22 septembre 2012

Bon appétit!

My Life in France et Mastering the Art of French Cooking, Julia CHILD

L’aventure culinaire et éditoriale d’une star des fourneaux américaine et de sa passion pour « la belle France ».

Comme beaucoup, je ne connaissais pas Julia Child avant de voir le film Julie & Julia. Loin d’être un chef d’œuvre (le film est bourré de clichés servis à la grosse louche), il avait toutefois le mérite de faire découvrir une star américaine des cuisines et du petit écran.
Pour la petite histoire, j’ai vu ce film en avion. L’un des rares avantages, selon moi, à ne pas se sentir très à l’aise en avion (je n’irai pas jusqu’à dire que j’ai peur mais j’avoue que je dois quand même souvent mettre de côté l’angoisse qui monte durant les longs vols) c’est que tout ce qui peut me distraire est le bienvenu et se revêt de qualités qu’il n’aurait jamais sur la terre ferme. Du coup, n’importe quel film, pourvu qu’il m’empêche de penser, pendant deux heures, au fait que je suis coincé dans une carcasse de métal à des milliers (euh…) de mètres au-dessus d’un océan, est digne d’intérêt. Bref, une fois sorti de l’avion, j’avais très envie d’en savoir davantage sur Julia Child. Le message est si bien passé que ma belle-sœur m’a rapidement offert Mastering the Art of French Cooking, LE livre de cuisine de Child, best-seller sans précédent dans l’histoire de l’édition culinaire outre-Atlantique (et qui a depuis trouvé une place de choix dans ma bibliothèque de livres de recettes). J’ai un peu cherché du côté du net pour voir Julia en action dans ses émissions de cuisine (comme ici). Et, plus récemment, un très gentil collègue m’a passé My Life in France, un livre de souvenirs où Julia Child raconte son parcours et, surtout, sa découverte de la cuisine française.
Quittant la Californie pour la France en 1948, elle y accompagne Paul, son mari, qui rejoint Paris pour s’occuper d’un bureau d’information créé par les États-Unis au lendemain de la guerre pour, en gros, vanter les mérites du plan Marshall. Julia n’a alors aucune culture culinaire mais son premier repas en France, une sole meunière, va lui ouvrir les yeux et les papilles. Dès leur arrivée à Paris, elle commence à s’intéresser au contenu de son assiette, interroge les vendeurs sur le marché et essuie ses premiers échecs aux fourneaux. Bien décidée à venir à bout de la cuisine française, elle s’inscrit à un cours pour apprentis cuisiniers. Au fil des années et des rencontres, elle va tenter de partager sa passion avec le public américain, à travers des cours, des livres et puis, finalement, à la télévision.
Ce livre de souvenirs nous raconte ce parcours auquel il faut associer Paul, son mari. Il la soutient et se met souvent en retrait pour lui permettre de mener à bien tous ses projets. Un couple assez moderne pour l’époque (qui s’amusait notamment à envoyer des cartes de vœux originales ; voir ci-contre), un peu bohème, en rupture par rapport à son milieu (le père de Julia est un farouche républicain qui ne comprend pas le mode de vie de sa fille). Paul sera d’ailleurs inquiété pour ses opinions politiques au moment du maccarthysme.
À côté de l’histoire d’amour entre une femme, un pays et sa cuisine My Life in France est aussi l’histoire d’une aventure éditoriale hors du commun. Mastering the Art of French Cooking est un projet qui aura mis plus de dix ans à voir le jour. Avec ses co-auteures, Child entendait rendre la cuisine française accessible à la ménagère américaine qui, à l’époque, n’en avait que faire du fameux « beurre blanc ». Que ce soit dans la mise en page, dans les explications ou dans la manière de proposer des déclinaisons autour d’une même base, le livre est une petite révolution dans le milieu de l’édition culinaire et imposera une forme et des conventions qui feront date. Du point de vue didactique, l’écriture de Child est un sommet du genre. Tout est limpide, précis et accessible. Et pour le lecteur d’aujourd’hui, même de ce côté de l’Atlantique, c’est un livre que tout amateur se devrait d’avoir dans sa bibliothèque. C’est d’abord la photographie de la cuisine traditionnelle française avant l’arrivée de la nouvelle cuisine mais c’est aussi une mine d’informations et de recettes, entre vraie/fausse simplicité (l’omelette), morceaux de bravoure (le pâté de canard en croute) et plats traditionnels (sa recette du bœuf bourguignon est un must que chacun se devrait d’essayer au moins une fois).
Le caractère enjoué et passionné de Julia Child se retrouve à chaque page de ces deux livres qui n’ont malheureusement jamais été traduits en français.

Références :
My Life in France, Julia CHILD, Alex PRUD’HOMME, Alfred A. Knopf., 2006.
Mastering the Art of French Cooking, Julia CHILD (avec Louisette BERTHOLLE et Simone BECK), Alfred A. Knopf., 1961.

16 septembre 2012

Rêver les yeux ouverts

La nuit sans fin et Choses vues, Thierry HORGUELIN

Des nouvelles à la frontière du fantastique et un recueil de courtes proses qui font l’inventaire de l’étrangeté du quotidien. Un auteur québécois installé en Belgique : à découvrir.

Dans ses rêves, Carter passe inlassablement d’un univers littéraire à l’autre, d’un roman noir à de la SF, d’un drame historique à un roman d’espionnage ; à chaque étape, il est assommé brutalement et se réveille dans un autre monde de papier.
Ailleurs, à travers le dédale des souterrains qui courent entre les théâtres parisiens, un souffleur tente en vain de trouver la sortie.
Plus loin, un spectateur insomniaque traque un étrange figurant en anorak jaune qui apparaît dans tous les épisodes d’une série policière.
Dans les nouvelles de recueil La nuit sans fin (réédité ici en format de poche), on trouve à chaque coup un concept, une idée, qui, l’air de rien, fait basculer peu à peu le récit de l’ordinaire à l’insoupçonné, du réel à l’imaginaire. Quelques mots suffisent pour camper un personnage ou créer une atmosphère dans laquelle, soudain, nous ne sommes plus certains de savoir départager le vrai du faux. On pourrait bien sûr parler de littérature fantastique, mais ici l’enjeu n’est pas l’étonnement de l’irruption d’un élément étrange dans le quotidien. C’est davantage une promenade sur le fil qui sépare le réel de la fiction. La première nouvelle donne d’ailleurs le ton : une femme rate son train et cette péripétie anodine entraine un chamboulement dans l’ordre des choses. Un jeu de domino se met en place : la femme n’est pas dans le train qu’elle prend habituellement et ne croise dès lors pas l’homme qu’elle aurait du y rencontrer. L’homme fait donc la connaissance d’une autre femme qui, émue de cette rencontre, provoque par distraction un accident. L’accident cause un embouteillage qui retarde un autre personnage, etc. La nouvelle ouvre ainsi la fiction à tous les possibles et s’amuse avec l’idée du contretemps et de ses conséquences. Borges n’est pas loin…
Dans Choses vues, il est davantage question du réel mais envisagé dans ce qu’il peut comporter d’étrange. L’auteur a compilé des situations et des rencontres inscrites dans le quotidien mais qui sont autant d’incursions dans l’inattendu. Une femme qui tente de détruire la voiture de son mari. Une passante qui prend le narrateur pour Jerry Lewis. Une parcelle de conversation captée au vol. Tous ces petits textes étonnent, amusent et interrogent finalement le lecteur sur cette frontière spongieuse qui sépare le vrai du faux et qui fait parfois des instants de tous les jours de petites incursions dans ce qui pourrait s’apparenter à de la fiction.
J’ai eu le grand plaisir d’animer une petite rencontre littéraire consacrée à l’auteur à la librairie Joli Mai (Bruxelles) fin août. Et je profite du septembre québécois organisé par Karine pour vous faire partager l’œuvre singulière d’un écrivain qui a un pied ici et un autre là-bas (et qui tient également un blog à suivre ici).

Références :
La nuit sans fin, Thierry HORGUELIN, L’Oie de Cravan, coll. « Petites pattes à ponts », 2012.
Choses vues, Thierry HORGUELIN, L’Oie de Cravan, 2012.

2 septembre 2012

Sur écoute

La malédiction d’Edgar, Marc DUGAIN

La vie et la carrière du mystérieux patron du FBI. Pas convaincant.

