25 février 2010

Petits oiseaux et gros pétards

Volvo Trucks, Erlend LOE

Farce décalée dans la campagne suédoise : le retour de Doppler.


Nous avions quitté Doppler quelque part dans les forêts norvégiennes, aux abords d’une vie qu’il voulait quitter pour rejoindre la nature et en finir avec la compagnie des humains, leur préférant celle de Bongo, un jeune élan. Le voilà qui revient, dans la campagne suédoise, chargé bien malgré de lui de régler un vieux problème de voisinage. Maj Britt, veuve d’un certain âge, condamnée pour avoir mutilé le bec de ses perruches, rumine en effet une obscure vengeance dans les brumes de substances illicites qu’elle consomme en abondance. Elle cherche à faire sortir de ses gonds son voison, von Borring, vieux jeune homme, boy-scout-toujours, ornithophile et marginal. Mais que diable Doppler est-il allé faire dans cette galère ?

Si le roman précédent d’Erlend LOE (dont nous avions dit beaucoup de bien ici) jouait dans la satire du monde moderne, cette fausse suite (qu’on peut tout à fait lire indépendamment) penche davantage du côté de la farce. On rit franchement devant les situations rocambolesques et improbables (comme la visite de la ferme de Maj Britt par un groupe de touristes belges) et devant ces personnages complètement givrés (question de climat ?). Mais surtout, on rit grâce à la distanciation constante du narrateur/auteur qui commente l’action par des remarques et des ajouts qui vont de la description ratée à la recette de cuisine.
Sous cette brillante légèreté, le talent d’un auteur qui, à partir d’une situation impossible, parvient à tenir la longueur et à surprendre le lecteur.

Notons pour terminer que l’on doit les deux couvertures des livres de LOE en 10/18 au photographe Rune Johansen, dont on peut mieux découvrir le travail sur son site tout kitschounet (cliquer sur l'image).

23 février 2010

David Copperfield en Amérique

Le bon larron, Hannah TINTI

Les aventures d'un petit manchot orphelin au 19e siècle. Vous avez dit Dickens ?

Nous sommes en Nouvelle Angleterre, à la fin du 19e siècle. Ren, douze ans à peine, vit dans l'orphelinat catholique de Saint-Anthony. Il y a été déposé tout bébé, par une nuit de tempête, et laissé sur le porche, dans la boue. Une bande de vieux moines s'occupent tant bien que mal de lui et de ses compagnons d'infortune. Les garçons savent bien qu'au mieux ils seront achetés par un paysan en mal d'enfant ou de main d'œuvre et qu'au pire, à l'âge requis, ils seront abandonnés à l'armée. Mais pour Ren, la question ne se pose pas. Il ne sera jamais adopté. En effet, qui voudrait d'un enfant manchot. Et si certains "acheteurs" s'arrêtent devant sa mignonne frimousse, ils reculent toujours devant son moignon.
Mais un jour, un étrange individu se présente à Saint Anthony. Il s'appelle Benjamin Nab et déclare être le frère aîné de Ren. Leurs parents auraient été assassinés par des Indiens et Nab, après avoir longtemps voyagé en mer, est venu rechercher son petit frère. Ren quitte donc Saint Anthony avec un mélange d'excitation et de crainte. Très vite, bien entendu, Benjamin Nab se révélera être un bandit, un menteur invétéré et un voleur professionnel qui n'a pas la moindre parenté avec Ren mais qui sait qu'un enfant infirme attire la pitié et est donc très rentable. Et voilà donc notre jeune héros embarqué pour une vie aventureuse faite de petites arnaques et de folles soirées. Entre la vente de pseudo remèdes, le pillage de tombe et le recèle de cadavres, Ren découvre les joies de la camaraderies et des soirées de beuveries, dans les bouges mal famés des ports...
Bref, vous l'avez compris, Ren, notre bon larron est le petit frère de David Copperfield ou autre Huckelberry Finn. Orphelin comme eux, vivant des aventures hors du commun qui constituent un chemin initiatique permettant de se forger ses propres valeurs, entouré par une sacré bande d'originaux (en plus de l'inquiétant Nab, il y a un ancien instituteur devenu voyou et alcoolique, un géant tueur à gage déterré vivant, un nain habitant sur le toit de la maison de sa sœur, et j'en passe...). Et comme on est fan de DICKENS et de TWAIN, on se laisse entraîner dans cette aventure rocambolesque avec le plus grand plaisir. Le livre se dévore et la fin est "dickensienne" à souhait. Et cependant... après avoir fermé le livre il reste un petit goût de trop peu. Il manque peut-être un peu de fond dans cet enchaînement d'aventures et un peu de profondeur pour qu'on ressente réellement de l'empathie avec les personnages. Et, malgré les références visiblement assumées par la romancière, on finit par se demander si on aurait pas mieux fait de relire DICKENS.

19 février 2010

Le roman des 00’

La fabrique des jeunes gens tristes, Keith GESSEN

Le mal du siècle à l’époque de la postmodernité.

Sorti en français en janvier 2009, j’étais passé complètement à côté de ce premier roman qui avait pourtant de quoi me faire courir en librairie. Un jeune écrivain new-yorkais, copain de J.S. FOER, encensé par OATES et FRANZEN, … Manquerait plus qu’il soit le petit neveu de Paul AUSTER…
Donc : séance de rattrapage pour ce livre au titre poétique et dans l’air du temps, La fabrique des jeunes gens tristes.
Ces jeunes gens sont trois trentenaires en quête de reconnaissance et de légitimité dans le petit monde des intellectuels gauchisants. Mark tente de terminer une thèse sur les mencheviks, révolutionnaires russes moins radicaux que les bolcheviks (pour ce que j’en ai compris…). Sam, après avoir envisagé d’écrire une grande épopée sioniste qui lui apporterait la gloire, se décide à partir dans les territoires occupés pour y trouver des tanks. Keith, journaliste de gauche, se remet lentement de l’élection avortée d’Al Gore.
Des jeunes gens qui s’intéressent à l’histoire, à leur pays mais aussi et surtout aux femmes. Rencontres occasionnelles, séparations, adultères, amours impossibles et frustrations sexuelles : toute la panoplie de l’éducation sentimentale.
Ces trois histoires racontées en parallèle jouent surtout sur l’ironie et le côté attachant/exaspérant de leurs protagonistes. Penseurs perdus dans la recherche d’une compréhension des grands mouvements politiques et historiques qui agitent le monde, ces anti-héros échouent également à s’inscrire dans leur communauté, que ce soit celle de l’édition, de l’université ou des soirées mondaines de Manhattan.
Un président américain élu après des jours de recomptages ubuesques des bulletins de vote, une guerre menée à la vue de tous sous de spécieux prétextes, … La politique américaine de la dernière décennie a de quoi surprendre et, même dans un monde aussi informé que le nôtre, favoriser le repli sur soi. Le problème des personnages du roman est qu’ils sont finalement trop conscients du monde dans lequel ils vivent. De grands intellectuels qui échouent à user de leur intelligence dans leur rapport à la société et aux autres et qui manquent de modèles (on notera à ce titre la présence/absence des pères dans ce roman).
La question centrale est celle de l’identité et de la difficulté pour les trentenaires de trouver une place. Parfois le côté Calimero énerve, mais le portrait est assez juste et non dénué d’humour. On peut bien sûr se sentir imperméable aux questionnements de ces jeunes gens qui évoluent dans un microcosme assez éloigné de notre quotidien (je ne suis ni écrivain en devenir, ni thésard, ni new-yorkais) mais il est clair qu'il y a quelque chose dans les errances de ces personnages qui sonne juste. Nous vivons depuis longtemps dans un monde qui a cessé de croire aux grandes utopies et qui assiste, souvent muet, à la montée en force du cynisme et de l’indifférence. Surinformés, souvent désengagés et en proie aux doutes, notre génération doit faire face à un monde qui a évolué très vite (trop ?), où les désirs sont à la fois flous et impérieux. Mais comme dans le roman, il y a une note d’espoir (et pourquoi pas l’amour ?) et peut-être, au bout de chaque parcours individuel, une possibilité d’aller vers un mieux. A voir dans les prochaines années…

16 février 2010

Through the wilderness

Sukkwan Island, David VANN

Huis clos tragique et angoissant sur le thème du retour à la nature.

