29 septembre 2010

Critique de la déraison pure

Le miroir fêlé, Svetislav BASARA

Absurde, moderne et déconstruit : un roman serbe qui voyage.

« Qu’est-ce que c’est que ce début ? » se demanda le typo à l’imprimerie en lisant : « Qu’est-ce que c’est que ce début ? »
Une première phrase d’anthologie et qui donne le ton de ce court roman déconstruit et décapant. Mais avant toute chose, une révélation : l’homme ne descend pas du singe mais bien du néant. Il faut donc cesser d’exister, devenir rien. C’est pour cela qu’Anan annonce qu’il vit désormais en 1949, là où il n’était (encore) rien. Ceci n’est pas du goût de son père qui, craignant les vagues, décide rapidement de faire interner son fils. Cependant Anan parvient à quitter l’asile, arrivé à la fin du chapitre 10 du roman qu’il est occupé à écrire. Car les infirmiers « n’ont rien pu faire contre la logique littéraire »…
Les deux guerres mondiales du siècle précédent ont chacune engendré, sous diverses formes, une prise de conscience de l’absurdité de nos conditions et de nos modes de pensée. Plus près de nous, il y a eu aussi les guerres de Yougoslavie et pour BASARA, auteur serbe né en 1953, l’absurde semble être également la réponse à bien des questions. L’auteur s’emploie en une centaine de pages à dégommer avec jubilation et cynisme toute forme de raison. De même pour la psychanalyse, la religion, le socialisme, le langage et la famille : tout passe à la moulinette. Ces réflexions surgissent dans le savant désordre du roman qu’Anan est en train d’écrire et que nous découvrons à mesure que celui-ci le conçoit. On perd évidemment très vite le fil du réel pour passer dans une autre dimension, littéraire, de l’autre côté de ce miroir fêlé que nous tend l’auteur. Comme dans un conte philosophique, nous découvrons une vision de l’existence à la fois spirituelle (dans tous les sens du terme) et désespérée. C’est aussi du pur roman moderne, avec mises en abyme, jeux sur la narration, sur les attentes du lecteur et sur les conventions romanesques.
Si toute l’histoire (impossible à résumer) s’inscrit dans un univers en perpétuelle mutation, ce qui ressort de l’ensemble est la relation d’Anan à son père, jaloux des ambitions littéraires de son fils. Impossible de ne pas penser à KAFKA et à La métamorphose (notamment lorsque le père, dans une parodie de tragicomédie, finit par se cacher sous un lit).

Un livre aimé et envoyé par Sébastien du Globe-Lecteur (il en parle ici) et qui va s’en aller faire un tour chez LuKe’s. 
Merci à Sébastien pour ce bon décapage cérébral de début d’automne.

26 septembre 2010

Thé chaud et sueurs froides

Les lieux sombres, Gillian FLYNN et Green River, de Tim WILLOCKS

Deux thrillers haletants à lire d'une traite, sous la couette, pendant les week-end pluvieux.

Malgré quelques beaux jours d'été indien, aujourd'hui on est obligé de l'admettre : l'automne s'est installé. Pluie battante, température en chute, vent glacial... Bonne nouvelle : on va pouvoir sans scrupule (parce que quand il fait beau on se sent toujours obligé de sortir) se faire une tasse de thé, se pelotonner dans son lit et... lire un bon thriller. Et vers qui se tourner pour trouver un bon livre à suspense ? Vers les éditions Sonatine, bien sûr. Et comme on sait, malgré les dérèglements climatiques, qu'après l'automne viendra l'hiver, autant en prévoir deux d'un coup.
Commençons par évoquer Les lieux sombres, de Gillian FLYNN. On y rencontre Libby Day, trentenaire solitaire et asociale, rescapée du massacre de sa famille. En effet, presque vingt ans plus tôt, sa mère et ses deux sœurs ont été sauvagement assassinées dans leur ferme familiale et son frère aîné, accusé du meurtre et condamné à la prison à perpétuité. Son témoignage de petite fille de onze ans a été prédominant dans l'accusation de son frère et jamais elle n'a remis en doute la culpabilité de celui-ci. Seulement voilà : l'argent offert par les comités de soutien et autres bonnes âmes commencent sérieusement à diminuer et Libby accepte des rémunérations de la part d'une étrange association, composée de fans de meurtres en tout genre, qui en échange lui demande de se pencher à nouveau sur les trois assassinats. Et Libby commence, malgré elle, à se poser des questions.
La construction de ce polar qui alterne l'enquête d'une Libby qui se reconstruit en retournant peu à peu au monde et les événements de cette journée fatidique, heure par heure, narrée par différents personnages, fait en sorte qu'une fois commencé, il est extrêmement difficile de s'arrêter. On découvre également la vie difficile de ces enfants "pauvres", élevés par une mère au bout du rouleau, dans une ferme qui tombe en ruine au fin fond des Etats-Unis. Un récit extrêmement efficace.

Autre ambiance, autre cadre : Green River de Tim WILLOCKS. Green River est le nom d'une prison, et pas n'importe laquelle : un pénitencier de sécurité maximale au Texas. Son directeur n'a plus aucun espoir quant à la possibilité de rédemption de ses locataires et perd lui aussi peu à peu la raison. C'est ici que Ray Klein, ancien brillant médecin accusé par son ancienne petite amie de viol, purge sa peine. Mais à la veille de sa possible libération anticipée, une émeute éclate dans la prison. Ray qui décide d'abord de ne pas intervenir, va finalement affronter le pire pour sauver Juliette Devlin, psychiatre judiciaire, enfermée à l'infirmerie. Et Klein découvrira peu à peu que les détenus ne sont pas seuls responsables de cette explosion de violence. Tim WILLOCKS parle de l'univers carcéral avec un réalisme parfois difficile à supporter : il est question de sueur, de sang, de sperme, de merde et de violence... Rien ne nous est épargné. Le langage est cru (relevons juste que pour exprimer à quel point deux personnages se mettent à respecter Juliette Devlin pour son courage et sa force de caractère, ils vont la traiter de "véritable fils de pute", ce que la doctoresse trouvera particulièrement touchant). Mais dans cet enfer qui fait apparaître les instincts les plus sauvages et les plus primitifs, où règne la terreur et la folie, apparait ici et là, quelque touches d'humanité : à travers ce détenu, devenu par la force des choses infirmier et qui se battra pour éviter que l'on n'assassine les détenus atteints du Sida, ce meurtrier schizophrène qui se révélera parfois d'une sagesse émouvante, cette solidarité qui naît entre détenus et gardiens qui décident de sauver ceux qui peuvent l'être au risque de leur propre vie...
Deux récits éprouvants mais qui ont cette particularité de faire surgir, à la fin, des touches d'espoir et de bonté là où on les attendait le moins.

PS : On hésite également à signaler, chez Sonatine toujours, La compagnie des menteurs de Karen MAITLAND, polar médiéval assez palpitant, dont l'authenticité historique est des plus intéressantes mais dont la fin nous a laissé un peu perplexe pour ne pas dire franchement déçu. Au cas où un troisième week-end de pluie se profile,...

23 septembre 2010

(Re)Disparaître ici

Suite(s) Impériale(s), Bret Easton ELLIS

La suite de Moins que zéro, vingt-cinq plus tard: non, non, rien n’a changé.

Si je me réjouissais de voir arriver la rentrée littéraire, ce n’était pas pour pouvoir me dire chaque jour combien j’aimerais pouvoir lire davantage, mais bien parce que j’avais depuis longtemps repéré l’arrivée d’un nouveau BEE.
Depuis l’adolescence, et la découverte mi-effrayé/mi-séduit d’American Psycho, ELLIS est un auteur que j’ai abordé à tous les âges avec toujours autant d’intérêt et de plaisir. Chacun de ses romans m’a fait l’effet d’une plongée en apnée, dans un univers et un style. J’ai relu il y a quelques semaines Moins que zéro, dont le présent ouvrage est la suite. L’effet était inchangé. Le caractère implacable de l’écriture et du rythme, la déshumanisation progressive des personnages, le traitement du temps à la fois distendu et perméable : j’ai replongé. C’est dire si l’attente était grande…
On retrouve donc les mêmes personnages, vingt-cinq ans plus tard. La jeunesse dorée et paumée de Moins que zéro fait maintenant partie du petit-monde du showbizz hollywoodien. Clay est devenu écrivain et scénariste et, comme dans le premier roman, il revient à Los Angeles après s’en être éloigné quelque temps.
Les premières pages sont d’une virtuosité stupéfiante: Clay raconte comment lui et les autres protagonistes du premier roman ont regardé le film adapté de ce roman qui, malgré eux, les mettaient en scène. Clay n’était donc qu’un personnage de ce récit à la première personne et semble donc reprendre la main dans ce nouvel opus (euh… vous me suivez ?).
De retour à LA pour le casting d’un film, il retrouve ses anciennes connaissance et cet immense miroir aux vanités qu’est l’industrie du film. Sexe, alcool et anxiolitiques, errance, hésitations : Clay n’a finalement pas beaucoup grandi. Très vite, il est persuadé d’être suivi, espionné. Il reçoit d’étranges messages, des menaces qu’il tente d’oublier en tombant sous le charme d’une jeune femme prête à tout pour un rôle. Jusqu’où Clay pourra-t-il se perdre ? Quelle est sa part de liberté ? N’est-il à nouveau qu’un personnage manipulé dans un scénario qui le dépasse ?
L’utilisation du présent dans l’écriture donne à ce roman un rythme particulier. Des scènes qui se répètent, des rencontres, des soirées où l’ennui et le désespoir se diluent dans un verre de tequila, on avance de plus en plus vite vers une sorte d’horreur angoissée, le roman hésitant sans cesse entre le roman noir et le thriller, version David Lynch. J’ai parfois eu l’impression que l’auteur cherchait à créer du suspense là où il n’y en avait pas besoin, tout étant ici question d’ambiance, d’atmosphère. Un cauchemar éveillé. Derrière la critique acerbe de l’univers factice et nombriliste d’Hollywood, Suite(s) Impériale(s) est avant tout un roman sur l’homme et sa faculté à se perdre dans la réalité et de s’enfoncer dans l’horreur.
Même si le roman m’a moins emballé que les précédents (comme Lunar Park, mon préféré), cela n’en reste pas moins d’une grande maîtrise et, à nouveau, je suis resté suspendu quelque part dans l’univers « ellissien », perdu et  à court de souffle, jusqu’à la dernière phrase.

