3 juillet 2012

Qu’est-ce que tu lis pour les vacances 2012 ?

Avant de prendre nos quartiers d’été et de mettre le blog en pause pour quelques semaines, retour sur des lectures qui trouveront facilement une petite place dans vos valises. Pour se remettre à jour, pour toutes les destinations, pour la plage, la terrasse, la piscine, le jardin ou le bureau (mais alors discrètement) : voici notre sélection été 2012. Bel été à toutes et à tous.
Commencez vos vacances avec Le premier été d’Anne PERCIN, et rappelez-vous des mois d’été de votre adolescence, des rencontres, des boums, des premiers émois…

Pour des vacances dans le grand Nord : Zona Frigida d’Anne B. RAGDE ou la trilogie des Neshov (La terre des mensonges, La ferme des Neshov et L’héritage impossible) de la même auteure : une histoire de secrets de famille qui surgissent au moment de la mort de la vieille (et quelque peu machiavélique) mère, dans une ferme, au fin fond de la Norvège. Palpitant, étonnant et dépaysant (on y reviendra).

Pour des vacances au soleil : les étonnantes nouvelles d’Amos OZ, Scènes de vie villageoises, qui nous réchauffent du soleil israélien, la triste mais très jolie histoire de Mitsuba d’Aki SHIMAZAKI, pleine de poésie et de bon sens, ou l’épouvantable récit du Tigre blanc d’Aravind ADIGA qui prouve que la misère n’est pas forcément moins pénible au soleil.

Si vous partez dans un pays de l’Est : La maison de l’âme de Chantal DELTENRE (Françoise en parle ici), parce que vous regarderez les villes autrement, parce que vous ne repartirez pas sans avoir offert quelque chose à quelqu’un et parce que c’est un roman belge. (Pendant les vacances, n’oublions pas de devenir un peu chauvins!)

Si vous êtes plus ville que plage, redécouvrez le New York des années 70 avec Just kids, le très beau récit de Patti SMITH ou perdez-vous à Tokyo dans la troublante trilogie 1Q84 d’Haruki MURAKAMI.

Si vos enfants sont en colonie de vacances : Rêves de garçons, de Laura KASISCHKE. Le souci, c’est que vous risquez d’aller les rechercher en courant… Cela dit, profitez de vos vacances, quelles qu’elles soient pour découvrir Kasischke si ce n’est déjà fait ! Un de nos grands coups de cœur de cette année…

S’il pleut tout l’été : les deux premiers romans policiers de Craig JONHSON, Little Bird et Le camp des morts, dont l’ambiance « grands espaces » ne vous fera pas regretter d’être coincés à l’intérieur toute la journée. Ou encore Mr. Peanut d’Adam T. ROSS, un étonnant faux polar pas moins palpitant.

Si vous partez en avion et que vous n’avez droit qu’à un livre (pauvre de vous) : sans hésitation, prenez Freedom de Jonathan FRANZEN, LE livre qu’il faut avoir lu cette année. Ou bien le chouchou du moment dans toutes les rédactions : L’Art du jeu de Chad HARBACH.

Et vous ? Un conseil de lecture de vacances ?

PS: et pour les listes des années précédentes, c'est ici.

1 juillet 2012

Home run romanesque

L’Art du jeu, Chad HARBACH

Un premier roman ambitieux et réussi ; parce que la vie est un sport !

Henry Skrimshander intègre le très respectable Westish College grâce à ses incroyables performances au baseball. Malgré son corps si frêle et si fragile en apparence, il attrape les balles avec une grâce et un naturel qui pourraient faire de lui une star des terrains. C’est du moins ce que pense Mike Schwartz, le capitaine de l’équipe de Westish. En faisant d’Henry son protégé, il tente d’oublier le vide dans lequel il risque de tomber une fois ses études achevées. Sur le campus, Henry partage une chambre avec Owen Dunne, élève brillant et homo assumé, qui rejoint l’équipe de baseball. Ces trois jeunes hommes vont croiser le chemin de Guert Affenlight, le président de l’université, qui voit subitement sa fille Pella revenir vivre à ses côtés pour se remettre de l’échec de son mariage. Comme dans un match de baseball, tous les joueurs sont en place : la partie peut commencer.
Pour peu que vous jetiez un œil de temps en temps dans la presse littéraire, vous serez certainement tombés sur cet Art du jeu, roman initiatique et choral, qui risque fort d’être LE roman à succès de l’été. Et pour cause : cette petite brique se dévore avec un plaisir immense et parvient à amuser et émouvoir sans jouer la facilité. C’est même parfois assez ambitieux de vouloir traiter à la fois de cette période de la fin de l’adolescence et de l’entrée dans l’âge adulte tout en proposant une vision plus large des rapports sociaux, amoureux et générationnels. Pris à un tournant de son existence, chaque personnage se voit obligé d’affronter un nouveau défi et tente de donner la meilleure trajectoire possible à sa vie, comme le lanceur le fait de sa balle. Même si parfois la peur d'échouer ou un coup de vent inattendu peuvent faire arriver la balle là où on ne l'attendait pas.
L’Art du jeu s’avance aussi souvent sur le terrain de la littérature, à travers notamment la présence de Melville, écrivain-mascotte de l’université de Westish. Et Harbach, à l’image de ses personnages souvent à la recherche de modèles, tente de se situer dans l’histoire de la littérature américaine (et plus particulièrement dans celle du roman au long cours) et de définir ce qu'est un héros d'aujourd'hui. J’ai souvent pensé à Jonathan Franzen, dans cette manière très adroite de dérouler un récit ample et sinueux sans jamais se perdre et de plonger au cœur d’un personnage et de ses espoirs déçus.
Le rythme du roman est particulièrement enlevé, avec un sens du découpage et du dialogue qui rappelle beaucoup celui du film ou des séries télévisées. Pas étonnant d’ailleurs que le livre soit déjà en cours d’adaptation chez HBO (plus étonnant par contre de découvrir, comme le laisse entendre la quatrième de couverture, que la possibilité d’une adaptation d’un roman en série soit devenu un argument de vente !).
Bien plus qu’un roman sur le baseball, L’Art du jeu se dévore et se savoure à différents degrés et il serait dommage de passer à côté en pensant qu’il ne parle que d’un sport qui nous est assez étranger.
Nous reviendrons tout prochainement sur nos propositions de lectures pour les vacances mais il est certain que celle-ci figurera en haut de la liste (le format n’est pas pratique, certes, mais ça vous fera des muscles).

Un autre avis sur le blog D’une berge à l’autre.

Référence :
L’Art du jeu, Chad HARBACH, traduit de l’anglais (États-Unis) par Dominique Defert, JC Lattès, 2012.

27 juin 2012

Mariage et cacahuètes

Adam ROSS, Mr. Peanut

Premier roman puissant et effrayant sur les affres du mariage.

Lorsque l'on retrouve Alice Pepin à la table de la cuisine, morte d'avoir ingurgité une plein poignée de cacahuètes auxquelles elle est allergique, son mari, David, devient le suspect numéro un. David est pourtant un mari aimant, incapable d'imaginer sa vie sans Alice. Mais le côté sombre de David apparaît lorsque nous apprenons que non seulement il rêve depuis quelque temps de la mort de sa femme mais qui plus est il fait de ces morts atroces le sujet de son livre. Un livre qu'il est incapable de finir, parce qu'il ne trouve pas la fin...
Les inspecteurs chargés de l'enquête sont persuadés de sa culpabilité. Néanmoins l'histoire du couple Pepin les renvoie l'un et l'autre à leur propre vie de couple. Ainsi, le docteur Sam Sheppard, devenu inspecteur, (inspiré du réel Sam Sheppard, accusé dans les années 50 du meurtre de sa femme et rejugé puis libéré dix ans plus tard), nous raconte dans les moindres détails les quelques mois puis la journée qui précédèrent l'assassinat de son épouse Marylin. Quant à l'inspecteur Hastroll, il ne cesse de penser à sa femme qui depuis des mois refuse de quitter le lit pour une raison mystérieuse.
Adam ROSS, dont c'est le premier roman, tout en faisant une analyse au vitriol des relations amoureuses et surtout du mariage, dans lequel les personnages masculins semblent pris au piège, en otage par leur épouse, incapables d'être heureux avec ces dernières mais incapables pourtant de vivre sans elles, jusqu'à développer des pulsions meurtrières, nous mène par le bout du nez dans ce faux polar. En effet, il brouille sans cesse les frontières entre fiction et réalité en nous promenant à travers ces trois récits distincts mais qui se font écho, le livre de David Pepin, les fantasmes, les rêves, les pulsions et la réalité.
Les allusions au ruban de Möbius et aux gravures d'Escher, les références constantes au cinéma d'Hitchcock la construction étonnante et les changements de style (passant de l'ironie caustique et désespérée de David Pepin à la subtilité et la finesse du constat de vie de Marylin Sheppard) rajoutent au côté brillant et complexe de ce roman. 
Sans éviter cependant quelques longueurs, Mr Peanut est un roman étonnant et audacieux sur la force de l'amour et ses ravages mais aussi sur la création artistique.