De 1924 à 1972, John Edgar Hoover a dirigé le FBI, indétrônable, alors que les présidents se succédaient dans le bureau ovale. Cette longévité à la tête de l’État, Hoover la doit bien sûr à son intelligence et son professionnalisme mais surtout à son incroyable sens de la politique et de la manipulation. Les écoutes organisées par le FBI, qu’elles soient avalisées ou non par le ministre de la justice en charge, lui ont donné de quoi faire pression sur tous les présidents, démocrates ou républicains. Et, en bon stratège, il ne s’en prive pas.
Pour raconter ce parcours, Dugain imagine les mémoires de Clyde Tolson, directeur adjoint du FBI et compagnon de tous les instants. Les deux hommes partageaient tout : le travail, les repas, les vacances, … Ce qui a bien évidemment laissé la place à une série de rumeurs sur l’ambiguïté de cette relation : Tolson et Hoover étaient-ils amants (la question était également soulevée dans le récent film de Clint Eastwood que je n’ai pas vu) ? Ici, Dugain laisse plus ou moins planer l’ambiguïté. Il montre les deux hommes dans leur quotidien de « couple » mais insiste lourdement sur le déni d’homosexualité chez Hoover (dans une scène de séance de psychanalyse assez amusante). Au final, la seule chose qui habite véritablement le personnage est la raison d’État et sa toute grande peur du communisme qu’il a toujours considéré comme la plus importante des menaces sur la sécurité du pays.
Pour le reste, on passe en revue la cohabitation avec les différents présidents, l’obsession de JEH pour les indiscrétions et, bien sûr, les assassinats des deux frères Kennedy. Et vu l’importance que prend cet épisode dans le livre, on se dit que l’auteur s’est laissé fasciné par ce sujet et qu’il en a oublié son personnage principal. On a souvent l’impression que Hoover passe au second plan tant Dugain semble écrasé par le mythe de JFK qu’il essaie pourtant de mettre à plat, en vain. Et même là, rien de très original sinon la xième histoire du « complot » concocté de pair par la CIA et la Mafia, le tout avec l’assentiment silencieux du FBI qui a fermé les yeux. Et voilà. Sur le même sujet, je ne peux pas m’empêcher de comparer avec James Ellroy qui lui offrait une vraie alternative littéraire au livre d’histoire (nous en avions parlé ici et ici).
On n’apprend donc pas grand chose et on s’ennuie même un peu (le long discours d’un universitaire sur la philosophie de Camus ressemble à s’y méprendre à une fiche de prépa au bac). Le sujet du livre qui semblait être le pourquoi de l’obsession de Hoover pour le pouvoir et une certaine vision de l’Amérique échappe à l’auteur.

D'autres avis chez In Cold Blog, Kathel et Emeraude.

Référence :

La malédiction d’Edgar, Marc DUGAIN, Gallimard, Folio, 2006.

27 août 2012

Et le rideau sur l’écran est tombé

La dernière séance, Larry McMURTRY

Chronique amère et texane de la fin de l’adolescence : l’impossible rêve américain.

1951. Dernière année de lycée pour Duane et Sonny dans la petite ville de Thalia, perdue au fin fond du Texas. Entre l’école, le sport et les petits boulots, la jeunesse de Thalia traine son ennui entre la salle de billard et les séances de cinéma du samedi soir. L’occasion pour Duane et Sonny de tenter d’aller voir ce qui se cache sous les vêtements du sexe opposé. Duane a emporté le gros lot en la personne de Jacy, la plus jolie fille du coin qui peut, quand ça l’arrange, se laisser faire ; tandis que Sonny doit se contenter de Charlene avec qui il est hors de question de s’aventurer au-delà du chaste baiser sous peine de brûler en enfer. Les hormones travaillent dur mais, dans l’Amérique pudibonde et étriquée de l’époque, sexe, dégoût et culpabilité forment un mélange amer. Qu’importe, l’important est de se bâtir un futur et de tenter le coup du rêve américain. Même si à Thalia, les chances d’y parvenir sont minces.
En chroniquant la vie de ces jeunes gens à l’entrée de leur vie adulte, McMurtry invite le lecteur dans une balade tendre et mélancolique dans un coin perdu du Texas. Les grands ados du roman hésitent entre légèreté et gravité. Profiter des derniers rayons de l’insouciance tout en pensant à construire un avenir qui, à Thalia, se résume vite à trouver du boulot sur une plateforme pétrolière ou s’engager sous la bannière étoilée et partir en Corée. Le reflet du monde que leur tendent les adultes est un quotidien sans saveur, où les espoirs déçus sont étouffés dans l’alcool et la dépression. Ruth, la femme de l’entraineur du lycée, atteinte d’un cancer, découvre soudainement que la vie est aussi ailleurs et que faire l’amour ne se limite pas au devoir conjugal du premier samedi du mois, toutes lumières éteintes. Car l’étroitesse d’esprit de tout ce petit monde cache tant bien que mal un cruel désir des sens. Tout le monde y pense, personne n’en parle. 
Le seul personnage véritablement insouciant du roman est sans conteste Billy, le simplet, l’idiot du village, parfois tyrannisé et moqué par les autres, et qui inlassablement nettoie la ville avec son balai. S’il ne trouve personne sur son chemin pour le ramener chez lui, Billy est capable de balayer jusqu’à l’infini, inlassablement. À l’image de ce geste absurde et poétique, les autres héros du roman tentent du mieux qu’ils peuvent de rêver d’ailleurs même si la réalité à laquelle ils se confrontent chaque jour est loin de ressembler à un film hollywoodien.

D’autres avis chez In Cold Blog.

 Référence :
La dernière séance, Larry McMURTRY, traduit de l’anglais (
États-Unis) par Simone Hilling, Gallmeister, collection « Totem », 2011.

22 août 2012

Toi, mon amie...

Kéthévane DAVRICHEWY, Les séparées

Une analyse tout en finesse sur la rupture d'une amitié. Un troisième roman subtil et touchant.

Alice et Cécile sont amies depuis presque toujours. Elles se sont rencontrées sur les banc de la maternelle, retrouvées sur ceux de l'école primaire pour ne plus se quitter pendant très longtemps. Pourtant tout les oppose : Alice a une famille unie, des parents qui s'aiment, deux sœurs dont elle est proche et vit dans un HLM. Cécile a un père riche et autoritaire, qui a eu trois épouses et un fils qu'il méprise. Alice est vive et spontanée. Cécile est plus sensible et fragile. Mais leur amitié est très forte.
Le roman s'ouvre sur la victoire de Mitterand, le 10 mai 1981. Cécile est chez Alice, la famille saute de joie et décide de fêter ça. Cécile s'amuse à imaginer la rage de son père.
Dans le chapitre suivant, trente ans plus tard, Alice est en train de quitter son mari, ses enfants sont grands et on apprend qu'elle ne voit plus Cécile. 
Qu'est-ce qui a donc brisé cette longue et profonde amitié ? Nous l’apprenons peu à peu, en lisant tour à tour les flash-back sur la jeunesse des deux amies, la vie d'Alice et le monologue de Cécile qui, plongée dans un coma dont personne ne sait si elle ressortira, s'adresse à Alice pour tenter de comprendre ce qui les a séparées.
On retrouve dans ce roman tous les ingrédients d'une histoire d'amitié d'adolescentes quelque peu clichée : les premiers amours, la découverte de la sexualité, la drogue, le sida, les relations familiales difficiles, l'inceste... Et pourtant, la finesse de l'écriture de Kéthévane DAVRICHEWY, l'alternance de discours, le bilan que font les deux amies à un âge où elles savent que le plus gros est derrière elles en font un récit absolument savoureux. Et surtout, Cécile et Alice adolescentes sont tout à fait crédibles et bien loin des descriptions superficielles et fausses de la plupart des romans qui parlent de la jeunesse.
Le très beau roman de Kéthévane DAVRICHEWY est un récit qui nous rappelle également qu'une histoire d'amitié, à l'instar d'une histoire amoureuse, peut être à la fois intense, déterminante, bénéfique et douloureuse.

Référence :
Kéthévane DAVRICHEWY, Les séparées, Sabine Wespieser éditeur, 2012.

15 août 2012

Le syndrome toscan

Monteriano, E.M. FORSTER

Réédition du premier roman de Forster qui porte en lui les germes de son œuvre à venir. Vous reprendrez bien un peu de Toscane ?