Lu dans le cadre d’un partenariat organisé par BOB, qu’on remercie, et les éditions Robert Laffont.

D’autres avis chez Stef et Pierre.

18 septembre 2010

Post-moderne solitude

La carte et le territoire, Michel HOUELLEBECQ 

Poids lourd de la rentrée 2010 : alors ?

A moins d’avoir passé les dernières semaines bloqué au fond d’une mine au Chili, il ne vous aura certainement pas échappé que HOUELLEBECQ a sorti un nouveau livre. Matraquage médiatique et chœur de louanges pour le cinquième roman de celui que de nombreux critiques semblent considérer comme le sauveur de la littérature française contemporaine. J’étais passé très loin à côté d’Extension du domaine de la lutte et des Particules élémentaires. Il ne m’en reste rien sinon le souvenir d’un ennui et de beaucoup de réticences. Mais à force de lire partout des critiques élogieuses sur La carte et le territoire, j’en suis quand même venu à penser que, peut-être, je passais à côté de quelque chose. Difficile donc d’appréhender le livre en faisant abstraction de tout ce qui en a déjà été dit.

Pour ceux qui n’en auraient pas encore entendu parler, ce roman raconte l’histoire de Jed Martin, artiste contemporain multiforme, de son arrivée sur le marché de l’art à sa disparition. Son parcours, ses amours, sa relation au père et la lente gestation de son art forment la base du récit sur laquelle vient se greffer son début d’amitié avec Michel Houellebecq, écrivain misanthrope retiré en Irlande. Dans la deuxième moitié du roman, un fait divers sordide viendra bousculer le tout et ouvrir d’autres perspectives…
Un premier soulagement : en faisant de lui-même un personnage, l’auteur a pris la rebrousse-poil l’auto-fiction et s’est amusé à se caricaturer en jouant sur l’image de l’écrivain taciturne et lunaire, peu sympathique et déconnecté du monde. Portrait plein d’ironie, faux-vrai double de l’auteur mais aussi pendant sombre de l’autre artiste du roman : Jed. Dans ses œuvres, celui-ci interroge le monde des objets, de la production et du travail. Des peintures ou des photographies qui, comme les romans de HOUELLEBECQ, dépeignent la mélancolie d’un monde post-moderne revenu des grandes utopies comme la révolution industrielle, où toute chose ne s’évalue plus qu’en fonction de sa valeur marchande. Ce n’est pas une pensée révolutionnaire mais ce thème est amené ici avec beaucoup de finesse et d’astuce et le personnage de l’artiste solitaire et habité évite pas mal de clichés. De même dans les moments entre Jed et son père : pas de grosses ficelles et des scènes fortes et émouvantes. Le texte s’ouvre parfois sur d’autres voies, sur des digressions (beaucoup de pastiches assez truculents) qui donnent à l’ensemble une construction originale et un rythme maîtrisé et efficace.
A côté de cela, le roman propose aussi une satire sociale du monde de l’art et des médias, drôle mais très référentielle. Même si certains noms (Jeff Koons, Steve Jobs, Bill Gates, …) semblent ouvrir des possibilités assez larges (et caressent un peu le lecteur bobo dans le sens du poil...), je doute que les lecteurs non-francophones s’amusent de la scène du nouvel an chez Jean-Pierre Pernaut ou du personnage de Frédéric Begbeider (qui apparaît ici comme la bonne fée qui vient aider le héros quand il est dans l’impasse).

Au final, La carte et le territoire est un très bon roman, malin et mélancolique. De là, comme j’ai pu le lire, à parler de « génie » ou de « roman total » il y a un pas que je ne franchirai pas…

PS: écho positif à lire aussi chez Emeraude.

12 septembre 2010

De la rentrée

Si septembre est devenu synonyme de débauche littéraire (comme le raconte très bien Sébastien) et de crampes musculaires chez les libraires, il n’en reste pas moins avant tout le mois de la rentrée des classes, non mais !

C’est pour nous un moment particulier, rempli d’envie(s), de doutes, de résolutions, de créativité et d’appréhension. Parce que nous aussi, la veille de la reprise, on a du mal à trouver le sommeil (et le jour où je dormirai comme un loir avant de retrouver le chemin de l’école, je changerai de métier).
Quelles sont les nouveautés et les tendances de l’année scolaire 2010-2011 ? Et bien la Converse cradingue semble très bien se porter… Non, désolé, on ne va pas parler mode chez les 16-18 ans mais plutôt lecture à l’école.

À la mi-juillet, les professeurs de français ont eu droit à un petit buzz médiatique autour d’une circulaire ministérielle (à lire ici) leur demandant la plus grande vigilance quant aux lectures qu’ils proposent à leurs élèves. Rappelons à nos lecteurs français que les programmes belges sont assez différents des leurs. Pas d’œuvres imposées pour les lycéens belges francophones. En gros, la lecture est utilisée sous l’angle de la communication (un support pour des activités de communication) et doit donner le plaisir et le goût de la lecture. Ce qui laisse aux professeurs de français une immense liberté. Loin de revenir sur ce principe, la circulaire, réaction à différentes plaintes de parents (lesquels ? dans quelle proportion ? mystère…), invite les enseignants à s’interroger sur « la réception des œuvres littéraires par le public scolaire concerné afin d’éviter la naissance de conflits qui empêcheraient une lecture sereine des œuvres littéraires » et leur recommande d’éviter le « mauvais goût ».
La notion de « mauvais goût » utilisée dans une circulaire a déjà de quoi faire hurler alors même que dans nos cours nous tentons de montrer aux élèves la relativité des points de vue dans la réception d’une œuvre. Mais ce qui est plus inquiétant, c’est cette idée d’une littérature qui ne doit pas entrer en conflit avec les représentations de l’élève. Dans nos choix de livres (dans nos classes ou dans notre groupe de travail ), nous sommes toujours attentifs à ne pas proposer des livres complaisants en terme de violence ou de sexualité (nous basant davantage sur un jugement esthétique plutôt que moral). Cependant, nous pensons qu’une des fonctions de la littérature est de présenter une vision du monde et des objets du monde qui vienne chatouiller, énerver, ranimer nos propres représentations et par là nous amener à une ouverture d’esprit plus large et plus éveillée. Imaginerait-on pareille circulaire pour les professeurs de biologie qui, par exemple, lorsqu’ils enseignent la théorie de l’évolution, devraient tenir compte des croyances de leurs élèves ?
La circulaire ne cherche pas à établir des critères de rejet trop stricts qui, de facto, interdiraient par exemple la lecture de Madame Bovary. Pour notre part, nous pensons qu’il est peut-être plus risqué de faire lire le chef d’œuvre de Flaubert à un élève de 16 ans qui n’a pas la maturité LITTERAIRE suffisante pour y trouver de l’intérêt et risquer par là de le dégoûter de la lecture.

Tout ça pour vous dire que nous avons posté nos listes de lectures pour l’année 2010-2011 et qu’elles sont disponibles ici et ici.

Bonne rentrée à toutes et à tous.

PS : Sur le même sujet, j’avais été très heureux de lire le billet enflammé de Reka.

9 septembre 2010

Double-jeu

Alice Kahn, Pauline KLEIN

Premier roman très réussi sur l’image et l’identité, entre rêve et réalité.

Inexistante, invisible aux autres, comme un fantôme qu’on peut traverser sans s’en rendre compte ; c’est ainsi que se perçoit la narratrice. Mais lorsqu’un jeune photographe la prend pour une autre à la terrasse d’un café, elle devient Anna et tente de se construire l’image de cette autre femme qu’elle ne connaît pas. Elle invente un personnage qui, dans les rouages du jeu de la séduction, épouse les désirs et les attentes de l’inconnu. Plus qu’une histoire, c’est un corps et un visage qui se matérialisent sous les yeux de celui qui la regarde. Un visage qui s’inscrit dans un décor plus vaste, comme les portraits miniatures qu’elle s’amuse à rajouter dans des musées, geste qu’elle attribue à un autre double, Alice Kahn, artiste protéiforme et malicieuse.
Un tout petit livre perdu au milieu du grand débarquement de septembre mais qui a de quoi réjouir : le premier roman de Pauline KLEIN étonne. Une écriture rêveuse, sensible et ironique (notamment lorsque le personnage se réinvente dans le milieu parisien de l’art contemporain) qui sert avec amusement cette subtile réflexion sur l’image et le regard, la féminité, le jeu des apparences dans les rituels de socialisation et la construction du personnage. La narratrice est comme la feuille vierge de l’écrivain, la pellicule d’avant la photo sur laquelle s’imprime peu à peu l’image réfléchie par le regard des autres. Dans ce jeu sur le double, elle oscille sur un fil ténu au-dessus du vide, démultipliant les reflets, passant, comme Alice, de l’autre côté du miroir, à travers Anna, astucieux palindrome.
Le début du roman déroute un peu mais ensuite on entre très facilement dans cet univers étrange où le personnage est en transformation constante. Ce qui apparaît au départ presque comme un exercice de style possède au final une vraie force romanesque. Une réussite.