D’habitude, je mets plusieurs jours avant d’écrire sur un bouquin. Le temps de laisser décanter, d’avoir un peu de recul. Mais ce coup-ci, j’avais le besoin de parler de Sukkwan Island alors que je venais à peine de refermer le livre. Nœud dans le ventre, limite nauséeux, gorge serrée.
J’ai donc lu cette longue descente aux enfers d’un père et d'un fils partis s’installer pour une année, seuls, sur une île de l’Alaska coupée du monde. Robinsons modernes (on pense à Into the wild), ils s’organisent afin de préparer l’arrivée de l’hiver. Pêche, chasse, construction, séchage des aliments. Un projet un peu fou, une utopie à laquelle Jim, le père, tient beaucoup. Une manière de fuir une vie qui ne veut pas de lui, d’oublier ses déboires conjugaux et de se rapprocher de Roy, son fils de treize ans. La vie s’organise la journée autour du travail et des préparatifs et, la nuit, les sanglots de Jim empêchent Roy de dormir. Les confessions du père jettent sur le fils l’ombre d’un soupçon et l’envie de quitter l’île. D’autant que les déconvenues s’accumulent et que l’île est loin d’être un refuge paradisiaque. Le jeune ado sent monter peu à peu les tensions et ne sait plus comment réagir face à ce père borderline.
Il ne faut pas en dire plus car l’une des forces du livre est de surprendre le lecteur par des retournements de situations qui laissent pantois. On ne voit rien venir et pourtant, tout était bien là…
Dans les relations père-fils, j’en étais resté à La route et à son message d’humanité. Ici, dans cette autre histoire de solitude et de lutte pour la survie, on bascule dans la tragédie et la folie. VANN transforme l’un des grands thèmes de la littérature américaine, l’homme face à l’immensité de la nature sauvage (comme ici), en décor de huis clos angoissant qui fait remonter à la surface la part d’ombre des personnages. Le style est parfois un peu répétitif, mais la construction est parfaite et, malgré l’horreur grandissante, on peut difficilement lâcher le livre.
Il faudrait vraiment avoir passé les trois derniers mois sur une île pour ne pas avoir entendu parler de ce roman qui a fait le tour de la blogoboule, mais pour les distraits, on peut trouver un lien vers les différents billets sur BOB. Et pour en savoir plus sur l'auteur, In Cold Blog propose un compte rendu d'une rencontre avec David VANN.

(Niveau 2)

10 février 2010

Me, myself and Paul

Invisible, Paul AUSTER

Une vraie-fausse confession où AUSTER multiplie ses ruses de conteur hors pair.

Je n’ai pas l’habitude de lire en VO. Peur de perdre le plaisir immédiat de la lecture, peur de passer à côté de quelque chose (un comble pour le prof qui passe son temps à demander à ses élèves d’apprendre à lire entre les lignes…). Mais comment résister à l’attrait du nouveau roman de Paul AUSTER sorti fin 2009, pas encore traduit chez nous ? Si j’ai parfois dû ouvrir mon vieil Harrap’s, je m’en suis sorti assez facilement, sans avoir l’impression de réaliser un devoir d’anglais !
En ce qui concerne l’auteur, je veux bien admettre que, dans une production aussi régulière et abondante, tout n’est pas toujours du même niveau, mais je suis à chaque fois touché et j’aime voir évoluer, de livre en livre, ses obsessions et ses procédés. Dans Invisible, a priori, pas de surprise. Tout l’univers de l’auteur est au rendez-vous : anti-héros à la recherche d’une figure paternelle, livre dans le livre, récits dans le récit, New York, hasard et coïncidences, digressions littéraires et cinématographiques …

Tout commence en 1967. Le jeune Adam Walker, étudiant et apprenti poète, fait la rencontre de Rudolf Born. Il est professeur en politique internationale, plus ou moins Français et enseigne pour une année à Columbia. Très vite, Born propose à Adam de l’employer afin de l’aider à se lancer dans la vie et dans une carrière éditoriale. Une proposition étonnante car ils se connaissent à peine. Serait-ce l’influence de Margot, la compagne de Born, qui semble séduite par le jeune Adam ? Ce début d’amitié prometteur sera pourtant arrêté net par un accident violent qui plonge soudain le roman dans une atmosphère proche du thriller…
Je ne vais pas en dire plus ; ce serait gâcher le vrai-faux suspense. Vrai car la personnalité étrange de Born inquiète ; faux car comme souvent chez Auster, on ne nous dira pas tout.
Au final, mais c’est un « austerien » convaincu qui parle, j’ai été captivé par le roman et ces multiples niveaux de lecture. C’est au départ Adam qui raconte mais très vite il est arrêté dans son récit par ce « je » qui, selon lui, le rend invisible à lui-même. Commence alors un jeu de récits enchâssés, de changements de narrateurs qui, mis bout-à-bout, nous fait douter de la véracité de cette confession. Multiplication de points de vue, sauts dans le temps, … AUSTER ballade le lecteur d’une histoire à une autre, de New York à Paris, de 1967 à aujourd’hui, pour mieux raconter et mieux nous faire comprendre qu’on ne peut pas tout comprendre…

Et pour contrebalancer un peu mon enthousiasme, l'avis d'Emeraude, plus mitigé.

4 février 2010

Soap tropical

Ce que je sais de Vera Candida, Véronique OVALDE

Fable mélo sur trois générations.


Des échos positifs et un cadeau d’anniversaire : j’étais donc plein de bonne volonté en ouvrant le livre, même si a priori le sujet ne m’intéressait pas plus que ça. Sans compter ma méfiance habituelle pour les romans français…
Alors : une histoire de femmes, sur trois générations. En fait non, on ne parle pas d’histoire, on va parler de « destin » : plus fort, plus vendeur. Donc : trois destins de femmes en Amérique latine. En fait, non. On va plutôt parler de « quelque part » en Amérique latine. On va inventer des noms de villes au parfum exotique (Vatapuna, Lahomeria) et ne jamais dire où cela se passe vraiment. Et hop : nous voilà non plus dans un roman, mais dans une « fable universelle » ! Même si, à côté de cet imaginaire tropical, on utilise des références qui actualisent bel et bien les personnages dans une époque, mais passons.
Et que raconte cette fable universelle sur les destins de ces trois femmes ? On commence par suivre Rose, la grand-mère, ancienne prostituée reconvertie dans la pêche de poissons volants. Le roman commence assez bien (j’insiste encore : j’étais vraiment de très bonne volonté !) et on part rapidement, à la suite de Rose, à la rencontre de Jeronimo, gentleman escroc, qui va jeter comme une malédiction sur la descendance de Rose. Et qui dit malédiction dit suite ininterrompue de malheurs. Et là, on peine à suivre l’auteur dans sa chasse aux personnages ébréchés, malheureux et, souvent, complètement passifs. Viol, misère, meurtre, torture, accident, … On aura droit à tout le catalogue. Pas évident, dans ce contexte, de s’attacher aux personnages qui tentent péniblement de s’imposer au lecteur. Le nom du personnage principal fait clairement référence au conte de VOLTAIRE, mais là où le philosophe faisait pleuvoir avec jubilation tous les malheurs du monde sur le pauvre Candide, OVALDE tombe dans le sentimentalisme et le mélodrame.
L’écriture peut parfois séduire (dans la description ou dans certains commentaires ironiques) ou irriter, notamment dans la manière d’intégrer les dialogues à la narration tant l’auteur donne l’impression de vouloir faire du style.
Bref, un livre que je n’ai pas aimé et sur lequel je ne m’attarderai pas : je préfère parler de ceux qui m’ont plu.
Je ne suis pas le seul de cet avis (comme ici ou ici) mais d'autres ont apprécié (comme ici ou ici). J'en profite pour remercier Romans et Lectures pour son outil de recherche sur la blogosphère.

28 janvier 2010

À dos d’hippopotame

La Marche de Mina, Yoko OGAWA

Roman initiatique à l’atmosphère prégnante.

A la suite de la mort de son mari, la mère de Tomoko décide de partir suivre une formation d’une année loin de la maison et confie sa fille de douze ans à sa sœur. Tomoko découvre alors la vie de la maison d’Ashiya, grande bâtisse de style espagnol, incongruité architecturale dans le paysage des montagnes japonaises.
La maison vit au rythme de ses étranges habitants : la cousine Mina, enfant malade qui collectionne les boîtes d’allumettes, la Grand-mère Rosa, vieille allemande que l’amour pour un Japonais a sauvé de l’extermination durant la guerre, la tante et sa chasse aux coquilles dans les livres et Pochiko l’hippopotame, dernier survivant du zoo qui autrefois occupait les jardins.
Un univers qui semble coupé du monde et dans lequel Tomoko va, durant une année, grandir et se découvrir.
Comme toujours chez OGAWA, c’est avant tout l’atmosphère qui accroche le lecteur. Des micro-évèvements sans importance qui modifient la perception et ouvrent vers un autre monde, un univers diffus où tout est dans le non-dit : désirs secrets, absences tues et tensions évanescentes. L’auteur aborde pour la première fois les questions de culture et les liens entre le Japon et l’Europe.
Derrière l’apparente douceur du récit de l’enfance des deux cousines se cachent des questions plus graves mais amenées avec une incroyable finesse. C’est évidemment tout l’art d’OGAWA (qu’on aime beaucoup ici et ici) que de donner à ses romans et nouvelles cette saveur particulière. Dans la cuisine japonaise, on parle souvent de l’umami, la cinquième saveur (à côté du sucré, du salé, de l’amer et de l’acide). Il y a un peu de cela dans l’écriture d’OGAWA, un goût particulier et subtil qui surtout donne envie de se resservir, encore et encore.