Lilia, veuve depuis peu, s’en va pour un voyage d’une année en Italie, laissant aux soins de sa belle-famille l’éducation de sa petite fille. La jeune anglaise fera plus que s’éprendre de la beauté des paysages puisqu’elle va commettre la pire des horreurs : épouser un bel Italien, fils du dentiste de Monteriano, un village toscan ! Philippe, le frère du mari défunt, tentera de s’opposer à cette union qui vient ternir la réputation de sa respectable famille. Trop tard. Le mariage est conclu et les ennuis ne font que commencer.
Dans son premier roman, enfin réédité, Forster mettait déjà en scène les thèmes qui se retrouveront dans ses œuvres postérieures : les rapports de classe (Howards End), l’envie de se libérer de la société corsetée de l’époque (Maurice) et, bien sûr, la fascination que l’étranger exerce sur les Britanniques. La Toscane de l’auteur d’Avec vue sur l’Arno possède une beauté sauvage qui chamboule les esprits et les cœurs. Monteriano n’existe que dans la fiction. C’est un lieu inspiré d’autres villages (dont San Giminiano) et qui en rassemble toutes les caractéristiques ; un concentré de toscanitude, fatal pour les âmes trop sensibles. Loin des habitudes et de la rigueur de leur quotidien britannique, les personnages de Monteriano se perdent, doutent ou bien se révèlent. C’est la version bucolique et philosophique du "syndrome toscan" (appelé aussi "syndrome de Stendhal"). Les dialogues sur les mœurs et les sentiments sont pleins d’esprit et d’ironie mais cependant l’intrigue hésite trop entre comédie et drame et, au final, tombe dans le coup de théâtre tragique qui alourdit inutilement la démonstration.
Si vous n’avez jamais lu Forster, il vaudra donc mieux commencer par un des romans cités plus haut ou découvrir son univers à travers les magnifiques adaptations au cinéma du James Ivory.

Référence :

Monteriano, E.M. FORSTER, traduit de l’anglais par Charles Mauron, Le Bruit du temps, 2012.

7 août 2012

Parce que la vie est un sport ?

Hunger Games, Suzanne COLLINS

Un roman d’anticipation, best-seller auprès des 15-18. Harry Potter ira-t-il ranger son balai au placard ?

Il y a plusieurs mois, en classe, nous parlions des romans d’initiation et l’un de mes élèves a fait référence à Hunger Games. Je ne connaissais pas et j’ai eu le malheur de le dire. Silence total. C’est un peu comme si j’avais demandé qui était Harry Potter… Ou sorti une cassette audio de mon sac. Bref : j’avais officiellement l’âge de leurs grands-parents !
Un peu plus tard, j’ai raconté l’anecdote à Juliette, la fille d’un couple d’amis avec qui je fais un peu de grammaire de temps en temps. Entre une subordonnée relative et un complément du groupe adverbial (no comment), elle m’a expliqué que ce livre était l’un de ses préférés. Et, voyant peut-être qu’il en allait de ma réputation auprès de mes élèves, elle m’en a gentiment fait cadeau. J’ai donc lu Hunger Games, sans a priori et même plutôt curieux.
En Amérique du Nord, dans un futur plus ou moins proche, les douze districts de Panem doivent chaque année s’affranchir d’une étrange taxe. Deux enfants de chaque district sont tirés au sort pour participer à un jeu télévisé où vingt-quatre candidats doivent s’entretuer dans un environnement hostile jusqu’à ce qu’il ne reste qu’un seul participant. Katniss, 16 ans, va se porter volontaire afin d’épargner sa petite sœur et découvre l’enfer des Hunger Games…
L’intrigue tient assez bien la route (même si on imagine mal l’héroïne se faire dégommer au début de l’épreuve…) et ce roman d’anticipation a parfaitement intégré, à travers l’idée du jeu télévisé, l’omniprésence du regard de l’autre sur nos actions et nos émotions. Dans ce Koh-Lanta mortel, les participants sont constamment filmés et écoutés par des caméras invisibles et c’est par d’énormes écrans qui apparaissent dans le ciel qu’ils apprennent chaque jour le nom des éliminés. Consciente de son rôle dans cette société de l’image et du spectacle, Katniss doit, en plus de sa lutte contre le froid, la faim et les autres concurrents, anticiper les attentes des spectateurs avides de sensations fortes afin de sauver sa peau.
Du point de vue de l’écriture, c’est un peu indigeste. Abondance de dialogues bourrés de stéréotypes, absence de style, flash-backs appuyés… Le plus ennuyeux est la volonté de l’auteure de tout expliquer des pensées du personnage, qui n’est pourtant pas bien difficile à comprendre. Il est quand même étonnant de voir que la demoiselle, un peu greluche sur les bords, à la veille du début des jeux, s’inquiète beaucoup de sa tenue et de ses cheveux… Le plus dérangeant reste le fait que les personnages ne semblent jamais véritablement se rebeller face au système fasciste qui les pousse à s’entretuer. La révolte est peut-être abordée dans les tomes 2 et 3 mais je crains que pour moi l’aventure s’arrête ici.

Avis partagé par Argali; plus d’enthousiasme chez Liliba.

Référence :

Hunger Games, Suzanne COLLINS, traduit de l’anglais (États-Unis) par Guillaume Fournier, Pocket Jeunesse, 2009.

3 juillet 2012

Qu’est-ce que tu lis pour les vacances 2012 ?

Avant de prendre nos quartiers d’été et de mettre le blog en pause pour quelques semaines, retour sur des lectures qui trouveront facilement une petite place dans vos valises. Pour se remettre à jour, pour toutes les destinations, pour la plage, la terrasse, la piscine, le jardin ou le bureau (mais alors discrètement) : voici notre sélection été 2012. Bel été à toutes et à tous.
Commencez vos vacances avec Le premier été d’Anne PERCIN, et rappelez-vous des mois d’été de votre adolescence, des rencontres, des boums, des premiers émois…

Pour des vacances dans le grand Nord : Zona Frigida d’Anne B. RAGDE ou la trilogie des Neshov (La terre des mensonges, La ferme des Neshov et L’héritage impossible) de la même auteure : une histoire de secrets de famille qui surgissent au moment de la mort de la vieille (et quelque peu machiavélique) mère, dans une ferme, au fin fond de la Norvège. Palpitant, étonnant et dépaysant (on y reviendra).

Pour des vacances au soleil : les étonnantes nouvelles d’Amos OZ, Scènes de vie villageoises, qui nous réchauffent du soleil israélien, la triste mais très jolie histoire de Mitsuba d’Aki SHIMAZAKI, pleine de poésie et de bon sens, ou l’épouvantable récit du Tigre blanc d’Aravind ADIGA qui prouve que la misère n’est pas forcément moins pénible au soleil.

Si vous partez dans un pays de l’Est : La maison de l’âme de Chantal DELTENRE (Françoise en parle ici), parce que vous regarderez les villes autrement, parce que vous ne repartirez pas sans avoir offert quelque chose à quelqu’un et parce que c’est un roman belge. (Pendant les vacances, n’oublions pas de devenir un peu chauvins!)

Si vous êtes plus ville que plage, redécouvrez le New York des années 70 avec Just kids, le très beau récit de Patti SMITH ou perdez-vous à Tokyo dans la troublante trilogie 1Q84 d’Haruki MURAKAMI.

Si vos enfants sont en colonie de vacances : Rêves de garçons, de Laura KASISCHKE. Le souci, c’est que vous risquez d’aller les rechercher en courant… Cela dit, profitez de vos vacances, quelles qu’elles soient pour découvrir Kasischke si ce n’est déjà fait ! Un de nos grands coups de cœur de cette année…

S’il pleut tout l’été : les deux premiers romans policiers de Craig JONHSON, Little Bird et Le camp des morts, dont l’ambiance « grands espaces » ne vous fera pas regretter d’être coincés à l’intérieur toute la journée. Ou encore Mr. Peanut d’Adam T. ROSS, un étonnant faux polar pas moins palpitant.

Si vous partez en avion et que vous n’avez droit qu’à un livre (pauvre de vous) : sans hésitation, prenez Freedom de Jonathan FRANZEN, LE livre qu’il faut avoir lu cette année. Ou bien le chouchou du moment dans toutes les rédactions : L’Art du jeu de Chad HARBACH.

Et vous ? Un conseil de lecture de vacances ?

PS: et pour les listes des années précédentes, c'est ici.

1 juillet 2012

Home run romanesque

L’Art du jeu, Chad HARBACH

Un premier roman ambitieux et réussi ; parce que la vie est un sport !