7 septembre 2010

La beauté des myosotis

Le poids des secrets, Aki SHIMAZAKI

La pentalogie d'une auteur japonaise qui écrit en français : cinq objets de plaisir dans un seul coffret !

La particularité des Japonais est sans doute de nous faire apparaître toute la complexité de la vie et des relations entre les gens, en particulier d’une même famille, avec une fausse simplicité, une apparente légèreté et des tonnes de subtilité. Pour sa chronique familiale, Zola, dans la plus pure tradition littéraire française, nous pond vingt longs romans, truffés de descriptions, d’explications et de précisions (ce qui ne remet pas en cause toute l’admiration que j’ai pour Zola ! Pour preuve, lire ici). Aki SHIMAZAKI, elle, nous offre cinq tout petits romans (presque de longues nouvelles), sans bavardages, sans digressions. Même si l’auteur écrit en français, sa langue d’adoption (elle vit désormais à Montréal), on retrouve cette particularité de la langue japonaise de dire beaucoup en peu de mots. Dans Le poids des secrets, le lecteur se plonge dans de terribles secrets de famille et découvre des morceaux parfois méconnus de l’histoire japonaise.
Résumée, l’histoire a un air de déjà vu : un homme,  Monsieur Horibe, a une fille reconnue, Yukiko, et un fils illégitime du même âge, Yukio. Mais la force du récit tient dans le fait que dans chaque tome cette histoire est racontée par un personnage différent. Ainsi le premier tome, Tsubaki, semble tout nous raconter par la voix de Yukiko. Dans le second tome, Hamaguri, le récit, pris en charge par Yukio, prend une autre tournure. Le troisième tome, Tsubame, remonte le temps et nous parle de l’enfance de la mère de Yukio, Mariko, et dévoile le secret de ses origines comme pour mieux expliquer le chemin qui l’a conduite à sa vie actuelle. Dans Wasurenagusa, le quatrième tome de cette pentalogie, la lumière se fait sur le personnage de Kenji, le père adoptif de Yukio, qui a bravé sa famille et les interdits de la société de l’époque pour épouser Mariko. Enfin, Hotaru, dernier tome du cycle, redonne la parole à Mariko, qui confie à sa petite fille le reste des secrets de son existence.
Au fur et à mesure des lectures, l’histoire banale en apparence prend peu à peu une épaisseur insoupçonnée. Derrière les drames mais aussi l’évocation des grands et des petits bonheurs des membres de cette famille, se dresse l’Histoire japonaise: la seconde guerre mondiale, le bombardement de Nagasaki, le tremblement de terre de 1923,  la relation entre Japonais et Coréens et la persécution de ces derniers.
Tout le talent de SHIMAZAKI consiste à être parvenue à écrire une véritable saga familiale, à créer des personnages forts et attachants et à rendre un cadre historique de manière précise avec une concision étonnante. Et surtout, beaucoup de poésie.
A dévorer en une fois, comme un étonnant roman fleuve ou à savourer au compte goûte, en espaçant les cinq tomes. Un précieux coffret à offrir, à s’offrir, à se prêter, mais à ne pas rater.

5 septembre 2010

Portrait de l'artiste au travail

Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants, Mathias ENARD

L’homme derrière le génie : une histoire de Michel-Ange chez les ottomans.

1506. Lassé d’être éconduit par le pape Jules II dont il doit pourtant construire le fastueux tombeau, Michel-Ange embarque pour Constantinople. La réputation de l’auteur du David est déjà parvenue jusqu’au sultan Bajazet qui lui demande, après avoir abandonné le projet de Léonard de Vinci, de concevoir un pont sur la Corne d’Or. De cet épisode ottoman, les historiens de l’art n’ont gardé que de rares traces : une esquisse, l’inventaire des possessions de l’artiste à Constantinople, … Mathias ENARD comble les vides de l’histoire par la fiction et, en imaginant les quelques semaines passées sur la terre de l’ennemi de l’Eglise de Rome, dresse un portrait de l’artiste au travail et, surtout, de l’homme et du génie.
Le roman peut se lire comme un récit de voyage où Michel-Ange découvre peu à peu les charmes et les ambiances de Constantinople, ville grouillante qui met tous ses sens en éveil. C’est aussi, de par le contexte politique tendu dans lequel s’inscrit ce voyage, un roman qui remet en contexte les rivalités entre l’Orient et l’Occident (la métaphore du pont peut s’interpréter de bien des façons… jusque dans la politique européenne d’aujourd’hui…). On y montre aussi très bien comment les artistes de l’époque dépendaient du bon vouloir des grands. Mais ce que j’ai davantage retenu c’est la manière dont l’auteur tente d’évoquer ce qui fait le génie de Michel-Ange : un processus créatif concentrique et, à première vue, éclaté, qui fait appel à l’homme plus qu’à l’artiste et à sa technique. Un homme complexe, orgueilleux et timide, curieux et blasé, sensible à la sensualité des mots et des corps. Et plutôt que de décrire avec profusion ce pont dont nous n’avons que peu de traces, l’auteur s’amuse à collecter dans l’épisode ottoman des éléments d’œuvres postérieures.
L’écriture est assez sensuelle, parfois un rien trop lyrique à mon goût (avec des effets de style un peu pesants). ENARD emmène le lecteur dans ce voyage exotique et artistique avec beaucoup de subtilité et de douceur, en évitant soigneusement de faire de Michel-Ange un génie déshumanisé. Pas d’érudition pesante mais une manière originale d’aborder l’homme et son œuvre, notamment à travers le regard d’autres personnages.
Une bonne pioche de cette rentrée littéraire, sur les bons conseils du Globe-Lecteur, qui publie également un entretien avec l'auteur (à lire ici).

29 août 2010

Girl power

Les assoiffées, Bernard QUIRINY

Farce politique et médiatique avec pour cadre le comble de l’exotisme: la Belgique.

En 1970, une révolution éclate aux Pays-Bas et se répand à la Belgique et au Luxembourg. Depuis lors, le Benelux, territoire d’un empire aux frontières infranchissables, est devenu terra incognita. Un groupe d’intellectuels parisiens, avec à leur tête Pierre-Jean Gould (un intellectuel parisien à trois initiales, ça ne vous dit rien ?), se prépare à embarquer pour une destination inédite et ô combien extrême : la Belgique !
Cette satire burlesque et mordante s’articule autour de deux récits. D’un côté, le journal intime d’Astrid, une jeune Belge, qui décrit de l’intérieur le fonctionnement de l’Empire. De l’autre, le compte rendu du voyage des Français qui ne verront de l’Empire que ce que leurs hôtes voudront bien leur montrer.
Mais que se passe-t-il de si extraordinaire en Belgique, me demanderez-vous ? Et bien une révolution d’un genre nouveau, si j’ose dire : les femmes ont pris le pouvoir ! Sous la férule d’Ingrid et de Judith, respectivement Grande Bergère et Bergère, les femmes ont installé un régime totalitaire aux accents féministes et lesbiens. Les Français parviendont-ils à voir ce qui se cache réellement sous la façade souriante et bon enfant des sujettes de l'Empire ?
Il ne m’aura fallu que deux pages pour sauter à pieds joints dans ce roman à l’humour grinçant. La description de l’état totalitaire fait écho à 1984 (notamment par de clins d'œil dans le récit d'Astrid) mais sous l’angle de l’ironie ou de l’humour noir, tant les lubies et la démesure du pouvoir y sont poussées à l’extrême. L’attitude docile et souvent béate des visiteurs français tient clairement de la farce. J’ai pensé plusieurs fois à Délégation de très faut niveau, ce numéro culte de l’émission Stip Tease sur la mission de parlementaires belges en Corée du Nord (à voir ici).
Après Contes carnivores, recueil de nouvelles qui lorgnaient du côté du fantastique (Prix Rossel 2008), Bernard QUIRINY propose un roman original, bourré d’imagination et qui parvient, par l’humour, à proposer une réflexion sur la politique, la manipulation et la vanité d’une certaine élite intellectuelle parfois coupée de la réalité. Même si le rythme est parfois inégal, c’est une lecture réjouissante qui redynamise le genre passionnant de la contre-utopie. Et puis, alors que notre pays est embourbé dans des négociations institutionnelles sans fin, il est amusant d’imaginer cette autre Belgique (même si, en tant qu’homme, l’empire des Bergères n’a rien de très réjouissant…).
Sébastien L, à qui je disais mon impossibilité de lire la livraison annuelle d’Amélie Nothomb, me demandait de lui conseiller des auteurs belges ; en voici un qui vaut le détour.

PS: Pour ceux qui voudraient aller plus loin dans leur découverte de la littérature belge (et des auteurs belges francophones), Reka propose un challenge à découvrir ici.

25 août 2010

Amour/haine de la famille

Le sel, Jean-Baptiste DEL AMO


Beau roman sur un thème pourtant éculé, par un jeune écrivain en passe de trouver sa voix.


