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10 juillet 2015

Qu’est-ce que tu lis pour les vacances 2015 #2 : Venise

Giacomo CASANOVA, Histoire de ma vie — Tome troisième

Venise, ses touristes, ses masques made in China, ses gondoliers ventripotents, … 
Pendant que Voyelle fera le plein de cidre et de crêpes, je siroterai un Spritz sur le bord d’un canaletto, loin des foules, pour me remettre d’une journée de visites à la Biennale. L’occasion de revenir sur la lecture d’un chef d’œuvre trop peu connu de la littérature française du dix-huitième.
Si Casanova est l’un des plus illustres habitants de la Sérénissime, c’est davantage pour sa réputation de grand séducteur que pour ses talents littéraires. Et pourtant, les milliers de pages de l’Histoire de ma vie, autobiographie rédigée en français entre 1789 et 1798, sont une plongée vertigineuse dans le dix-huitième siècle européen. 

Plus que des mémoires, c’est un récit d’aventures, un grand roman libertin, politique, sociologique et philosophique ; un livre plein de fougue, de drôlerie, de rebondissements. Étonnant donc que ce grand classique de la littérature française ne soit pas davantage lu (et enseigné : je n'en ai jamais entendu parler de toutes mes études universitaires). 

Alors comment combler ce manque sans pour autant passer les six prochains mois le nez dans les trois grosses briques de l’édition complète ? Pour ce que j’en ai lu jusqu’ici, il me semble que le tome troisième constitue une excellente entrée dans l’œuvre. Il comporte deux grandes histoires distinctes : l’aventure de Casanova avec une religieuse (plus libertin, c'est difficile...) et son évasion des prisons vénitiennes.

Nous sommes aux alentours de 1755 : Casanova revient à Venise après un voyage à Paris et s’éprend d’une jeune fille qui, comme à chaque fois qu’il tombe amoureux, devient son seul et unique centre d’intérêt (jusqu’à la suivante…). Mais elle est envoyée par son père au couvent et c’est en allant lui rendre visite que Casanova fait la rencontre d’une autre religieuse, M.M., qui l’attire à lui par des brillantes manigances et l’entraine dans une captivante aventure amoureuse. M.M. est un esprit fort, une femme libre et rusée: une adversaire à la taille de Giacomo (qui jusqu'ici avait plutôt tendance à succomber aux charmes de très jeunes nymphettes naïves et rapidement emballée).

Cette partie du volume constitue en lui-même un roman libertin enlevé, à la fois profond et frivole, émaillé de quelques nuits torrides, où l’auteur rend compte de ses exploits à répétitions : « Je me suis élancé entre ses bras brûlant, ardent d’amour, et en lui donnant les plus vives preuves pour sept heures de suite qui ne furent interrompues que par autant de quarts d’heure animés par les propos les plus touchants. » Respect!

Mais ses frasques amoureuses et financières (il est toujours à court d’argent et monte de savantes combines pour parvenir à maintenir son train de vie) finissent par attirer sur lui la colère des Inquisiteurs qui l’envoient croupir sous les Plombs, nom donné à la prison située dans le palais des Doges (qu’on rejoint en passant par le fameux pont des soupirs). Mais rien n’arrête Casanova. Il met sur pied un projet d’évasion aussi extravagant que spectaculaire, à faire passer Prison Break pour une partie de chat-perché !

Les deux histoires du volume sont haletantes et brillamment construites. Même si Casanova s’y donne le beau rôle (quitte à raconter sa vie, autant le faire avec panache), il n’en reste pas moins extrêmement lucide sur ses faiblesses et, en fin lettré, justifie ses actions à grands renforts de réflexions philosophiques nourries par ses lectures des classiques. Le tout est écrit dans un français vif, percutant, parsemé d’italianismes. Delizioso !

Références :
À lire dans le premier volume de l’édition de l’Histoire de ma vie en Pléiade (dernière édition parue selon le manuscrit original) ou chez Robert Laffont dans la collection « Bouquins ».

11 avril 2013

Illégal

Dans la mer il y a des crocodiles, Fabio GEDA

La rencontre entre Fabio GEDA, éducateur et écrivain et Enaiatollah Akbari, jeune réfugié politique ou l'histoire vraie du périple d'un enfant afghan jusqu'en Italie.