(Niveau 3)

25 janvier 2010

L'(extra)ordinaire du quotidien

Les Petits Riens, Lewis TRONDHEIM

La malédiction du parapluie, Le syndrome du prisonnier, Le bonheur inquiet et Mon ombre au loin : quatre albums de bande dessinée avec beaucoup de pas grand chose, ou comment raconter la vie en s'émerveillant du quotidien.



Depuis quelques années, force est de constater que nous, gens de Belgique, avons perdu le monopole de la créativité en matière de bande-dessinée. Longtemps nous avons été le pays de référence de l'art des bulles, pendant que la France boudait ce genre mal reconnu. Mais depuis quelques années déjà, la bande dessinée française rattrape ses années perdues et les dessinateurs et/ou scénaristes (et souvent les deux à la fois) de talent sont de plus en plus nombreux. On parle de la "Nouvelle bande dessinée" avec des artistes de renom tels Yoann SFAR (désormais aussi cinéaste, puisque réalisateur du très attendu Gainsbourg (vie héroïque)), David B., BLAIN, Manu LARCENET,... et bien sûr Lewis TRONDHEIM.
On a découvert TRONDHEIM grâce à l'irrésistible Lapinot, on a dévoré l'inépuisable et géniale série Donjon, et on se régale désormais de ses Petits Riens. Les Petits Riens de Lewis TRONDHEIM dont le quatrième tome, Mon ombre au loin, vient de sortir, sont une compilation de planches qui, comme son nom l'indique, raconte les petits riens du quotidien. Lewis se met en scène, comme toujours sous la forme d'un canard au bec proéminent, et croque les petits événements de sa vie. Impossible de ne pas se retrouver dans ces petites histoires sans importance : réflexion devant la télévision, petits moments de panique dans une ville étrangère, scènes étonnantes aperçues dans la rue, envolée philosophique en observant les étoiles, considérations sur la technologie moderne,... Bref, tout ce qui fait la vie. Lewis s'énerve en regardant une série télévisée qui nous fait croire que l'on peut agrandir l'image cinq milles fois pour voir l'assassin dans l'œil de la victime, Lewis apprend avec tristesse dans sa chambre d'hôtel à Paris que leur chat est mort, Lewis s'étonne de voir un scooter à trois roues, Lewis est un peu hypocondriaque,... On sourit beaucoup, parfois on rit franchement, de temps en temps on est un peu ému. Les Petits Riens de Lewis TRONDHEIM, "un livre avec beaucoup de pas grand-chose" comme il est écrit sur le quatrième de couverture, est un ouvrage rempli d'humanité. TRONDHEIM nous fait partager son bonheur inquiet (qui est d'ailleurs le nom du troisième tome) et nous fait nous sentir appartenir à la communauté des hommes. Pas besoin de longs discours pour faire passer une émotion, la justesse du trait suffit. De la grande littérature, quoi...

21 janvier 2010

Grandeur et misère

D’autres vies que la mienne, Emmanuel CARRERE



Confusion face à un livre dur, juste et (trop ?) intime.




Si l’on en croit les innombrables classements de fin d’année des magazines, journaux et autres blogs, le dernier livre d’Emmanuel CARRERE aura été l’un des meilleurs de 2009. J’en avais bien sûr entendu parler au moment de sa sortie mais l’envie n’y était pas. Finalement, comme mes collègues et amies du groupe de lecture ne tarissaient pas d’éloge et comme il fallait que le livre continue de tourner, je me suis proposé.
Difficile de dire si j’ai aimé ou pas. Je dois faire le tri et comprendre les émotions contradictoires qui m’ont traversé pendant la lecture (ce qui est, en soi, peut-être un signe qualité).
L’auteur a assisté en très peu de temps à deux événements bouleversants: la mort d’un enfant au Sri Lanka lors de la grande vague qui a ravagé les côtes de l’Asie du Sud (pour l’auteur, le mot tsunami n’est qu’une formule vide de sens) et la mort de sa belle-sœur, atteinte d’un cancer. Témoin de ces tragédies, CARRERE décide, en acceptant la proposition de certains protagonistes, de les écrire.
Plus que celles des disparus, ces autres vies sont avant tout celles des rescapés, héros grands et dignes: des parents qui ont perdu leur fille et une famille qui a perdu une mère et une épouse. CARRERE interroge, écoute, prend des notes et fait revivre les rencontres, les parcours, les moments de joie et les heures noires. Il y a quelque chose de cinématographique dans l’écriture, chaque vie étant ramenée à une série de scènes décrites avec simplicité, évitant le pathos tout en laissant filtrer les émotions. Alors c’est triste, oui, mais c’est aussi toujours du côté de la vie, de la résilience (pour reprendre un terme un peu trop à la mode), rien n’est morbide ni complaisant.
Une partie importante du livre est consacrée à un collègue de sa belle-sœur, un juge qui, comme elle, a décidé d’appliquer les lois qui penchent davantage vers ceux qui sont sans défense face aux grands groupes financiers. L’auteur dresse un portrait dur de la misère contemporaine, du cynisme des lois et, surtout, de la force et du courage de ces petits Don Quichotte anonymes qui luttent à leur échelle pour que triomphe la loi du plus faible. Ce serait peut-être là l’une des clés du livre : nous avons tous une place, quelque chose à faire de nos existences ; la difficulté d’être est alors celle de trouver sa juste place, ce qui, pour les protagonistes revient à soutenir les autres et tenter de faire le « bien ». A vous de juger de la valeur de l’opinion… En parcourant la vie des autres, CARRERE en revient souvent à la sienne, à son couple, à ses envies d’ailleurs impossibles à contenter et à son incapacité à trouver sa place.
Les drames exposés dans le livre peuvent nous en rappeler d’autres ou, comme pour l’auteur, nous ramener à la conscience de la fragilité du bonheur de vivre auprès de ceux qu’on aime. Alors on a souvent la gorge serrée par l’émotion et, mais je ne voudrais pas que cela sonne comme du mauvais mélo, on verse aussi quelques larmes. CARRERE le dit à un moment, il veut que son écriture soit efficace. C’est ici pleinement réussi.
Mais à côté de cela, j’ai éprouvé un étrange malaise durant tout le livre. Je me suis senti parfois voyeur face à la tristesse de ces familles dans la tourmente de la mort et de la maladie. De l’empathie mais aussi l’impression d’être de trop et de violer en quelque sorte un territoire intime. Tout est vrai nous dit CARRERE. Peut-être est-ce là, pour moi, ma limite en littérature, même si le livre se tient très loin des logorrhées nombrilistes et vaines de certains auteurs français contemporains.
J’avais éprouvé la même gêne à la lecture de L’adversaire. A la fois horrifié et fasciné par la vie de Jean-Claude Romand, que pouvait-on retirer de ce fait divers, tragique et macabre, sinon notre propre besoin de fascination pour des faits divers hors norme ?

Au final, pas d’avis tranché, mais bien une certaine confusion. Ce n’est pas un livre qu’on aime ou pas, encore moins un livre que l’on conseille ou non. A vous de voir.

17 janvier 2010

On abat bien les chevaux

Le Dieu des animaux, Aryn KYLE

L'apprentissage d'une adolescente dans le monde sauvage des chevaux. Pas un roman à l'eau de rose pour jeunes filles fans d'équitation mais un récit juste et plein de violence sur l'adolence et les rapports humains.

