premier roman de Pauline KLEIN étonne. Une écriture rêveuse, sensible et ironique (notamment lorsque le personnage se réinvente dans le milieu parisien de l’art contemporain) qui sert avec amusement cette subtile réflexion sur l’image et le regard, la féminité, le jeu des apparences dans les rituels de socialisation et la construction du personnage. La narratrice est comme la feuille vierge de l’écrivain, la pellicule d’avant la photo sur laquelle s’imprime peu à peu l’image réfléchie par le regard des autres. Dans ce jeu sur le double, elle oscille sur un fil ténu au-dessus du vide, démultipliant les reflets, passant, comme Alice, de l’autre côté du miroir, à travers Anna, astucieux palindrome.
Le début du roman déroute un peu mais ensuite on entre très facilement dans cet univers étrange où le personnage est en transformation constante. Ce qui apparaît au départ presque comme un exercice de style possède au final une vraie force romanesque. Une réussite.

7 septembre 2010

La beauté des myosotis

Le poids des secrets, Aki SHIMAZAKI

La pentalogie d'une auteur japonaise qui écrit en français : cinq objets de plaisir dans un seul coffret !

La particularité des Japonais est sans doute de nous faire apparaître toute la complexité de la vie et des relations entre les gens, en particulier d’une même famille, avec une fausse simplicité, une apparente légèreté et des tonnes de subtilité. Pour sa chronique familiale, Zola, dans la plus pure tradition littéraire française, nous pond vingt longs romans, truffés de descriptions, d’explications et de précisions (ce qui ne remet pas en cause toute l’admiration que j’ai pour Zola ! Pour preuve, lire ici). Aki SHIMAZAKI, elle, nous offre cinq tout petits romans (presque de longues nouvelles), sans bavardages, sans digressions. Même si l’auteur écrit en français, sa langue d’adoption (elle vit désormais à Montréal), on retrouve cette particularité de la langue japonaise de dire beaucoup en peu de mots. Dans Le poids des secrets, le lecteur se plonge dans de terribles secrets de famille et découvre des morceaux parfois méconnus de l’histoire japonaise.
Résumée, l’histoire a un air de déjà vu : un homme,  Monsieur Horibe, a une fille reconnue, Yukiko, et un fils illégitime du même âge, Yukio. Mais la force du récit tient dans le fait que dans chaque tome cette histoire est racontée par un personnage différent. Ainsi le premier tome, Tsubaki, semble tout nous raconter par la voix de Yukiko. Dans le second tome, Hamaguri, le récit, pris en charge par Yukio, prend une autre tournure. Le troisième tome, Tsubame, remonte le temps et nous parle de l’enfance de la mère de Yukio, Mariko, et dévoile le secret de ses origines comme pour mieux expliquer le chemin qui l’a conduite à sa vie actuelle. Dans Wasurenagusa, le quatrième tome de cette pentalogie, la lumière se fait sur le personnage de Kenji, le père adoptif de Yukio, qui a bravé sa famille et les interdits de la société de l’époque pour épouser Mariko. Enfin, Hotaru, dernier tome du cycle, redonne la parole à Mariko, qui confie à sa petite fille le reste des secrets de son existence.
Au fur et à mesure des lectures, l’histoire banale en apparence prend peu à peu une épaisseur insoupçonnée. Derrière les drames mais aussi l’évocation des grands et des petits bonheurs des membres de cette famille, se dresse l’Histoire japonaise: la seconde guerre mondiale, le bombardement de Nagasaki, le tremblement de terre de 1923,  la relation entre Japonais et Coréens et la persécution de ces derniers.
Tout le talent de SHIMAZAKI consiste à être parvenue à écrire une véritable saga familiale, à créer des personnages forts et attachants et à rendre un cadre historique de manière précise avec une concision étonnante. Et surtout, beaucoup de poésie.
A dévorer en une fois, comme un étonnant roman fleuve ou à savourer au compte goûte, en espaçant les cinq tomes. Un précieux coffret à offrir, à s’offrir, à se prêter, mais à ne pas rater.