Henry Skrimshander intègre le très respectable Westish College grâce à ses incroyables performances au baseball. Malgré son corps si frêle et si fragile en apparence, il attrape les balles avec une grâce et un naturel qui pourraient faire de lui une star des terrains. C’est du moins ce que pense Mike Schwartz, le capitaine de l’équipe de Westish. En faisant d’Henry son protégé, il tente d’oublier le vide dans lequel il risque de tomber une fois ses études achevées. Sur le campus, Henry partage une chambre avec Owen Dunne, élève brillant et homo assumé, qui rejoint l’équipe de baseball. Ces trois jeunes hommes vont croiser le chemin de Guert Affenlight, le président de l’université, qui voit subitement sa fille Pella revenir vivre à ses côtés pour se remettre de l’échec de son mariage. Comme dans un match de baseball, tous les joueurs sont en place : la partie peut commencer.
Pour peu que vous jetiez un œil de temps en temps dans la presse littéraire, vous serez certainement tombés sur cet Art du jeu, roman initiatique et choral, qui risque fort d’être LE roman à succès de l’été. Et pour cause : cette petite brique se dévore avec un plaisir immense et parvient à amuser et émouvoir sans jouer la facilité. C’est même parfois assez ambitieux de vouloir traiter à la fois de cette période de la fin de l’adolescence et de l’entrée dans l’âge adulte tout en proposant une vision plus large des rapports sociaux, amoureux et générationnels. Pris à un tournant de son existence, chaque personnage se voit obligé d’affronter un nouveau défi et tente de donner la meilleure trajectoire possible à sa vie, comme le lanceur le fait de sa balle. Même si parfois la peur d'échouer ou un coup de vent inattendu peuvent faire arriver la balle là où on ne l'attendait pas.
L’Art du jeu s’avance aussi souvent sur le terrain de la littérature, à travers notamment la présence de Melville, écrivain-mascotte de l’université de Westish. Et Harbach, à l’image de ses personnages souvent à la recherche de modèles, tente de se situer dans l’histoire de la littérature américaine (et plus particulièrement dans celle du roman au long cours) et de définir ce qu'est un héros d'aujourd'hui. J’ai souvent pensé à Jonathan Franzen, dans cette manière très adroite de dérouler un récit ample et sinueux sans jamais se perdre et de plonger au cœur d’un personnage et de ses espoirs déçus.
Le rythme du roman est particulièrement enlevé, avec un sens du découpage et du dialogue qui rappelle beaucoup celui du film ou des séries télévisées. Pas étonnant d’ailleurs que le livre soit déjà en cours d’adaptation chez HBO (plus étonnant par contre de découvrir, comme le laisse entendre la quatrième de couverture, que la possibilité d’une adaptation d’un roman en série soit devenu un argument de vente !).
Bien plus qu’un roman sur le baseball, L’Art du jeu se dévore et se savoure à différents degrés et il serait dommage de passer à côté en pensant qu’il ne parle que d’un sport qui nous est assez étranger.
Nous reviendrons tout prochainement sur nos propositions de lectures pour les vacances mais il est certain que celle-ci figurera en haut de la liste (le format n’est pas pratique, certes, mais ça vous fera des muscles).

Un autre avis sur le blog D’une berge à l’autre.

Référence :
L’Art du jeu, Chad HARBACH, traduit de l’anglais (États-Unis) par Dominique Defert, JC Lattès, 2012.

27 juin 2012

Mariage et cacahuètes

Adam ROSS, Mr. Peanut

Premier roman puissant et effrayant sur les affres du mariage.

Lorsque l'on retrouve Alice Pepin à la table de la cuisine, morte d'avoir ingurgité une plein poignée de cacahuètes auxquelles elle est allergique, son mari, David, devient le suspect numéro un. David est pourtant un mari aimant, incapable d'imaginer sa vie sans Alice. Mais le côté sombre de David apparaît lorsque nous apprenons que non seulement il rêve depuis quelque temps de la mort de sa femme mais qui plus est il fait de ces morts atroces le sujet de son livre. Un livre qu'il est incapable de finir, parce qu'il ne trouve pas la fin...
Les inspecteurs chargés de l'enquête sont persuadés de sa culpabilité. Néanmoins l'histoire du couple Pepin les renvoie l'un et l'autre à leur propre vie de couple. Ainsi, le docteur Sam Sheppard, devenu inspecteur, (inspiré du réel Sam Sheppard, accusé dans les années 50 du meurtre de sa femme et rejugé puis libéré dix ans plus tard), nous raconte dans les moindres détails les quelques mois puis la journée qui précédèrent l'assassinat de son épouse Marylin. Quant à l'inspecteur Hastroll, il ne cesse de penser à sa femme qui depuis des mois refuse de quitter le lit pour une raison mystérieuse.
Adam ROSS, dont c'est le premier roman, tout en faisant une analyse au vitriol des relations amoureuses et surtout du mariage, dans lequel les personnages masculins semblent pris au piège, en otage par leur épouse, incapables d'être heureux avec ces dernières mais incapables pourtant de vivre sans elles, jusqu'à développer des pulsions meurtrières, nous mène par le bout du nez dans ce faux polar. En effet, il brouille sans cesse les frontières entre fiction et réalité en nous promenant à travers ces trois récits distincts mais qui se font écho, le livre de David Pepin, les fantasmes, les rêves, les pulsions et la réalité.
Les allusions au ruban de Möbius et aux gravures d'Escher, les références constantes au cinéma d'Hitchcock la construction étonnante et les changements de style (passant de l'ironie caustique et désespérée de David Pepin à la subtilité et la finesse du constat de vie de Marylin Sheppard) rajoutent au côté brillant et complexe de ce roman. 
Sans éviter cependant quelques longueurs, Mr Peanut est un roman étonnant et audacieux sur la force de l'amour et ses ravages mais aussi sur la création artistique.

Voir aussi la critique de In Cold Blog

Référence :
Adam ROSS, Mr Peanut, traduit de l'anglais (États-Unis) par Jean-Baptiste Dupin, Éditions 10/18, 2011.

18 juin 2012

D’art d’art

C’est toujours les autres qui meurent*, Jean-François VILAR

Une enquête avec pour toile de fond l’univers de Duchamp et un petit théma sur l’art dans le roman.

Une femme nue, au visage caché, allongée dans l’herbe au milieu d’un paysage étrange. C’est bien sûr la dernière œuvre de Marcel Duchamp : Étant donnés : 1. La Chute d’eau 2. Le gaz d’éclairage. Mais là, dans le passage du Caire, en plein Paris, face à Victor Blainville, plus question d’art : c’est une scène de crime. Le photographe, revenu de ses rêves de grand soir, va sans le vouloir être embarqué dans une drôle d’enquête aux accents dadaïstes, alors que partout en France le peuple célèbre l’arrivée tant attendue de la gauche au pouvoir.
Dans un style vif et direct, Jean-François Vilar amène son personnage débonnaire à la redécouverte de toute l’œuvre de Duchamp, figure de proue de l’avant-garde à qui la plupart des artistes contemporains font désormais référence. Jamais pontifiant, avec de l’humour et de l’intelligence, on (re)découvre ainsi le travail de l’artiste, le tout dans une enquête qui, si elle ne regorge pas de suspense, réserve pas mal de rebondissements originaux. Une lecture conseillée par Françoise, que je remercie vivement.

Nous sommes toujours, pour nos cours, à la recherche de romans qui mettent en scène des peintres et des artistes. Avec le temps, nous commençons à avoir un petit corpus dont certains titres ont été évoqués ici. Et donc, pour ceux que cela intéresse :

Des romans sur la peinture de la renaissance
Metin Arditi, Le Turquetto
Mathias Énard, Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants
On pourrait ajouter L’enfant de Bruges de Gilbert Sinoué ou la série de romans sur Lippi, Botticelli et Vinci de Sophie Chauveau (je me suis arrêté après La passion Lippi tant le style de l’auteure me filait des boutons).

Des romans sur la photographie
Susana Fortes, En attendant Robert Capa
Nancy Huston, Infrarouge

Des romans sur l’art contemporain
Michel Houellebecq, La carte et le territoire (un roman qui a su capter l'air du temps de la création contemporaine)
Jesse Kellerman, Les Visages (qui parle également de l’art brut et évoque en filigrane les œuvres de Henry Darger)
On pourrait y ajouter Clara ou la pénombre de José Carlos Somoza ou le magnifique Tout ce que j’aimais de Siri Hustvedt.