Louise et Armand : les parents. Elle est dévouée et silencieuse, parfois résignée ; il est solide, tempétueux, parfois tendre. A la mort d’Armand, Louise se retrouve seule dans la petite maison de Sète et, en ce jour, attend ses trois enfants pour le souper. Fanny, marquée par la disparition de sa fille dix ans plus tôt, statufiée dans un deuil qui la coupe des autres. Albin, le fils préféré du père, dur et fier. Jonas, fragile, trop sensible ; vilain petit canard ?
Autour de l’attente du repas du soir, la mère et les enfants vont et viennent dans leurs souvenirs et tentent de comprendre ce qui fait défaut à leur famille et ce qui ne leur permet jamais de jouir pleinement de leurs rencontres. Sur eux plane l’image du père, cachant le soleil qui, au-dessus de la mer de Sète, tente pourtant de crever les nuages.
Leur mémoire est ce fleuve aux courbes insaisissables dont il n’est possible de cerner la vérité qu’en l’endroit où la mémoire de tous afflue pour se jeter, unifiée, dans la mer.
Dans un récit en trois parties, chacune du nom d’une des Parques, divinités qui dans la mythologie président au destin des hommes, DEL AMO ausculte la mémoire de cette famille et met à jour les joies et les drames qui ont tissé leurs parcours. Par son écriture souple et très sensuelle, il va rechercher au plus profond des personnages pour en retirer les jours et les heures qui ont engendré leurs lignes de faille, de fuite ou de rupture.
Après Une éducation libertine, Jean-Baptiste DEL AMO signe un roman sur le thème de la complexité des relations au sein de la famille. Encore la famille !, me dire-vous ? Oui, c’est vrai que ce n’est pas d’une toute grande originalité mais la finesse de l’écriture m’a emballé et, souvent, ému profondément. Je ne vais pas rentrer dans les détails (il semblerait que l’auto-fiction soit enfin passée de mode : je ne vais pas m’y mettre!) mais je me suis souvent surpris à me reconnaître dans les différents personnages. Comme dans son premier roman, DEL AMO aime mettre à jour ce qui se cache au plus profond des hommes, leurs rêves, leurs espoirs, leurs désirs, avec justesse. Même si certaines scènes de confrontations sonnent parfois un peu trop fort, la sincérité des personnages touche et évite le côté un peu pathos du couplet « famillle je vous hais/vous aime ».

Premier ouvrage lu dans le cadre de la rentrée littéraire 2010 qui, pour moi, commence donc plutôt bien.

23 août 2010

(Re)lire ses classiques#2


La Fortune des Rougon, Emile ZOLA

Premier tome de l’immense fresque sociale du père du naturalisme. Fondateur.

C’est bientôt la rentrée ! Et si les élèves ne sont probablement pas encore vraiment en train de se replonger dans leurs cahiers, les profs, eux, sont bien en train de remplir leurs cartables, préparer leurs listes de lectures, penser à de nouveaux exercices pervers et peaufiner leurs cours. C’est dans ce cadre, et également dans le but de continuer cette rubrique commencée il y a quelque temps pour nos fidèles lecteurs, que j’ai lu (et non relu, parce que, je l’avoue, je n’avais jamais lu ce roman) La Fortune des Rougon d’Emile ZOLA.
Pourquoi donc La Fortune des Rougon, qui n’est probablement pas le roman le plus haletant de ZOLA ? Parce qu’il n’est rien de moins que le tout premier tome du fameux cycle des Rougon-Macquart. Comme le dit ZOLA lui-même, il s’agit du « roman des origines ».
Dans la préface du roman, ZOLA explique son projet : il s’agit de faire « l’histoire naturelle et sociale d’une famille sous le second Empire ». « Naturelle » puisque ZOLA s’inspire des théories scientifiques de l’époque, et particulièrement des travaux du médecin Claude Bernard, et part du principe que le physique mais aussi les comportements humains sont génétiques : « Physiologiquement, ils (les Rougon-Macquart) sont la lente succession des accidents nerveux et sanguins qui se déclarent dans une race, à la suite d’une première lésion organique, et qui déterminent, selon les milieux, chez chacun des individus de cette race, les sentiments, les désirs, les passions, toutes les manifestations humaines, naturelles et instinctives, dont les produits prennent les noms convenus de vertus et de vices ». « Sociales » parce que si cette famille part du peuple et s’irradie dans toute la société, ses membres retomberont finalement dans le milieu dont ils sont issus parce que la société ne leur permet pas de s’élever. Et enfin, « sous le second Empire » parce qu’une histoire, une vraie, selon ZOLA, s’inscrit dans un contexte historique précis, qui a bien entendu une influence déterminante sur les individus. ZOLA commencera la rédaction du cycle au moment de la chute de Napoléon III.
Roman des origines donc puisqu’il est question d’Adélaïde Fouque, plus tard surnommée Tante Dide par son petit-fils, drôle de fille un peu folle et peu soucieuse des conventions et des quand dira-t-on. Elle se mariera brièvement avec un paysan, Rougon, qui mourra après lui avoir donné un fils, Pierre. Elle prendra ensuite pour amant Macquart, un braconnier alcoolique, que tout le monde appelle « ce gueux de Macquart », avec qui elle vivra une liaison passionnée, aura deux enfants, Antoine et Ursule, avant que celui-ci se fasse tuer par un gendarme. C’est alors que Pierre décidera de s’élever socialement et de faire fortune. Il mariera sa sœur avec un homme amoureux et désintéressé et abandonnera son frère à l’armée. Puis il épousera une jeune bourgeoise désargentée mais aussi déterminée que lui à devenir riche. Le retour d’Antoine Macquart, alcoolique et fainéant, leur compliquera la tâche. C’est finalement le coup d’Etat et la montée de Napoléon au pouvoir qui fera la fortune de Pierre Rougon mais qui causera la perte d’Antoine et surtout du pauvre Silvère, fils d’Ursule, élevé par sa tante Dide à la mort de ses parents, qui participera avec son amie Miette au soulèvement des Républicains.
Avec la Fortune des Rougon, tout est en place : Napoléon est au pouvoir, les Rougon-Macquart prennent place dans la société, les deux branches se ramifient, les tares et autres maladies (alcoolisme, folie, maladies nerveuses) se transmettent. Les protagonistes des romans les plus célèbres de ZOLA sont nés (Gervaise de L’assommoir, Jacques de La bête humaine,  Etienne de Germinal, Pascal du Docteur Pascal,… pour ne citer qu’eux). La grande aventure humaine peut commencer.


19 août 2010

La fin du rêve américain

American Tabloïd, James ELLROY

Un grand roman noir et cynique qui règle les comptes du mythe du rêve américain. 

Les livres de James ELLROY me font de l’œil depuis longtemps et c’est finalement l’hommage sous forme d’anagramme de RJ ELLORY (notre chouchou ici et ici) qui m’a décidé à franchir le cap vers ce côté noir de chez noir, pour ne pas dire obscur, de la littérature américaine. Et comme ce sont les vacances, j’ai opté pour la brique American Tabloïd.
Nous avions déjà évoqué ici le mythe de JFK, à travers le récit à plusieurs voix que lui a consacré Adam BRAVER. A partir du même thème, James ELLROY se lance dans une entreprise de démystification radicale, via la fiction, pour retracer le processus complexe qui a abouti à l’assassinat du président play-boy. 
Pas simple de résumer l’intrigue car tout est assez dense et il faut même s’accrocher ferme durant les cent premières pages (ou bien était-ce l’effet vacances ?). Le roman tourne autour de trois personnages centraux dont les affinités et les appartenances changeantes brassent les lieux de pouvoir et le monde du crime organisé : mafia, FBI, CIA, clan Kennedy, groupes extrémistes, … Du 22 novembre 1958, moment où Jack s’apprête à se lancer dans la course à la Maison Blanche, au 22 novembre 1963, ELLROY tisse avec une dextérité incroyable les fils emmêlés qui mèneront Kennedy à sa perte. Corruption, trafic de drogue et d’influence, écoutes, espionnage, … tous les coups sont permis et tiennent en haleine le lecteur dans cet univers à la noirceur sans fin.
Une question qui se pose rapidement est le rapport que l’auteur entretient avec la vérité historique car la plupart des personnages principaux du roman ont bel et bien existé : le clan Kennedy, Howard Hugues, Jimmy Hoffa, J. Edgar Hoover, … Et la trame de l’histoire suit avec précision les événements de l’époque, comme l’épisode de la Baie des cochons. ELLROY a donc décidé de mélanger allègrement fiction et réalité, personnages inventés et réels, afin de tirer un portrait peu glorieux de l’Amérique des années 60 où la mafia entretenait des liens privilégiés avec tous les niveaux de pouvoir. L’auteur décape sec et ne fait pas dans le sentiment. Les personnages possèdent tous une face sombre et dangereuse dans laquelle ils puisent sans relâche pour faire fi de toute morale. On est loin d’un roman basé uniquement sur la théorie du complot (même si c’est évidemment le moteur de l’histoire) ; c’est davantage une tentative de réécriture de l’histoire américaine sans sacralisation, en faisant tomber les masques d’une société démocratique et bien-pensante et en montrant les fondements peu reluisants de l’Amérique.
Tout cela a peut-être l’air un peu complexe mais le talent d’ELLROY consiste à rendre crédible le tout et à vous accrocher viscéralement au récit, sur plus de 700 pages, ce qui n’est pas donné à tout le monde. On oublie très vite les liens entre la fiction et la réalité car la matière romanesque est telle qu’on s’engouffre facilement dans cet univers cruel et violent. L’écriture est serrée, froide (les tournures de phrase sont très répétitives et créent au final une musique glacée et dé-sentimentalisée), d’un cynisme redoutable et efficace.
Et la bonne nouvelle, c’est qu’American Tabloïd est le premier tome de la trilogie Underworld USA, dont les deux autres volumes sont déjà traduits chez nous. Vous aurez donc vite l’occasion de réentendre parler de James ELLROY. 
Et aussi d’ELLORY car son roman Les Anonymes est au programme de cette rentrée littéraire.