A priori, une histoire d'adolescente grandissant parmi les chevaux, m'intéressait fort peu... Pas que je n'aime pas les chevaux, mais je crains fortement les histoires d'amitié entre l'homme et l'animal. Et pourtant, quel bonheur que ce roman se soit trouvé sur ma route de lectrice. Quel beau récit, plein de finesse et de profondeur.
Il est question d'Alice, une adolescente de treize ans, qui vit dans le ranch familial. Sa mère garde le lit depuis sa naissance et reste étrangement triste, sa sœur, championne de show équestre, s'est enfuie avec un cow boy qui fait du rodéo et son père se démène pour faire tourner son écurie. Et Alice évolue dans ce contexte étrange, nettoyant les boxes et faisant courir les chevaux lorsqu'elle rentre du collège, dans ses vêtements trop petits parce que personne ne semble se rendre compte qu'elle grandit, et s'inquiétant que son père ne puisse payer ses factures. Alors elle s'invente des amies, vivantes ou mortes, elle communique par téléphone avec son professeur d'anglais dont elle croit tomber amoureuse, elle imagine le voyage de sa soeur. Mais il y a la réalité. La difficulté pour une adolescente de se faire une place à l'école, dans le monde. La crainte de l'avenir. Les rêves qu'elle ne s'autorise plus à avoir. Alice souffre de l'apparente indifférence de son père, lui qui admirait tant les talents de cavalière de sa grande soeur. Dans son monde apparaîtront Sheila, petite fille riche qui apprend l'équitation, et les "poissons-chats", ces femmes qui mettent leurs chevaux en pension dans l'écurie et y traînent toute la journée pour tuer l'ennui de leur vie de femmes au foyer. Alice ne se sent pas proche de Sheila et de ces femmes qui ne sont pas nées auprès des chevaux, et pourtant, toutes vont se rapprocher par cette recherche du bonheur ou d'un peu de légerté. Et si on parle beaucoup de cheval dans ce roman, on n'est loin de l'univers glamour dont rêvent les petites filles. La vie dans une écurie c'est un travail dur, harassant et ingrat. Ainsi, l'homme doit assurer sa domination sur l'animal souvent par la violence parce que, comme le dit le père d'Alice : "Si les chevaux avaient la moindre idée de leur taille, de leur force, personne ne pourrait les maîtriser. Ce serait des dangers mortels". KYLE décrit ainsi le dressage d'une jeune jument par la force puis en la laissant se faire maltraiter par les autres chevaux, elle raconte comment on arrache les poulains à leur mère pour les sevrer et le cri de douleur et de tristesse de ceux-ci, ou encore l'abattage d'un cheval qui s'est cassé une patte.
Le récit se déroule dans le cadre particulier du Montana, dans le désert où l'été est caniculaire et où les hivers sont rudes. Aryn KYLE nous plonge dans un univers étonnant en créant une atmosphère lourde et prenante. Elle raconte avec beaucoup de justesse l'adolescence, la tristesse et la difficulté des rapports humains. Et surtout, elle décrit ses personnages avec une grande subtilité, ne tombant jamais dans le manichéisme. Ainsi, le père dur et exigeant se montrera parfois étonnamment doux et compréhensif, la mère moins absente que prévu et les femmes riches moins superficielles qu'elles n'en ont l'air. La mère de Sheila, par exemple, tentera d'expliquer à Alice le comportement de la mère de celle-ci: "Faire un bébé, me dit-elle, ça ouvre quelque chose en toi. C'est comme si le monde se fendait en deux, tellement on s'ouvre. Alors, toutes sortes de choses peuvent se jeter sur toi, pour te remplir. Certaines femmes s'emplissent de tristesse. (...) Eprouver tant d'amour pour quelque chose... on n'y est pas préparé. C'est si énorme, si primitif, si animal. C'est terrifiant. (...) Il y a de quoi devenir folle". On voit alors des personnages n'ayant a priori rien en commun attirés, l'espace de quelques mois, les uns vers les autres à cause ou grâce à leur tristesse respective.
Avec son premier roman, Eryn KYLE a choisi un récit étrange et plein de violence. Parvenir à toucher et à émouvoir avec une histoire et un univers pourtant profondément éloignés des nôtres, n'est-ce pas finalement ça, le vrai talent littéraire?

8 janvier 2010

Chi se ne frega?*

Vendetta, R.J. ELLORY

Bien plus qu’un polar, une fresque passionnante sur l’Amérique et le crime organisé. Un premier chouchou pour 2010.



Je n’oublierai pas Ernesto Perez. Des monstres de la littérature, des grands méchants, il est, de ce que j’ai lu jusqu’à aujourd’hui, l’un des plus cruels. Une sauvagerie presque animale, une froideur mécanique dans l’exécution de crimes commis au nom de la famille. Pas n’importe laquelle, bien sûr. Je veux parler de la familia, celle qui veille jalousement sur ses intérêts, sur sa petite chose, la cosa nostra…
Mais avant de rencontrer ce personnage hors norme, le roman s’ouvre magistralement sur une journée d’été torride à la Nouvelle-Orléans. Un mélange d’odeurs fétides et entêtantes et de bruits agressifs. Une ville qui semble fondre sous le soleil et révéler au monde sa beauté et sa laideur. Un cadavre affreusement mutilé est retrouvé dans une voiture d’un autre âge. C’est le garde du corps de la fille de Charles Ducane, gouverneur de Louisiane. Et la fille a disparu, enlevée par un étrange ravisseur, Ernesto Perez, qui, en échange, ne demande qu’à être entendu par Ray Hartmann, un simple fonctionnaire de Washington en pleine crise conjugale.
Perez a décidé de raconter sa vie, son parcours de cubain exilé aux Etats-Unis qui, presque d’instinct, choisit la voie du crime et du meurtre de sang-froid. Des compétences appréciées par la mafia qui fera de lui un tueur à gages.
Le récit de Perez retrace un demi-siècle de l’histoire des Etats-Unis à travers celle de la mafia. A côté des multiples chevilles ouvrières d’un système clandestin et complexe, on croise aussi de grands noms : Kennedy, Castro, Nixon, … Comme si cette grande nation s’était construite atour du crime, de la corruption et des trafics en tous genres.
Mais Vendetta est aussi un polar qui tient en haleine et regorge de suspense, car de la confession de Perez dépend le sort de la jeune fille kidnappée et c’est une course contre la montre que vont vivre les agents du FBI, Hartmann et le lecteur.
Premier livre lu en 2010 (première brique aussi) et déjà premier chouchou. Et en plus c’était un cadeau de Voyelle (aka Amandine).
La fresque qui prend forme à travers le discours de Perez est passionnante, tant dans sa dimension historique que dans ses implications individuelles. Perez est un être amoral dans un roman qui ne se veut jamais moralisant. Il commet les pires atrocités (attention aux lecteurs sensibles) mais fait preuve d’une grande lucidité sur ce qu’il est et les raisons de ses choix. Et, c’est assez étonnant, on finit même par éprouver une certaine empathie pour l’homme.
Ces grandes qualités romanesques sont aussi relevées par le souffle et la précision de l’écriture de ELLORY (qu’on avait déjà grandement appréciée ici). Les descriptions des lieux, des époques et des ambiances sont enlevées, minutieuses mais jamais pesantes. Et l’auteur met tout en œuvre pour nous faire véritablement rentrer dans la peau du personnage.
Non, vraiment, je ne suis pas prêt d’oublier Ernesto Perez.

*en gros : qu'est-ce que ça peut foutre ?

(Niveau 3)

2 janvier 2010

... and a happy New Year


A tous ceux qui passent par ici de temps en temps, nous souhaitons une merveilleuse année 2010, pleine de découvertes et de bonnes lectures.

Amandine & Xavier

30 décembre 2009

Copenhagen revisited

Les mains rouges et Piazza Bucarest, Jens Christian GRØNDAHL

Deux romans d'un auteur danois, moins connu que ses collègues polardeux, mais qui vaut le détour.

Je soupçonne parfois Mme F. de travailler pour les services secrets scandinaves. Pas une rencontre au sommet sans qu’elle ne nous sorte de sa hotte l’un ou l’autre de ces auteurs du Nord dont on vous a déjà souvent parlé ici.
Entre deux polars, elle nous a notamment proposé de découvrir Jens Christian GRØNDAHL (prononcez comme vous voulez) que les critiques ont parfois qualifié de « MODIANO danois ». Car ne l’oublions pas, la France est l’ethnocentre de la littérature mondiale ! A quand le GAUDE inuit, le HOUELLEBECQ sri lankais ou la COLETTE bavaroise ? Bref…
Les mains rouges, dernier roman de GRØNDAHL traduit en français, mélange habilement réflexions sur l’histoire, et plus particulièrement celle des milieux terroristes d’extrême gauche en Allemagne dans les années 70, avec les parcours individuels d’un homme et d’une femme. Lui, étudiant, travaille à la gare de Copenhague durant les vacances. Il y croise une étrange jeune fille de retour d’Allemagne. Ils passent quelques jours ensemble avant qu’elle ne disparaisse, laissant derrière elle sa fausse identité et un sac rempli de marks à la consigne de la gare. Des années plus tard, il la recroise par hasard et décide de reprendre contact. Elle lui raconte alors l’histoire de son voyage en Allemagne et de sa rencontre avec un groupuscule révolutionnaire. Conscience politique, mauvaise rencontre, mauvaise passe ? Difficile à dire tant les événements semblent ne pas avoir prise sur elle. Doit-elle se sentir coupable ? Peut-il la comprendre, lui qui a passé ces dernières années sans vraiment l’oublier ?
Le roman est touchant par les errements de ces deux personnages qui luttent contre les souvenirs, les regrets et les remords. L’écriture simple et directe de l’auteur excelle dans l’évocation des moments creux et nostalgiques où rien ne se passe en surface mais où tout se joue. Une mélancolie qui pourrait peut-être ennuyer certains (sur la blogosphère, les commentaires sont partagés) mais qui moi m’a ému.
C’est, finalement, un dispositif assez proche de celui de Piazza Bucarest. Le narrateur tente d’y raconter l’histoire d’Elena, l’épouse roumaine de Scott, l’ex-mari de sa mère (vous suivez ?). Elena rencontre Scott, Américain vivant au Danemark, en Roumanie, à l’époque de Ceausescu. Ils contractent un mariage blanc pour permettre à Elena de sortir du pays, avant qu’elle ne disparaisse complètement sans laisser de trace. Le narrateur la retrouve et tente d’imaginer sa vie, pleine de silences et de zones d’ombres. Actes incompris, regrets, mauvaises décisions ; des gestes auxquels l’écriture parvient à redonner un sens.

