26 septembre 2013

Last Christmas…

Esprit d’hiver, Laura KASISCHKE

Un roman intimiste et angoissant où, une fois encore, Kasischke règle ses comptes avec les fondamentaux de l’american way of life tout en déjouant les attentes du lecteur. 

Un matin de Noël, au réveil. Holly est soudainement face à une évidence terrible : « Quelque chose les avait suivis depuis la Russie jusque chez eux. » Et si elle n’avait abandonné depuis longtemps l’idée de devenir une grande poétesse, Holly se serait isolée pour coucher sur le papier cette idée dont la puissance la laisse un peu hagarde.
Mais pas de temps pour l’écriture : elle s’est réveillée plus tard que d’habitude et il faut s’affairer aux préparatifs de la fête. Eric, son mari, est déjà en route pour aller chercher sa famille à l’aéroport. Tatiana, leur fille âgée de quinze ans, l’aidera à mettre la table, à préparer le repas. Malgré les signes d’agacements et d’impatience qui trahissent l’entrée de Tatiana dans l’adolescence, elle est toujours aussi affectueuse et dévouée. Et Noël se prête plutôt bien aux bons sentiments.
Cependant, l’étrange impression qu’Holly avait ressentie à son réveil s’installe à mesure que les événements lui échappent. Un blizzard inattendu se lève et recouvre d'un lourd manteau blanc l’extérieur de la maison. Eric ne revient pas. Les autres invités décommandent, laissant la mère et la fille seules, face à face. Tatiana s’enferme dans une animosité qu’Holly ne lui connaît pas et une angoisse diffuse gagne peu à peu la maison.

Holly relâcha son étreinte autour de sa fille, et Tatiana, qui était restée raide tout ce temps, se redressa, s’écarta de se mère et repartit en silence dans sa chambre. Holly entendit la porte se fermer avec un cliquetis net, puis se pouvait-il (ça n’était pas possible) qu’elle ait entendu Tatiana glisser le crochet dans son anneau ? Ce crochet et cet anneau qu’elle avait tout bonnement refusé de reconnaître la présence depuis que Holly les avait installés pour elle ? Alors c’était à ça qu’allait ressembler cette journée ? Ne lui pardonnerait-on donc jamais d’avoir dormi trop tard ?

Oui, décidément : « Quelque chose les avait suivis depuis la Russie jusque chez eux. »
Et pourtant, depuis qu’Eric et Holly avaient fait ce long voyage pour aller adopter cette jolie petite fille aux cheveux sombres, la vie leur avait semblé si facile. Au fil des pages, pourtant, des failles apparaissent dans le récit des souvenirs de Holly. Un monde de non-dits, d’impressions fugaces mais prégnantes.
Avec douceur et retenue, Laura Kasischke nous fait pénétrer peu à peu dans les méandres de la pensée de son personnage. Et comme souvent chez l’auteure (dont nous avons déjà parlé ici), les apparences sont trompeuses : une matinée de Noël, cliché américain par excellence, peut s’avérer bien plus inquiétante qu’il n’y paraît…
Entre Virginia Woolf, David Lynch et Alfred Hitchcock, Esprit d’hiver nous fait glisser lentement dans un univers étrange où le quotidien, soudain, ne soutient plus, où les liens familiaux peuvent tourner à l’asphyxie. Le drame s’annonce à l’horizon mais se dérobe et réapparait là où on ne l’attendait pas.
De livre en livre, le talent de conteuse de Kasischke ne se dément pas. On découvre dans celui-ci un aspect plus intimiste et plus sombre de son travail.

Référence :
Laura KASISCHKE, Esprit d’hiver, traduit de l’anglais (États-Unis) par Aurélie Tronchet, Christian Bourgois, 2013.

16 septembre 2013

Sombre est la route

Mauvaise Étoile, R.J. ELLORY

Cinquième traduction en français de l’un de nos écrivains préférés. Noir, très noir, mais haletant.