Edit post-publication: suite de la trilogie ici.

17 août 2010

La pomme avant qu'elle tombe

Le goût des pépins de pomme, Katharina HAGENA

La douceur du souvenir et le poids des secrets : rien de bien neuf, mais un charme certain.

Ingrédient essentiel à tout été qui se respecte : la saga télé ! Ce n’est jamais du grand art, on connaît toutes les ficelles, mais on se laisse parfois prendre. Pour que le charme agisse, quelques éléments sont nécessaires : un personnage de femme à un tournant de sa vie, un lieu chargé de souvenirs (maison, propriété, village, vignoble,…), des secrets bien gardés, des liens familiaux tendus, le retour inopiné du passé et, bien sûr, une histoire d’amouuuur !
Ce n’est donc pas pour rien si, en commençant la lecture du premier roman de Katharina HAGENA, on ressent un sentiment de déjà vu.
Iris, la trentaine, hérite de la maison de sa grand-mère, quelque part dans la campagne allemande. Elle s’y installe pour quelques jours avant de décider si elle accepte ou non cet héritage qui aurait du, en toute logique, revenir à sa mère et à ses tantes. Elle ne venait plus dans cette maison depuis longtemps : sa grand-mère, atteinte d’Alzheimer, l’avait quittée pour une maison de repos et un événement douloureux semble éloigner Iris du lieu de son enfance. C’est pourtant là que dorment tous ses souvenirs : ses après-midi au jardin avec sa cousine Rosemarie et leur amie Mira, les histoires d’amours malheureuses de ses tantes, les bizarreries de sa grand-mère. Le passé revient peu à peu, vient même parfois frapper à la porte ou vous surprendre au bord du lac…
Rien de très original que tout ceci, me direz-vous. Certes, mais là où l’auteur réussit son coup, c’est qu’elle parvient rapidement à vous emporter dans l’histoire et à faire naître l’envie d’en savoir plus. La mémoire, l’oubli et le souvenir sont les thèmes centraux du roman et HAGENA parvient à les cueillir avec douceur et nostalgie, sans mièvrerie, par une écriture fluide et lumineuse. On pourrait craindre la platitude, il n’en est rien et on se laisse guider jusqu’aux ultimes révélations avec plaisir. Les lieux et la nature qui entourent la maison ravivent la mémoire d’Iris (on retrouve d’une certaine manière le procédé utilisé dans le dernier COE) mais les souvenirs résistent et il faut savoir les débusquer là où ils se cachent, comme les pépins au cœur de la pomme.

14 août 2010

BLM : Blogueur Littéraire Mâle


Espèce rare, le BLM existe pourtant bel et bien. Intrigué par le peu d’hommes présents sur la blogosphère littéraire, Sébastien, du Globe Lecteur, a organisé une petite conversation entre trois spécimens de BLM. Se sont prêtés au jeu : Laurent d’In Cold Blog, Bertrand de LuKe’s Blog et la part masculine de Voyelle et Consonne. C’est assez amusant, plein de second degré et c’est à lire ici.

Merci à Sébastien pour cette invitation à la discussion qui m’a permis de faire plus ample connaissance avec mes semblables.

12 août 2010

Renaissance

Infrarouge, Nancy HUSTON

On avait adoré Lignes de faille, on n’a pas été déçu par Infrarouge. Un roman fort d’une écrivain qui parvient toujours à mêler intelligence et émotions pures. Magnifique.

Rena se prépare à passer une semaine en Toscane. Elle y a invité son père, pour fêter son septantième anniversaire, et sa belle mère. Et cette semaine promet d’être un cauchemar. Tout d’abord son jeune et bel amant, Aziz, est resté à Paris. Puis son père, Simon, ancien chercheur, a terriblement vieilli. Il annule la moitié des visites et fait des arrêts extrêmement fréquents. Enfin, sa belle-mère, rescapée de la deuxième guerre mondiale, toujours effrayée par la perspective de mourir de faim, ne pense qu’à manger. La relation entre le vieux couple et la photographe de quarante-cinq ans qu’est Rena est plus que tendue.
Et Rena de nous raconter les merveilles de l’art toscan, l’émotion qu’elle a devant les œuvres renaissantes dont elle parle avec amour et érudition (pendant que sa belle mère ne s’intéresse qu’au sujet des œuvres qu’elle contemple avec méfiance et naïveté) mais nous parle également de sa vie, de ce père qu’elle a du mal à reconnaître et de sa passion pour les hommes. Qu’est-ce qui a fait de Rena cette femme indépendante, photographe passionnée, dévoreuse d’hommes, qui a eu quatre maris venant des quatre coins du monde et deux fils vivant aujourd’hui en Afrique.
C’est par ses fréquents dialogues avec son double, Subra, sorte de conscience qui doit son nom à la photographe Arbus, qui écoute ses confidences et analyse sans juger, que nous accédons peu à peu à la vie tourmentée de Rena : la disparition de sa mère longtemps absorbée par son métier, la perversité de son frère jaloux de la naissance de sa sœur, la faiblesse de son père en tant que chercheur et en tant que père. La petite Rena comprend très vite son pouvoir de séduction et le pouvoir qu’elle a sur les hommes. Et elle en joue, et elle s’y perd, même si elle a le sentiment de toujours avoir le dessus. Dans son obsession pour l’érotisme on sent que Rena se cherche.
Infrarouge est un livre poignant, dérangeant parfois, bouleversant toujours. S’il est vrai que c’est un livre féminin et féministe qui rappelle l’emprise qu’ont encore et toujours les hommes sur les femmes, il raconte surtout le destin d’une femme qui, à force de vouloir être forte comme un homme, s’est quelque peu perdue dans les méandres de la vie.
Si parfois le discours très intellectualisé de Rena et ses propos ultra-féministes ont quelque chose d’agaçant, ils sont en cohérence avec le personnage lui-même, qui se veut une femme forte par sa culture, par son approche du monde, par son regard sur les hommes, par son rapport au sexe. Un personnage qui va se fendiller tout au long de cette semaine italienne et qui va se révéler, tout en chagrins et douleurs, sous l’infrarouge du soleil toscan.

10 août 2010

Femme de fan

Juliet, Naked, de Nick HORNBY

Dans une petite ville balnéaire anglaise, une femme fait le bilan de sa vie. Et fait une rencontre inattendue avec un ancien rockeur.

Chose promise, chose due : on vous avait conseillé quelques lectures de vacances dont certaines sur lesquelles nous n’avions pas encore disserté. En cette veille de rentrée, finissons nos devoirs de vacances ! L’un des romans évoqués précédemment n’était autre que le dernier Nick HORNBY. Le romancier anglais nous avait habitué à ses personnages de trentenaires incapables de vieillir et de s’engager dans la « vraie vie ». Mais voilà, Nick HORNBY a vieilli et il a eu l’intelligence de faire vieillir ses héros avec lui.
Ainsi, le narrateur, Annie, est femme (ça aussi, assez rare dans l’œuvre de l’auteur pour être signalé) à l’aube de la quarantaine, larguée par un compagnon dont elle a partagé quinze ans de vie. Pourquoi, diable, ne l’a-t-elle pas quitté elle-même plus tôt, se demande-t-elle. Il faut dire que Duncan ne l’a jamais beaucoup fait rêver, ne lui a pas fait d’enfant et nourrit une obsession malsaine pour Tucker Crowe, un obscur chanteur rock ayant eu un certain succès vingt ans plus tôt mais disparu des médias depuis belle lurette. Duncan a créé un site Internet consacré à son idole, partageant sa passion avec quelques doux dingues dans son genre, dissèque chaque chanson, chaque interview de Crowe et entraîne Annie, pendant ses vacances, sur les traces du chanteur lors de pèlerinages pour le moins pénibles. Quand soudain sort un nouvel album de Crowe, intitulé Juliet, Naked, Duncan s’empresse d’en faire mille louanges sur son site alors qu’Annie se fend d’un billet pour exprimer bien moins d’enthousiasme. Et Tucker Crowe de lui répondre…
On retrouve, dans Juliet, Naked, l’univers de Nick HORNBY : son amour pour la musique et particulièrement pour le rock, la question de la paternité, la difficulté du couple. Ses personnages sont comme toujours humains, donc plein de faiblesses mais terriblement attachants (le lecteur sera même attendri par l’épouvantable Duncan !). Les questions sont existentielles : quels risques faut-il prendre pour ne pas gâcher sa vie ? Peut-on rattraper le temps perdu ?  Quelles sont les priorités entre la passion et les gens qu’on aime ? Mais le ton est comme toujours léger et plein d’humour. Une lecture rafraîchissante qui sonne toujours juste.

18 juillet 2010

Qu'est ce que tu lis pour les vacances 2010? #3



Dernières lessives, valises, PAL de vacances, … Voyelle et Consonne sont sur le départ et vont mettre le blog au repos quelques semaines. Vous avez été nombreux ces derniers temps à nous suivre, à nous faire part de vos commentaires et cela nous fait un plaisir immense. On se réjouit déjà de vous retrouver à la mi-août pour vous parler des kilos de bouquins que nous emportons dans nos périples.