5 septembre 2010

Portrait de l'artiste au travail

Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants, Mathias ENARD

L’homme derrière le génie : une histoire de Michel-Ange chez les ottomans.

1506. Lassé d’être éconduit par le pape Jules II dont il doit pourtant construire le fastueux tombeau, Michel-Ange embarque pour Constantinople. La réputation de l’auteur du David est déjà parvenue jusqu’au sultan Bajazet qui lui demande, après avoir abandonné le projet de Léonard de Vinci, de concevoir un pont sur la Corne d’Or. De cet épisode ottoman, les historiens de l’art n’ont gardé que de rares traces : une esquisse, l’inventaire des possessions de l’artiste à Constantinople, … Mathias ENARD comble les vides de l’histoire par la fiction et, en imaginant les quelques semaines passées sur la terre de l’ennemi de l’Eglise de Rome, dresse un portrait de l’artiste au travail et, surtout, de l’homme et du génie.
Le roman peut se lire comme un récit de voyage où Michel-Ange découvre peu à peu les charmes et les ambiances de Constantinople, ville grouillante qui met tous ses sens en éveil. C’est aussi, de par le contexte politique tendu dans lequel s’inscrit ce voyage, un roman qui remet en contexte les rivalités entre l’Orient et l’Occident (la métaphore du pont peut s’interpréter de bien des façons… jusque dans la politique européenne d’aujourd’hui…). On y montre aussi très bien comment les artistes de l’époque dépendaient du bon vouloir des grands. Mais ce que j’ai davantage retenu c’est la manière dont l’auteur tente d’évoquer ce qui fait le génie de Michel-Ange : un processus créatif concentrique et, à première vue, éclaté, qui fait appel à l’homme plus qu’à l’artiste et à sa technique. Un homme complexe, orgueilleux et timide, curieux et blasé, sensible à la sensualité des mots et des corps. Et plutôt que de décrire avec profusion ce pont dont nous n’avons que peu de traces, l’auteur s’amuse à collecter dans l’épisode ottoman des éléments d’œuvres postérieures.
L’écriture est assez sensuelle, parfois un rien trop lyrique à mon goût (avec des effets de style un peu pesants). ENARD emmène le lecteur dans ce voyage exotique et artistique avec beaucoup de subtilité et de douceur, en évitant soigneusement de faire de Michel-Ange un génie déshumanisé. Pas d’érudition pesante mais une manière originale d’aborder l’homme et son œuvre, notamment à travers le regard d’autres personnages.
Une bonne pioche de cette rentrée littéraire, sur les bons conseils du Globe-Lecteur, qui publie également un entretien avec l'auteur (à lire ici).

29 août 2010

Girl power

Les assoiffées, Bernard QUIRINY

Farce politique et médiatique avec pour cadre le comble de l’exotisme: la Belgique.