Alors qu’ils n’étaient encore que des enfants, Elliott Danzinger et Clarence Luckman, nés de deux pères différents, assistent à l’assassinat de leur mère. Sans famille, ils passent leur enfance et le début de leur adolescence dans des institutions, des maisons de correction et des établissements pénitentiaires pour mineurs. L'avenir semble tout tracé — le passage par la case prison n’est certainement qu’une question de temps — ce qui ne les empêche pas de s’imaginer une vie meilleure, celle du rêve américain du début des années 1960. Une page froissée, tirée d’un magazine et le nom d’une ville : Eldorado, Texas.
Mais leur mauvaise étoile ne l’entend pas de cette oreille. Lorsque le convoi qui devait l’amener à la prison (où il finirait sa vie au bout d’une corde) fait arrêt au centre de détention des deux frères, Earl Sheridan saisit sa chance: il prend en otage Elliott et Clarence. C’est le début d’une cavale meurtrière et, pour les deux garçons, une confirmation : le hasard ne fait décidément pas bien les choses.

 Moi […] je suis né sous une mauvaise étoile. […] C’est une conjonction de planètes. Tu sais ce que c’est une conjonction ? C’est une combinaison d’événements ou de circonstances. Eh bien quand je suis né, je crois qu’il y avait une conjonction particulière. Une planète était à tel endroit, une autre à tel autre, et ainsi de suite à d’autres endroits. Et elles ont une force magnétique. […] Bref, elles étaient dans une certaine position, et je suis né pile au mauvais moment, et c’est pour ça que je m’appelle Luckman, parce que de la chance, j’en aurai jamais…

Il ne faut pas en dire davantage car le voyage des trois fugitifs — tout comme celui du lecteur — est semé de (mauvaises) surprises. La fratrie se déchire à mesure que s’accumulent les ennuis et que s’envolent les chances d’une issue heureuse. 
À chaque arrêt, c’est la possibilité d’un nouveau drame, d’un nouveau crime. En quelques lignes Ellory dresse le portrait de tous les personnages qui jalonnent le roman et qui voient leur destin brisé par une mauvaise rencontre. La violence de certaines scènes est saisissante mais ni gratuite ni complaisante. Rien n’est d’ailleurs jamais le fruit du hasard dans ce road-book rural au rythme qui va crescendo : chaque pièce du puzzle nous avance d’une case vers une résolution que l’on devine tragique.
On retrouve dans ce roman les thèmes fétiches de l’auteur : la lutte du bien contre le mal (avec à nouveau ici un beau personnage de policier entêté), la rédemption, la part sombre de l’humanité.  
 
Il y a des personnes qui naissent mauvaises, et quoi qu’on dise ou fasse, elles resteront mauvaises. Earl Sheridan est comme ça. Et il y en a d’autres qui tombent sous leur influence et qui deviennent mauvais à leur tour. Toutes seules, ça va, mais dès qu’on les met avec quelqu’un de mauvais, elles se mettent à faire n’importe quoi. 

Ellory (dont nous avons déjà beaucoup parlé ici) nous embarque une fois encore dans une quête qui semble perdue d’avance et qui, à mesure où les chapitres s’enchaînent, parvient à allier le sens du suspense à celui de l’émotion habilement maîtrisée.
Mais patience : le livre ne sortira que le 3 octobre.

Référence :

Mauvaise Étoile, R.J. ELLORY, traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Fabrice Pointeau, Sonatine Éditions, 2013.

9 septembre 2013

Le mot en "R"


Les vacances sont finies (et les pluies d'aujourd'hui confirment mon impression...) et nous avons repris le chemin de l'école, parmi bien d'autres chemins que cette nouvelle année nous fera emprunter (pour les non-enseignants: le prof ne connait pas les années civiles!).
Alors ce n'est pas qu'on ne lit plus ou qu'on n'en a pas envie mais nous sommes le nez dans la rentrée et nous laissons donc le blog vivoter tranquillement avant de revenir vous parler de nos lectures de la rentrée littéraire... 

Bonne rentrée à toutes et tous!

PS: et en illustration, une belle image d'Amandine et moi, en route pour l'école.


26 août 2013

Retour de vacances !

Un été à Cold Spring, Richard YATES

Auteur de la désillusion, Richard YATES nous compte l'été de deux familles, aussi vide et sombre que le sera leur futur.