Des romans sur l’art moderne
Martin Suter, Le dernier des Weynfeldt (qui parle un peu de Vallotton mais surtout du thème du faussaire)
Emile Zola, L’œuvre (Manet mon amoûûûr)

Et comment ne pas citer, pour terminer, Le portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde, roman qu’il serait bien dommage de réduire à sa seule dimension fantastique.

Edit post-publication : Françoise, dont nous parlions plus haut, a depuis ce billet créé sa propre liste "d'art d'art"et c'est à découvrir ici.

Et vous ? Des idées pour enrichir notre liste ?

Référence :
C’est toujours les autres qui meurent, Jean-François VILAR, Babel noir, 2008.

* D'ailleurs, c'est toujours les autres qui meurent : merveilleuse épitaphe de Marcel Duchamp

PS: billets raccourcis, activité bloguesque ralentie, recyclage... Vous l'aurez compris, nous sommes en plein dans les examens, corrections et autres petits plaisirs de fin d'année...

10 juin 2012

Vous reprendrez bien une petite coupe ?

Allmen et le diamant rose, Martin SUTER

Deuxième volume des aventures de l’enquêteur mondain : c’est bath!

Suite à ses précédentes aventures (aujourd’hui disponibles en poche et dont nous avions parlé ici), Johann Friedrich von Allmen, dandy aux poches trouées, s’est lancé dans des enquêtes au profit de clients fortunés qui recherchent avant tout la discrétion. C’est ainsi qu’il part à la poursuite d’un certain Sokolov, recherché pour avoir dérobé un diamant rose d’une valeur inestimable. Aidé par son fidèle Carlos, sans-papier qui maitrise aussi bien l’informatique que la cuisson des Saint-Jacques, Allmen s’en va poser ses bagages Vuitton dans un palace au bord de la Baltique. 
Comme pour Allmen et les libellules, l’intérêt n’est ici pas tant dans l’enquête, qui comporte pourtant quelques surprises, que dans le style et l’humour des personnages de Suter qui évoluent dans un cadre désuet, où l’argent, invisible et suspecté de vulgarité, irrigue tout. Les conventions sociales et les rapports de classe sont passés à la moulinette, l’air de rien, et chaque phrase est un petit plaisir de finesse et d’humour qui n’a pas le temps de lasser. On reparlera bientôt des lectures de vacances mais on peut d’ores et déjà ajouter les aventures d’Allmen aux listes des petits bouquins légers et bien fichus.

Référence :
Allmen et le diamant rose, Martin SUTER, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, Christian Bourgois éditeur, 2012

5 juin 2012

Stand by me

Laura KASISCHKE, Rêves de garçons

Roman à la fois beau et cruel sur l'adolescence. Étonnant, comme tous les romans de la grande Laura KASISCHKE.

Comme souvent chez KASISHKE, Rêves de garçons commence comme une histoire prévisible, une histoire typiquement américaine dont on est sûr de connaître la fin.
Les années 70. C'est l'été. Il fait chaud. Kristi, sa copine Désirée et une fille qu'elles viennent de rencontrer, une autre Kristy, décident de s'échapper du camp de pompomgirls auquel elles participent chaque année pour aller se baigner dans le mythique lac des Amants. Les filles sont jeunes, jolies et au volant de la petite Mustang rouge de Kristi, le monde leur appartient. Est-ce l'insouciance de l'âge, un moment d'égarement, le sentiment de toute puissance des américaines jeunes et jolies qui les poussent à sourire aux deux jeunes-gens du coin (- Des craignos, ajouta Kristi depuis l’arrière. - Des hardos rectifia Desiree.) à la station service ? Toujours est-il que ce sourire sera à l'origine d'un long cauchemar.
Et comme souvent chez KASISCHKE, rien ne se passe comme on l'imaginait. 
Tout d'abord, l'auteur retourne habilement tous les clichés qu'elle a pourtant installés pour croquer une jeunesse américaine privilégiée à la fois superficielle et universelle, innocente et terriblement cruelle. L'image des filles - Kristi la parfaite, Désirée la délurée et l'autre Kristy la névrosée - va peu à peu se fissurer et révéler les failles, les cheerleaders apparaissant nettement moins lisses qu'au début.
Par ailleurs, la description à la fois juste, lucide et émouvante de l'adolescence, l'évocation des corps des filles en mutation, leur rapport à la chaleur, à la nature, la légèreté et la finesse de l'écriture et la fin qui cogne comme un coup de poing font de ce livre un de ces récits qui vous hantent longtemps.
Décidément, j'aime beaucoup Laura KASISCHKE! (la preuve ici et ici)

Laura KASISCHKE, Rêves de garçons, Christian Bourgeois, 2007 et Livre de poche, 2009.

4 juin 2012

(Re)Lire ses classiques #7

Madame Bovary, Gustave FLAUBERT

Passons sur l’histoire, connue de tous. Une jeune épouse s’ennuie dans sa petite vie provinciale. Elle qui, bercée par les illusions romanesques, pensait trouver dans le mariage les grands frissons de l’amour, a vite déchanté en découvrant la banalité du quotidien de l’épouse d’un officier de santé. Alors arrivent les amants, les drames (rappelons quand même que le roman a été jugé pour « outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes mœurs » ; facette du roman qui a semble-t-il inspiré certains éditeurs…) et surtout les dettes qui la pousseront à avaler de l’arsenic avant de mourir dans d’atroces souffrances.
Alors qu’elle se rêve en héroïne de roman à l’eau de rose, Emma Bovary est sans cesse ramenée à l’implacable réalité, forcément décevante. Il y a peu de compassion de l’auteur pour son personnage et, à travers le regard biaisé qu’Emma pose sur le monde, c’est à la fois à une critique de l’idéalisation outrancière des romantiques qu’à une description acide de la petite bourgeoisie de province que s’attelle Flaubert. Un monde bien-pensant, sûr de soi, dont les discours sonnent aussi creux que les roucoulements éculés de Rodolphe, le bellâtre dont Emma va s’enticher. Un monde médiocre qui a pour héros Charles Bovary qui, à l’image de sa célèbre casquette, amène la bêtise à un niveau rarement atteint. Rien ne sera épargné à ce pauvre Charles ; il semble concentrer sur sa personne toute la haine que Flaubert éprouve pour son époque. De son apparition dans les premières pages du roman jusqu’à sa mort, Charles passe à côté de tout. Toutes ses entreprises se soldent par des échecs dont il a à peine conscience. Entre lui et Emma, le reste des personnages du roman n’échappent pas au grand travail de sape de l’auteur qu’on pourrait accuser de cynisme si n’apparaissait parfois, l’air de rien, une lueur de beauté et de vérité, que ce soit dans cette paysanne qui se voit accorder la médaille du mérite ou encore Justin, l’assistant d’Homais, amoureux transi au cœur pur.
Madame Bovary est donc le combat de Flaubert. Combat contre les égarements du romantisme, contre la bêtise et la médiocrité. Mais surtout un combat pour le style, pour l’écriture. Chaque phrase est pesée, précise, sculptée dans une cadence étudiée (Gustave y a quand même travaillé durant cinq années) mais sans jamais sentir le travail acharné. On y décrit beaucoup, toujours de manière juste, avec des zooms sur les objets (Flaubert semblait fasciné par ce qu’on appellera plus tard le kitsch) ou sur des détails révélateurs. Un premier pas de géant dans l'écriture moderne.
J’ai lu plusieurs fois Madame Bovary, sans jamais m’en lasser, en y découvrant à chaque fois de nouvelles choses (le monde lui n'a cependant pas beaucoup changé...). Je n’irai pas jusqu’à dire que Madame Bovary c’est moi, je laisserai cela à l’auteur, mais ce roman fait clairement partie des livres qui m’ont appris à aimer la littérature. Et vous ?


Référence :

Madame Bovary, Gustave FLAUBERT, Introduction, notes, sommaire, bibliographie et appendice par Bernard Ajac, GF-Flammarion, 1986.
Ce ne sont évidemment pas les éditions qui manquent… Je propose celle-ci, qui reprend l’édition de 1873 et dont les notes, références et appendices sont intéressants (on y trouve le réquisitoire, la plaidoirie et le jugement du procès de Madame Bovary ainsi que des extraits du Dictionnaire des idées reçues)

26 mai 2012

La peur dans la peau

L’Invisible, Robert POBI

Un thriller qui, s’il n’est pas très original, remplit parfaitement son contrat : faire peur.