En 1970, une révolution éclate aux Pays-Bas et se répand à la Belgique et au Luxembourg. Depuis lors, le Benelux, territoire d’un empire aux frontières infranchissables, est devenu terra incognita. Un groupe d’intellectuels parisiens, avec à leur tête Pierre-Jean Gould (un intellectuel parisien à trois initiales, ça ne vous dit rien ?), se prépare à embarquer pour une destination inédite et ô combien extrême : la Belgique !
Cette satire burlesque et mordante s’articule autour de deux récits. D’un côté, le journal intime d’Astrid, une jeune Belge, qui décrit de l’intérieur le fonctionnement de l’Empire. De l’autre, le compte rendu du voyage des Français qui ne verront de l’Empire que ce que leurs hôtes voudront bien leur montrer.
Mais que se passe-t-il de si extraordinaire en Belgique, me demanderez-vous ? Et bien une révolution d’un genre nouveau, si j’ose dire : les femmes ont pris le pouvoir ! Sous la férule d’Ingrid et de Judith, respectivement Grande Bergère et Bergère, les femmes ont installé un régime totalitaire aux accents féministes et lesbiens. Les Français parviendont-ils à voir ce qui se cache réellement sous la façade souriante et bon enfant des sujettes de l'Empire ?
Il ne m’aura fallu que deux pages pour sauter à pieds joints dans ce roman à l’humour grinçant. La description de l’état totalitaire fait écho à 1984 (notamment par de clins d'œil dans le récit d'Astrid) mais sous l’angle de l’ironie ou de l’humour noir, tant les lubies et la démesure du pouvoir y sont poussées à l’extrême. L’attitude docile et souvent béate des visiteurs français tient clairement de la farce. J’ai pensé plusieurs fois à Délégation de très faut niveau, ce numéro culte de l’émission Stip Tease sur la mission de parlementaires belges en Corée du Nord (à voir ici).
Après Contes carnivores, recueil de nouvelles qui lorgnaient du côté du fantastique (Prix Rossel 2008), Bernard QUIRINY propose un roman original, bourré d’imagination et qui parvient, par l’humour, à proposer une réflexion sur la politique, la manipulation et la vanité d’une certaine élite intellectuelle parfois coupée de la réalité. Même si le rythme est parfois inégal, c’est une lecture réjouissante qui redynamise le genre passionnant de la contre-utopie. Et puis, alors que notre pays est embourbé dans des négociations institutionnelles sans fin, il est amusant d’imaginer cette autre Belgique (même si, en tant qu’homme, l’empire des Bergères n’a rien de très réjouissant…).
Sébastien L, à qui je disais mon impossibilité de lire la livraison annuelle d’Amélie Nothomb, me demandait de lui conseiller des auteurs belges ; en voici un qui vaut le détour.

PS: Pour ceux qui voudraient aller plus loin dans leur découverte de la littérature belge (et des auteurs belges francophones), Reka propose un challenge à découvrir ici.

25 août 2010

Amour/haine de la famille

Le sel, Jean-Baptiste DEL AMO


Beau roman sur un thème pourtant éculé, par un jeune écrivain en passe de trouver sa voix.


Louise et Armand : les parents. Elle est dévouée et silencieuse, parfois résignée ; il est solide, tempétueux, parfois tendre. A la mort d’Armand, Louise se retrouve seule dans la petite maison de Sète et, en ce jour, attend ses trois enfants pour le souper. Fanny, marquée par la disparition de sa fille dix ans plus tôt, statufiée dans un deuil qui la coupe des autres. Albin, le fils préféré du père, dur et fier. Jonas, fragile, trop sensible ; vilain petit canard ?
Autour de l’attente du repas du soir, la mère et les enfants vont et viennent dans leurs souvenirs et tentent de comprendre ce qui fait défaut à leur famille et ce qui ne leur permet jamais de jouir pleinement de leurs rencontres. Sur eux plane l’image du père, cachant le soleil qui, au-dessus de la mer de Sète, tente pourtant de crever les nuages.
Leur mémoire est ce fleuve aux courbes insaisissables dont il n’est possible de cerner la vérité qu’en l’endroit où la mémoire de tous afflue pour se jeter, unifiée, dans la mer.
Dans un récit en trois parties, chacune du nom d’une des Parques, divinités qui dans la mythologie président au destin des hommes, DEL AMO ausculte la mémoire de cette famille et met à jour les joies et les drames qui ont tissé leurs parcours. Par son écriture souple et très sensuelle, il va rechercher au plus profond des personnages pour en retirer les jours et les heures qui ont engendré leurs lignes de faille, de fuite ou de rupture.
Après Une éducation libertine, Jean-Baptiste DEL AMO signe un roman sur le thème de la complexité des relations au sein de la famille. Encore la famille !, me dire-vous ? Oui, c’est vrai que ce n’est pas d’une toute grande originalité mais la finesse de l’écriture m’a emballé et, souvent, ému profondément. Je ne vais pas rentrer dans les détails (il semblerait que l’auto-fiction soit enfin passée de mode : je ne vais pas m’y mettre!) mais je me suis souvent surpris à me reconnaître dans les différents personnages. Comme dans son premier roman, DEL AMO aime mettre à jour ce qui se cache au plus profond des hommes, leurs rêves, leurs espoirs, leurs désirs, avec justesse. Même si certaines scènes de confrontations sonnent parfois un peu trop fort, la sincérité des personnages touche et évite le côté un peu pathos du couplet « famillle je vous hais/vous aime ».