Inutile de rappeler, sans doute, que Richard Yates serait aujourd'hui un auteur tombé dans l'oubli si Kate Winslet n'avait pas eu la bonne idée de donner à son mari Sam Mendes l'une de ses œuvres qu'il s'empressa de réaliser. Depuis, YATES est devenu un écrivain culte au même titre que ceux qu'il a inspirés, des auteurs tels que Ford ou Carver.
Un été à Cold Spring est tout d'abord l'été d'Evan Shepard, beau gosse dont on comprend très vite qu'il ne fera jamais rien de bon dans la vie, au grand désespoir de son père qui tente, à force d'empathie et de compréhension, de persuader son fils de "prendre sa vie en main". Mais Evan accumule les erreurs et chacun de ses choix (ou de ses non-choix) nous confirme qu'il est destiné à rater son existence. Au sortir du lycée, Evan se voit plus ou moins contraint d'épouser la fille qu'il a engrossée et de continuer son métier d'ouvrier pour subvenir aux besoins de sa famille. Lorsque sa femme, très vite étouffée par cette vie étriquée, le quitte,  Evan décide, sans grandes convictions, de reprendre des études, à la grande satisfaction de son père. Mais la rencontre avec Rachel Drake, jeune fille innocente dont la fragilité agace parfois le lecteur, n'annonce rien de bon pour la suite. Rachel coincée avec son petit frère par une mère "en quête d'amour", qui pour oublier ce manque et sa jeunesse perdue boit dès le petit matin, voit sans doute en Evan la possibilité de changer de vie. Très vite, trop vite, Evan décide d'épouser Rachel qui tombera enceinte quelques semaines plus tard. Et sans vraiment s'en rendre compte, poussé par sa jeune-femme pleine de contradictions - chaque tentative de Rachelle pour éloigner sa mère ne fera que rapprocher les deux femmes — le jeune-homme se retrouve à vivre dans une maison située dans la ville de ses parents, avec sa femme, son jeune beau-frère, qui se démène comme il peut dans l'atmosphère gluante qui l'entoure et sa belle-mère, femme définitivement toxique. Le temps d'un été ces différents personnages auront alors l'occasion de voir leur vie se déliter et leur avenir s'assombrir.
On retrouve, dans cet Eté à Cold Spring, les thèmes chers à Yates (dont nous avons déjà parlé ici) : la petite bourgeoisie de l'Amérique d'après-guerre, le manque d'ambition, le désenchantement et la médiocrité. Les hommes perdent leur virilité (le père et le fils Shepard sont tous deux écartés de l'armée pour raisons médicales), les femmes sont tour à tour jeunes et écervelées, puis vieilles et décadentes. Les vies s'enlisent et les jeunes (à l'image du frère boutonneux de Rachel) perdent leurs illusions.
Et pourtant, on se surprend à s'attacher à ces personnages, à leur vouloir du bien même si l'on sait que l'on lit la chronique d'une déchéance annoncée. Nous comprenons leur douleur et leurs rêves. Et puis l'on ressent la moiteur de cet été américain, qui colle à la peau, comme le malheur.
Et l'on se dit qu'on a bien fait de redécouvrir ce grand écrivain qu'est Richard Yates.

En espérant que votre été a été tout le contraire de celui du livre, nous vous annonçons le retour de vacances, avec des valises pleines de lectures achevées, de Voyelle et Consonne, ravis de vous retrouver pour une nouvelle année (scolaire... parce que nous, les profs, on compte surtout en années scolaires) pleine de livres et de partages !

Références : 
Richard YATES, Un été à Cold Spring, Robert Laffont, 2011

7 août 2013

Carte postale

Alicia MARTÍN, Biografias, Arezzo, 2013

Méditation sur le flux incessant des blogs littéraires (ou comment chercher une aiguille dans une botte de foin...)?
Préfiguration de la rentrée littéraire?
Ou solution radicale pour en finir avec sa PAL?

21 juillet 2013

Congé royal

Mes très chers concitoyens,

La Reine et moi, ...

Désolé, je me suis trompé de texte! Difficile d'échapper à l'effervescence monarchique qui s'est emparée de notre petit pays ces dernières semaines.
Comme Albert, le blog va se mettre au repos mais il reviendra (le blog, pas Albert) d'ici la fin août pour des nouveaux billets.
D'ici là, on vous laisse avec une petite sélection subjective de titres dont nous avons parlé lors de leur sortie et qui sont maintenant disponibles en poche (il suffit de cliquer sur le livre pour avoir accès au billet d'origine). De quoi garnir vos valises ou emporter pour une séance de lecture en terrasse.

Bel été à toutes et tous!