Voir aussi la critique de In Cold Blog

Référence :
Adam ROSS, Mr Peanut, traduit de l'anglais (États-Unis) par Jean-Baptiste Dupin, Éditions 10/18, 2011.

18 juin 2012

D’art d’art

C’est toujours les autres qui meurent*, Jean-François VILAR

Une enquête avec pour toile de fond l’univers de Duchamp et un petit théma sur l’art dans le roman.

Une femme nue, au visage caché, allongée dans l’herbe au milieu d’un paysage étrange. C’est bien sûr la dernière œuvre de Marcel Duchamp : Étant donnés : 1. La Chute d’eau 2. Le gaz d’éclairage. Mais là, dans le passage du Caire, en plein Paris, face à Victor Blainville, plus question d’art : c’est une scène de crime. Le photographe, revenu de ses rêves de grand soir, va sans le vouloir être embarqué dans une drôle d’enquête aux accents dadaïstes, alors que partout en France le peuple célèbre l’arrivée tant attendue de la gauche au pouvoir.
Dans un style vif et direct, Jean-François Vilar amène son personnage débonnaire à la redécouverte de toute l’œuvre de Duchamp, figure de proue de l’avant-garde à qui la plupart des artistes contemporains font désormais référence. Jamais pontifiant, avec de l’humour et de l’intelligence, on (re)découvre ainsi le travail de l’artiste, le tout dans une enquête qui, si elle ne regorge pas de suspense, réserve pas mal de rebondissements originaux. Une lecture conseillée par Françoise, que je remercie vivement.

Nous sommes toujours, pour nos cours, à la recherche de romans qui mettent en scène des peintres et des artistes. Avec le temps, nous commençons à avoir un petit corpus dont certains titres ont été évoqués ici. Et donc, pour ceux que cela intéresse :

Des romans sur la peinture de la renaissance
Metin Arditi, Le Turquetto
Mathias Énard, Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants
On pourrait ajouter L’enfant de Bruges de Gilbert Sinoué ou la série de romans sur Lippi, Botticelli et Vinci de Sophie Chauveau (je me suis arrêté après La passion Lippi tant le style de l’auteure me filait des boutons).

Des romans sur la photographie
Susana Fortes, En attendant Robert Capa
Nancy Huston, Infrarouge

Des romans sur l’art contemporain
Michel Houellebecq, La carte et le territoire (un roman qui a su capter l'air du temps de la création contemporaine)
Jesse Kellerman, Les Visages (qui parle également de l’art brut et évoque en filigrane les œuvres de Henry Darger)
On pourrait y ajouter Clara ou la pénombre de José Carlos Somoza ou le magnifique Tout ce que j’aimais de Siri Hustvedt.

Des romans sur l’art moderne
Martin Suter, Le dernier des Weynfeldt (qui parle un peu de Vallotton mais surtout du thème du faussaire)
Emile Zola, L’œuvre (Manet mon amoûûûr)

Et comment ne pas citer, pour terminer, Le portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde, roman qu’il serait bien dommage de réduire à sa seule dimension fantastique.

Edit post-publication : Françoise, dont nous parlions plus haut, a depuis ce billet créé sa propre liste "d'art d'art"et c'est à découvrir ici.

Et vous ? Des idées pour enrichir notre liste ?

Référence :
C’est toujours les autres qui meurent, Jean-François VILAR, Babel noir, 2008.

* D'ailleurs, c'est toujours les autres qui meurent : merveilleuse épitaphe de Marcel Duchamp

PS: billets raccourcis, activité bloguesque ralentie, recyclage... Vous l'aurez compris, nous sommes en plein dans les examens, corrections et autres petits plaisirs de fin d'année...

10 juin 2012

Vous reprendrez bien une petite coupe ?

Allmen et le diamant rose, Martin SUTER

Deuxième volume des aventures de l’enquêteur mondain : c’est bath!

Suite à ses précédentes aventures (aujourd’hui disponibles en poche et dont nous avions parlé ici), Johann Friedrich von Allmen, dandy aux poches trouées, s’est lancé dans des enquêtes au profit de clients fortunés qui recherchent avant tout la discrétion. C’est ainsi qu’il part à la poursuite d’un certain Sokolov, recherché pour avoir dérobé un diamant rose d’une valeur inestimable. Aidé par son fidèle Carlos, sans-papier qui maitrise aussi bien l’informatique que la cuisson des Saint-Jacques, Allmen s’en va poser ses bagages Vuitton dans un palace au bord de la Baltique. 
Comme pour Allmen et les libellules, l’intérêt n’est ici pas tant dans l’enquête, qui comporte pourtant quelques surprises, que dans le style et l’humour des personnages de Suter qui évoluent dans un cadre désuet, où l’argent, invisible et suspecté de vulgarité, irrigue tout. Les conventions sociales et les rapports de classe sont passés à la moulinette, l’air de rien, et chaque phrase est un petit plaisir de finesse et d’humour qui n’a pas le temps de lasser. On reparlera bientôt des lectures de vacances mais on peut d’ores et déjà ajouter les aventures d’Allmen aux listes des petits bouquins légers et bien fichus.

Référence :
Allmen et le diamant rose, Martin SUTER, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, Christian Bourgois éditeur, 2012

5 juin 2012

Stand by me

Laura KASISCHKE, Rêves de garçons

Roman à la fois beau et cruel sur l'adolescence. Étonnant, comme tous les romans de la grande Laura KASISCHKE.

Comme souvent chez KASISHKE, Rêves de garçons commence comme une histoire prévisible, une histoire typiquement américaine dont on est sûr de connaître la fin.
Les années 70. C'est l'été. Il fait chaud. Kristi, sa copine Désirée et une fille qu'elles viennent de rencontrer, une autre Kristy, décident de s'échapper du camp de pompomgirls auquel elles participent chaque année pour aller se baigner dans le mythique lac des Amants. Les filles sont jeunes, jolies et au volant de la petite Mustang rouge de Kristi, le monde leur appartient. Est-ce l'insouciance de l'âge, un moment d'égarement, le sentiment de toute puissance des américaines jeunes et jolies qui les poussent à sourire aux deux jeunes-gens du coin (- Des craignos, ajouta Kristi depuis l’arrière. - Des hardos rectifia Desiree.) à la station service ? Toujours est-il que ce sourire sera à l'origine d'un long cauchemar.
Et comme souvent chez KASISCHKE, rien ne se passe comme on l'imaginait. 
Tout d'abord, l'auteur retourne habilement tous les clichés qu'elle a pourtant installés pour croquer une jeunesse américaine privilégiée à la fois superficielle et universelle, innocente et terriblement cruelle. L'image des filles - Kristi la parfaite, Désirée la délurée et l'autre Kristy la névrosée - va peu à peu se fissurer et révéler les failles, les cheerleaders apparaissant nettement moins lisses qu'au début.
Par ailleurs, la description à la fois juste, lucide et émouvante de l'adolescence, l'évocation des corps des filles en mutation, leur rapport à la chaleur, à la nature, la légèreté et la finesse de l'écriture et la fin qui cogne comme un coup de poing font de ce livre un de ces récits qui vous hantent longtemps.
Décidément, j'aime beaucoup Laura KASISCHKE! (la preuve ici et ici)

Laura KASISCHKE, Rêves de garçons, Christian Bourgeois, 2007 et Livre de poche, 2009.