Premier ouvrage lu dans le cadre de la rentrée littéraire 2010 qui, pour moi, commence donc plutôt bien.

23 août 2010

(Re)lire ses classiques#2


La Fortune des Rougon, Emile ZOLA

Premier tome de l’immense fresque sociale du père du naturalisme. Fondateur.

C’est bientôt la rentrée ! Et si les élèves ne sont probablement pas encore vraiment en train de se replonger dans leurs cahiers, les profs, eux, sont bien en train de remplir leurs cartables, préparer leurs listes de lectures, penser à de nouveaux exercices pervers et peaufiner leurs cours. C’est dans ce cadre, et également dans le but de continuer cette rubrique commencée il y a quelque temps pour nos fidèles lecteurs, que j’ai lu (et non relu, parce que, je l’avoue, je n’avais jamais lu ce roman) La Fortune des Rougon d’Emile ZOLA.
Pourquoi donc La Fortune des Rougon, qui n’est probablement pas le roman le plus haletant de ZOLA ? Parce qu’il n’est rien de moins que le tout premier tome du fameux cycle des Rougon-Macquart. Comme le dit ZOLA lui-même, il s’agit du « roman des origines ».
Dans la préface du roman, ZOLA explique son projet : il s’agit de faire « l’histoire naturelle et sociale d’une famille sous le second Empire ». « Naturelle » puisque ZOLA s’inspire des théories scientifiques de l’époque, et particulièrement des travaux du médecin Claude Bernard, et part du principe que le physique mais aussi les comportements humains sont génétiques : « Physiologiquement, ils (les Rougon-Macquart) sont la lente succession des accidents nerveux et sanguins qui se déclarent dans une race, à la suite d’une première lésion organique, et qui déterminent, selon les milieux, chez chacun des individus de cette race, les sentiments, les désirs, les passions, toutes les manifestations humaines, naturelles et instinctives, dont les produits prennent les noms convenus de vertus et de vices ». « Sociales » parce que si cette famille part du peuple et s’irradie dans toute la société, ses membres retomberont finalement dans le milieu dont ils sont issus parce que la société ne leur permet pas de s’élever. Et enfin, « sous le second Empire » parce qu’une histoire, une vraie, selon ZOLA, s’inscrit dans un contexte historique précis, qui a bien entendu une influence déterminante sur les individus. ZOLA commencera la rédaction du cycle au moment de la chute de Napoléon III.
Roman des origines donc puisqu’il est question d’Adélaïde Fouque, plus tard surnommée Tante Dide par son petit-fils, drôle de fille un peu folle et peu soucieuse des conventions et des quand dira-t-on. Elle se mariera brièvement avec un paysan, Rougon, qui mourra après lui avoir donné un fils, Pierre. Elle prendra ensuite pour amant Macquart, un braconnier alcoolique, que tout le monde appelle « ce gueux de Macquart », avec qui elle vivra une liaison passionnée, aura deux enfants, Antoine et Ursule, avant que celui-ci se fasse tuer par un gendarme. C’est alors que Pierre décidera de s’élever socialement et de faire fortune. Il mariera sa sœur avec un homme amoureux et désintéressé et abandonnera son frère à l’armée. Puis il épousera une jeune bourgeoise désargentée mais aussi déterminée que lui à devenir riche. Le retour d’Antoine Macquart, alcoolique et fainéant, leur compliquera la tâche. C’est finalement le coup d’Etat et la montée de Napoléon au pouvoir qui fera la fortune de Pierre Rougon mais qui causera la perte d’Antoine et surtout du pauvre Silvère, fils d’Ursule, élevé par sa tante Dide à la mort de ses parents, qui participera avec son amie Miette au soulèvement des Républicains.
Avec la Fortune des Rougon, tout est en place : Napoléon est au pouvoir, les Rougon-Macquart prennent place dans la société, les deux branches se ramifient, les tares et autres maladies (alcoolisme, folie, maladies nerveuses) se transmettent. Les protagonistes des romans les plus célèbres de ZOLA sont nés (Gervaise de L’assommoir, Jacques de La bête humaine,  Etienne de Germinal, Pascal du Docteur Pascal,… pour ne citer qu’eux). La grande aventure humaine peut commencer.