Enaia dit qu'il a de la chance. Et pourtant, on ne peut pas dire que les fées se soient penchées sur son berceau. Né Hazara, une ethnie persécutée à la fois par les Pachtounes et les Talibans, dans un petit village d'Afghanistan, Enaia est destiné à mourir pour compenser la dette qu'a contractée son père en ayant eu la mauvaise idée de mourir alors qu'il transportait de la drogue pour le compte des Talibans. 
La mère d'Enaia le conduit alors près de la frontière pakistanaise et l'abandonne, considérant que la fuite, aussi dangereuse soit-elle, vaut mieux que la condamnation à mort qui l'attend dans son village.
Enaia a dix ans, ou peut-être onze. Il ne sait pas. Et il va devoir apprendre à survivre dans un pays en guerre où les enfants de sa condition sont nombreux et traités comme des animaux.
Il traversera l'Iran, la Turquie, la Grèce avant d'atteindre l'Italie, terre de salut. Il voyagera dans le double fond d'un camion, dans le ventre d'un cargo, sur un canot de sauvetage, dans les montagnes pakistanaises, ... Il verra certains de ses compagnons de fortune mourir sous ses yeux. Il sera dépendant des trafiquants d'êtres humains qui le feront voyager et travailler illégalement sur des chantiers, de la police qui bien souvent spolie les illégaux de leurs maigres biens. 
La force de ce récit est sans doute la totale absence de pathos. Enaia raconte les faits. Il évite de parsemer son histoire de sentiments. Il raconte son histoire et l'on comprend qu'il a dû laisser les émotions de côté pour pouvoir survivre dans un monde qui ne voulait pas de lui. Car l'histoire d'Enaia est avant tout l'histoire de la rage de vivre d'un enfant. Malgré la guerre, la peur, la faim et la souffrance, l'enfant se battra jours après jours pour trouver un lieu dans lequel il puisse vivre. Il trouvera finalement un lieu où il peut même être heureux. Il n'en attendait pas tant.
Le récit d'Enaia est de temps en temps interrompu par le compte rendu de ses entrevues avec Fabio. Fabio qui tente de lui faire parler de sa mère, de la vieille dame qui l'a nourri et habillé avant de le remettre sur la route avec cinquante euros en poche, de ses amis d'errance. Mais Enaia refuse : « Ce qui est important, c'est l'histoire. Pas les gens, ni les lieux. Mon histoire n'est pas personnelle, elle est celle de milliers de gosses et de femmes. »
Un récit plein de pudeur, donc. Et une histoire poignante qui rappelle ce que traversent de nombreux immigrés clandestins, les hommes, les femmes, les familles et les enfants, prêts à toutes les humiliations et les souffrances physiques pour tenter de pénétrer sur une terre un peu moins hostile, mais dont ils sont malheureusement souvent chassés à coups de pieds. Et une belle leçon pour tous ceux qui pensent encore qu'on ne "peut pas accueillir toute la misère du monde".
Le récit de Fabio GEDA s'est vendu à plus de deux-cent milles exemplaires. Inouï quand on sait qu'il a été écrit dans une Italie berlusconienne bien peu accueillante pour les immigrés clandestins.

Référence :
Fabio GEDA, Dans la mer il y a des crocodiles, traduit de l'italien par Samuel Sfez, édition Liana Levi, 2011. 

14 juillet 2010

C'est quand le bonheur?

Erri DE LUCA, Le jour avant le bonheur

Roman de formation dans la Naples d'après-guerre... Pas de surprises mais plein de finesses.

Avec un aussi joli titre, on ne pouvait qu'attendre un tout grand livre. On a donc été un petit peu déçu malgré l'écriture tout en subtilité de l'auteur italien Erri DE LUCA. Celui-ci nous livre un conte initiatique, l'histoire d'un orphelin pris en charge par Don Gaetano, le très charismatique concierge de son immeuble, qui lui apprend la Scoppa, la notion d'honneur et le sens de la vie. Entre autres talents, Don Gaetano cuisine divinement le "pâtespatates" (malgré de nombreuses recherches, impossible de savoir en quoi consiste réellement cette recette. Si l'un de nos lecteurs bien aimés est spécialiste de la cuisine napolitaine, qu'il n'hésite pas à nous donner des précisions quant à ce plat !) et a la faculté d'attraper les pensées des autres. Il connaît donc tout de son protégé, y compris son obsession pour une jeune fille dont il a croisé le regard des années plus tôt et qui revient en ville. Et c'est aussi l'histoire de cette ville, justement, dont il est question : la Naples de l'immédiate après-guerre, encore meurtrie par les bombardements, par les nazis qui longtemps n'ont pas voulu se déclarer vaincus et par les Américains qui ont séduit les femmes de ces fiers hommes du sud, touchés dans leur virilité.
La fin du chemin, pour notre jeune protagoniste, et donc le début de l'âge adulte, se feront dans la découverte du sang, de la vengeance et du sexe. Il apprendra également que le vrai bonheur, qui est si fugitif, se savoure mieux le jour d'avant, celui où on l'attend, où on le sent venir.
Le style de DE LUCA est particulier, fait de phrases courtes et de nombreuses sentences, mélange de simplicité et de poésie, flirtant parfois avec le fantastique (peut-on parler de réalisme magique pour un auteur italien ?). Reste cependant après la lecture, outre un léger arrière goût de trop peu, comme une sensation de déjà lu... Rien de très suprenant dans cette initiation d'un adolescent qui découvre l'amour et la violence, guidé par un homme simple et sage. Mais la beauté de l'écriture, la poésie qui s'en dégage et l'évocation du soleil de l'Italie suffiront à nous faire passer, en cette période de canicule, un joli moment de lecture.