4 juin 2012

(Re)Lire ses classiques #7

Madame Bovary, Gustave FLAUBERT

Passons sur l’histoire, connue de tous. Une jeune épouse s’ennuie dans sa petite vie provinciale. Elle qui, bercée par les illusions romanesques, pensait trouver dans le mariage les grands frissons de l’amour, a vite déchanté en découvrant la banalité du quotidien de l’épouse d’un officier de santé. Alors arrivent les amants, les drames (rappelons quand même que le roman a été jugé pour « outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes mœurs » ; facette du roman qui a semble-t-il inspiré certains éditeurs…) et surtout les dettes qui la pousseront à avaler de l’arsenic avant de mourir dans d’atroces souffrances.
Alors qu’elle se rêve en héroïne de roman à l’eau de rose, Emma Bovary est sans cesse ramenée à l’implacable réalité, forcément décevante. Il y a peu de compassion de l’auteur pour son personnage et, à travers le regard biaisé qu’Emma pose sur le monde, c’est à la fois à une critique de l’idéalisation outrancière des romantiques qu’à une description acide de la petite bourgeoisie de province que s’attelle Flaubert. Un monde bien-pensant, sûr de soi, dont les discours sonnent aussi creux que les roucoulements éculés de Rodolphe, le bellâtre dont Emma va s’enticher. Un monde médiocre qui a pour héros Charles Bovary qui, à l’image de sa célèbre casquette, amène la bêtise à un niveau rarement atteint. Rien ne sera épargné à ce pauvre Charles ; il semble concentrer sur sa personne toute la haine que Flaubert éprouve pour son époque. De son apparition dans les premières pages du roman jusqu’à sa mort, Charles passe à côté de tout. Toutes ses entreprises se soldent par des échecs dont il a à peine conscience. Entre lui et Emma, le reste des personnages du roman n’échappent pas au grand travail de sape de l’auteur qu’on pourrait accuser de cynisme si n’apparaissait parfois, l’air de rien, une lueur de beauté et de vérité, que ce soit dans cette paysanne qui se voit accorder la médaille du mérite ou encore Justin, l’assistant d’Homais, amoureux transi au cœur pur.
Madame Bovary est donc le combat de Flaubert. Combat contre les égarements du romantisme, contre la bêtise et la médiocrité. Mais surtout un combat pour le style, pour l’écriture. Chaque phrase est pesée, précise, sculptée dans une cadence étudiée (Gustave y a quand même travaillé durant cinq années) mais sans jamais sentir le travail acharné. On y décrit beaucoup, toujours de manière juste, avec des zooms sur les objets (Flaubert semblait fasciné par ce qu’on appellera plus tard le kitsch) ou sur des détails révélateurs. Un premier pas de géant dans l'écriture moderne.
J’ai lu plusieurs fois Madame Bovary, sans jamais m’en lasser, en y découvrant à chaque fois de nouvelles choses (le monde lui n'a cependant pas beaucoup changé...). Je n’irai pas jusqu’à dire que Madame Bovary c’est moi, je laisserai cela à l’auteur, mais ce roman fait clairement partie des livres qui m’ont appris à aimer la littérature. Et vous ?


Référence :

Madame Bovary, Gustave FLAUBERT, Introduction, notes, sommaire, bibliographie et appendice par Bernard Ajac, GF-Flammarion, 1986.
Ce ne sont évidemment pas les éditions qui manquent… Je propose celle-ci, qui reprend l’édition de 1873 et dont les notes, références et appendices sont intéressants (on y trouve le réquisitoire, la plaidoirie et le jugement du procès de Madame Bovary ainsi que des extraits du Dictionnaire des idées reçues)

26 mai 2012

La peur dans la peau

L’Invisible, Robert POBI

Un thriller qui, s’il n’est pas très original, remplit parfaitement son contrat : faire peur.

Le corps de Jake Cole, agent spécial du FBI, a gardé les traces de ses années de débauche et de son grand plongeon dans le monde des paradis artificiels : son cœur est relié à un pacemaker et son corps est recouvert par le texte de la Divine Comédie (tatouage qu’il a découvert au sortir d’un black-out de plusieurs mois). Alors qu’il a remis de l’ordre dans sa vie, qu’il est devenu un expert dans la lecture des scènes de crime, qu’il aime profondément sa femme et son petit garçon, il revient, après trente années d’absence, à Montauk, au chevet de son père. Jacob Cole, le grand peintre américain, monstre narcissique, père détesté, a sombré lentement dans la démence et une crise violente l’a amené à l’hôpital. Jake ne sait que faire de ce père dont il ne veut plus entendre parler. La découverte d’un double assassinat d’une violence insupportable va obliger Jake à prolonger son séjour à Montauk au moment même où un terrible ouragan va s’abattre sur la région.
À plusieurs reprises, en reposant ce roman avant d’aller dormir, je me suis surpris à me demander si la porte de la maison était bien fermée. Si le thriller a pour but de faire peur, celui-ci y arrive assez bien. Le caractère horrible des crimes (il vaut mieux avoir le cœur bien accroché), la tension omniprésente et cette atmosphère de pré-apocalypse tiennent en haleine. L’intrigue n’est peut-être pas très originale, même s’il faut attendre les dernières pages pour que tous les éléments du puzzle s’emboitent, et certaines scènes semblent se répéter, insistant là où il aurait mieux valu laisser planer le doute. Il n’empêche, les amateurs du genre trouveront dans ce premier roman de quoi sustenter leur besoin d’adrénaline et d’images cauchemardesques.

Un autre avis chez Emeraude.

Référence :
L’Invisible, Robert POBI, traduit de l’anglais (Canada) par Fabrice Pointeau, Sonatine Éditions, 2012.

18 mai 2012

Le shérif, les Basques, les Indiens et la télé !

Le camp des morts, Craig JOHNSON

Deuxième épisode des aventures de Walt Longmire : une série qui tient ses promesses ? À voir…

Alors qu’il se remet à peine de sa dernière enquête, le shérif Longmire se retrouve de nouveau à devoir fouiller dans le passé de ses concitoyens pour élucider une étrange affaire. Une vielle femme, Mari Baroja, est retrouvée morte dans une chambre de la maison de retraite où elle finissait ses jours. Rien d’étonnant si ce n’est que selon Lucian, l’ancien shérif et mentor de Longmire, il s’agit d’un meurtre. La neige tombe inlassablement sur la petite ville de Durant, Noël approche mais l’ambiance n’est pas à la fête. Walt découvre que la vie de Mari et de sa famille, des Basques exilés dans les grands espaces du Wyoming, recèle des secrets profondément enfouis. Des secrets qui se réveillent lentement et amènent avec eux d’autres meurtres…
Pour l’amateur de séries que je suis, les retrouvailles avec Longmire et sa petite bande fonctionnent à merveille. Les employés du bureau du Shérif, les amis Indiens, les femmes de passage, … Dès les premières pages, le lecteur arrive en terrain connu. Longmire est toujours aussi drôle, un brin décalé par rapport au réel (aidé notamment par les visions qui s’emparent de lui depuis sa rencontre avec les esprits des Indiens de la réserve). C’est un peu le cousin américain d’Adamsberg… Mais pour le reste, j’ai trouvé que l’enquête manquait de rythme, tournait en rond et se contentait souvent de jouer uniquement sur la bonhomie générale des personnages. Et, comparé à Little Bird (dont nous vous avions parlé ici), plus d’effet de surprise. Donc une petite déception (ben oui, le charme du shérif opère semble-t-il un peu moins sur les lecteurs masculins… et pourtant, depuis Brokeback Mountain, je ne suis pas insensible aux chemises à larges carreaux...) mais pas assez pour ne pas avoir envie de découvrir les prochains épisodes (en version poche). 