19 août 2010

La fin du rêve américain

American Tabloïd, James ELLROY

Un grand roman noir et cynique qui règle les comptes du mythe du rêve américain. 

Les livres de James ELLROY me font de l’œil depuis longtemps et c’est finalement l’hommage sous forme d’anagramme de RJ ELLORY (notre chouchou ici et ici) qui m’a décidé à franchir le cap vers ce côté noir de chez noir, pour ne pas dire obscur, de la littérature américaine. Et comme ce sont les vacances, j’ai opté pour la brique American Tabloïd.
Nous avions déjà évoqué ici le mythe de JFK, à travers le récit à plusieurs voix que lui a consacré Adam BRAVER. A partir du même thème, James ELLROY se lance dans une entreprise de démystification radicale, via la fiction, pour retracer le processus complexe qui a abouti à l’assassinat du président play-boy. 
Pas simple de résumer l’intrigue car tout est assez dense et il faut même s’accrocher ferme durant les cent premières pages (ou bien était-ce l’effet vacances ?). Le roman tourne autour de trois personnages centraux dont les affinités et les appartenances changeantes brassent les lieux de pouvoir et le monde du crime organisé : mafia, FBI, CIA, clan Kennedy, groupes extrémistes, … Du 22 novembre 1958, moment où Jack s’apprête à se lancer dans la course à la Maison Blanche, au 22 novembre 1963, ELLROY tisse avec une dextérité incroyable les fils emmêlés qui mèneront Kennedy à sa perte. Corruption, trafic de drogue et d’influence, écoutes, espionnage, … tous les coups sont permis et tiennent en haleine le lecteur dans cet univers à la noirceur sans fin.
Une question qui se pose rapidement est le rapport que l’auteur entretient avec la vérité historique car la plupart des personnages principaux du roman ont bel et bien existé : le clan Kennedy, Howard Hugues, Jimmy Hoffa, J. Edgar Hoover, … Et la trame de l’histoire suit avec précision les événements de l’époque, comme l’épisode de la Baie des cochons. ELLROY a donc décidé de mélanger allègrement fiction et réalité, personnages inventés et réels, afin de tirer un portrait peu glorieux de l’Amérique des années 60 où la mafia entretenait des liens privilégiés avec tous les niveaux de pouvoir. L’auteur décape sec et ne fait pas dans le sentiment. Les personnages possèdent tous une face sombre et dangereuse dans laquelle ils puisent sans relâche pour faire fi de toute morale. On est loin d’un roman basé uniquement sur la théorie du complot (même si c’est évidemment le moteur de l’histoire) ; c’est davantage une tentative de réécriture de l’histoire américaine sans sacralisation, en faisant tomber les masques d’une société démocratique et bien-pensante et en montrant les fondements peu reluisants de l’Amérique.
Tout cela a peut-être l’air un peu complexe mais le talent d’ELLROY consiste à rendre crédible le tout et à vous accrocher viscéralement au récit, sur plus de 700 pages, ce qui n’est pas donné à tout le monde. On oublie très vite les liens entre la fiction et la réalité car la matière romanesque est telle qu’on s’engouffre facilement dans cet univers cruel et violent. L’écriture est serrée, froide (les tournures de phrase sont très répétitives et créent au final une musique glacée et dé-sentimentalisée), d’un cynisme redoutable et efficace.
Et la bonne nouvelle, c’est qu’American Tabloïd est le premier tome de la trilogie Underworld USA, dont les deux autres volumes sont déjà traduits chez nous. Vous aurez donc vite l’occasion de réentendre parler de James ELLROY. 
Et aussi d’ELLORY car son roman Les Anonymes est au programme de cette rentrée littéraire.

