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17 août 2010

La pomme avant qu'elle tombe

Le goût des pépins de pomme, Katharina HAGENA

La douceur du souvenir et le poids des secrets : rien de bien neuf, mais un charme certain.

Ingrédient essentiel à tout été qui se respecte : la saga télé ! Ce n’est jamais du grand art, on connaît toutes les ficelles, mais on se laisse parfois prendre. Pour que le charme agisse, quelques éléments sont nécessaires : un personnage de femme à un tournant de sa vie, un lieu chargé de souvenirs (maison, propriété, village, vignoble,…), des secrets bien gardés, des liens familiaux tendus, le retour inopiné du passé et, bien sûr, une histoire d’amouuuur !
Ce n’est donc pas pour rien si, en commençant la lecture du premier roman de Katharina HAGENA, on ressent un sentiment de déjà vu.
Iris, la trentaine, hérite de la maison de sa grand-mère, quelque part dans la campagne allemande. Elle s’y installe pour quelques jours avant de décider si elle accepte ou non cet héritage qui aurait du, en toute logique, revenir à sa mère et à ses tantes. Elle ne venait plus dans cette maison depuis longtemps : sa grand-mère, atteinte d’Alzheimer, l’avait quittée pour une maison de repos et un événement douloureux semble éloigner Iris du lieu de son enfance. C’est pourtant là que dorment tous ses souvenirs : ses après-midi au jardin avec sa cousine Rosemarie et leur amie Mira, les histoires d’amours malheureuses de ses tantes, les bizarreries de sa grand-mère. Le passé revient peu à peu, vient même parfois frapper à la porte ou vous surprendre au bord du lac…
Rien de très original que tout ceci, me direz-vous. Certes, mais là où l’auteur réussit son coup, c’est qu’elle parvient rapidement à vous emporter dans l’histoire et à faire naître l’envie d’en savoir plus. La mémoire, l’oubli et le souvenir sont les thèmes centraux du roman et HAGENA parvient à les cueillir avec douceur et nostalgie, sans mièvrerie, par une écriture fluide et lumineuse. On pourrait craindre la platitude, il n’en est rien et on se laisse guider jusqu’aux ultimes révélations avec plaisir. Les lieux et la nature qui entourent la maison ravivent la mémoire d’Iris (on retrouve d’une certaine manière le procédé utilisé dans le dernier COE) mais les souvenirs résistent et il faut savoir les débusquer là où ils se cachent, comme les pépins au cœur de la pomme.

21 juin 2010

Sur un air d'opéra

L’accordeur de pianos, Pascal MERCIER

Une famille dysfonctionnelle et ses secrets au centre d’un roman psychologique dense.