15 août 2009

L'amour à l'italienne

Mal de pierres, Milena AGUS

Quelques pages tout en finesse sur la Sardaigne, la folie, l’écriture, la passion et l’amour d’une grand-mère.

Mal de pierres est le récit de vie d’une femme, grand-mère de la narratrice, personnage fantasque et marginal qui est encore célibataire à trente ans (donc presque vieille fille en ce début des années quarante) parce qu’elle fait fuir ses prétendants en leur écrivant de bouillonnantes lettres d’amour et qui écrit, en cachette, sa vie et ses réflexions dans un petit cahier noir, retrouvé par sa petite fille. Quand finalement elle trouvera un mari, un homme bon, qu’elle n’aime pas, et qui l’épouse pour rendre service à sa famille, son « mal de pierres », c’est-à-dire ses calculs rénaux, l’empêchera d’avoir des enfants. Elle partira donc quelques mois dans un sanatorium où elle connaîtra le véritable amour.
A priori, rien d’original dans ce récit de vie et l’on craint de lire à nouveau un auteur qui se contente de se raconter, de raconter sa famille, dans un texte un peu égocentrique et par lequel nous ne nous sentons pas concernés. Mais Milena AGUS (qui dit être une femme qui écrit mais pas encore un écrivain) par une écriture tout en finesse, par une construction originale, par la description de sa Sardaigne, et par une fin assez surprenante, réussit à nous séduire. Un tout petit livre tout en légèreté et en sensibilité.

21 juin 2009

La solitude des nombres premiers

La solitude des nombres premiers, Paolo GIORDANO

Une petite fille, Alice, fait une chute à ski qui lui laissera à jamais une cicatrice dans le bas du ventre et une jambe boiteuse. Mattia, un petit garçon au QI prometteur, abandonne sa soeur jumelle dans un parc: retardée, insortable, elle est la risée des autres enfants et un frein à la vie sociale de Mattia. Ces deux événements, la chute et l'abandon, auront de lourdes conséquences pour le futur d'Alice et Mattia.
Plus tard, quand ils se croiseront à l'école, ils se reconnaîtront et Mattia, alors passionné par les mathématiques, verra dans leur impossible couple des nombres premiers jumeaux. Les nombres premiers sont solitaires, divisibles seulement par 1 ou par eux-mêmes. Mais les nombres premiers jumeaux ne sont séparés que par un nombre pair et peuvent, peut-être, se recontrer.
Le roman suit la vie d'Alice et Mattia, à différentes étapes, dans la construction de leur identité solitaire et leurs tentatives désespérées de faire partie du monde. Le ton est clairement mélancolique mais GIORDANO parvient à éviter les écueils de la psychologisation outrancière et des sentiments faciles. Un premier roman touchant et précis.

Et pour ceux qui veulent conjuguer littérature et mathématiques, nous vous rappelons Les arpenteurs du monde de Daniel KEHLMANN et La formule préférée du professeur de Yoko OGAWA.

22 janvier 2009

Gomorra

Gomorra - Dans l'empire de la camorra, Roberto Saviano

Une plongée dans la criminalité organisée de la région de Naples.
A l'heure de la mondialisation de l'économie, le "Système" mafieux s'est internationalisé et diversifié. Il touche aujourd'hui de nombreux secteurs d'activité: vêtements, drogue, armes, alimentation, déchets, construction, tourisme, ... Un système complexe aux mains de clans qui se font parfois la guerre et sont prêts à tout pour conserver leur pouvoir.
Roberto Saviano, écrivain et journaliste, a longuement enquêté et nous montre comment, pour les habitants de ces zones où le droit et la justice semblent absents, la camorra est presque devenue l'unique chance de se sortir de la misère, d'obtenir le respect. Napolitain de naissance, il pousse un cri de colère face au destin tragique de sa région.
Un livre choc au succès retentissant, qui a valu à son auteur d'être placé sous protection policière.