Mais d’ici là, Longmire aura fait son chemin… sur le petit écran ! À partir du 3 juin, la chaine américaine A&E lance une première saison de dix épisodes, avec l’acteur Robert Taylor (vu dans Matrix) pour incarner le shérif de ces dames. Les quelques images du trailer donnent l’impression que l’esprit des romans est bien là. Les blogueuses Longmire-addict jugeront… On en reparlera à l’occasion…

D’autres avis sur le roman chez Keisha.

Référence :
Le camp des morts, Craig JOHNSON, traduit de l’américain par Sophie Aslanides, Gallmeister, collection « Totem », 2012.

15 mai 2012

Semelles de vent

La Cavale de Billy Micklehurst, Tim WILLOCKS

Une nouvelle et un beau travail d’édition.


Connu surtout pour ses romans (Amandine en a déjà parlé ici), Tim Willocks raconte, à travers la réécriture d’un épisode marquant de son adolescence, sa rencontre avec Billy Micklehurst, un sans-abri en proie à de terribles hallucinations : les morts du Cimetière du Sud lui demandent de les libérer. Face à ces âmes errantes, Billy ne peut opposer que son corps sans âge, où l’alcool et l’indigence extrême ont imprimé leur marque. Hantant les rues de Manchester, il traine derrière lui ses secrets et ses souffrances. Peut-on seulement parler d’amitié entre Billy, cette gargouille d'un peu de chair et d'os, et le jeune homme ? Pour lui, c’est en tous cas une rencontre qui ouvre les yeux sur la vie en marge et sur une autre manière d'envisager le monde.
Dans cette nouvelle d’une vingtaine de pages, Willocks porte un regard d’une incroyable humanité sur cet étrange personnage qui nous renvoie à tous ceux que nous croisons quotidiennement dans nos villes, sans jamais utiliser la carte du bon sentiment. Il redonne une identité à celui qui n’a plus rien mais qui comme le poète voit ce que les autres ne peuvent voir. C’est juste, écrit avec pudeur et beaucoup d’élégance. L’auteur ouvre vers une réflexion plus générale sur le rapport entre la cité et ses marginaux.
Et pour aller plus loin, l’éditeur a eu la bonne idée de joindre au texte un entretien avec l’auteur. Willocks y rappelle que la « folie » est une maladie qui existe de manière constante à toutes les époques et dans toutes les civilisations et qui serait dès lors l’une des composantes de notre caractère humain. Il nourrit sa réflexion des observations tirées de sa pratique de psychiatre mais aussi de ses lectures et discute de sa vision de l’art, de la littérature et des rencontres fortuites qui nous construisent.
Et petit plus : on peut également découvrir le texte dans sa version originale à la fin du livre (ce qui ne manquera pas de plaire à certains).
J’aimerais trouver les mots pour vous conseiller de vous plonger au plus vite dans ce petit bijou d’intelligence et d’émotion. Si tout ce que j’en ai dit ne vous a pas encore convaincu, j’ajoute que la couverture est une belle reproduction d’un merveilleux tableau de Van Gogh et qu’il ne vous en coûtera que 3,10€ !

Un extrait disponible sur le site de l’éditeur.

Edit post-publication : en réalité, plus qu'un extrait, c'est toute la nouvelle qui est disponible sur le site de l'éditeur... 

Edit post-lecture des commentaires : effectivement, l'éditeur a rogné quelques pages et le texte n'est plus disponible intégralement.

Référence :

La Cavale de Billy Micklehurst, Tim WILLOCKS, traduit de l’anglais par Benjamin Legrand, Gallimard, Éditions Allia, 2012.

8 mai 2012

That’s entertainment !

Gene Kelly, Alain MASSON

Biographie d’un danseur qui a marqué l’histoire de la comédie musicale. Retour sur une carrière en ups and downs.

La biographie est un genre dont je ne suis pas familier. Les rares qui me sont passées dans les mains l’étaient avant tout pour en savoir plus sur un auteur, pas pour le genre lui-même. J’avais déjà lu deux ouvrages parus dans la collection Folio biographies (Molière et Baudelaire) et j’avais trouvé qu’ils offraient, avec beaucoup de simplicité et un minimum de pages (je parle presque comme un élève !), un bon mélange entre faits, analyse et contextualisation ; de quoi prolonger ou apporter un nouveau regard sur l’œuvre d’un auteur.
Pour ce Gene Kelly, Alain Masson ne déroge pas à la ligne éditoriale et, en moins de 300 pages, dresse avec concision le portrait du danseur, acteur, chorégraphe et réalisateur. On découvre ainsi la carrière d’un visionnaire qui tenta de faire évoluer la danse et le mouvement (ainsi que leur utilisation dans les films) vers des formes plus modernes. Grand sportif, Kelly (1912-1996) donne à ses pas une ampleur et un dynamisme qui l’éloignent définitivement de celui qui régnait sur le genre : Fred Astaire. Il tente également d’intégrer les techniques cinématographiques aux scènes dansées, abandonnant le côté frontal des numéros qui garnissaient alors les musicals.
Un visionnaire donc mais qui n’a pas connu le succès et la notoriété d’autres grands danseurs-comédiens de l’époque, malgré quelques cartons comme Cover Girl (La Reine de Broadway), On the Town (Un jour à New York), … Souvent sous-employé par les studios, il tente d’imposer ses vues mais ne connaitra jamais la gloire d’un Aster ou d’un Sinatra. Sa vie privée, plutôt rangée, n’a certes pas contribué à construire l’image d’un artiste tourmenté ou à l’existence dissolue… C’est en partie avec lui que va s’éteindre l’âge d’or des comédies musicales hollywoodiennes (sa dernière grande réalisation, Hello, Dolly !, sera un flop retentissant).
Entre An American in Paris, Singin’in the Rain ou son apparition dans les Demoiselles de Rochefort (Kelly a fait de longs séjours en Europe, essentiellement pour des raisons fiscales !), cette biographie nous fait revivre une époque ainsi que la carrière d’une star qui, avec le recul, a gagné sa place parmi les légendes du cinéma américain.
Et, quelque soit l’heure, je vous souhaite à toutes et à tous « good morning » !



Référence :

Gene Kelly, Alain MASSON, Gallimard, Folio biographies, 2012.

1 mai 2012

Auto-fiction pour rire

N’exagérons rien !, David SEDARIS

Anthologie de textes pour (re)découvrir une voix originale de l'Amérique d'aujourd'hui. Humour noir et dérision. Une autre manière de parler de soi.

J’avais déjà dit un mot de Sedaris ici, il y a longtemps. Depuis, j’ai continué à découvrir les productions de l’auteur en VO mais aussi en version audio. Lus par lui-même, ses textes sont encore plus drôles. Comme ces dernières semaines consacrées au théâtre à l’école ont été à la fois épuisantes et obsessionnelles, difficile le soir venu de me plonger dans un roman. C’est pourquoi j’ai ressorti du fond de la PAL cette compilation de textes : formes brèves et légèreté, de quoi garder les yeux ouverts et se détendre entre deux répétitions.
Le point commun à tous les textes de Sedaris, c’est lui-même. Mais là où d’autres en profitent pour tirer les larmes ou se lamenter sur l’un ou l’autre de leurs drames intimes, Sedaris s’amuse de l’absurdité du quotidien et profite de chaque occasion pour montrer les travers de son époque, sans manquer au passage de rire de lui-même. Qu’il soit engagé comme lutin pour les fêtes de Noël chez Macy’s, qu’il tente d’apprendre le français en Normandie ou qu’il s’engage sur les routes américaines à la manière d’un Kerouac, tout est sujet à nous montrer la diversité et l’étonnante créativité névrotique de ses contemporains. Et lorsqu’il parle de ses proches, il se donne rarement le beau rôle (notamment dans ses relations amoureuses). Il parvient aussi à émouvoir en passant par l’humour noir : il dresse l’inventaire des animaux morts de son enfance avant d’aborder, l’air de rien, la disparition de sa mère. Certains textes vont même plus loin dans l’intime, comme lorsqu’il évoque la détestation de soi qu’éprouvent les jeunes homos face aux insultent qui garnissent le langage commun (« tapette », « pédale », …). Mais même là encore, il y a toujours une pirouette qui ramène le tout du côté du rire. Jamais vers le politiquement correct.
Si le caractère excessif et névrosé de son personnage de papier rappelle sans conteste Woody Allen, son sens de la formule et le côté dandy un rien misanthrope font de Sedaris un Oscar Wilde moderne.