Patrice et Patricia ont vécu loin l’un de l’autre pendant plusieurs années. Lui à Santiago, Chili ; elle à Paris. Ils ont brutalement quitté leur foyer berlinois pour vivre pleinement une séparation, décidée ou imposée ?, nécessaire et définitive. Car ces deux jumeaux, on le comprend très vite, ont joué avec les limites de leur étonnante proximité et commis une faute peut-être irréparable. Il faudra un accident sensationnel pour qu’ils se retrouvent à nouveau dans la demeure de leurs parents : l’incarcération de leur père, accusé du meurtre d’un célèbre ténor en pleine représentation de Tosca. Comment comprendre ce geste insensé de la part d’un accordeur de pianos sans histoire, incapable d’un acte aussi théâtral et dramatique ? Patrice et Patricia vont remonter les fils de l’histoire familiale, recouper les récits, les souvenirs et mettre à jour une longue suite de non-dits et de secrets larvés qui ont rendu cette famille ordinaire complètement dysfonctionnelle. 
Les jumeaux racontent tour à tour leur histoire, celle de leur relation fusionnelle et de leur lente reconquête identitaire l’un sans l’autre, le deuil d’une fraternité qui les avait emmenés au-delà d’eux-mêmes. Leur récit est consigné dans des cahiers qu’ils devront s’échanger plus tard, une fois passé le drame qui touche leur famille, et alors, peut-être, ils pourront commencer à vivre.
Au fil des cahiers, nous apprenons les raisons du drame et l’histoire de chacun des membres de cette famille marquée par les regrets, les attentes vaines et les désillusions. A côté de son métier d’accordeur, le père s’est rêvé compositeur d’opéra et, toute sa vie, a recherché la reconnaissance d’un monde de la musique resté sourd à ses œuvres. A travers ces opéras, leur composition et la passion d’un homme, on découvre le roman d’une famille, sa perpétuelle amertume et ses mythes fondateurs qui, peu à peu, jetteront une nouvelle lumière sur le geste fatal du père (qui ne s’expliquera qu’à la toute fin du roman).
Chaque chapitre du roman est un cahier de Patrice et de Patricia. On recoupe donc peu à peu les informations pour reconstruire avec eux le fil des événements.
Les romans prenant pour thème la musique peuvent parfois s’avérer difficile d’accès aux néophytes. Pas de souci ici car même s’il est souvent question d’opéra, c’est avant tout comme d’un élément de l’histoire de la famille et pas comme un objet en soi. Il est davantage question de l’envie de créer, de laisser une trace, et de la différence entre l’artiste et l’artisan. En partant de l’histoire des jumeaux fusionnels (ce qui n’est pas très original), MERCIER prend vite ses distances pour montrer les liens entre les différents membres de la famille. La description des souvenirs et des sentiments est fine, minutieuse et souvent touchante, alors que le sujet pouvait s’avérer plutôt glissant. Jouant habilement sur la distance entre les deux personnages de jumeaux, l’auteur amène le lecteur à la découverte de cette histoire familiale tragique.
Seul bémol (ok, jeu de mot un peu facile pour un livre qui parle de musique…), certaines longueurs ou digressions inutiles qui ralentissent le rythme général du roman mais qui, au final, n’ont pas gâché mon plaisir. J’ai d’ailleurs beaucoup plus accroché à ce titre qu’à Train de nuit pour Lisbonne que j’avais abandonné en cours de lecture.
Un grand merci à la collègue qui m'a fait découvrir ce livre.

14 juin 2010

Y a un truc

La Nuit de l’illusionniste, Daniel KEHLMANN

La confession d’un prodige de l’illusionnisme, entre rêve et réalité.

Au départ, il n’y avait rien. Ou alors juste des couleurs. Mais peut-on croire les premiers souvenirs du nourrisson dans une mémoire recomposée ? Déjà là, dans cette tentative un peu illusoire de reconstituer sa genèse, la réalité semble s’effacer devant le rêve éveillé de celui qui raconte.
L’enfance d’Arthur Beerholm est marquée par une disparition digne des plus grands tours de magie : l’évanouissement total de sa mère adoptive, frappée par la foudre. Faut-il y voir un coup du hasard ou la main de dieu ? Par la suite, la découverte de la beauté parfaite des mathématiques amènera Arthur vers la prêtrise et la théologie. Vocation ? Non, car sa véritable passion le rattrape un soir devant le spectacle d’un illusionniste. Il sera magicien, le plus grand de tous, le plus virtuose, adulé et inquiétant. Celui qui, oubliant les trucs et les ficelles, donne la parfaite illusion d’un pouvoir qui défie l’entendement. Succès et gloire jusqu’au jour où le magicien se découvre un pouvoir insoupçonné…
La confession d’Arthur est celle d’un homme qui se joue de la réalité et qui, comme un romancier (ce que sous-entend la très belle couverture du livre), mélange dans son récit faits avérés et visions, illuminations sublimes qui, au fil du roman, finissent par faire douter le lecteur. Arthur s’adresse-t-il à un interlocuteur réel, absent, rêvé ? Où trouver la vérité dans un monde d’illusions ?
La Nuit de l’illusionniste est le premier roman de celui que les médias ont pris l’habitude d’appeler « le jeune prodige de la littérature allemande », écrit en 1997 et revu en 2007. On y retrouve le destin d’une personnalité hors norme et géniale, comme dans Les arpenteurs du monde. Arthur disparaît derrière son talent et sa vocation et se construit un univers coupé du monde des humains.
Le récit est parcouru de réflexions philosophiques sur la mémoire, dieu, la perception, la création, … et c’est pas à pas que l’intrigue avance, au gré des illusions, vers les toutes dernières révélations. La construction est impeccable, maîtrisée, mais il manque parfois de distance, de quoi s’accrocher un peu plus au personnage. Plus on avance dans le roman, plus la différence entre le rêve et le réel tend à s’estomper, ce qui parfois lasse un peu. Pêché de jeunesse ?
Du même auteur, rappelons donc Les arpenteurs du monde mais aussi Gloire, que nous avions beaucoup aimé.