La dimension philosophique des romans de GRØNDAHL apparaît en filigrane. Une réflexion sur les actes que nous posons, sur leurs conséquences, générales et individuelles.

Niveau 3

26 décembre 2009

Malemort et ses morts

Le passage des ombres, Isabelle HAUSSER

Un petit village de la Drôme, trois personnages luttant contre le chagrin, deux meurtres irrésolus... Voilà les ingrédients du dernier roman d'Isabelle HAUSSER.

Isabelle HAUSSER aime brouiller les pistes. Roman psychologique, roman policier, roman d’amour, on n’est jamais bien sûr… On avait été séduit par La table des enfants, roman étonnant d'une femme qui se rendait en Allemagne pour enquêter sur le suicide de sa fille qui semblait avoir laissé nombreux messages pour sa mère adorée. On est intrigué par son dernier roman, Le passage des ombres, aussi intelligent mais peut-être moins abouti. Le passage des ombres est la maison de Guillaume Barbier, à Malemort, petit village méridional chargé d'histoire. C'est aussi là que se réfugie son double et ami américain, William Barber, pour quelques mois, loin d'un pays gouverné par le président Bush, qu'il exècre. Enfin, c'est là que vient presque tous les jours Elise, amie d'enfance de Guillaume et médecin de Malemort. Ces trois personnages ont en commun un deuil à surmonter et l'amour de la musique. Deux histoires de meurtres irrésolus vont s'ajouter à l'histoire intime des personnages. L'une est réelle et actuelle. C'est l'assassinat d'une femme auquel Guillaume, en tant que juge d'instruction, est confronté et pour lequel il développera une étrange obsession. L'autre date de plusieurs siècles, pendant la période de la contre réforme, et passionnera William.
On est touché par la sensiblité et l'intelligence des personnages. De plus, l'écriture d'Isabelle HAUSSER est, comme à son habitude, précise et élégante. Par ailleurs, de nombreux thèmes et pistes de réflexion sont intimement entremêlés : la situation sociale et politique des USA, celle de la France, les attentats du 11 septembre, la douleur de la perte, la difficulté de l'amour, la situation des réformés avant la révocations de l'Edit de Nantes... et j'en passe. Le résultat est donc un livre étonnant et captivant. Malheureusement, il y a quelques longueurs. Isabelle HAUSSER se perd parfois en digressions et nous regrettons de ne pas suivre le fil de sa pensée. Rajoutons aussi que rien ne finit vraiment. Ni les résolutions des meurtres, ni les intrigues amoureuses. Comme dans la vie, pourrait-on dire, où tout ne trouve pas toujours une réponse et une solution. Mais avouons que cela gâche un peu le plaisir de la lecture et nous laisse, après avoir refermé la dernière page, la sensation de ne pas avoir réussi à assembler toutes les pièces du puzzle. Néanmoins, la finesse d'écriture d'Isabelle HAUSSER, l'intelligence de ses réflexions et son art de créer des intrigues à suspense nous donne envie de découvrir ses autres romans.

Un livre lu dans le cadre d'un partenariat organisé par BOB.

21 décembre 2009

Un livre sans fin

Un monde sans fin, Ken FOLLETT

Après Les piliers de la terre, on retrouve Kingbridge et ses habitants quelque deux siècles plus tard. Découvertes médicales et architecturales sont à l'honneur de ce nouveau roman de Ken FOLLETT qui n'a malheureusement pas la fougue du précédent.

Il y a vingt ans, Ken FOLLETT écrivit ce qui devint très vite un best seller : Les piliers de la terre, et nous découvrions que l'histoire de la construction d'une cathédrale pouvait être aussi passionnante qu'un roman policier. Nous avons dévoré cette histoire de seigneurs et de serfs, nous attachant aux personnages de Jack, d'Aliena et détestant de tout coeur l'affreux William. Nous avons vibré avec eux, nous nous sommes désepérés de leurs multiples chutes puis réjouis de leurs reconquêtes.
Quel ne fut pas notre plaisir d'apprendre que, dix-neuf ans plus tard, FOLLETT remettait le couvert et nous offrait une nouvelle saga monumentale située dans la ville de Kingbridge qu'on avait quittée avec tant de regrets. Nous sommes maintenant en 1327, soit deux cents ans plus tard que dans Les Piliers de la terre. Quatre enfants sont les témoins d'une scène étrange et meurtrière : un chevalier, poursuivi par deux soldats, enfouit dans le sol de la forêt, après avoir tué ses poursuivants, une lettre qui pourrait mettre la couronne d'Angleterre en péril. C'est la vie de ces quatre enfants que nous suivrons tout au long de cet immense récit. Il est d'abord question de Merthin, fils d'un noble déchu, descendant de Jack le batisseur, qui a l'ambition de
devenir chevalier mais qui sera placé en apprentissage chez un bâtisseur. Son destin sera irrémédiablement lié à celui de la cathédrale de Kingbridge. Il y a aussi Ralph, son frère, qui très jeune se découvre une passion pour le combat et la cruauté. Toute sa vie il tentera de grimper l'échelle sociale et rien ne l'arrêtera, surtout pas les scrupules. Ensuite il y a la petite Caris, dont Merthin s'éprend très vite. Mais à cause de sombres machinations et du caractère indépendant de Caris qui refuse le statut d'épouse soumise, ils resteront longtemps séparés. Enfin, il y a Gwenda, fille d'un paysan sans le sou, qui se battra bec et ongles pour échapper à la misère dans laquelle elle a grandi. Les personnages vont tenter de trouver un sens à leur destinée malgré la rude réalité du moyen âge et l'arrivée d'un ennemi qui ne leur laissera aucune répis : la peste !
Hélas, trois fois hélas, l'épaisseur du roman (presque 1300 pages) ne parvient pas à le hisser à la hauteur des Piliers de la terre. D'abord il y a de terribles longueurs. Nous qui pourtant en redemandions, nous surprenons à nous lasser des mille péripéties vécues par nos héros. Péripéties qui ont toutes un air de "déjà vu" pour qui a lu le premier opus. Par ailleurs, le manichéisme qui était pour le moins plaisant dans Les piliers de la terre, devient ici assez insupportable. Enfin, rajoutons que l'écriture n'a pas semblé être le premier souci de l'auteur. Certes, Les piliers de la terre ne brillait pas par ses effets de style mais l'écriture était suffisamment fluide pour mettre le récit au premier plan. Un monde sans fin est plein de lourdeurs, et je ne parle pas seulement du poids de l'ouvrage lui-même. Follett, qui s'est plu à multiplier les scènes à caractère sexuel (qui vont de badineries d'adolescents à de longues scènes de viol en passant par les amours entre religieux/ses qui paraissent tous bien portés sur la gaudriole) nous gratifie de passages tels que :
Merthin tâta le mortier entre les nouvelles pierres et porta son doigt à sa bouche. "ça sèche drôlement vite ! s'étonna-t-il.
- Je suis sûre que c'est très dangereux s'il reste de l'humidité dans la fente !" [dit Caris]

Il la regarda : "Je t'en donnerai, de l'humidité dans la fente! - Tu l'as déjà fait."
Bref, vous en conviendrez, la finesse n'est pas la qualité première de ce récit. Néanmoins, avouons-le, nous avons pris un certain plaisir dans la lecture de ces aventures médiévales sur fond de vengeance, d'amour, de haine, d'ambition et de soif de pouvoir. Mais cela justifiait-il le temps que prend ces 1300 pages? Je vous laisse seuls juges.