Edit post-publication: suite de la trilogie ici.

17 août 2010

La pomme avant qu'elle tombe

Le goût des pépins de pomme, Katharina HAGENA

La douceur du souvenir et le poids des secrets : rien de bien neuf, mais un charme certain.

Ingrédient essentiel à tout été qui se respecte : la saga télé ! Ce n’est jamais du grand art, on connaît toutes les ficelles, mais on se laisse parfois prendre. Pour que le charme agisse, quelques éléments sont nécessaires : un personnage de femme à un tournant de sa vie, un lieu chargé de souvenirs (maison, propriété, village, vignoble,…), des secrets bien gardés, des liens familiaux tendus, le retour inopiné du passé et, bien sûr, une histoire d’amouuuur !
Ce n’est donc pas pour rien si, en commençant la lecture du premier roman de Katharina HAGENA, on ressent un sentiment de déjà vu.
Iris, la trentaine, hérite de la maison de sa grand-mère, quelque part dans la campagne allemande. Elle s’y installe pour quelques jours avant de décider si elle accepte ou non cet héritage qui aurait du, en toute logique, revenir à sa mère et à ses tantes. Elle ne venait plus dans cette maison depuis longtemps : sa grand-mère, atteinte d’Alzheimer, l’avait quittée pour une maison de repos et un événement douloureux semble éloigner Iris du lieu de son enfance. C’est pourtant là que dorment tous ses souvenirs : ses après-midi au jardin avec sa cousine Rosemarie et leur amie Mira, les histoires d’amours malheureuses de ses tantes, les bizarreries de sa grand-mère. Le passé revient peu à peu, vient même parfois frapper à la porte ou vous surprendre au bord du lac…
Rien de très original que tout ceci, me direz-vous. Certes, mais là où l’auteur réussit son coup, c’est qu’elle parvient rapidement à vous emporter dans l’histoire et à faire naître l’envie d’en savoir plus. La mémoire, l’oubli et le souvenir sont les thèmes centraux du roman et HAGENA parvient à les cueillir avec douceur et nostalgie, sans mièvrerie, par une écriture fluide et lumineuse. On pourrait craindre la platitude, il n’en est rien et on se laisse guider jusqu’aux ultimes révélations avec plaisir. Les lieux et la nature qui entourent la maison ravivent la mémoire d’Iris (on retrouve d’une certaine manière le procédé utilisé dans le dernier COE) mais les souvenirs résistent et il faut savoir les débusquer là où ils se cachent, comme les pépins au cœur de la pomme.

14 août 2010

BLM : Blogueur Littéraire Mâle


Espèce rare, le BLM existe pourtant bel et bien. Intrigué par le peu d’hommes présents sur la blogosphère littéraire, Sébastien, du Globe Lecteur, a organisé une petite conversation entre trois spécimens de BLM. Se sont prêtés au jeu : Laurent d’In Cold Blog, Bertrand de LuKe’s Blog et la part masculine de Voyelle et Consonne. C’est assez amusant, plein de second degré et c’est à lire ici.

Merci à Sébastien pour cette invitation à la discussion qui m’a permis de faire plus ample connaissance avec mes semblables.

12 août 2010

Renaissance

Infrarouge, Nancy HUSTON

On avait adoré Lignes de faille, on n’a pas été déçu par Infrarouge. Un roman fort d’une écrivain qui parvient toujours à mêler intelligence et émotions pures. Magnifique.