Nous avons consacré deux billets aux conseils de lecture « vacances » de la blogosphère (c’était ici et ici). Riche, diversifié, amusant, mais un peu frustrant : et nous dans tout ça ? Alors pour clore cette deuxième saison de Voyelle et Consonne, voici notre petite sélection pour l’été, sous forme de best of de ces derniers mois.

Envie de frissons et de lecture qu’on a du mal à lâcher, même quand vient l’heure de l’apéro ?
Les lieux sombres de Gillian FLYNN, dont on vous parlera à la rentrée, a souvent été commenté sur les blogs depuis le début de l’année et ce n’est pas pour rien : original et haletant, c’est un thriller qui tient ses promesses. Tout aussi sombre, Vendetta de R.J. ELLORY, un de nos chouchous, revisite l’histoire des Etats-Unis à travers la vie mouvementée d’un mafieux cruel au centre d’une enquête sur un enlèvement. Enfin, le polar le plus réjouissant de la saison : Les Visages de Jesse KELLERMAN.

Envie d’un peu de légèreté et de lectures amusantes (car oui, lire ça peut être drôle) ?
Le mec de la tombe d’à côté de Katarina MAZETTI : une comédie romantique sur le thème du choc des cultures. Ou bien le dernier Nick HORNBY, Juliet, naked où on retrouve les obsessions de l’auteur pour le rock et les histoires de couples douces-amères. L’auteur a vieilli et ses personnages aussi, c’est l’heure des bilans (et on y reviendra plus tard). Ou, pour rire franchement, Doppler et Vovlo Trucks de Erlend LOE : satirique, farceur et un peu barré. Ou encore, pour un rire old school, partez à la rencontre de l’excentrique Tante Mame de Patrick DENNIS.

Envie de quelque chose de plus « consistant » et de lectures qui vous emmènent loin ?
Un autre de nos coups de cœur de cette saison : Le dieu des animaux d’Aryn KYLE, vous transporte dans la vie d’un ranch, au centre d’une famille au bord de l’implosion. Profond et dense. Dépaysement aussi avec Henning MANKELL qui enfile ses Chaussures italiennes quelque part au large de la Suède : de la glace et un grand bouleversement autour d’un anti-héros mankellien jusqu’aux doigts de pied.
Au rayon briques, Le club des incorrigibles optimistes de Jean-Michel GUENASSIA propose un beau roman initiatique sur fond de guerre froide. Autre brique et autre coup de cœur : Pense à demain, d’Anne-Marie GARAT, dernier volume de son éblouissante saga Une traversée du siècle, un voyage dans l’histoire des conflits et des mutations du monde et des hommes.

Bel été à toutes et à tous.

PS : Le Globe-Lecteur s’est intéressé à la question du bloggueur littéraire mâle, espèce rare mais pas encore menacée. On vous invite à découvrir ce sujet ici.

14 juillet 2010

C'est quand le bonheur?

Erri DE LUCA, Le jour avant le bonheur

Roman de formation dans la Naples d'après-guerre... Pas de surprises mais plein de finesses.

Avec un aussi joli titre, on ne pouvait qu'attendre un tout grand livre. On a donc été un petit peu déçu malgré l'écriture tout en subtilité de l'auteur italien Erri DE LUCA. Celui-ci nous livre un conte initiatique, l'histoire d'un orphelin pris en charge par Don Gaetano, le très charismatique concierge de son immeuble, qui lui apprend la Scoppa, la notion d'honneur et le sens de la vie. Entre autres talents, Don Gaetano cuisine divinement le "pâtespatates" (malgré de nombreuses recherches, impossible de savoir en quoi consiste réellement cette recette. Si l'un de nos lecteurs bien aimés est spécialiste de la cuisine napolitaine, qu'il n'hésite pas à nous donner des précisions quant à ce plat !) et a la faculté d'attraper les pensées des autres. Il connaît donc tout de son protégé, y compris son obsession pour une jeune fille dont il a croisé le regard des années plus tôt et qui revient en ville. Et c'est aussi l'histoire de cette ville, justement, dont il est question : la Naples de l'immédiate après-guerre, encore meurtrie par les bombardements, par les nazis qui longtemps n'ont pas voulu se déclarer vaincus et par les Américains qui ont séduit les femmes de ces fiers hommes du sud, touchés dans leur virilité.
La fin du chemin, pour notre jeune protagoniste, et donc le début de l'âge adulte, se feront dans la découverte du sang, de la vengeance et du sexe. Il apprendra également que le vrai bonheur, qui est si fugitif, se savoure mieux le jour d'avant, celui où on l'attend, où on le sent venir.
Le style de DE LUCA est particulier, fait de phrases courtes et de nombreuses sentences, mélange de simplicité et de poésie, flirtant parfois avec le fantastique (peut-on parler de réalisme magique pour un auteur italien ?). Reste cependant après la lecture, outre un léger arrière goût de trop peu, comme une sensation de déjà lu... Rien de très suprenant dans cette initiation d'un adolescent qui découvre l'amour et la violence, guidé par un homme simple et sage. Mais la beauté de l'écriture, la poésie qui s'en dégage et l'évocation du soleil de l'Italie suffiront à nous faire passer, en cette période de canicule, un joli moment de lecture.

12 juillet 2010

Lettres au père

Un mensonge sur mon père, John BURNSIDE

Alcool et mensonges pour une relation père-fils sombre et destructrice.

La vie du père de John est une suite de mensonges, de réinventions du réel dans les brumes de l’alcool. Enfant abandonné, il fera de son enfance un récit presque mythique, aux multiples variantes. Quant à John, son fils, le narrateur du livre, il préfère raconter une histoire, un mensonge qui soit vrai.
Il raconte son enfance en Ecosse, dans les années 60. La famille de John habite une zone ouvrière morne et grise. Elle aura beau déménager, partir en vacances, s’inventer des ailleurs plus cléments, rien ne changera jamais : peu importe où ils sont ou pourraient être, il y aura toujours l’alcool du père, destructeur. Il entraîne, dans le sillage de ses soirées trop arrosées, la honte, la gêne et le désespoir de sa femme et de ses enfants. « Les fils paient pour les pêchés de leurs pères ». L’addition de John sera sévère. Enfant discret, appliqué à l’école, préférant les jeux solitaires et le contact avec la nature, il finit par se détourner de la route qui lui permettrait d’échapper au destin prédestiné d’un fils d’ouvrier. Comme Baudelaire et Rimbaud, poètes qu’il admire, il se laisse aller vers une vie de bohême au rythme des pertes de conscience et des expériences hallucinées. Herbe, Acid, LSD, … Toute la gamme des Fleurs du Mal qui l’entraînent vers le bas, la chute.
Comme dans la Lettre au père de KAFKA, John BURNSIDE nous décrit une relation père-fils ratée. Malgré la haine qu’il éprouve envers son père, John ne peut se départir de cette composante de lui-même, cherchant ou son approbation ou sa colère. La description des sentiments du fils est précise et percutante et l’on est immergé dans le récit à l’ambiance assez plombante, il faut bien le reconnaître. Le texte est, semble-t-il, très autobiographique, mais cela n’a pas beaucoup d’importance car il met en avant des questions qui dépassent largement l’histoire de l’auteur.

Un livre lu dans le cadre  d’un partenariat organisé par BOB et les Editions Points. Merci aux deux pour cette découverte (qui a mis du temps à arriver jusqu'à ma boîte aux lettres, ce qui explique le retard de ce billet).

Les avis des autres lecteurs, c’est ici.

8 juillet 2010

Tata Yoyo

Tante Mame, Patrick DENNIS

Léger, drôle et caustique =  tube de l’été littéraire ?

Fraîcheur, humour, dérision et glamour ! Que voulez-vous de plus ? Bon, j’avoue que dans le métro la couverture pinkissime m’a un peu gêné, mais ça en valait la peine.
Patrick, jeune orphelin, se voit recueilli par la sœur de son père, la fameuse Tante Mame. Autant son père était austère, taciturne et traditionaliste, autant Mame est excentrique, curieuse de tout et aventureuse. Elle décide de prendre en main l’éducation de Patrick et l’entraîne dans son sillage vers les aventures les plus folles : du microcosme arty new-yorkais aux grandes familles de l’aristocratie américaine, des années folles au lendemain de la deuxième guerre.
Le roman a été écrit plus ou moins à la même époque que Breakfast at Tiffany’s de Truman CAPOTE et on imagine facilement Holly Golightly zieutant les bijoux de Tante Mame dans une soirée bien arrosée. Ce qui différencie le plus les deux personnages est que Mame doit sans cesse s’adapter au monde (alors que Golightly semble davantage exister au sein d’une bulle). Elle perd tout son argent durant la crise financière de 29 et se voit forcée de trouver du travail (inconcevable pour un personnage aussi spirituel et maladroit), elle est responsable d’un enfant, elle se cherche un mari et doit donc composer avec une belle-famille, etc. Tout le comique du livre tient le plus souvent dans cette confrontation constante entre le personnage et le réel. Malentendus, quiproquos, ironie mordante : on pense parfois un peu à l’humour british de P.G. WOODEHOUSE. La verve de Tante Mame prend aussi pour cible les conventions bourgeoises et tous les conformismes en général, apportant un peu de causticité au roman, construit sur le modèle d’une vie exemplaire telle que la présente le Reader’s Digest, chantre de l’américanité traditionnelle.
Le livre fut un succès lors de sa parution en 1955 et a donné lieu à des adaptations, à Broadway et au cinéma. De ce que j’ai pu en voir sur Youtube, on est loin de l’éclat et de la pétulance du personnage du roman.
Rien à voir, car la chanson a été écrite en 1946, mais on en profite pour se rappeler une autre image du glamour américain où il est aussi question d’une Mame, cause de bien des désastres :
 
Même enthousiasme chez Emeraude.