17 décembre 2009

Des cadeaux #1

On l’a dit: il fait froid et Noël approche. Il faudra bien y passer d’une manière ou d’une autre. Et peut-être même courir les magasins pour les cadeaux. Aïe… Pas simple, surtout pour ces grandes fêtes de famille où, finalement, vous ne vous voyez qu’une fois par an et, quand tante Machin vous offre cette année encore des petits bougeoirs qui, ô merveille, font aussi office de verrines, vous commencez à saisir qu’on ne vous connaît pas si bien que ça. Parce que vous, le cadeau pas trop cher qui vous fait toujours plaisir, c’est le livre. Alors vous faites circuler depuis quelques semaines une liste, pour éviter de recevoir encore des chaussettes Simpson (vous avez grandi, c’est vrai, mais pas pour tout le monde) ou un gel douche parfumé au spéculoos…

Mais offrir un livre, c’est parfois difficile. Pourtant, cela n’a que des avantages. Si vous n’offrez que ça, inutile de courir les magasins : un passage dans votre librairie préférée fera l’affaire. C’est facile à transporter, facile à emballer, ça se range facilement sous le sapin, ...
 

Pour fêter notre 101ème billet, sacrifions à la mode des listes et imaginons des livres à offrir à toute la famille.

Tonton Georges, c’est celui qu’on ne connaît pas très bien. Il travaille dans une grande boîte (une de celles avec deux noms vaguement anglais que vous ne retenez jamais), s’occupe de choses avec des chiffres et, à part la pêche à la ligne, vous ne lui connaissez aucun centre d’intérêt. Et bien, pourquoi pas un bon polar ? Pars vite et reviens tard, de Fred VARGAS. Du suspense, des personnages attachants et le retour de la peste noire en plein 20e siècle.

Tante Suzanne, elle est sympa, elle lit parfois, elle avait adoré Ensemble c’est tout d’Anna GAVALDA que vous lui aviez offert en 2004 et l’avait passé à toutes ses copines du cours de scrapbooking. Alors offrez-lui Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates (dont on a déjà parlé ici), plein de bonheur et d’humour. Ou bien Le mec de la tombe d’à côté, petite comédie douce-amère sur le choc des cultures. Idéal pour Noël, quoi…

Le petit cousin Victor n’est plus si petit que ça. Il a 18 ans, il ne jure que par des noms de groupes ultra-confidentiels, semble avoir greffé son iphone à sa main droite et vous pourriez jurer qu’à la dernière réunion de famille, son regard était trop vague pour être honnête… On peut tenter un MURAKAMI. Le passage de la nuit, par exemple. Le Japon est à la mode, le récit étrange à souhait et l’écriture magnifique, ce qui ne gâche rien.

Bonne-maman lit beaucoup, tout ce qui lui tombe sous la main. L’étrange disparition d’Esme Lennox va la toucher. Une histoire de femme du début du siècle, époque où être femme n’était pas facile, surtout quand on était différente. Touchant.

Tonton Etienne voyage beaucoup, vous avait fait découvrir les Chroniques de San Francisco, aime la légèreté et ne jure que par la littérature américaine. Montrez-lui que les Suédois aussi sont poilants et offrez-lui Doppler, d’Erlend LOE, un plaidoyer anti-Noël criant et un bon moment de rigolade.

Le petit cousin Nathan n’aime pas lire, surtout les livres de l’école. A quinze, il préfère nettement les jeux video. Slam de Nick HORNBY lui fera peut-être changer d’avis sur la littérature…

Bon, vous avez compris le principe: recycler ses lectures en cadeau de Noël pour toute la famille.
Et maintenant: à vous!

PS: En illustration, un détail d'une œuvre du super collectif eboy.



14 décembre 2009

Art et polar

Les Visages, Jesse KELLERMAN

Humour et tension pour une enquête qui a du style.

Du froid, de la neige artificielle, des files d’attente interminables aux caisses des magasins, une soudaine envie de marrons glacés en regardant la xème rediffusion de la Mélodie du bonheur (et pourtant on a le DVD)… Et oui : les « fêtes » approchent à grands pas ! On aime ou pas. Mais, malgré tout, c’est aussi le moment de se poser, de rester au chaud avec une bonne tasse de thé et un bon bouquin. Pour le chauffage et le thé, je ne peux pas faire grand chose. Mais, pour un pur moment de lecture-plaisir, voici un tout bon polar.
Ethan Muller est un jeune galeriste new-yorkais, petite pièce du petit monde de l’art contemporain de Big Apple. Artistes survoltés, vernissages, mondanités et petite amie qui aurait pu apparaître dans Sex and the city. Mais aussi une fêlure : la mère d’Ethan est morte quand il était enfant et depuis, il n’a fait que s’éloigner de son père, un magnat de l’immobilier, descendant d’une famille de riches entrepreneurs.
La découverte des dessins de Victor Crack vient combler la passion d’Ethan pour les génies. Comment un illustre inconnu qui n’a jamais, semble-t-il, quitté son minuscule appartement crasseux du Queens est-il parvenu à construire une œuvre aussi tentaculaire ? Des milliers de petits dessins qui, mis bout à bout, dessinent la carte d’un univers fantasmagorique et hallucinant. L’œuvre d’un génie… ou d’un fou. Mais Victor a disparu, impossible à trouver, impossible à décrire, un être qui est toujours passé inaperçu. Un fantôme ?
Je m’en voudrais d’en raconter plus. Mais s’il faut vous convaincre davantage, je vous dirai : portraits d’enfants morts, enquêtes enterrées, secrets de famille et même un brin de romance…
A côté des figures imposées du genre (l’enquête, les rebondissements, …), l’originalité du roman vient surtout du portrait caustique du milieu de l’art et de l’ironie constante d’Ethan, le narrateur, face à ce qui lui arrive. Un mélange d’humour et de tension brillant, une écriture juste et tendue. Jesse KELLERMAN, dont c’est ici le premier roman traduit en français, est un jeune auteur à suivre.

(Niveau 2)

PS: Ta-daaaa! C'est notre 100ème billet!

12 décembre 2009

Chantons dans la neige

Le Cantique de l'apocalypse joyeuse, Arto PAASILINNA

C'est la fin du monde... et pourtant, au fin fond de la forêt finlandaise, une petite communauté vit en paix autour d'une grande église en bois. L'avant dernier et décevant roman du grand PAASILINNA

Je n’ai pas beaucoup aimé l’avant dernier PAASILINNA… Voilà, c’est dit… Et pourtant, il m’en coûte ! Car d’habitude, j’adore ses livres. A la fois joyeusement optimiste et terriblement lucide sur le monde d’aujourd’hui, le Finlandais raconte avec un style et un humour inimitable, des histoires farfelues et désopilantes dans lesquelles, bien souvent, les hommes se rendent compte de la nécessité de retourner à la nature (et il faut dire que la nature finlandaise est on ne peut plus attirante) et à des valeurs plus essentielles que celles prônées par l’actuelle société de consommation. Le lièvre de Vatanen, son opus le plus célèbre, conte les péripéties d’un journaliste, ayant abandonné la vie civilisée pour suivre… un lièvre. Dans Les prisonniers du paradis, ce n’est pas dans la nature froide et enneigée des régions nordiques que les protagonistes décident de s’épanouir mais sur une île déserte sur laquelle leur avion s’est écrasé (ce qui n’est pas sans rappeler le pitch d’une série télévisée fort en vogue… le talent en plus et les incohérences en moins). Et puis surtout, il y a le brillant La douce empoisonneuse, dans lequel une vieille dame se débarrasse, un peu par la force des choses, de son neveu et de ses épouvantables amis, représentants d’une jeunesse désoeuvrée et sans repère, qui la persécutent et la volent depuis des années. Un bijou de finesse et d’humour noir et grinçant qui n’est pas sans rappeler les films du réalisateur danois Anders Thomas JENSEN (Adam’s apples, Lumières dansantes, Les bouchers verts,…). Dans Le cantique de l’apocalypse joyeuse, il est question de fin du monde. L’économie s’effondre, une centrale nucléaire explose, les déchets envahissent les villes, une troisième guerre mondiale se prépare,… et pourtant, une bande d’irréductibles finlandais résiste dans un havre de paix, au fin fond de la forêt. C’est que, quelques années plus tôt, un vieux communiste et bouffeur de curés, commanda à son petit-fils, sur son lit de mort, la construction d’une église en bois pour le rachat de son âme. Peu à peu, une joyeuse et délirante communauté se forme autour du constructeur et de sa construction. On retrouve, bien entendu, l’humour décapant de Paasilinna avec des répliques extraordinaires telles que « Si Dieu avait voulu que l’homme convoite sans fin la richesse financière, il l’aurait doté, en le créant, d’un sac spécial pour y ranger l’argent et les marchandises, à l’instar de la poche ventrale des kangourous » ou encore : « En l’absence de volontaires humains pour ce genre d’expériences médicales, le plantigrade ferait l’affaire, décida-t-il. Son organisme était très proche de celui de l’homme, un ours écorché ressemblait à s’y méprendre à un finlandais rougeaud sortant du sauna, et leur mode de vie aussi était similaire, surtout en été ». Par ailleurs, la thématique très paasilinnienne du retour à la nature et du rejet de la société consommatrice est plus que jamais d’actualité. Malheureusement, pour la première fois en lisant cet auteur, je me suis ennuyée… Les descriptions longues et minutieuses de la construction de l’Eglise et de l’organisation de la vie en communauté ont pris le pas sur la verve et sur le message de l’auteur dont l’enthousiasme est d’habitude beaucoup plus communicatif. Bon, je vais vite aller relire La douce empoisonneuse, et me réconcilier avec un auteur d’habitude tout bonnement jouissif…