Rena se prépare à passer une semaine en Toscane. Elle y a invité son père, pour fêter son septantième anniversaire, et sa belle mère. Et cette semaine promet d’être un cauchemar. Tout d’abord son jeune et bel amant, Aziz, est resté à Paris. Puis son père, Simon, ancien chercheur, a terriblement vieilli. Il annule la moitié des visites et fait des arrêts extrêmement fréquents. Enfin, sa belle-mère, rescapée de la deuxième guerre mondiale, toujours effrayée par la perspective de mourir de faim, ne pense qu’à manger. La relation entre le vieux couple et la photographe de quarante-cinq ans qu’est Rena est plus que tendue.
Et Rena de nous raconter les merveilles de l’art toscan, l’émotion qu’elle a devant les œuvres renaissantes dont elle parle avec amour et érudition (pendant que sa belle mère ne s’intéresse qu’au sujet des œuvres qu’elle contemple avec méfiance et naïveté) mais nous parle également de sa vie, de ce père qu’elle a du mal à reconnaître et de sa passion pour les hommes. Qu’est-ce qui a fait de Rena cette femme indépendante, photographe passionnée, dévoreuse d’hommes, qui a eu quatre maris venant des quatre coins du monde et deux fils vivant aujourd’hui en Afrique.
C’est par ses fréquents dialogues avec son double, Subra, sorte de conscience qui doit son nom à la photographe Arbus, qui écoute ses confidences et analyse sans juger, que nous accédons peu à peu à la vie tourmentée de Rena : la disparition de sa mère longtemps absorbée par son métier, la perversité de son frère jaloux de la naissance de sa sœur, la faiblesse de son père en tant que chercheur et en tant que père. La petite Rena comprend très vite son pouvoir de séduction et le pouvoir qu’elle a sur les hommes. Et elle en joue, et elle s’y perd, même si elle a le sentiment de toujours avoir le dessus. Dans son obsession pour l’érotisme on sent que Rena se cherche.
Infrarouge est un livre poignant, dérangeant parfois, bouleversant toujours. S’il est vrai que c’est un livre féminin et féministe qui rappelle l’emprise qu’ont encore et toujours les hommes sur les femmes, il raconte surtout le destin d’une femme qui, à force de vouloir être forte comme un homme, s’est quelque peu perdue dans les méandres de la vie.
Si parfois le discours très intellectualisé de Rena et ses propos ultra-féministes ont quelque chose d’agaçant, ils sont en cohérence avec le personnage lui-même, qui se veut une femme forte par sa culture, par son approche du monde, par son regard sur les hommes, par son rapport au sexe. Un personnage qui va se fendiller tout au long de cette semaine italienne et qui va se révéler, tout en chagrins et douleurs, sous l’infrarouge du soleil toscan.

10 août 2010

Femme de fan

Juliet, Naked, de Nick HORNBY

Dans une petite ville balnéaire anglaise, une femme fait le bilan de sa vie. Et fait une rencontre inattendue avec un ancien rockeur.

Chose promise, chose due : on vous avait conseillé quelques lectures de vacances dont certaines sur lesquelles nous n’avions pas encore disserté. En cette veille de rentrée, finissons nos devoirs de vacances ! L’un des romans évoqués précédemment n’était autre que le dernier Nick HORNBY. Le romancier anglais nous avait habitué à ses personnages de trentenaires incapables de vieillir et de s’engager dans la « vraie vie ». Mais voilà, Nick HORNBY a vieilli et il a eu l’intelligence de faire vieillir ses héros avec lui.
Ainsi, le narrateur, Annie, est femme (ça aussi, assez rare dans l’œuvre de l’auteur pour être signalé) à l’aube de la quarantaine, larguée par un compagnon dont elle a partagé quinze ans de vie. Pourquoi, diable, ne l’a-t-elle pas quitté elle-même plus tôt, se demande-t-elle. Il faut dire que Duncan ne l’a jamais beaucoup fait rêver, ne lui a pas fait d’enfant et nourrit une obsession malsaine pour Tucker Crowe, un obscur chanteur rock ayant eu un certain succès vingt ans plus tôt mais disparu des médias depuis belle lurette. Duncan a créé un site Internet consacré à son idole, partageant sa passion avec quelques doux dingues dans son genre, dissèque chaque chanson, chaque interview de Crowe et entraîne Annie, pendant ses vacances, sur les traces du chanteur lors de pèlerinages pour le moins pénibles. Quand soudain sort un nouvel album de Crowe, intitulé Juliet, Naked, Duncan s’empresse d’en faire mille louanges sur son site alors qu’Annie se fend d’un billet pour exprimer bien moins d’enthousiasme. Et Tucker Crowe de lui répondre…
On retrouve, dans Juliet, Naked, l’univers de Nick HORNBY : son amour pour la musique et particulièrement pour le rock, la question de la paternité, la difficulté du couple. Ses personnages sont comme toujours humains, donc plein de faiblesses mais terriblement attachants (le lecteur sera même attendri par l’épouvantable Duncan !). Les questions sont existentielles : quels risques faut-il prendre pour ne pas gâcher sa vie ? Peut-on rattraper le temps perdu ?  Quelles sont les priorités entre la passion et les gens qu’on aime ? Mais le ton est comme toujours léger et plein d’humour. Une lecture rafraîchissante qui sonne toujours juste.