6 juillet 2010

Qu'est ce que tu lis pour les vacances 2010? #2

Si vous avez loupé le début, c’était ici.

Pour ce deuxième round, nous allons nous intéresser aux destinations et aux genres de vacances.

Le plus souvent, vous nous avez parlé plage et piscine, ce qui, selon vous, se marie difficilement avec prise de tête. C’est donc des titres plus « légers » que vous associez généralement aux lectures de vacances.
Le titre fédérateur semble être Le mec de la tombe d’à côté de Katarina MAZETTI, aussi bien pour les filles (Saxaoul dit qu’il « fait travailler les zygomatiques à fond ») que les garçons (Lukes le trouve « drôle et bien écrit » et semble aussi avoir apprécié, de la même auteure et dans le même esprit, Les larmes de Tarzan).
Ingannmic suggère « pour rire » Un été ardent d’Andréa CAMILLERI ou Plage de Manacorra, 16h30 Philippe JAENADA.
Anne (Roudoudou) suggère La tombe du tisserand par Seumas O'KELLY.
Emeraude, quant à elle,  conseille à ses clients en recherche de légèreté Tante Mame de Patrick DENNIS (on va vous en parler tout bientôt), Le diable vit à Notting Hill de Rachel JOHNSON ou Quand souffle le vent du nord de Daniel GLATTAUER (je suppose que c’est un titre rafraîchissant…).
De l’humour aussi chez Nico avec Six pieds sous terre de Ray FRENCH : « Un homme décide, après son licenciement de manifester en employant les grands moyens : il creuse un trou dans son jardin pour vivre dans un cercueil ! Drôle, bien rythmé et profondément humain. » Que demander de plus ?

A côté des vacances au bord de l’eau, qu’elle soit chlorée ou non, il y a aussi les vacances à la campagne. Et pour celles-ci aussi vous avez des conseils adaptés. Ingannmic recommande des livres dans un cadre de verdure : Vu de Serge JONCOURT, pour l’humour, et En attendant l’orage de Graham JOYCE, pour l’intrigue prenante.
Du classique pour Yohan avec Martin Eden de Jack LONDON, « parce que c'est une histoire passionnante, celle d'un écrivain en recherche de gloire, contraint de faire des petits boulots pour s'en sortir et qui, un jour, va enfin découvrir cette célébrité tant attendue. C'est aussi une magnifique histoire d'amour, contrariée par les oppositions de classe. » Tentant, non ?
Un titre de circonstance pour Brize: Un été prodigue, de Barbara KINGSLOVER, « un roman où la nature tient une place de choix ».
Les vacances, c’est aussi, pour les chanceux, les voyages.
Pas toujours facile de se plonger dans un roman quand on doit passer d’un endroit à l’autre. Alors pourquoi ne pas picorer un peu ?
Comme avec Les hommes à terre de Bernard GIRAUDEAU, conseillé par Ingannmic:« des nouvelles voyageant dans divers endroits du monde, qu’on peut poser, reposer, reprendre ».
Même idée pour Laurent qui aime « picorer sans que cela nuise au plaisir de la lecture » et suggère les Collected Stories de Tenesse WILLIAMS, Un plaisir trop bref : Lettres de Truman CAPOTE et Histoires de Pat Hobby et autres nouvelles de F.S. FITZGERALD. La grande classe!
Des nouvelles d’un autre genre chez Brize avec Axiomatique de Greg EGAN, « un recueil de nouvelles de SF impressionnantes, indispensable aux amateurs du genre ». Elle conseille aussi, pour lire sur l’autoroute A6, La forêt d’Iscambe de Christian CHARRIERE, « fantastico-dépaysant ! Parfait pour oublier l’ambiance A6…

Si vous partez de l’autre côté de l’Atlantique, outre les Chroniques de San Francisco dont nous parlions au précédent épisode, Virginie recommande un classique : A l’est d’Eden de John STEINBECK, « toute l’ambiance de la Californie, une grande saga familiale et tout un pan de l’histoire américaine ». Picorage et Etats-Unis, deux en un, avec American Rigolos, Chroniques d’un grand pays de Bill BRYSON approuvé par Brize: « les Etats-Unis vus par un journaliste qui a le sens de l’humour : à picorer sans modération, pour se cultiver en se détendant. »
Destination « la Crimée ou le Caucase en général, pour un raid à vélo (idéalement une caravane d'éléphants, ce serait mieux mais plus couteux) » pour Françoise qui suggère Les princes vagabonds de Michael CHABON « si vous aimez les romans d'aventures, dans un lointain fabuleux au Xe siècle, avec combats, grand souffle et illustrations à l'ancienne ».

Voyages culinaires pour La fille & le garçon. Pour elle, ce sera Cuisiner un sentiment de Jacky DURAND, « un recueil de chroniques culinaires, dans le temps et dans l’espace par un journaliste de Libé ». Pour lui, comme « les vacances sont une période où l'on mange sans doute un peu plus souvent au restaurant », il estime qu’ « à l'issue de la lecture des Dessous peu appétissants de la cuisine moléculaire de Jörg ZIPPRICK, on fera plus que jamais attention à ce que l'on a dans son assiette.
Toujours au rayon miam-miam, Loukoum a profité de l’été pour suggérer une série de livres de cuisine « Summer 2010 ».

On vous le disait dans le premier billet, tout le monde ne lit pas des romans durant l’été. On peut aussi se plonger dans des essais. C’est le cas de Lionel qui « se voit à une terrasse donnant sur un paysage étendu, profond, plutôt vert et fleuri, mais sans pour autant un roman à la main. » Donc pour lui, ce sera BOURDIEU ou, « peut-être par effet de mode », ONFRAY.

Un grand merci à tous ceux qui nous ont répondu et qui ont joué le jeu, bonnes vacances et bonne lecture !

Illustration : Horizon #1, Tropical Islands, Germany, 2007, Reiner RIEDLER
Cela fait longtemps que j’ai envie d’utiliser une photo de ce photographe. Celle-ci est tirée de la série « Fake holiday ». A découvrir ici.

1 juillet 2010

Qu'est-ce que tu lis pour les vacances 2010? #1

Voilà, l’été est arrivé ! Et avec lui les listes de livres qu’on projette d’emmener à la plage, au bord de la piscine, au bout du monde, sur une terrasse, dans son jardin, dans une caravane, au parc ou même (parce que tout le monde ne part pas en vacances !) dans le métro. Bref, vous l’aurez compris, il va être question ici des fameux « livres pour les vacances » .
Une idée nous est venue.
Les journaux et les blogs profitent souvent de cette période pour lister des conseils de lecture adaptés aux mois de juillet et d’août. Pour les uns, c’est objectif détente, pour les autres l’occasion de lire ce qu’ils n’ont pas eu le temps d'ouvrir le reste de l’année ou encore, pour certains, l’occasion de partir à la découverte d’une littérature propre à une destination. En partant plus ou moins de l’idée d’In Cold Blog, qui en fin d’année dernière vous demandait quel livre le Père Noël allait offrir en votre nom, nous avons demandé à quelques bloggueuses et bloggueurs que nous visitons, croisons, commentons (pas toujours des blogs littéraires d’ailleurs) de nous suggérer des lectures pour les vacances.
Après dépouillement, nous avons pu lister plus d’une centaine de propositions. Pas de surprise : la plupart des suggestions sont des romans  (à quelques exceptions près sur lesquelles nous reviendrons plus tard).
Voici la première partie de notre petite enquête.

Le thème d’aujourd’hui sera le temps. Plusieurs pensent effectivement profiter des vacances pour venir à bout de leur PAL.
C’est le cas de Liliba qui fait le vœu pieux de faire diminuer cette fameuse liste qui ne fait qu’augmenter. L’avantage de la PAL, c’est qu’en vacances, elle offre le choix et la diversité. Chez Liliba, on retrouve un peu de tout : des nouveaux classiques (Le liseur, Bernhard SCHLINCK ; Kafka sur le rivage, Haruki MURAKAMI), des livres « jeunesse » (notamment ceux de Marie-Aude MURAIL) ou encore des titres à lire dans le cadre de certains challenges (ZOLA, AUSTER).
Même volonté pour Nanne qui va profiter de la fraîcheur et de la tranquillité de la campagne pour satisfaire des envies de lecture présentes depuis longtemps, avec notamment cette année certains livres sur l’art (Renoir, Pascal BONNAFAUX ; Obscura, Régis DESCOTT ; Le roman de Léonard de Vinci, Dimitri MEREJKOVSKI ; Le rêve Botticelli, Sophie CHAUVEAU).