11 juillet 2013

Le généalogiste VS le linguiste

Code 1879 — Les Enquêtes du généalogiste, Dan WADELL
Le Linguiste était presque parfait, David CARKEET

Deux enquêtes policières avec, pour héros, deux non-policiers. Entre le généalogiste et le linguiste, mon cœur ne risquait pas de balancer…

L’inspecteur de police a depuis quelque temps déserté son poste. Dans les séries télé, on ne compte plus les exemples d’auxiliaires qui volent la vedette au flic : expert scientifique, mentaliste, archéologue, psy, … Le renouvellement du genre passe par un changement de casting. Et en littérature ? Adamsberg, Wallander, Erlendur, Fors (pour ne citer que les plus récents) devraient-ils craindre la concurrence ? Petit comparatif à partir de deux romans qui jouent (ou pas) la carte de l’originalité.

L’inspecteur londonien Grant Foster se retrouve avec un drôle de cadavre sur les bras : un homme poignardé, amputé des deux mains et sur le corps duquel apparaissent, gravées au couteau, d’étranges inscriptions. Afin d’éclaircir cette énigme, Forster fait appel aux services d’un généalogiste, plus habitué aux rayonnages des bibliothèques qu’aux scènes de crime. Rapidement, l’enquête fait remonter à la surface une autre affaire criminelle : une série de meurtres datant de 1879 qui entretient d’étranges points communs avec le présent.
Des meurtres, des indices qui s’accumulent, quelques fausses pistes et un brin de romance : rien de très original dans ce polar qui tente de recréer l’ambiance mystérieuse du Londres de la fin du 19ème siècle. Cimetières, ruelles obscures, bas-fonds, … : tous les clichés sont au rendez-vous. L’élément original étant ici la présence du généalogiste qui, en fouillant dans les registres et les journaux de l’époque, éclaire le présent en replongeant dans le passé. La formule est d’ailleurs déclinée et répétée toutes les vingt pages, pour ceux qui n’auraient pas bien saisi le concept… Pour le reste, le style est plat et on devine assez vite l’issue de l’enquête (alors que je suis d'habitude le dernier à comprendre!). Je ferai donc l’impasse sur la suite des aventures du généalogiste (parue également chez Babel noir).

Autrement plus stimulant, Le Linguiste était presque parfait de David Carkeet parvient à conjuguer humour et suspense, tout en dressant une satire du monde de la recherche en sciences humaines. 
Jeremy Cook étudie l’acquisition du langage chez les jeunes enfants au sein de l’équipe de chercheurs en linguistique de l’institut Warbach, dans le sud de l’Indiana. Célibataire, passablement peu sûr de lui, plus proche de l’ours que de l’humain, il se demande ce qui lui a valu d’être traité de « trou du cul » par une jeune assistante du centre :

La formule initiale avait peut-être été « un vrai trou-du-cul », et le souvenir de Paula avait altéré la formulation originale en un « parfait trou-du-cul ». À moins que la sentence de départ ait été « une espèce de trou-du-cul » ou « un peu trou-du-cul sur les bords » ou « pas trop trou-du-cul » voire peut-être « pas un trou du cul contrairement aux autres ». […] Au yeux de quelqu’un à l’institut, il était un parfait — ou un vrai, un pauvre, un putain de, etc. — trou-du-cul, et cette personne en parlait à d’autres qui, à leur tour, le considéraient également comme (ou un vrai, un pauvre, etc.) trou-du-cul qui foirait tout.

Le meurtre étrange de l’un de ses collègues va cependant l’obliger à se concentrer sur un sujet hautement plus inquiétant : lequel des linguistes de l’institut est un assassin ?
Entre Agatha Christie et David Lodge, David Carkeet s’amuse avec le microcosme qu’il passe sous sa loupe pour mette en lumière les petits jeux de pouvoir, de solidarité et d’inimitié qui se nouent au sein de ce « tout petit monde ». Chaque personnage est un concentré de névroses, voire de folie : le directeur procédurier, les chercheurs inadaptés à la vie en société, le flic intello aux méthodes peu orthodoxes, … L’auteur parvient assez adroitement à mettre son personnage de linguiste à contribution et à utiliser, avec beaucoup de second degré, ses connaissances afin de résoudre l’enquête. Ce qui, pour quelqu’un qui passe son temps à modéliser les « areuhareuh » des nourrissons n’était pas gagné d’avance… 
Deuxième découverte d’un roman sorti de chez Monsieur Toussaint (après Karoo) et deuxième excellente surprise, avec à nouveau un vrai plaisir lié aussi à l’objet-livre soigné et élégant.