6 décembre 2009

Deux polars pour un Danois

L’Epouse inconnue et L’ennemi dans le miroir, Leif DAVIDSEN

Du suspense, des intrigues politico-policières et un petit coup de froid.

Rares sont les réunions au sommet qui ne nous permettent pas de découvrir un nouvel auteur de polars venu du Nord. Nous avons déjà évoqué (ici, ici ou encore ici) certains de ces écrivains aux noms imprononçables.
Effet Millénium ? En tous cas, ils sont de plus en plus nombreux à être traduits et la température des rayons policiers des librairies ont depuis lors baissé de quelques degrés et ont des relents d’aquavit… Pour peu, on pourra bientôt trouver, dans le grand magasin de meubles jaune et bleu, des étagères "Wallander" et des chandeliers "Erlendur"…
Et donc dans la famille des scandinaves, voici DAVIDSEN, un Danois qui mélange enquêtes policières et politique internationale.
Dans L’ennemi dans le miroir, c’est au lendemain des attentats du 11 septembre, alors que l’Amérique cherche à relier les terroristes au régime de Saddam Hussein, que le passé de John Ericsson refait surface. Après avoir mis des années à se fondre dans les idéaux de la société américaine et être devenu un citoyen respectable, le voilà forcé de faire ressurgir Vuk, un double qui hante ses rêves, sorte de mercenaire sans scrupules qui sévissait autrefois en Bosnie et ennemi juré du commissaire Toftlund, qui à l’autre bout du monde, se met à enquêter sur les réseaux terroristes en activité au Danemark. Suspense, espionnage, réflexions politiques : efficace mais pas très original.
Dans l’Epouse inconnue, pas de policier, pas d’enquêteur mais un jeune homme d’affaires danois, Marcus Hoffmann. Un workaholic marié depuis dix ans à Nathalie, une jeune femme d’origine russe. Alors qu’elle n’a plus aucun lien avec son pays d’origine, elle parvient à convaincre Marcus de partir faire une croisière sur la Volga et disparaît à la première escale. Début d’une descente aux enfers pour Marcus qui découvre une société gangrenée par la corruption et la misère. Comment faire comprendre aux autorités que sa femme n’a pas pu le quitter comme ça, sans laisser de trace, que sa disparition ne lui ressemble pas. Mais, finalement, la connaît-il si bien que cela ? Aidé par un jeune garçon des rues et un homme d’affaire immensément riche, Marcus découvre peu à peu le passé de son épouse et, en vrac, le conflit en Tchétchénie, des Icônes orthodoxes, le silence du métro japonais et les ravages du capitalisme sauvage … Suspense, réflexions politiques et remise en question radicale de l’existence du personnage : efficace, parfois un peu maladroit dans l’écriture.
Mais ne boudez pas votre plaisir et passez un bon moment à courir aux quatre coins du monde en compagnie de vos nouveaux amis danois.

(Niveau 2)

29 novembre 2009

Retour sur l'amour

Lettre à D. Histoire d'un amour, André GORZ

Récit de la vie du couple du philosophe et de son épouse. Une vie à deux.

Un coup de foudre entre lui, le jeune philosophe apprenti écrivain, et elle, Dorine, libre et belle. Lui, an Austrian Jew, elle, Anglaise. Une rencontre en 1947, comme une évidence. Oui, l'amour c'est cela, corps et âmes, le reste n'était qu'une illusion, des tentatives infructueuses.
Cinquante-huit plus tard, il l'aime plus que jamais et revient sur leur histoire. Dans ses autres livres, il avait déjà parlé d'elle mais s'en voulait de l'image qu'il donnait d'elle à travers lui. Alors il raconte: la rencontre, les hésitations face au mariage, les années de vache maigre et les succès. Les voyages, les découvertes et, peu à peu, la maladie qui les poussera finalement à quitter ensemble la vie.
André GORZ est l'un des fondateurs de l'écologie politique, écrivain, philosophe et journaliste, proche, notamment, de Sartre. Un homme discret qui dans ce court texte tente de mettre en mots le lien amoureux et de rendre hommage à celle qui l'a suivi, devancé, aidé.
Les mots de GORZ sont d'une justesse rare et bien éloignés des témoignages pseudo-romanesques et nombrilistes de certains écrivains français. L'histoire d'une vie est ici amenée à travers celle du couple et de la manière d'avancer à deux. L'histoire d'une homme aussi, de son impossibilité d'envisager sa vie seul. A deux ou rien.

Niveau 4

22 novembre 2009

Les enfants terribles

Lignes de faille, Nancy HUSTON

La ligne de faille de Nancy HUSTON remonte le temps de 2004 à 1944, livrant le regard de quatre enfants de six ans sur les conflits de leur temps et sur leur histoire familiale.

C’est en corrigeant les travaux de nos élèves que j’ai eu l’idée de ce billet. Ces pauvres enfants devaient en effet, dernièrement, écrire une critique argumentée et basée sur une analyse rigoureuse d’un livre qu’ils pouvaient choisir (nous ne sommes pas des monstres !) dans une liste de cinq romans. La plupart d’entre eux ont choisi, et ce, malgré l’épaisseur du livre, Lignes de faille de Nancy HUSTON (et on dit que les élèves ne veulent plus lire !). J’ai donc eu l’occasion de repenser à ce magnifique roman, probablement une de mes plus belles lectures de ces dernières années et me suis dit qu’il était très dommage qu’il n’y ait rien sur lui dans ce blog. C’est donc chose faite et non contente d’en parler, je le place même dans la catégorie des « Chouchous », tant ce livre m’a émue, touchée, sensibilisée, fait rire et même pleurer (et même si je pleure de plus en plus facilement face à une fiction, surtout quand il est question d’enfants… un livre qui vous fait verser de chaudes larmes ne s’oublie pas si facilement).
Lignes de faille, c’est l’histoire de quatre enfants de six ans, l’histoire de cinq générations et l’histoire d’une famille, de ses secrets et de ses failles. La particularité de ce roman est qu’il n’est pas écrit chronologiquement mais qu’il rebrousse chemin, remonte le temps comme pour mieux expliquer les conséquences de la fracture originelle. Nancy HUSTON ne se réinvente pas psychanalyste pour autant et ne cherche pas à faire passer un message sur la nécessité de transmission au sein d’une famille (comme c’est la mode en ce moment depuis la parution du Secret de GRIMBERT). Mais elle montre le poids du passé, des non dits et des blessures sur les membres d’une famille.
Il est d’abord question de Sol, petit garçon surdoué et surprotégé, de ceux qu’on appelle aujourd’hui « enfant roi ». Sol a un ego surdimensionné, un caractère impossible, et un regard étrange et malsain sur le monde. Ainsi, perpétuellement à la recherche d’images violentes sur Internet, il apprécie tout particulièrement les images soldats irakiens morts ou torturés qui lui procurent même une certaine excitation sexuelle. Malgré son jeune âge, Sol est un petit garçon antipathique et dérangeant.
Le chapitre suivant raconte les six ans de Randal, le père de Sol, qui deviendra, adulte, un citoyen américain pro-Bush et foncièrement anti-arabe. Enfant, il vivra quelques années en Israël, pendant les événements du massacre de Sabra et Chatila. Sa mère, préoccupée par ses recherches historiques sur la deuxième guerre mondiale et la persécution des juifs, s’occupe peu du petit garçon.
Et c’est de cette mère, Sadie, que traite le troisième chapitre. Cette mère mal aimante était avant tout une petite fille mal aimée. Plus ou moins abandonnée par une très jeune mère, Sadie vit chez des grands parents peu compréhensifs et s’inflige à elle-même une discipline éprouvante.
Le dernier chapitre, le plus émouvant, raconte l’enfance troublée de la mère de Sadie, petite fille au lourd problème identitaire, responsable malgré elle de cette faille qui s’élargira au fil du temps et rattrapera tous ses descendants.
Roman sur les liens familiaux, sur l’enfance qu’on ne protège pas assez ou qu’on protège mal, mais aussi roman sur les grands conflits qui ont marqué le 20e et le 21e siècle (avec une vision bouleversante et méconnue de la seconde guerre mondiale !), Lignes de faille éblouit par son style épuré, par sa construction subtile et par une histoire forte, passionnante et terriblement émouvante. Un roman qu’on dévore mais qui vous hante longtemps.