Qui dit temps dit « brique » ou « pavé ». Personne n’a jamais vraiment défini un nombre de pages précis pour obtenir ces mentions qui peuvent en effrayer certains. Durant les vacances, plusieurs d’entre vous choisissent de privilégier le « gros livre ».
Comme du Stephen KING pour La Pyrénéenne. Ou La horde du contrevent d’Alain DAMASIO pour Petite Fleur: « un pavé de 700 pages qui nous emmène dans un monde dont on a tout à apprendre et qu’il fera bon appréhender sous la chaleur, tout en se creusant un (tout petit) peu… » Gwenaëlle  recommande L’art de la joie de Goliarda SAPIENZA: « Pour des vacances en Italie, un livre à lire à l'ombre, sur une terrasse qui donne sur la mer. Un pavé qui peut durer des semaines, des mois. Un livre-bonheur qui se mérite. Une ode à la vie et, peut-être, le déclencheur qui permettra, à l'un ou l'autre, de repartir sur de nouvelles bases à la rentrée... ». La Nymphette conseille Il faut qu’on parle de Kevin de Lionel SHRIVER qui propose selon elle une bonne rentabilité poids/temps de lecture. « C'est vraiment un excellent roman, sur un sujet difficile. Qui aborde des problématiques d'aujourd'hui avec un style soutenu. Il se lit facilement et on a vraiment hâte d'aller plus loin! il est assez épais pour tenir une petite semaine (disons deux jours pour un LCA :-D) Mais il reste un roman dur à déconseiller aux âmes trop sensibles. » Dans sa PAL, Liliba a aussi en attente Les Bienveillantes de Jonathan LITTELL et Corps et âme de Franck CONROY. Pour des heures de voyage en train, Anne (alias Roudoudou) suggère quant à elle La voleuse de livres de Markus KUSAK.
A côté du gros livre, il y a aussi la saga.
Nico suggère un incontournable pour les amateurs de policiers : les neufs volumes de la saga du 87ème district d’Ed McBAIN « mettant en scène la vie d’un commissariat tout entier dans un New York rebaptisé Isola, écrite entre les années 50 et 2000. Le 87ème district fonctionne comme les autres séries : on n’en apprécie réellement les richesses qu’après en avoir lu deux ou trois épisodes. On savoure petit à petit les clins d’œil de l’auteur, son humour et son sens aiguisé du dialogue». Ou encore L'équilibre du monde de Rohinton MISTRY, « une fresque inoubliable de l'Inde des années 70, avec un peu d'humour». In Cold Blog  recommande pour les longues heures à ne rien faire d’autre que lire La trilogie du Caire de Naguib MAHFOUZ ou les célèbres Chroniques de San Francisco d’Armistead MAUPIN (que La Pyrénéenne a lues car elle allait… à San Francisco !). Virginie suggère Les Snopes de William FAULKNER.

Voilà pour cette première partie. La prochaine fois, il sera question de destinations, de détente et de nourriture...

Image de Joseph Robertson.

27 juin 2010

Cuvée 2010


Parmi les choses qui nous animent énormément à côté de notre boulot, il y a le groupe de lecture de la Communauté française (de Belgique).
Pour ceux qui ne connaissent pas, il s'agit d'un groupe de professeurs de français motivés qui lisent chaque année des tonnes de propositions pour ne garder que le meilleur, à savoir des livres incitateurs qui conviennent aux élèves des trois dernières années du secondaire (en gros, de 15 à 18 ans) et qui devraient leur donner l'envie de lire.

Et, ta-daa!, le quatrième volume de la brochure vient de sortir et il est téléchargeable ici.

Cela s'adresse d'abord aux enseignants et à leurs élèves, mais aussi à tous ceux qui cherchent de bonnes idées de lecture pour les vacances (mais nous reviendrons sur ce sujet dans quelques jours...).


21 juin 2010

Sur un air d'opéra

L’accordeur de pianos, Pascal MERCIER

Une famille dysfonctionnelle et ses secrets au centre d’un roman psychologique dense.

Patrice et Patricia ont vécu loin l’un de l’autre pendant plusieurs années. Lui à Santiago, Chili ; elle à Paris. Ils ont brutalement quitté leur foyer berlinois pour vivre pleinement une séparation, décidée ou imposée ?, nécessaire et définitive. Car ces deux jumeaux, on le comprend très vite, ont joué avec les limites de leur étonnante proximité et commis une faute peut-être irréparable. Il faudra un accident sensationnel pour qu’ils se retrouvent à nouveau dans la demeure de leurs parents : l’incarcération de leur père, accusé du meurtre d’un célèbre ténor en pleine représentation de Tosca. Comment comprendre ce geste insensé de la part d’un accordeur de pianos sans histoire, incapable d’un acte aussi théâtral et dramatique ? Patrice et Patricia vont remonter les fils de l’histoire familiale, recouper les récits, les souvenirs et mettre à jour une longue suite de non-dits et de secrets larvés qui ont rendu cette famille ordinaire complètement dysfonctionnelle. 
Les jumeaux racontent tour à tour leur histoire, celle de leur relation fusionnelle et de leur lente reconquête identitaire l’un sans l’autre, le deuil d’une fraternité qui les avait emmenés au-delà d’eux-mêmes. Leur récit est consigné dans des cahiers qu’ils devront s’échanger plus tard, une fois passé le drame qui touche leur famille, et alors, peut-être, ils pourront commencer à vivre.
Au fil des cahiers, nous apprenons les raisons du drame et l’histoire de chacun des membres de cette famille marquée par les regrets, les attentes vaines et les désillusions. A côté de son métier d’accordeur, le père s’est rêvé compositeur d’opéra et, toute sa vie, a recherché la reconnaissance d’un monde de la musique resté sourd à ses œuvres. A travers ces opéras, leur composition et la passion d’un homme, on découvre le roman d’une famille, sa perpétuelle amertume et ses mythes fondateurs qui, peu à peu, jetteront une nouvelle lumière sur le geste fatal du père (qui ne s’expliquera qu’à la toute fin du roman).
Chaque chapitre du roman est un cahier de Patrice et de Patricia. On recoupe donc peu à peu les informations pour reconstruire avec eux le fil des événements.
Les romans prenant pour thème la musique peuvent parfois s’avérer difficile d’accès aux néophytes. Pas de souci ici car même s’il est souvent question d’opéra, c’est avant tout comme d’un élément de l’histoire de la famille et pas comme un objet en soi. Il est davantage question de l’envie de créer, de laisser une trace, et de la différence entre l’artiste et l’artisan. En partant de l’histoire des jumeaux fusionnels (ce qui n’est pas très original), MERCIER prend vite ses distances pour montrer les liens entre les différents membres de la famille. La description des souvenirs et des sentiments est fine, minutieuse et souvent touchante, alors que le sujet pouvait s’avérer plutôt glissant. Jouant habilement sur la distance entre les deux personnages de jumeaux, l’auteur amène le lecteur à la découverte de cette histoire familiale tragique.
Seul bémol (ok, jeu de mot un peu facile pour un livre qui parle de musique…), certaines longueurs ou digressions inutiles qui ralentissent le rythme général du roman mais qui, au final, n’ont pas gâché mon plaisir. J’ai d’ailleurs beaucoup plus accroché à ce titre qu’à Train de nuit pour Lisbonne que j’avais abandonné en cours de lecture.
Un grand merci à la collègue qui m'a fait découvrir ce livre.

17 juin 2010

La chute de l'ange

Le jeu de l'ange, Carlos Ruiz ZAFÓN

On l'attendait avec impatience : le second roman de l'auteur de L'ombre du vent... Hélas, trois fois hélas, une profonde déception....

Le cimetière des livres oubliés, une maison maudite, un livre dangereux qu'on essaye de détruire, un libraire humaniste, Barcelone et ses mystères, des femmes rayonnantes et inaccessibles, le diable qui rôde, un écrivain génial mais non reconnu... Ces ingrédients vous disent quelque chose ? Ça vous rappelle L'ombre du vent?  Et pourtant, il s'agit des éléments du Jeu de l'ange, le nouveau livre de ZAFÓN, écrivain qu'on a beaucoup aimé, dont le génial l'Ombre du vent avait quasi fait l'unanimité chez ses lecteurs, un livre qu'on a offert encore et encore et qui n'a jamais déçu. Et là, patatra, ZAFÓN s'effondre la tête la première de son piédestal. Son second roman n'est que la parodie du premier, le souffle en moins, les clichés en plus. Il se situe une génération avant L'ombre du vent. Nous rencontrons donc Daniel Sempere-père encore trentenaire ainsi que son père à lui. Le héros est David Martin, écrivain génial, dont l'enfance aurait fait pleurer un héros de Dickens, qui, après avoir connu déconfitures professionnelles, familiales, amoureuses et appris qu'il était atteint d'une maladie incurable, rencontre un étrange éditeur au sourire inquiétant qui lui propose santé et argent en échange d'un livre religieux. Et oui, ZAFÓN ne fait rien de moins que de relire le mythe faustien et de nous livrer une saga gothique sans hésiter à utiliser tous les poncifs du genre : meurtres sanglants, morts qui parlent, maisons effrayantes, statues glauques, scènes de cimetière et ambiances lugubres... Là où L'ombre du vent penchait subtilement vers le fantastique sans jamais y tomber, Le jeu de l'ange n'hésite pas à nous servir le diable et autres fantasmagories à la louche. Et si, au début, on ne boude pas son plaisir de lire une histoire certes déjà lue mais encore un peu haletante, on ferme le livre en ayant la sensation d'avoir vu le vilain remake télévisé d'un chef d'œuvre du cinéma d'auteur. ZAFÓN aurait-il fait un pacte avec le diable de la médiatisation et du succès en nous vendant son best-seller ? D'accord, la métaphore est un peu facile, mais c'est bien mérité !