Un extrait audio de When You Are Engulfed in Flames, lu par l’auteur à écouter ici.

Référence :

N’exagérons rien !, David SEDARIS, traduit de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Richard, Éditions de l’Olivier, 2010.
Existe également en poche, chez Points (2011)

26 avril 2012

Sur les planches!

Le blog tourne un peu au ralenti ces derniers temps, et pour cause : c'est la période de l'année où nous jouons nos spectacles dans nos écoles respectives. Adrénaline, stress, couacs de dernières minutes et surtout un plaisir immense à vivre en troupe avec nos élèves et leur incroyable créativité.

Cette année les élèves d'Amandine (Athénée royal d'Uccle 1) proposent une création collective sur le thème de l'école :


Et les élèves de Xavier (Athénée royal de Waterloo) se penchent les pièges du langage dans un spectacle autour de Tardieu, Ribes, Dubillart, Queneau, ... :


Les journées sont longues (ou trop courtes) et ne laissent pas beaucoup de temps pour lire et écrire... Mais on revient tout bientôt...

22 avril 2012

L’art et l’Autre

Le Turquetto, Metin ARDITI

Un peintre – réel ou inventé – au centre d’un suspense historique et aux confluents de multiples cultures.

Au départ, il y a une nuance, un détail presque insoupçonné dans la signature de L’homme au gant, tableau attribué à Titien. Et si cette petite différence chromatique était la preuve de l’existence d’un autre peintre ?
De ce presque rien, Metin Arditi amène son lecteur à la suite d’un jeune garçon dans les rues bouillonnantes de Constantinople. 1531. Le père du petit Elie tente de survivre, endurant en silence les humiliations que doivent souffrir les juifs chassés d’Espagne. Et, alors qu’il voit la fin de ses jours arriver, il n’a de cesse de s’inquiéter pour Elie. L’enfant n’a qu’une obsession : dessiner ou, auprès d’un marchand d’encre du bazar, recopier à la plume, en formant de fascinantes arabesques, des extraits du Coran. Mais ni les musulmans ni les juifs n’acceptent que la créature de dieu ne se prenne pour un créateur : pas de portraits. Seuls les chrétiens, dans leurs incroyables mosaïques, représentent les figures humaines. Alors quand l’occasion se présente, Elie n’hésite pas et s’embarque pour l’Italie, direction Venise, où l’apprenti-peintre deviendra célèbre sous le nom du « Turquetto ».
Une fois le livre refermé, on rêve de découvrir les peintures de ce Turquetto – réel ou fictif – tant les descriptions de l’auteur font rêver. Mais les images ne sont pas que sur les toiles. Arditi redonne vie aux villes qu’il décrit, des bazars de Constantinople aux palais vénitiens. Du bruit, des odeurs et une sensualité à fleur de peau. Entre ces deux mondes, le personnage du peintre, juif en exil qui doit taire ses origines et son passé, fait la synthèse entre l’orient et l’occident. Au risque de se perdre... Car au-delà de l’art, le grand thème du roman est la mixité des cultures dans la société (et celle du seizième siècle rappelle ici souvent la nôtre). Les identités excluent, enferment et, comme dans les intrigues politiques qui rythment la vie de la Sérénissime, sont utilisées par les uns et les autres pour asseoir leur pouvoir. C’est d’ailleurs avec beaucoup d’intelligence que l’auteur s’empare des rivalités qui ravagent Venise pour, au fil des pages, faire monter le suspense.
Bref : un roman passionnant, intelligent et sensuel (et, pour les collègues, un must pour illustrer la Renaissance et les questions liées aux identités et aux cultures).
Et si après ça vous n’êtes pas encore convaincus, allez voir du côté de Françoise ou d’Emeraude.

Référence :
Le Turquetto, Metin ARDITI, Actes Sud, 2011.

14 avril 2012

L’ombre et la lumière

Les Anges de New York, R.J. ELLORY

Au-delà du thriller et du roman noir, le dernier Ellory traduit en français est une réussite.

Frank Parrish se trouve dans une mauvaise passe, tendance crise existentielle. Pointé du doigt par sa hiérarchie pour des erreurs de procédure, cet inspecteur au NYPD est mis à l’épreuve : retrait de salaire, suspension du permis de conduire et obligation de se rendre quotidiennement à un entretien avec la thérapeute de la brigade. L’occasion de se pencher sur son divorce, sa relation conflictuelle avec sa fille et, surtout, de se confronter à la mémoire de son père, John Parrish. Héros de la chasse aux gangs dans les années quatre-vingt, de ceux qui ont contribué à nettoyer New York, une légende de la police mais en vérité, selon son fils, le pire des ripoux. Son métier de flic est donc tout ce qui reste à Frank Parrish. Chercher inlassablement, parfois au mépris des règles, à mettre un peu d’ordre dans le chaos du monde contemporain. L’enquête qu’il mène sur le meurtre d’une adolescente vient lever le voile sur un monde d’une violence implacable qui n’a que faire de l’innocence de ses victimes. Mais qui, au final, se soucie encore de l’innocence ?
Neuvième roman d’Ellory (le quatrième traduit en français), ces Anges de New York font le pont entre les précédents livres de l’auteur. L’innocence perdue, l’obsession pour la vérité, la corruption, la face cachée de l’Amérique : ce sont là tous les éléments qui entrainent le lecteur au fil des pages, dans une intrigue tendue, maîtrisée à la perfection. Mais ce n’est pas juste un roman noir de plus. Les héros de l'auteur existent dans une complexité qui dépasse les contraintes du genre. Un flic alcoolo, dépressif mais pas un cliché comme on peut en croiser souvent dans ce genre de littérature. Les personnages d’Ellory sont des êtres de failles, en lutte contre eux-mêmes (l’ennemi intérieur est l’un des thèmes de prédilection de l’auteur) qui cherchent, comme chez Scorsese, le chemin de la rédemption. Et vers la fin du roman, l’auteur parvient même à prendre son lecteur à revers en passant soudainement dans en registre différent pour contourner complètement les chemins trop balisés du thriller.
Il est souvent question d’ombre et de lumière dans ce roman. Pas seulement le bien et le mal. Plutôt la part d’ombre inhérente à chaque lumière. Et c’est ce qui amène le livre dans des contrées bien plus vastes que celle de la littérature de genre. La chasse au crime organisé menée par la police n’est qu’illusion. Si Parrish passe tout son temps à combattre le chaos, sa vie privée est un désastre. Et plus profondément, il semble que derrière sa quête pour la justice se cache un attrait pour tout ce que l’humain possède de plus noir…
Nous avons déjà dit ici tout le bien que nous pensons d’Ellory. Après la toute petite déception des Anonymes, Les Anges de New York nous replongent dans tout ce qui fait de lui l’un de nos auteurs préférés. 

Référence :
Les Anges de New York, R.J. ELLORY, traduit de l’anglais par Fabrice Pointeau, Sonatine Éditions, 2012.

8 avril 2012

Mélancolie mineure

Désaccords imparfaits, Jonathan COE

Trois nouvelles et un article : du concentré de Coe mais sans l’ampleur.