Référence :
Dan WADELL, Code 1879 — Les Enquêtes du généalogiste, traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Jean-René Dastugue, Babel noir, 2012. (Niveau 1)
David CARKEET, Le Linguiste était presque parfait, traduit de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Richard, Monsieur Toussaint Louverture, 2013. (Niveau 3)

8 juillet 2013

Des héros très discrets

Tout ce que je suis, Anna FUNDER

À partir de faits réels, un roman haletant et passionnant qui met en lumière l’héroïsme des premiers résistants allemands face au nazisme.

Avant d’arriver au pouvoir en 1933, Hitler et son entourage tentent de museler l’opposition politique et notamment les membres du parti social-démocrate. Ce mouvement profondément pacifiste avait été l’un des acteurs de la révolution de Munich en 1918-1919, violemment écrasée par le pouvoir en place. Dans les années 1930, ils tentent vainement d’éveiller la population allemande aux dangers que représente le parti national-socialiste. L’incendie du Reichstag sera le prétexte invoqué par les nazis pour se débarrasser définitivement de leurs ennemis politiques, forçant de nombreux militants pacifistes à l’exil. Ce roman, basé sur des faits réels, raconte le parcours de quatre d’entre eux et leurs efforts pour, de leur refuge londonien, alerter le monde entier sur la terrible menace qui pèse sur l’Allemagne et sur le reste du monde.
Le livre est construit autour de deux narrateurs et de deux époques différentes. En Australie, Ruth, une très vieille dame qui vit ses derniers jours, voit le passé lui revenir par bribes et la ramener à ces années d’exil, à Londres, auprès de son mari, Hans et sa cousine, Dora. Ils partagent alors la vie des réfugiés allemands à qui, sous peine de se voir renvoyer dans leur pays, on interdit toute action politique. Pourtant, alors qu’ils sont à la fois surveillés par les Anglais et des agents des services secrets allemands, ces hommes et ces femmes mettent tout en œuvre pour, clandestinement, récolter et diffuser les preuves des intentions totalitaristes et guerrières du Reich. L’autre narrateur est Ernst Toller, écrivain à succès et militant social-démocrate, qui après avoir purgé une peine de prison pour sa participation à la révolution de Munich, rejoint les Allemands exilés à Londres et, surtout, Dora, avec qui il entretient une relation amoureuse. En 1939, alors qu’il s’est réfugié aux États-Unis, il tente à son tour de raconter dans ses mémoires cette femme héroïque et prête à tout pour faire entendre sa voix.
Les époques et les récits se croisent et se répondent pour raconter le destin de ces personnages bien réels. L’auteure a pris le parti de la fiction, en se basant sur ses recherches et des sources directes (elle a bien connu Ruth), pour rendre hommage à ces hommes et à ces femmes qui ont mis « tout ce qu’ils sont » au service de la résistance. On découvre ainsi leur idéalisme, leurs doutes, leur abnégation face à un monde qui fait souvent semblant de ne pas les entendre. Ils sont pourchassés, toujours à l’affut et, à mesure que le roman progresse, conscients que leur vie ne tient qu’à un fil. Le style de l’auteur donne vie à ces héros de l’ombre et joue avec les codes du roman d’espionnage pour garder palpable, tout au long du livre, la tension permanente à laquelle ils sont soumis.
C’est donc très captivant et, même si on connaît la fin tragique de l’histoire, cela n’enlève rien au plaisir et à l’émotion de voir comment on peut, au péril de sa vie, lutter contre la violence, le cynisme et la cruauté du monde.

Un roman découvert chez Brize, qui avait quelques réserves.

Référence :
Anna FUNDER, Tout ce que je suis, traduit de l’anglais (Australie) par Julie Marcot et Caroline Mathieu, Éditions Héloïse d’Ormesson, 2013.

4 juillet 2013

Cinquante nuances de Dorian Gray

Teleny, Oscar WILDE

De la littérature érotique et queer avant l’heure, mais aussi un plaidoyer d’une grande modernité sur le droit à l’indifférence.