9 juin 2010

Les aveux de Bronsky

Fuck America, Edgar HILSENRATH

Roman loufoque et décapant sur la mémoire d’un juif échappé des ghettos. Bien-pensants s’abstenir.

La famille de Jacob Bronsky a voulu quitter l’Allemagne dès 1938. Sentant le vent tourner et voyant comment le régime nazi s’en prenait aux biens et aux personnes de la communauté juive, ils ont demandé l’asile aux Etats-Unis, demande refusée avec désinvolture et cynisme.
La guerre est passée et le fils, Jacob Bronsky, vit désormais à New York. Nous sommes dans les années 50 et pour Jacob ce n’est pas l’american way of life. Nourriture subtilement dérobée à ses colocataires, délits mineurs pour quelques dollars, vêtements élimés, petits boulots minables qui lui assurent juste de quoi survivre et, de temps en temps, s’offrir un cinéma, un verre ou les services tarifés d’une professionnelle soulageant pour un instant son immense appétit sexuel. Car avec les femmes, cela ne marche pas trop non plus. Impossible de participer les poches vides à ce nouveau parcours du Tendre mis en place par la bonne société : une série de date, cadeaux, sorties dispendieuses pour pouvoir, peut-être, atteindre un jour la petite culotte de la demoiselle convoitée. Bref, la misère sur toute la ligne. Une seule chose compte cependant, l’écriture du roman qui, Jacob n’en doute pas, le rendra riche et célèbre, roman au titre implacable : Le branleur ! Mais là aussi, problème : Jacob tient à écrire dans sa langue, l’allemand (il se voit parfois comme un nouveau KAFKA), et qui voudrait publier aux Etats-Unis les états d’âme d’un petit juif inconnu qui écrit dans la langue de l’ennemi ?
Au fil des rencontres et des conversations minimalistes et loufoques, Bronsky nous fait découvrir l’univers désoeuvré des émigrants et des laissés-pour-compte de l’Amérique radieuse de l’après-guerre. Là où on pourrait tomber dans le glauque et la tristesse, l’absurdité des situations, l’humour à la fois cynique et burlesque de HILSENRATH nous emmène dans les errances et les rêveries de Jacob. Des rêves éveillés où, peu à peu, nous apprendrons peut-être comment il a échappé à l’extermination dans les ghettos juifs et, à l’ombre des six millions de disparus, a tenté de survivre pour lancer au monde son cri de guerre : Fuck America !
Le rire désespéré, une langue qui tranche dans le vif et de quoi faire parfois rougir les plus prudes : on pense souvent à BUKOWSKI. Bronsky, superbe loser, se débat dans un monde qui n’a pas voulu de lui et, dans la recherche de la mémoire collective, tente de garder la tête hors de l’eau.
Un roman qui surprend, surtout quand l’humour cru fait place à l’émotion, donnant au livre une tonalité très originale, pas du tout politiquement correcte.

14 novembre 2009

Sic transit gloria mundi*

Gloire, Daniel KEHLMANN

Neuf histoires fantaisistes sur l'air du temps et notre besoin d'ailleurs: une réussite.

Le téléphone portable : manière d’être ici et ailleurs, toujours présent, connecté au monde, de s’assurer de la présence des autres, de leur raconter des mensonges et, dans les cas extrêmes, d’appeler au secours. Un objet ordinaire aux possibilités infinies, qui est aussi l’un des nombreux fils conducteurs de ce roman en neuf histoires.

Nous avons déjà parlé de Daniel KEHLMANN ici et Gloire, dernier opus du jeune surdoué des lettres allemandes, amuse et étonne tant il se distingue de son roman précédent (où il était aussi question de gloire, mais là chez deux grands scientifiques du 18ème siècle). Derrière le titre, assez ironique pour celui qui en très peu de temps est devenu une célébrité du milieu littéraire international, des histoires où se croisent une star de cinéma, des auteurs à succès ou des employés de bureau qui, par hasard ou par envie, brisent leur quotidien. Comme ce cadre qui, grâce à son portable justement, peut entretenir une double vie ou cet homme ordinaire qui découvre que son nouveau numéro de téléphone est aussi celui d’un autre.
Le réel et le virtuel sont souvent proches et les personnages d’écrivains qui jalonnent le livre en sont la preuve. Qui mieux qu’eux peut sans cesse mélanger fiction et réalité, réécrire l’histoire et intervenir dans la vie de leurs personnages, au point de pouvoir les sauver d’une mort annoncée.
L’écrivain semble tanguer sur un fil entre la vie et l’œuvre. Prenons par exemple Miguel Auristos Blancos, auteur brésilien de best-sellers de prêt-à-penser spirituel comme Le Chemin du moi vers son moi, Interroge l’univers il parlera, … (Paulo Coehlo aura du mal à ne pas s’y reconnaître…). Parvenu au sommet de son art et de ses ventes, il se rend brutalement compte de l’état du monde et de l’absurdité de la condition humaine. Parviendra-t-il à continuer à se mentir ou prendra-t-il les décisions qui s’imposent à lui ?
Et cette auteur de polar embarquée dans un voyage organisé hilarant dans une ancienne république soviétique d’Asie centrale : saura-t-elle faire face à la vie sans la langue et sans les mots ?