Dracula toujours vivant

Le vampire a la cote: Twilight, La Communauté du Sud (et son excellente version télé True Blood), ...
Ce spectacle-ci revient plutôt aux sources en proposant une adaptation du roman culte de Bram Stoker, classique absolu et qu'on ne peut que conseiller de lire ou relire.

Dracula toujours vivant, de Paul EMOND, d'après Bram Stoker, mise en scène de Daniel Scahaise.

Le mercredi 25 novembre à 20h15, au Théâtre des Martyrs. Pour plus d'infos, un petit clic ici.

14 novembre 2009

Sic transit gloria mundi*

Gloire, Daniel KEHLMANN

Neuf histoires fantaisistes sur l'air du temps et notre besoin d'ailleurs: une réussite.

Le téléphone portable : manière d’être ici et ailleurs, toujours présent, connecté au monde, de s’assurer de la présence des autres, de leur raconter des mensonges et, dans les cas extrêmes, d’appeler au secours. Un objet ordinaire aux possibilités infinies, qui est aussi l’un des nombreux fils conducteurs de ce roman en neuf histoires.

Nous avons déjà parlé de Daniel KEHLMANN ici et Gloire, dernier opus du jeune surdoué des lettres allemandes, amuse et étonne tant il se distingue de son roman précédent (où il était aussi question de gloire, mais là chez deux grands scientifiques du 18ème siècle). Derrière le titre, assez ironique pour celui qui en très peu de temps est devenu une célébrité du milieu littéraire international, des histoires où se croisent une star de cinéma, des auteurs à succès ou des employés de bureau qui, par hasard ou par envie, brisent leur quotidien. Comme ce cadre qui, grâce à son portable justement, peut entretenir une double vie ou cet homme ordinaire qui découvre que son nouveau numéro de téléphone est aussi celui d’un autre.
Le réel et le virtuel sont souvent proches et les personnages d’écrivains qui jalonnent le livre en sont la preuve. Qui mieux qu’eux peut sans cesse mélanger fiction et réalité, réécrire l’histoire et intervenir dans la vie de leurs personnages, au point de pouvoir les sauver d’une mort annoncée.
L’écrivain semble tanguer sur un fil entre la vie et l’œuvre. Prenons par exemple Miguel Auristos Blancos, auteur brésilien de best-sellers de prêt-à-penser spirituel comme Le Chemin du moi vers son moi, Interroge l’univers il parlera, … (Paulo Coehlo aura du mal à ne pas s’y reconnaître…). Parvenu au sommet de son art et de ses ventes, il se rend brutalement compte de l’état du monde et de l’absurdité de la condition humaine. Parviendra-t-il à continuer à se mentir ou prendra-t-il les décisions qui s’imposent à lui ?
Et cette auteur de polar embarquée dans un voyage organisé hilarant dans une ancienne république soviétique d’Asie centrale : saura-t-elle faire face à la vie sans la langue et sans les mots ?

Le livre est difficile à résumer mais on peut dire qu’en mélangeant tous ces thèmes, KHELMANN parvient brillamment à dresser, dans un style enlevé et direct, un portrait plein d’ironie (et jamais cynique) de notre société tout en s’interrogeant sur l’univers de la création et celui de l’écrivain. Chaque texte est une nouvelle qui pourrait se lire indépendamment des autres mais elles sont toutes reliées par des détails, des clins d’oeil qu’il serait dommage de louper.
Un grand plaisir de lecture et un auteur à suivre…

Niveau 3

* Ainsi passe la gloire du monde

Mise à jour du 14/06/2010:
A voir aussi, la premier roman de KHELMANN: La Nuit de l'illusionniste.

11 novembre 2009

Saga iraniennne

La maison de la mosquée, Kader ABDOLAH

Chronique romanesque et poétique sur les transformations de l’Iran au vingtième siècle.

Aga Djan, riche marchand de tapis au bazar de Sénédjan, est le chef de la mosquée où vivent également les familles de l’imam et du muezzin. Une micro-société qui regarde se succéder les saisons, grandir les enfants et, de loin, s’amonceler les problèmes politiques de l’Iran, alors dirigé par le shah. Dans cette mosquée, on pratique un islam modéré, à la fois respectueux des traditions ancestrales et ouvert sur le monde; on peut s’émerveiller devant les premiers pas de l’homme sur la lune, s’adonner au plaisir des sens et laisser aux femmes le soin de disposer de leur destin. Harmonie fragile face aux mouvements de l’Histoire.
Car quand Galgal, le beau-fils de l’imam, reprend la charge de celui-ci et se met à propager l’anti-américanisme et un islam intolérant, la ville commence à gronder. Galgal est un ambitieux qui voit bien au-delà de la mosquée. Il pense rejoindre Khomeyni et, avec lui, renverser le régime et installer une république islamique.
La vie des habitants de la mosquée va subir les outrages de la révolution et voir peu à peu s’éteindre sa quiétude.
La force de ce roman est de montrer, à travers une foule de personnages, tous les aspects de la société iranienne. Des grands-mères qui rêvent du prophète qui pourra les envoyer à La Mecque, de jeunes militants gauchistes, des fumeurs d’opium, et même un Khomeyni amateur de documentaires animaliers, … La fresque imaginée par ABDOLAH, et c’est une caractéristique qui souvent nous plait dans les romans, parvient à aborder l’histoire d’un pays à travers des destinées individuelles. Des personnages qui vont et viennent, acteurs ou victimes des transformations de la société. L’originalité de ce roman est aussi d’amener tout cela avec douceur et sensualité et parfois même avec humour et poésie.
Kader ABDOLAH est né en Iran mais vit aux Pays-Bas, où il a obtenu l’asile politique, depuis 1988. Il écrit notamment dans le quotidien De Volkskrant. La vision de l’Islam qui ressort de son roman est modérée et très loin de certaines dérives fanatiques d'hier et d'aujourd'hui.

8 novembre 2009

Elémentaire mon cher Platon

La caverne des idées, José Carlos SOMOZA

Un polar antique sur fond de philosophie servi par un procédé narratif implacable.

Première couche : Athènes, Vème siècle avant JC. La découverte du cadavre sauvagement mutilé d’un éphèbe met la population en émoi. Le jeune homme était élève à l’Académie de Platon. Son ancien mentor décide de faire appel à Héraclès Pontor, déchiffreur d’énigmes au sens de l’observation aiguisé et à l’esprit rationnel. C’est le début d’une enquête et d’une recherche de la vérité (celle du coupable et celle avec un grand V) dans la haute société athénienne et dans l’entourage de Platon. Enquête criminelle, détective rationnel, H.P., … vous voyez certainement à quelle littérature SOMOZA rend ici hommage. « Elémentaire », me direz-vous… Mais cela ne s’arrête pas là, car…
… Deuxième couche : Nous lisons donc l’enquête d’Héraclès et, en bas de pages, nous découvrons les notes, les remarques et les impressions de lecture du traducteur du roman La caverne des idées. Rapidement, le traducteur découvre qu’entre les lignes du récit criminel se cachent des images cachées, des "eidesis", qui renvoient toutes au mythe d’Hercule. Etrange, tout comme la disparition soudaine et inexpliquée du précédent traducteur de ce récit… Mais le mystère s’épaissit encore lorsqu’apparaissent de troublantes coïncidences entre le roman et la vie de son traducteur … Mais cela ne s’arrête pas là non plus, car…
… Troisième couche : A vous de le découvrir : je ne voudrais pas gâcher votre plaisir.

Donc : un polar captivant, un procédé narratif original, une mise en contexte des idées platoniciennes, que demander de plus ? Comme dans ses autres romans, SOMOZA interroge finalement la notion d’art et de création et nous montre ici le pouvoir immense de la littérature.
Ni une nouveauté, ni une lecture récente, mais un livre que nous aimons beaucoup (au point de le faire lire à nos élèves !).

Niveau 3