Le corps de Jake Cole, agent spécial du FBI, a gardé les traces de ses années de débauche et de son grand plongeon dans le monde des paradis artificiels : son cœur est relié à un pacemaker et son corps est recouvert par le texte de la Divine Comédie (tatouage qu’il a découvert au sortir d’un black-out de plusieurs mois). Alors qu’il a remis de l’ordre dans sa vie, qu’il est devenu un expert dans la lecture des scènes de crime, qu’il aime profondément sa femme et son petit garçon, il revient, après trente années d’absence, à Montauk, au chevet de son père. Jacob Cole, le grand peintre américain, monstre narcissique, père détesté, a sombré lentement dans la démence et une crise violente l’a amené à l’hôpital. Jake ne sait que faire de ce père dont il ne veut plus entendre parler. La découverte d’un double assassinat d’une violence insupportable va obliger Jake à prolonger son séjour à Montauk au moment même où un terrible ouragan va s’abattre sur la région.
À plusieurs reprises, en reposant ce roman avant d’aller dormir, je me suis surpris à me demander si la porte de la maison était bien fermée. Si le thriller a pour but de faire peur, celui-ci y arrive assez bien. Le caractère horrible des crimes (il vaut mieux avoir le cœur bien accroché), la tension omniprésente et cette atmosphère de pré-apocalypse tiennent en haleine. L’intrigue n’est peut-être pas très originale, même s’il faut attendre les dernières pages pour que tous les éléments du puzzle s’emboitent, et certaines scènes semblent se répéter, insistant là où il aurait mieux valu laisser planer le doute. Il n’empêche, les amateurs du genre trouveront dans ce premier roman de quoi sustenter leur besoin d’adrénaline et d’images cauchemardesques.

Un autre avis chez Emeraude.

Référence :
L’Invisible, Robert POBI, traduit de l’anglais (Canada) par Fabrice Pointeau, Sonatine Éditions, 2012.

18 mai 2012

Le shérif, les Basques, les Indiens et la télé !

Le camp des morts, Craig JOHNSON

Deuxième épisode des aventures de Walt Longmire : une série qui tient ses promesses ? À voir…

Alors qu’il se remet à peine de sa dernière enquête, le shérif Longmire se retrouve de nouveau à devoir fouiller dans le passé de ses concitoyens pour élucider une étrange affaire. Une vielle femme, Mari Baroja, est retrouvée morte dans une chambre de la maison de retraite où elle finissait ses jours. Rien d’étonnant si ce n’est que selon Lucian, l’ancien shérif et mentor de Longmire, il s’agit d’un meurtre. La neige tombe inlassablement sur la petite ville de Durant, Noël approche mais l’ambiance n’est pas à la fête. Walt découvre que la vie de Mari et de sa famille, des Basques exilés dans les grands espaces du Wyoming, recèle des secrets profondément enfouis. Des secrets qui se réveillent lentement et amènent avec eux d’autres meurtres…
Pour l’amateur de séries que je suis, les retrouvailles avec Longmire et sa petite bande fonctionnent à merveille. Les employés du bureau du Shérif, les amis Indiens, les femmes de passage, … Dès les premières pages, le lecteur arrive en terrain connu. Longmire est toujours aussi drôle, un brin décalé par rapport au réel (aidé notamment par les visions qui s’emparent de lui depuis sa rencontre avec les esprits des Indiens de la réserve). C’est un peu le cousin américain d’Adamsberg… Mais pour le reste, j’ai trouvé que l’enquête manquait de rythme, tournait en rond et se contentait souvent de jouer uniquement sur la bonhomie générale des personnages. Et, comparé à Little Bird (dont nous vous avions parlé ici), plus d’effet de surprise. Donc une petite déception (ben oui, le charme du shérif opère semble-t-il un peu moins sur les lecteurs masculins… et pourtant, depuis Brokeback Mountain, je ne suis pas insensible aux chemises à larges carreaux...) mais pas assez pour ne pas avoir envie de découvrir les prochains épisodes (en version poche). 

Mais d’ici là, Longmire aura fait son chemin… sur le petit écran ! À partir du 3 juin, la chaine américaine A&E lance une première saison de dix épisodes, avec l’acteur Robert Taylor (vu dans Matrix) pour incarner le shérif de ces dames. Les quelques images du trailer donnent l’impression que l’esprit des romans est bien là. Les blogueuses Longmire-addict jugeront… On en reparlera à l’occasion…

D’autres avis sur le roman chez Keisha.

Référence :
Le camp des morts, Craig JOHNSON, traduit de l’américain par Sophie Aslanides, Gallmeister, collection « Totem », 2012.

15 mai 2012

Semelles de vent

La Cavale de Billy Micklehurst, Tim WILLOCKS

Une nouvelle et un beau travail d’édition.


Connu surtout pour ses romans (Amandine en a déjà parlé ici), Tim Willocks raconte, à travers la réécriture d’un épisode marquant de son adolescence, sa rencontre avec Billy Micklehurst, un sans-abri en proie à de terribles hallucinations : les morts du Cimetière du Sud lui demandent de les libérer. Face à ces âmes errantes, Billy ne peut opposer que son corps sans âge, où l’alcool et l’indigence extrême ont imprimé leur marque. Hantant les rues de Manchester, il traine derrière lui ses secrets et ses souffrances. Peut-on seulement parler d’amitié entre Billy, cette gargouille d'un peu de chair et d'os, et le jeune homme ? Pour lui, c’est en tous cas une rencontre qui ouvre les yeux sur la vie en marge et sur une autre manière d'envisager le monde.
Dans cette nouvelle d’une vingtaine de pages, Willocks porte un regard d’une incroyable humanité sur cet étrange personnage qui nous renvoie à tous ceux que nous croisons quotidiennement dans nos villes, sans jamais utiliser la carte du bon sentiment. Il redonne une identité à celui qui n’a plus rien mais qui comme le poète voit ce que les autres ne peuvent voir. C’est juste, écrit avec pudeur et beaucoup d’élégance. L’auteur ouvre vers une réflexion plus générale sur le rapport entre la cité et ses marginaux.
Et pour aller plus loin, l’éditeur a eu la bonne idée de joindre au texte un entretien avec l’auteur. Willocks y rappelle que la « folie » est une maladie qui existe de manière constante à toutes les époques et dans toutes les civilisations et qui serait dès lors l’une des composantes de notre caractère humain. Il nourrit sa réflexion des observations tirées de sa pratique de psychiatre mais aussi de ses lectures et discute de sa vision de l’art, de la littérature et des rencontres fortuites qui nous construisent.
Et petit plus : on peut également découvrir le texte dans sa version originale à la fin du livre (ce qui ne manquera pas de plaire à certains).
J’aimerais trouver les mots pour vous conseiller de vous plonger au plus vite dans ce petit bijou d’intelligence et d’émotion. Si tout ce que j’en ai dit ne vous a pas encore convaincu, j’ajoute que la couverture est une belle reproduction d’un merveilleux tableau de Van Gogh et qu’il ne vous en coûtera que 3,10€ !

Un extrait disponible sur le site de l’éditeur.

Edit post-publication : en réalité, plus qu'un extrait, c'est toute la nouvelle qui est disponible sur le site de l'éditeur... 

Edit post-lecture des commentaires : effectivement, l'éditeur a rogné quelques pages et le texte n'est plus disponible intégralement.

Référence :

La Cavale de Billy Micklehurst, Tim WILLOCKS, traduit de l’anglais par Benjamin Legrand, Gallimard, Éditions Allia, 2012.

8 mai 2012

That’s entertainment !

Gene Kelly, Alain MASSON

Biographie d’un danseur qui a marqué l’histoire de la comédie musicale. Retour sur une carrière en ups and downs.