Dans son introduction au recueil, Jonathan Coe donne presque l’impression de s’excuser auprès du lecteur pour la publication de ces textes courts, avouant sa préférence pour la complexité des romans (mais il semblerait que Gallimard ne partageaient pas ses scrupules…). Et on ne peut que lui donner raison, même si on retrouve au fil des pages les ingrédients et les thématiques chers à l’auteur : souvenirs d’enfance, histoires d’amour manquées, personnages mélancoliques qui se dérobent à la réalité, ironie douçâtre (comme ici ou ici). De même pour les références au cinéma ou à la musique. Comme dans Version originale où le personnage principal est un compositeur de musiques de film, juré dans un festival consacré au cinéma d’horreur. Il découvre, transposée à l’écran, l’histoire de sa relation avec une réalisatrice, dans un film allemand, sous-titré en français et traduit simultanément à son oreille par une jeune journaliste qu’il tente de conquérir.
Le texte le plus intéressant du recueil est peut-être, pour moi, le moins littéraire. Journal d’une obsession, article rédigé pour les Cahiers du cinéma, raconte comment l’auteur se passionne pour un film de Billy Wilder, La vie privée de Sherlock Holmes. Un long métrage sans grande valeur aux yeux des spécialistes mais qui hante Coe depuis les années septante (ou, pour toi François le Français, soixante-dix). Le texte fait le pont entre l’art et la vie, s’amuse des hasards de l’existence et donne en passant quelques clés de lecture de l’œuvre de l’auteur de La maison du sommeil.
Même avec un goût de trop peu, on est quand même content de retrouver Coe mais on le sera encore davantage quand sortira son prochain roman (pas encore annoncé, même en Angleterre…).

D’autres avis chez Cynthia et chez Cathulu.

Référence :

Désaccords imparfaits, Jonathan COE, traduit de l’anglais par Josée Kamoun, Gallimard, 2012.

3 avril 2012

Dilemme cornélien

Mitsuba, Aki SHIMAZAKI

Shimazaki, avec sa grâce habituelle, parvient à faire d'un roman sur l'industrie japonaise, un récit des plus intimistes.

Takashi Oaki est un homme d'affaire consciencieux. Respectueux de la hiérarchie, il a monté les échelons un à un, dans la compagnie Goshima, celle où travaillait jadis son père, avant de mourir brutalement d'un arrêt cardiaque. Takashi s'apprête donc à embrasser la carrière de shôsha-man et se prépare à passer quelque temps à Paris pour la compagnie. Rien, donc, n'est censé le détourner de ce chemin tout tracé si ce n'est la jolie Yûko, qui travaille à l'accueil de la compagnie, et de qui Takashi va tomber amoureux. Leur idylle va naître, peu à peu, au détour des conversations qu'ils auront ensemble au café Mitsuba où ils aiment se retrouver.
Mais cet amour naissant ainsi que les confidences de son collègue, qui fait passer sa famille avant son travail, et les découvertes qu'il fait sur les circonstances de la mort de son père vont remettre en question toutes les certitudes de Takashi et ses illusions sur le bon fonctionnement de la compagnie mais aussi de toute la société japonaise.
L'amour mutuel que se portent Takashi et Yûko survivra-t-il aux pressions de la compagnie ? L'épilogue, situé quinze ans plus tard que le récit principal, nous le dit et est une jolie pirouette de ce récit de toute beauté.
Shimazaki, dont nous avions adoré la pentalogie Le poids des secrets, est japonaise mais vit désormais au Canada. On retrouve dans Mitsuba toute la délicatesse de l'écriture de l'auteur qui parvient à parler d'amour tout en faisant le bilan d'une société japonaise engluée à la fois dans ses traditions et dans son élitisme, d'en montrer toute la beauté et toute la rigueur avec très peu de mots. 
Si les auteurs français aiment souvent beaucoup beaucoup parler, parfois pour notre plus grand bonheur (Proust ou Balzac), parfois pour notre plus grand agacement (non, non, non, je résiste et je ne cite personne), les auteurs japonais semblent mettre un point d'honneur à trouver la formule la plus courte. Et c'est étonnamment efficace. C'est d'autant plus remarquable que Shimazaki écrit désormais en français.
La brièveté de cette critique a donc, vous l'avez compris, comme but de rendre hommage à l'écriture de l'auteur. Donc, chut, je n'en dirai pas plus !

Référence :
Aki SHIMAZAKI, Mitsuba, Acte Sud, 2006

1 avril 2012

L’honneur du kamikaze

Kosaburo, 1945, Nicole ROLAND

Dans la tête d’une kamikaze japonaise : un premier roman original mais trop retenu.


La jeune Mitsuko décide de prendre la place de son frère et de rejoindre l’aviation de l’armée japonaise. Une manière de suivre Kosaburo, le garçon qu’elle aime, mais surtout de faire honneur à son peuple, à sa famille et à l’empereur. Prête à donner sa vie, elle s’en va prendre place parmi l’élite des pilotes, les kamikazes.

Malgré l’indéniable connaissance de la culture japonaise de l’auteure et l’originalité de la situation, je suis resté de marbre face à ce premier roman. Les différentes étapes d’un endoctrinement qui mène peu à peu le personnage vers le sacrifice ultime sont assez bien suggérées mais l’écriture, d’un classicisme appliqué, finit par lasser. Et puis cette atmosphère retenue et les citations de poèmes et de codes de conduite des samouraïs m’ont presque donné l’impression d’être dans un Japon de carte postale. La question du genre n’est pour ainsi dire jamais abordée alors qu’il y avait là quelque chose à creuser.

L’avis de Anne est nettement plus enthousiaste.

Référence :

Kosaburo, 1945, Nicole ROLAND, Actes Sud, collection "Un endroit où aller", 2011.

22 mars 2012

Q comme… la fin

1Q84, Livre 3 – Octobre-Décembre, Haruki MURAKAMI

Dernier volume de la trilogie. Sans surprise mais pas sans regret.

Je ne me lancerai pas dans un résumé des épisodes précédents (dont on vous a parlé ici et ici) ni dans l’ébauche de l’histoire de ce troisième livre : peu pertinent pour ceux qui n’ont pas entamé la lecture de la trilogie et « spoilage » garanti pour les autres. Disons simplement que contrairement aux deux premiers épisodes, il n’y a plus deux mais trois narrations en parallèle. À côté des parcours de Tengo et d’Aomamé vient s’ajouter celui d’Ushikawa, enquêteur aux motivations floues. Chargé de retrouver la trace d’Aomamé, il sera celui qui tisse les fils et assemble une à une les pièces du puzzle.
Il m’a fallu du temps pour retrouver les sensations éprouvées pendant la lecture des livres 1 et 2. Quelques longueurs, des répétitions, l’impression que l’histoire tournait en rond, même si au final on comprend que chaque digression avait son sens. Murakami s’est-il amusé avec les attentes de son lecteur ? On aurait pu croire que cette dernière partie serait marquée par davantage de suspens, de tension. Il n’en est rien. Petite déception mais qui n’enlèvera rien au plaisir des retrouvailles avec les personnages et, surtout, avec l’atmosphère cotonneuse du roman. Si toutes les questions ne trouvent pas de réponse, la fin de 1Q84 prend néanmoins une autre dimension, plus philosophique, où la question du temps et de sa perception devient un élément central de l’histoire. Rien d’étonnant dès lors si, après celle d’Orwell, c’est l’œuvre de Proust qui apparaît ici et là dans le roman. Et Murakami de tisser des liens entre les époques et les continent (et comme il est souvent question de tissage, ça tombe bien).
Une lecture de plus de 15OO pages qui s’achève et qui mérite amplement son succès.

Référence :
1Q84, Livre 3 – Octobre-Décembre, Haruki MURAKAMI, traduit du japonais par Hélène Morita, Belfond, 2012

18 mars 2012

Le roman de la cruauté

Le seigneur des porcheries, Tristan EGOLF

Un roman-monstre, féroce, drôle et désespéré. À lire d’urgence.