Le livre est difficile à résumer mais on peut dire qu’en mélangeant tous ces thèmes, KHELMANN parvient brillamment à dresser, dans un style enlevé et direct, un portrait plein d’ironie (et jamais cynique) de notre société tout en s’interrogeant sur l’univers de la création et celui de l’écrivain. Chaque texte est une nouvelle qui pourrait se lire indépendamment des autres mais elles sont toutes reliées par des détails, des clins d’oeil qu’il serait dommage de louper.
Un grand plaisir de lecture et un auteur à suivre…

Niveau 3

* Ainsi passe la gloire du monde

Mise à jour du 14/06/2010:
A voir aussi, la premier roman de KHELMANN: La Nuit de l'illusionniste.

17 mai 2009

La joueuse d'échecs

La joueuse d'échecs, Bertina HENRICHS

Eleni est femme de chambre dans un hôtel de l’île de Naxos. Son quotidien se partage entre son travail, sa famille et son amie d’enfance. Un jour, dans la chambre d’un couple de touristes, elle découvre un échiquier. Etrangement attirée par le jeu, elle va peu à peu en apprendre les règles. Au plaisir de la découverte va se substituer la passion du jeu, au grand dam des habitants de l’île et de son mari.
Un petit livre tout en finesse sur l’émancipation d’une femme dans le décor blanc et bleu des îles grecques.

4 mars 2009

Les arpenteurs du monde

Daniel KEHLMANN, Les arpenteurs du monde

Alexander von Humboldt invite Carl Friedrich Gauss à Berlin en 1828: une rencontre au sommet pour ces deux grands scientifiques vieillissant.
Humboldt est un grand explorateur, un naturaliste et un géographe. Il a quitté son confort bourgeois pour entreprendre un grand voyage en Amérique et se confronter au monde.
Gauss est le « Prince des mathématiques », un génie précoce qui a révolutionné l'arithmétique (même les moins matheux d'entre nous connaissent sa fameuse « courbe ») et il s'est également intéressé à l'astronomie.
Le roman entremêle les vies des deux hommes et nous raconte leurs moments de gloire et de doute. Nous découvrons ainsi comment le poids de la connaissance peut parfois rendre peu habile à la vie en société.
Daniel KEHLMANN est un jeune auteur allemand qui connaît un énorme succès partout dans le monde. Son roman mélange habilement le récit de voyage, la biographie et la peinture de la vie des XVIIIe et XIXe siècles. Le tout avec beaucoup d’humour et d'intelligence.

2 janvier 2009

Une femme à Berlin

Une femme à Berlin - Journal, 20 avril-22 juin 1945

Derniers jours de la guerre à Berlin, ville détruite, et arrivée des Soviétiques. Une jeune Berlinoise décide de tenir un journal pour raconter, témoigner mais surtout survivre à l'horreur. Elle décrit le quotidien des habitants d'un immeuble durant les derniers combats: les bombardements, le froid, la faim. Et puis à l'arrivée des Russes, les viols, la peur et la lutte pour garder sa part d'humanité. La jeune femme porte un regard lucide et sans pitié sur ce qui lui arrive, sur le nazisme et sur les raisons de la défaite allemande. Pas d'auto-apitoiement, pas d'amnésie.
Un témoignage anonyme sur la guerre, vue ici par les civils et plus particulièrement les femmes. Les mots sont parfois durs mais toujours empreints de pudeur. Une lecture qui nous interroge sur nos facultés à survivre et à rester humains, malgré tout.