18 juillet 2010

Qu'est ce que tu lis pour les vacances 2010? #3



Dernières lessives, valises, PAL de vacances, … Voyelle et Consonne sont sur le départ et vont mettre le blog au repos quelques semaines. Vous avez été nombreux ces derniers temps à nous suivre, à nous faire part de vos commentaires et cela nous fait un plaisir immense. On se réjouit déjà de vous retrouver à la mi-août pour vous parler des kilos de bouquins que nous emportons dans nos périples.

Nous avons consacré deux billets aux conseils de lecture « vacances » de la blogosphère (c’était ici et ici). Riche, diversifié, amusant, mais un peu frustrant : et nous dans tout ça ? Alors pour clore cette deuxième saison de Voyelle et Consonne, voici notre petite sélection pour l’été, sous forme de best of de ces derniers mois.

Envie de frissons et de lecture qu’on a du mal à lâcher, même quand vient l’heure de l’apéro ?
Les lieux sombres de Gillian FLYNN, dont on vous parlera à la rentrée, a souvent été commenté sur les blogs depuis le début de l’année et ce n’est pas pour rien : original et haletant, c’est un thriller qui tient ses promesses. Tout aussi sombre, Vendetta de R.J. ELLORY, un de nos chouchous, revisite l’histoire des Etats-Unis à travers la vie mouvementée d’un mafieux cruel au centre d’une enquête sur un enlèvement. Enfin, le polar le plus réjouissant de la saison : Les Visages de Jesse KELLERMAN.

Envie d’un peu de légèreté et de lectures amusantes (car oui, lire ça peut être drôle) ?
Le mec de la tombe d’à côté de Katarina MAZETTI : une comédie romantique sur le thème du choc des cultures. Ou bien le dernier Nick HORNBY, Juliet, naked où on retrouve les obsessions de l’auteur pour le rock et les histoires de couples douces-amères. L’auteur a vieilli et ses personnages aussi, c’est l’heure des bilans (et on y reviendra plus tard). Ou, pour rire franchement, Doppler et Vovlo Trucks de Erlend LOE : satirique, farceur et un peu barré. Ou encore, pour un rire old school, partez à la rencontre de l’excentrique Tante Mame de Patrick DENNIS.

Envie de quelque chose de plus « consistant » et de lectures qui vous emmènent loin ?
Un autre de nos coups de cœur de cette saison : Le dieu des animaux d’Aryn KYLE, vous transporte dans la vie d’un ranch, au centre d’une famille au bord de l’implosion. Profond et dense. Dépaysement aussi avec Henning MANKELL qui enfile ses Chaussures italiennes quelque part au large de la Suède : de la glace et un grand bouleversement autour d’un anti-héros mankellien jusqu’aux doigts de pied.
Au rayon briques, Le club des incorrigibles optimistes de Jean-Michel GUENASSIA propose un beau roman initiatique sur fond de guerre froide. Autre brique et autre coup de cœur : Pense à demain, d’Anne-Marie GARAT, dernier volume de son éblouissante saga Une traversée du siècle, un voyage dans l’histoire des conflits et des mutations du monde et des hommes.

Bel été à toutes et à tous.

PS : Le Globe-Lecteur s’est intéressé à la question du bloggueur littéraire mâle, espèce rare mais pas encore menacée. On vous invite à découvrir ce sujet ici.