Baker, petite ville du Midwest, un trou perdu, un concentré d’humanité en décrépitude. Orphelin de père, le jeune John Kaltenbrunner n’a qu’une obsession : redonner vie à la ferme familiale, élever des animaux et se construire, loin des autres, une vie paisible à l’abri de la bêtise qui gangrène ses concitoyens. Alors qu’il est doué d’une intelligence peu commune, il souffre de devoir fréquenter l’école où son étrangeté fait de lui une cible de choix. Rien ne compte plus pour lui que de mener à bien son entreprise agricole. Mais les malheurs vont s’abattre sur lui à un rythme effréné, anéantissant tous ses espoirs. Dans le cœur de l’enfant devenu adulte, des blessures au fer rouge, des colères rentrées. Et pour les habitants de Baker, le début d’une saga qui mettra la petite communauté à feu et à sang.
Mais qui est John Kaltenbrunner ? D’où venait-il et comment en est-il arrivé à être désigné comme le responsable du cataclysme qui a bouleversé le quotidien sinistre des habitants de Baker ? Le narrateur du roman reprend et déconstruit les légendes, recoupe les témoignages pour édifier l’épopée, la geste de ce gamin au destin singulier. Un enfant finalement trop bon, trop intelligent pour cette communauté de bigots et d’alcooliques marqués dans leurs gènes par la consanguinité. À l’image des tonnes de déchets qui s’entassent dans la ville au moment de la grève des éboueurs, le pouvoir de John sur ses contemporains est certainement celui de mettre en lumière ce qu’il y a de plus mauvais en chacun d’eux : la cruauté, la laideur et la jalousie. La violence contenue dans ce roman fascine et effraie à la fois. Dans une esthétique et un style préférant l’abondance, l’exagération, le burlesque à la retenue, Egolf malmène l’image du rêve américain et nous tend un miroir révélant une humanité crasseuse où l’innocence n’a pas sa place. Figure expiatoire, bouc émissaire sacrifié au nom de la bêtise, John est à la fois victime et agent de la destruction, du chaos. Le seigneur des porcheries, roman-monstre, tantôt drôle tantôt désespéré, laisse le lecteur comme hébété par sa puissance romanesque. Un roman qui rappelle, dans ses ambitions, les idées d’Artaud sur le théâtre de la cruauté ou encore la folie de La conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole.
Une lecture qui m’a marqué et qui, à première vue, n’a pas encore eu les faveurs de la blogosphère (Ingannmic avait aussi beaucoup aimé).

Référence :

Le seigneur des porcheries – Le temps venu de tuer le veau gras et d’armer les justes, Tristan EGOLF, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Rémy Lambrechts, Gallimard, Folio, 2011.

13 mars 2012

Histoires sans fin

Amos OZ, Scènes de la vie villageoise

Recueil de nouvelles qui se répondent et forment un récit étrange et presque onirique dans un village centenaire d'Israël.

"Tel-Ilan était un village séculaire, environné de champs et de vergers. A l'est, s'élevaient des coteaux plantés de vignes. Des amandiers s'alignaient par-delà la route. Les toits de tuiles étaient noyés dans le berceau de verdure que formaient les cimes touffues des vieux arbres. Certains habitants s'occupaient encore d'agriculture et employaient des ouvriers étrangers, logés dans des cabanes donnant sur les arrières-cours. La plupart avaient affermé leurs terres pour se reconvertir dans les chambres d'hôtes, les galeries d'art, les boutiques de mode, quand ils ne travaillaient pas à l'extérieur. Deux restaurants gastronomiques, une cave à vins et un magasin d'aquariophilie avaient ouvert dans le centre. Quelqu'un avait créé une petite usine spécialisée dans la copie de meubles anciens. Le bourg accueillait, le shabbat, une foule de visiteurs venus déjeuner ou dénicher les bonnes affaires. Le vendredi à midi, en revanche, les rues se vidaient et tout le monde faisait la sieste derrière les stores tirés."
C'est dans ce village israélien qu'Amos OZ situe huit nouvelles qui composent son recueil Scènes de vie villageoise. Un village centenaire et paisible dans lequel vit une petite communauté dont les membres se connaissent tous. Et pourtant, certains événements vont perturber la vie en apparence si tranquille des personnages d'OZ. La femme du maire disparait soudainement, le neveu de la doctoresse ne descend pas du bus qui devait l'amener jusque là, d'étranges visiteurs viennent voir la vieille mère malade d'Arieh Zelnik, l'agent immobilier visite une maison pour le moins étrange, Pessah Kedem entend toutes les nuits le bruit de quelqu'un qui creuse sous le maison,...
Derrière le calme de la vie de village surgissent une certaine inquiétude et des situations inexpliquées. Les personnages se croisent sans cesse, d'une nouvelle à l'autre, et vivent la cruauté de l'absence, du manque, de la disparition. Ils vieillissent, voient leur village changer, les touristes arriver. Leurs récits suscitent de nombreuses questions auxquelles l'auteur se garde bien de répondre. Récits empreints de mystère et de poésie, les nouvelles d'Amos OZ interrogent et se terminent toutes par un grand point d'interrogation. En refermant le livre, nous laissons les héros, à la fois perdus et étrangement apaisés, là où ils sont : sur un banc, dans une cave, sous un lit, seuls dans le noir ou encore, comme le dit le titre de la dernière nouvelle, Ailleurs, dans un autre temps.

Références :
Amos OZ, Scènes de vie villageoise, traduit de l'hébreu par Sylvie Cohen, Gallimard, 2010.

3 mars 2012

Choc des civilisations ?

Ce qu’il advint du sauvage blanc, François GARDE

Premier roman, basé sur une histoire vraie qui a intrigué le 19ème siècle. Altérité, civilisation, préjugés scientifiques, … Au final, un livre d’actualité. 

Oublié lors d’une escale sur les côtes australiennes au milieu du 19ème siècle, Narcisse Pelletier va s’intégrer à la vie d’une petite tribu, jusqu’à en perdre toute sa « civilisation » : sa langue, d’abord, mais aussi les usages et coutumes de son pays. Dix-huit années plus tard, il est retrouvé par hasard et ramené vers l’Europe, épaulé dans sa redécouverte du monde occidental par Octave de Vallombrun, un scientifique qui va se passionner pour celui qu’on appellera désormais le sauvage blanc.
À partir de cette histoire vraie, François Garde, dont c’est ici le premier roman, imagine les premiers pas, difficiles et réticents, de Narcisse dans le monde des indigènes et, en parallèle, le récit de son retour parmi les siens. L’histoire est plus qu’une robinsonnade : c’est le témoignage du contact entre deux cultures que tout oppose. Et la société de l’époque de se retrouver face à un mystère : alors que tous sont persuadés de la supériorité de la race blanche, Narcisse s’accroche à sa vie auprès de la tribu. Il peine à retrouver sa langue, semble avoir tout oublié des usages du monde civilisé et n’éprouve aucune joie à retrouver les siens.

"Ainsi, le sauvage blanc vivant au milieu des Blancs adopte nos usages, alors que le Blanc précipité parmi eux conserve les bienfaits de la civilisation, des années durant – à la seule exception connue et pour tout cela fascinante de Narcisse. Peut-on mieux montrer la supériorité du Blanc sur le sauvage ? La force d’attraction ainsi mise en valeur, et qui s’exerce toujours dans le même sens, confirme ce que le bon sens suggère.
    À l’exception de Narcisse."

Narcisse Pelletier, par Constant Peigné
En entremêlant les deux récits et les deux époques, François Garde interroge, dans un style classique et très maitrisé, le regard sur l’autre et, bien sûr, les limites de ce que l’on appelle la « civilisation ». Une lecture qui tombe à pic à l’heure où certains osent encore affirmer avec aplomb (ou cynisme ?) la supériorité d’une culture sur une autre…

Référence :

Ce qu’il advint du sauvage blanc, François GARDE, Gallimard, 2012.