La biographie est un genre dont je ne suis pas familier. Les rares qui me sont passées dans les mains l’étaient avant tout pour en savoir plus sur un auteur, pas pour le genre lui-même. J’avais déjà lu deux ouvrages parus dans la collection Folio biographies (Molière et Baudelaire) et j’avais trouvé qu’ils offraient, avec beaucoup de simplicité et un minimum de pages (je parle presque comme un élève !), un bon mélange entre faits, analyse et contextualisation ; de quoi prolonger ou apporter un nouveau regard sur l’œuvre d’un auteur.
Pour ce Gene Kelly, Alain Masson ne déroge pas à la ligne éditoriale et, en moins de 300 pages, dresse avec concision le portrait du danseur, acteur, chorégraphe et réalisateur. On découvre ainsi la carrière d’un visionnaire qui tenta de faire évoluer la danse et le mouvement (ainsi que leur utilisation dans les films) vers des formes plus modernes. Grand sportif, Kelly (1912-1996) donne à ses pas une ampleur et un dynamisme qui l’éloignent définitivement de celui qui régnait sur le genre : Fred Astaire. Il tente également d’intégrer les techniques cinématographiques aux scènes dansées, abandonnant le côté frontal des numéros qui garnissaient alors les musicals.
Un visionnaire donc mais qui n’a pas connu le succès et la notoriété d’autres grands danseurs-comédiens de l’époque, malgré quelques cartons comme Cover Girl (La Reine de Broadway), On the Town (Un jour à New York), … Souvent sous-employé par les studios, il tente d’imposer ses vues mais ne connaitra jamais la gloire d’un Aster ou d’un Sinatra. Sa vie privée, plutôt rangée, n’a certes pas contribué à construire l’image d’un artiste tourmenté ou à l’existence dissolue… C’est en partie avec lui que va s’éteindre l’âge d’or des comédies musicales hollywoodiennes (sa dernière grande réalisation, Hello, Dolly !, sera un flop retentissant).
Entre An American in Paris, Singin’in the Rain ou son apparition dans les Demoiselles de Rochefort (Kelly a fait de longs séjours en Europe, essentiellement pour des raisons fiscales !), cette biographie nous fait revivre une époque ainsi que la carrière d’une star qui, avec le recul, a gagné sa place parmi les légendes du cinéma américain.
Et, quelque soit l’heure, je vous souhaite à toutes et à tous « good morning » !



Référence :

Gene Kelly, Alain MASSON, Gallimard, Folio biographies, 2012.

1 mai 2012

Auto-fiction pour rire

N’exagérons rien !, David SEDARIS

Anthologie de textes pour (re)découvrir une voix originale de l'Amérique d'aujourd'hui. Humour noir et dérision. Une autre manière de parler de soi.

J’avais déjà dit un mot de Sedaris ici, il y a longtemps. Depuis, j’ai continué à découvrir les productions de l’auteur en VO mais aussi en version audio. Lus par lui-même, ses textes sont encore plus drôles. Comme ces dernières semaines consacrées au théâtre à l’école ont été à la fois épuisantes et obsessionnelles, difficile le soir venu de me plonger dans un roman. C’est pourquoi j’ai ressorti du fond de la PAL cette compilation de textes : formes brèves et légèreté, de quoi garder les yeux ouverts et se détendre entre deux répétitions.
Le point commun à tous les textes de Sedaris, c’est lui-même. Mais là où d’autres en profitent pour tirer les larmes ou se lamenter sur l’un ou l’autre de leurs drames intimes, Sedaris s’amuse de l’absurdité du quotidien et profite de chaque occasion pour montrer les travers de son époque, sans manquer au passage de rire de lui-même. Qu’il soit engagé comme lutin pour les fêtes de Noël chez Macy’s, qu’il tente d’apprendre le français en Normandie ou qu’il s’engage sur les routes américaines à la manière d’un Kerouac, tout est sujet à nous montrer la diversité et l’étonnante créativité névrotique de ses contemporains. Et lorsqu’il parle de ses proches, il se donne rarement le beau rôle (notamment dans ses relations amoureuses). Il parvient aussi à émouvoir en passant par l’humour noir : il dresse l’inventaire des animaux morts de son enfance avant d’aborder, l’air de rien, la disparition de sa mère. Certains textes vont même plus loin dans l’intime, comme lorsqu’il évoque la détestation de soi qu’éprouvent les jeunes homos face aux insultent qui garnissent le langage commun (« tapette », « pédale », …). Mais même là encore, il y a toujours une pirouette qui ramène le tout du côté du rire. Jamais vers le politiquement correct.
Si le caractère excessif et névrosé de son personnage de papier rappelle sans conteste Woody Allen, son sens de la formule et le côté dandy un rien misanthrope font de Sedaris un Oscar Wilde moderne.

Un extrait audio de When You Are Engulfed in Flames, lu par l’auteur à écouter ici.

Référence :

N’exagérons rien !, David SEDARIS, traduit de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Richard, Éditions de l’Olivier, 2010.
Existe également en poche, chez Points (2011)

26 avril 2012

Sur les planches!

Le blog tourne un peu au ralenti ces derniers temps, et pour cause : c'est la période de l'année où nous jouons nos spectacles dans nos écoles respectives. Adrénaline, stress, couacs de dernières minutes et surtout un plaisir immense à vivre en troupe avec nos élèves et leur incroyable créativité.

Cette année les élèves d'Amandine (Athénée royal d'Uccle 1) proposent une création collective sur le thème de l'école :


Et les élèves de Xavier (Athénée royal de Waterloo) se penchent les pièges du langage dans un spectacle autour de Tardieu, Ribes, Dubillart, Queneau, ... :


Les journées sont longues (ou trop courtes) et ne laissent pas beaucoup de temps pour lire et écrire... Mais on revient tout bientôt...

22 avril 2012

L’art et l’Autre

Le Turquetto, Metin ARDITI

Un peintre – réel ou inventé – au centre d’un suspense historique et aux confluents de multiples cultures.

Au départ, il y a une nuance, un détail presque insoupçonné dans la signature de L’homme au gant, tableau attribué à Titien. Et si cette petite différence chromatique était la preuve de l’existence d’un autre peintre ?
De ce presque rien, Metin Arditi amène son lecteur à la suite d’un jeune garçon dans les rues bouillonnantes de Constantinople. 1531. Le père du petit Elie tente de survivre, endurant en silence les humiliations que doivent souffrir les juifs chassés d’Espagne. Et, alors qu’il voit la fin de ses jours arriver, il n’a de cesse de s’inquiéter pour Elie. L’enfant n’a qu’une obsession : dessiner ou, auprès d’un marchand d’encre du bazar, recopier à la plume, en formant de fascinantes arabesques, des extraits du Coran. Mais ni les musulmans ni les juifs n’acceptent que la créature de dieu ne se prenne pour un créateur : pas de portraits. Seuls les chrétiens, dans leurs incroyables mosaïques, représentent les figures humaines. Alors quand l’occasion se présente, Elie n’hésite pas et s’embarque pour l’Italie, direction Venise, où l’apprenti-peintre deviendra célèbre sous le nom du « Turquetto ».
Une fois le livre refermé, on rêve de découvrir les peintures de ce Turquetto – réel ou fictif – tant les descriptions de l’auteur font rêver. Mais les images ne sont pas que sur les toiles. Arditi redonne vie aux villes qu’il décrit, des bazars de Constantinople aux palais vénitiens. Du bruit, des odeurs et une sensualité à fleur de peau. Entre ces deux mondes, le personnage du peintre, juif en exil qui doit taire ses origines et son passé, fait la synthèse entre l’orient et l’occident. Au risque de se perdre... Car au-delà de l’art, le grand thème du roman est la mixité des cultures dans la société (et celle du seizième siècle rappelle ici souvent la nôtre). Les identités excluent, enferment et, comme dans les intrigues politiques qui rythment la vie de la Sérénissime, sont utilisées par les uns et les autres pour asseoir leur pouvoir. C’est d’ailleurs avec beaucoup d’intelligence que l’auteur s’empare des rivalités qui ravagent Venise pour, au fil des pages, faire monter le suspense.
Bref : un roman passionnant, intelligent et sensuel (et, pour les collègues, un must pour illustrer la Renaissance et les questions liées aux identités et aux cultures).
Et si après ça vous n’êtes pas encore convaincus, allez voir du côté de Françoise ou d’Emeraude.

Référence :
Le Turquetto, Metin ARDITI, Actes Sud, 2011.

14 avril 2012

L’ombre et la lumière

Les Anges de New York, R.J. ELLORY

Au-delà du thriller et du roman noir, le dernier Ellory traduit en français est une réussite.