26 février 2012

1h20

1h20, ce n’est pas grand chose. Le temps de cuisson d’un petit poulet ou de deux épisodes de Friday night lights ou de quelques corrections de dissertations. Ou bien celui d’un trajet Paris-Bruxelles (dans les cas où une certaine compagnie de transport ferroviaire aux tarifs souvent exorbitants fonctionne correctement, ce qui est de plus en plus rare!) …
J’ai la chance de pouvoir me rendre assez régulièrement à Paris et chacun de ces courts séjours est marqué par une série de petits rituels bien rodés qui, au milieu de la course aux expos, donnent à ces passages dans la capitale de nos voisins une impression de douce habitude qui me plait bien. Et si vous voulez tout savoir, ces habitudes comprennent notamment l’achat compulsif de bics verts et bleus dans un magasin japonais que je ne citerai pas ou encore un lunch suivi d’un morceau de cake orange-chocolat-polenta (le meilleur cake du monde ! et je m’y connais !) dans une cantine branchouille mais ô combien délicieuse (dont le nom est en partie celui d’une fleur…).
Parmi ces rituels, il faut maintenant compter avec celui des retrouvailles avec In Cold Blog. Autour d’un verre, d’une expo, d’un spectacle. C’est à chaque fois un excellent moment, où l’on parle finalement très peu littérature. Le rendez-vous culturel de notre dernière rencontre était au théâtre de l’Atelier pour l’adaptation des Liaisons dangereuses, mise en scène par John Malkovich, inoubliable Valmont du film de Stephen Frears. Un spectacle à conseiller pour sa fraîcheur, son humour et l’intelligence de la mise en scène. Avec beaucoup de simplicité, le texte retrouve toute sa vitalité (et vu le sujet, on pourrait aussi parler de vigueur) et sa délicieuse cruauté. La distribution, des jeunes comédiens pour la plupart, donne un coup de vif au texte et on en vient très vite à oublier le film.
Ai Weiwai, Etude de perspective - la tour Eiffel (1995-2003)
Et tant qu’on est dans les conseils culturels, il y a actuellement deux excellentes expos au Jeu de Paume : les photographies d’Ai Weiwei et celles de Berenice Abbott. Weiwei utilise la photo pour dénoncer les abus du régime chinois et, entre humour, provocations et témoignages, nous parle du monde d’aujourd’hui dans une démarche directe et assez brute. Même capture du monde pour Abbott, mais chez elle c’est avant tout la transformation de l’Amérique des années 30 à l’après-guerre dont il est question dans ses photographies d’une grande beauté formelle.
Berenice Abbott, Park Avenue et 39e rue, NY (1936)

Et pour faire le plein de lumière, passez à la Maison Rouge (un lieu dédié à l’art contemporain dont les expos sont toujours riches et bien conçues) pour visiter Néon, who’s afraid of red, yellow and blue, une exposition sur l’utilisation du néon dans l’art (et pour ceux qui en seraient restés à l’histoire du cake dont il était question plus haut, sachez qu’à la Maison Rouge on peut désormais trouver une petite succursale de cette adresse bobo mais très bonne).
Claude Lévêque, Rêvez! (2008)

24 février 2012

Shakespeare s'adresse à vous. L'entendez-vous ?

Stoner, John WILLIAMS

Redécouverte d'un auteur injustement oublié et d'un grand roman sur la force de la littérature et la fragilité de nos existences.

Écrit en 1965, Stoner dut attendre une cinquantaine d'années pour recevoir les lauriers qu'il mérite. Il fallut que Collum Mc CANN crie sur tous les toits son admiration sans borne pour son auteur, John WILLIAMS et qu'Anna GAVALDA se lance dans sa traduction française pour que les lecteurs francophones aient la grande chance de pouvoir le lire.
William Stoner, né dans une ferme du Missouri à l'aube du 20e siècle, a un destin tout tracé : il reprendra la ferme familial. Mais un jour, voilà que le conseiller rural rend visite à la famille et propose que William aille à l'université en faculté d'agriculture : "L'conseiller rural, y dit qu'y z'ont des idées nouvelles et des manières de s'y prendre autrement qu'y vous apprennent à l'université. Peut-être qu'il a raison... Souvent quand je suis dans les champs, j'y pense..." dira son père.
Stoner se rend donc à Columbia juste avant la première guerre mondiale et après quelques mois de cours, se passionne pour un cours pourtant tout à fait secondaire dans son cursus : le cours d'Introduction à la littérature du vieux professeur Sloane. Au cours du deuxième trimestre, Stoner abandonne l'agronomie pour se consacrer entièrement à la littérature. Il obtiendra son doctorat quelques années plus tard, acceptera un poste d'assistant à Columbia toujours et continuera d'y enseigner jusqu'à sa mort, en 1956. Un professeur qui ne laissera pas un souvenirs impérissable, ni à ses étudiants, ni à ses collègues mais qui restera, tout au long de sa carrière, un amoureux éperdu de la littérature. Un amour qui l'entraînera à trahir ses parents et ses origines, qui sera un refuge à son mariage désastreux et ne l'aidera pas à sauver sa fille chérie qui aura une existence d'une tristesse inouïe. Un amour qu'il partagera également avec la femme de sa vie, avec laquelle il vivra un amour impossible et déchirant.
Stoner devra supporter les inimitiés et les coups bas de certains de ses collègues mais fera aussi l'expérience de l'amitié véritable et aura, à certains moments, un véritable engouement pour son métier d'enseignant.
L'histoire banale, en somme, d'un antihéros mais décrite avec une grâce et une délicatesse infinies. Toujours juste, Stoner est un roman sur  les déboires de l'existence, ses désillusions mais aussi ses moments de révélations et d'éblouissements (pour la littérature, pour la paternité, pour la femme aimée...)
L'histoire d'une vie dans laquelle résonnera toujours, comme un écho, cette phrase prononcée un jour par le professeur Sloane : "M. Stoner, M. Shakespeare s'adresse à vous à travers trois siècle. L'entendez-vous ?" 

Références :
John WILLIAMS, Stoner, traduit de l'anglais (américain) par Anna Gavalda, Le dilletante, 2011 pour la traduction française.

19 février 2012

J’ai mis mes franzens et me suis salingé, mais ça n’a pas woolfé

Les voleurs de Manhattan, Adam Langer

Satire du milieu de l’édition et vrai-faux roman d’aventures : un livre ambitieux qui finit par décevoir.

Difficile de percer et de se faire un nom dans le petit milieu de l’édition new-yorkaise. Quand les supercheries littéraires ont le vent en poupe, les nouvelles intimistes ont peu de chance de trouver leur lecteur... C’est le triste constat dressé par Ian Minot, un jeune auteur qui depuis des années va de refus en refus. Alors quand un ex-éditeur lui propose une combine douteuse pour obtenir la gloire, Ian se retrouve confronté à un terrible dilemme : garder son intégrité ou gagner enfin la reconnaissance qu’il croit mériter ?
En lisant le billet d’Emeraude, j’avais pensé que ce roman ressemblait à celui-ci. Ce n’est finalement pas le cas. L’auteur s’amuse ici davantage à caricaturer le monde de l’édition que celui des auteurs à succès. Le début est assez plaisant : le personnage de l’auteur-loser fonctionne plutôt bien, les références littéraires sous forme d’antonomases sont plutôt amusantes (des « franzens » sont des lunettes, un « capote » un grand chapeau, un « kowalski » un marcel, un « proust » un lit, …). Et puis, lorsque le roman s’amuse à mélanger la réalité et la fiction (sans trop dévoiler l’intrigue : la vie du héros commence à ressembler à un roman d’aventures), on commence à s’ennuyer un peu. Alors que le rythme est censé s’accélérer et devenir celui d’un récit haletant, je me suis lassé de l’histoire et des personnages. Tout devenait prévisible, appuyé et ultra-stéréotypé. C’est pourtant ce que l’auteur semble vouloir dénoncer : notre besoin d’histoires impossible à rassasier devrait normalement se réjouir de la tournure des événements. Mais, en ce qui me concerne, la magie n’a pas opéré.
D’autres avis (très positifs ceux-là) chez Constance, chez Yspaddaden et chez keisha.

Référence :

Les voleurs de Manhattan, Adam Langer, traduit de l'anglais par Laura Derajinski, Gallmeister, 2012.