Frank Parrish se trouve dans une mauvaise passe, tendance crise existentielle. Pointé du doigt par sa hiérarchie pour des erreurs de procédure, cet inspecteur au NYPD est mis à l’épreuve : retrait de salaire, suspension du permis de conduire et obligation de se rendre quotidiennement à un entretien avec la thérapeute de la brigade. L’occasion de se pencher sur son divorce, sa relation conflictuelle avec sa fille et, surtout, de se confronter à la mémoire de son père, John Parrish. Héros de la chasse aux gangs dans les années quatre-vingt, de ceux qui ont contribué à nettoyer New York, une légende de la police mais en vérité, selon son fils, le pire des ripoux. Son métier de flic est donc tout ce qui reste à Frank Parrish. Chercher inlassablement, parfois au mépris des règles, à mettre un peu d’ordre dans le chaos du monde contemporain. L’enquête qu’il mène sur le meurtre d’une adolescente vient lever le voile sur un monde d’une violence implacable qui n’a que faire de l’innocence de ses victimes. Mais qui, au final, se soucie encore de l’innocence ?
Neuvième roman d’Ellory (le quatrième traduit en français), ces Anges de New York font le pont entre les précédents livres de l’auteur. L’innocence perdue, l’obsession pour la vérité, la corruption, la face cachée de l’Amérique : ce sont là tous les éléments qui entrainent le lecteur au fil des pages, dans une intrigue tendue, maîtrisée à la perfection. Mais ce n’est pas juste un roman noir de plus. Les héros de l'auteur existent dans une complexité qui dépasse les contraintes du genre. Un flic alcoolo, dépressif mais pas un cliché comme on peut en croiser souvent dans ce genre de littérature. Les personnages d’Ellory sont des êtres de failles, en lutte contre eux-mêmes (l’ennemi intérieur est l’un des thèmes de prédilection de l’auteur) qui cherchent, comme chez Scorsese, le chemin de la rédemption. Et vers la fin du roman, l’auteur parvient même à prendre son lecteur à revers en passant soudainement dans en registre différent pour contourner complètement les chemins trop balisés du thriller.
Il est souvent question d’ombre et de lumière dans ce roman. Pas seulement le bien et le mal. Plutôt la part d’ombre inhérente à chaque lumière. Et c’est ce qui amène le livre dans des contrées bien plus vastes que celle de la littérature de genre. La chasse au crime organisé menée par la police n’est qu’illusion. Si Parrish passe tout son temps à combattre le chaos, sa vie privée est un désastre. Et plus profondément, il semble que derrière sa quête pour la justice se cache un attrait pour tout ce que l’humain possède de plus noir…
Nous avons déjà dit ici tout le bien que nous pensons d’Ellory. Après la toute petite déception des Anonymes, Les Anges de New York nous replongent dans tout ce qui fait de lui l’un de nos auteurs préférés. 

Référence :
Les Anges de New York, R.J. ELLORY, traduit de l’anglais par Fabrice Pointeau, Sonatine Éditions, 2012.

8 avril 2012

Mélancolie mineure

Désaccords imparfaits, Jonathan COE

Trois nouvelles et un article : du concentré de Coe mais sans l’ampleur.

Dans son introduction au recueil, Jonathan Coe donne presque l’impression de s’excuser auprès du lecteur pour la publication de ces textes courts, avouant sa préférence pour la complexité des romans (mais il semblerait que Gallimard ne partageaient pas ses scrupules…). Et on ne peut que lui donner raison, même si on retrouve au fil des pages les ingrédients et les thématiques chers à l’auteur : souvenirs d’enfance, histoires d’amour manquées, personnages mélancoliques qui se dérobent à la réalité, ironie douçâtre (comme ici ou ici). De même pour les références au cinéma ou à la musique. Comme dans Version originale où le personnage principal est un compositeur de musiques de film, juré dans un festival consacré au cinéma d’horreur. Il découvre, transposée à l’écran, l’histoire de sa relation avec une réalisatrice, dans un film allemand, sous-titré en français et traduit simultanément à son oreille par une jeune journaliste qu’il tente de conquérir.
Le texte le plus intéressant du recueil est peut-être, pour moi, le moins littéraire. Journal d’une obsession, article rédigé pour les Cahiers du cinéma, raconte comment l’auteur se passionne pour un film de Billy Wilder, La vie privée de Sherlock Holmes. Un long métrage sans grande valeur aux yeux des spécialistes mais qui hante Coe depuis les années septante (ou, pour toi François le Français, soixante-dix). Le texte fait le pont entre l’art et la vie, s’amuse des hasards de l’existence et donne en passant quelques clés de lecture de l’œuvre de l’auteur de La maison du sommeil.
Même avec un goût de trop peu, on est quand même content de retrouver Coe mais on le sera encore davantage quand sortira son prochain roman (pas encore annoncé, même en Angleterre…).

D’autres avis chez Cynthia et chez Cathulu.

Référence :

Désaccords imparfaits, Jonathan COE, traduit de l’anglais par Josée Kamoun, Gallimard, 2012.

3 avril 2012

Dilemme cornélien

Mitsuba, Aki SHIMAZAKI

Shimazaki, avec sa grâce habituelle, parvient à faire d'un roman sur l'industrie japonaise, un récit des plus intimistes.

Takashi Oaki est un homme d'affaire consciencieux. Respectueux de la hiérarchie, il a monté les échelons un à un, dans la compagnie Goshima, celle où travaillait jadis son père, avant de mourir brutalement d'un arrêt cardiaque. Takashi s'apprête donc à embrasser la carrière de shôsha-man et se prépare à passer quelque temps à Paris pour la compagnie. Rien, donc, n'est censé le détourner de ce chemin tout tracé si ce n'est la jolie Yûko, qui travaille à l'accueil de la compagnie, et de qui Takashi va tomber amoureux. Leur idylle va naître, peu à peu, au détour des conversations qu'ils auront ensemble au café Mitsuba où ils aiment se retrouver.
Mais cet amour naissant ainsi que les confidences de son collègue, qui fait passer sa famille avant son travail, et les découvertes qu'il fait sur les circonstances de la mort de son père vont remettre en question toutes les certitudes de Takashi et ses illusions sur le bon fonctionnement de la compagnie mais aussi de toute la société japonaise.
L'amour mutuel que se portent Takashi et Yûko survivra-t-il aux pressions de la compagnie ? L'épilogue, situé quinze ans plus tard que le récit principal, nous le dit et est une jolie pirouette de ce récit de toute beauté.
Shimazaki, dont nous avions adoré la pentalogie Le poids des secrets, est japonaise mais vit désormais au Canada. On retrouve dans Mitsuba toute la délicatesse de l'écriture de l'auteur qui parvient à parler d'amour tout en faisant le bilan d'une société japonaise engluée à la fois dans ses traditions et dans son élitisme, d'en montrer toute la beauté et toute la rigueur avec très peu de mots. 
Si les auteurs français aiment souvent beaucoup beaucoup parler, parfois pour notre plus grand bonheur (Proust ou Balzac), parfois pour notre plus grand agacement (non, non, non, je résiste et je ne cite personne), les auteurs japonais semblent mettre un point d'honneur à trouver la formule la plus courte. Et c'est étonnamment efficace. C'est d'autant plus remarquable que Shimazaki écrit désormais en français.
La brièveté de cette critique a donc, vous l'avez compris, comme but de rendre hommage à l'écriture de l'auteur. Donc, chut, je n'en dirai pas plus !

Référence :
Aki SHIMAZAKI, Mitsuba, Acte Sud, 2006

1 avril 2012

L’honneur du kamikaze

Kosaburo, 1945, Nicole ROLAND

Dans la tête d’une kamikaze japonaise : un premier roman original mais trop retenu.


La jeune Mitsuko décide de prendre la place de son frère et de rejoindre l’aviation de l’armée japonaise. Une manière de suivre Kosaburo, le garçon qu’elle aime, mais surtout de faire honneur à son peuple, à sa famille et à l’empereur. Prête à donner sa vie, elle s’en va prendre place parmi l’élite des pilotes, les kamikazes.

Malgré l’indéniable connaissance de la culture japonaise de l’auteure et l’originalité de la situation, je suis resté de marbre face à ce premier roman. Les différentes étapes d’un endoctrinement qui mène peu à peu le personnage vers le sacrifice ultime sont assez bien suggérées mais l’écriture, d’un classicisme appliqué, finit par lasser. Et puis cette atmosphère retenue et les citations de poèmes et de codes de conduite des samouraïs m’ont presque donné l’impression d’être dans un Japon de carte postale. La question du genre n’est pour ainsi dire jamais abordée alors qu’il y avait là quelque chose à creuser.

L’avis de Anne est nettement plus enthousiaste.

Référence :

Kosaburo, 1945, Nicole ROLAND, Actes Sud, collection "Un endroit où aller", 2011.