Lorsque Camille Des Grieux croise pour la première fois le regard de René Teleny, alors que celui-ci s’apprête à interpréter une rhapsodie hongroise lors d’un grand concert à Londres, son sang entre en ébullition. À mesure que le jeune pianiste exécute avec fougue son morceau, des visions extatiques s’emparent de Des Grieux. Un coup de foudre artistique mais surtout sensuel qui sonne le début d’un combat intérieur pour Camille : comment accepter cette part de lui-même qui se consume d’amour pour un autre homme? L’attrait qu’il éprouve pour René est cependant plus fort que ses scrupules et son abandon sera total. Mais on se doute bien qu’avec des prénoms aux connotations littéraires aussi marquées, les choses tourneront mal…
C’est après avoir lu certains billets un peu olé olé chez Jérôme que je me suis plongé dans ce bouquin qui trainait depuis longtemps sur ma pile. Et puis comme c’est l’été (enfin, en théorie), on peut s’accorder un peu de légèreté.
Car il s’agit bien ici d’un roman érotique, voire même pornographique. Il est attribué à Wilde mais il est probable qu’il soit au départ le fruit d’un travail plus collectif sur lequel le flamboyant romancier a fortement imprimé son style. À côté de certaines maladresses, on reconnaît souvent le style de l’auteur du Portrait de Dorian Gray, dans les descriptions ou dans ces petites formules qui font mouche. Vu le sujet du livre, il n’est pas difficile de comprendre pourquoi son auteur a voulu garder l’anonymat. Le texte date du début du XXème siècle et sa traduction en français de 1934. Et bien évidemment, il ne circulait alors que sous le manteau. Le plus étonnant, c’est qu’il a fallu attendre la fin des années 1990 pour que les biographes de Wilde reconnaissent qu’il s’agissait bien d’un texte de l’auteur.
Je ne suis vraiment pas un connaisseur du genre ; j’ai lu un peu du marquis de Sade mais en envisageant davantage ses écrits comme des textes d’idées. Difficile donc de donner un avis sur les qualités propres au genre. D’autant que ce roman est bien plus qu’un livre érotique. Mais puisqu’il faudra bien y passer, intéressons-nous d’abord au côté sulfureux.
Teleny propose un éventail complet de toutes les pratiques sexuelles : seul, à deux ou à plusieurs, hétéro, homo ou même avec une bouteille (aïe) ! Dans tous les sens, dans toutes les positions. La manière de dire la chose oscille entre une extrême crudité (une scène assez effarante dans un bordel malfamé), une distance froide (les mots « sphincter », « bulbe de l’urètre » ou « fluide spermatique » ne sont pas vraiment ceux qui me font grimper aux rideaux) ou encore, mais ce doit être propre au genre, une série d’images désuètes qui prêtent plutôt à sourire (« petit dieu d’amour », « formidable champignon », « énorme instrument », « dieu sans aile », …). Dans tout cet étalage de chairs en ébullition, les scènes entre Camille et René représentent bien évidemment les moments forts du roman. Les ébats entre les deux hommes, passionnels et intenses, sont aussi les seuls du livre où l’âme et le corps ne semblent plus faire qu’un. Leur faculté de récupération laisse rêveur (ou filera des complexes, c’est selon) : une petite respiration et on remet ça ! Plus sérieusement, ce que le livre tente peut-être de montrer, c’est que le rapport sexuel entre deux hommes fonctionne sur les mêmes bases (le désir, le plaisir, la jouissance, …) que celui entre un homme et une femme.
En dehors des scènes érotiques, le roman est aussi un plaidoyer, assez audacieux pour l’époque, en faveur de l’amour entre hommes. Le narrateur pose souvent la question de la nature : si je suis fait comme ça, en suis-je responsable et donc condamnable ou non ? La nature est-elle morale ? Les nombreuses références bibliques qui truffent le texte montrent également le poids de la religion sur ces questions. La conclusion est évidente : l’amour entre Camille et René n’est en rien condamnable.

Au théâtre, j’occupais toujours la même loge que lui […]. Aucun de nous n’acceptait, on le sut bientôt, aucune invitation à une partie quelconque où l’autre n’était pas invité. Dans les promenades publiques on nous voyait côte à côte […]. Par le fait, si notre union avait été bénie par l’Église, elle n’eût pas été plus intime.
Que le moraliste, après cela, m’explique le mal que nous faisions, ou que le légiste nous applique aux pires criminels, pour le prétendu tort que nous causions à la société !

Dans ce bel éloge du droit à l’indifférence, Wilde met en lumière l’hypocrisie de son époque qui ne craint rien d’autre que le scandale. Et, plus tragiquement, il semble déjà répondre aux accusations qui s’abattront sur lui quelques années plus tard.

Référence :
Oscar WILDE, Teleny – Étude physiologique, La Musardine, « Lectures amoureuses », 2009.

27 juin 2013

Constuire/re-construire/déconstruire

Un concours de circonstances, Amy WALDMAN

Un roman choral qui, à partir de la faille laissée par les attentats du 11 septembre, ausculte d’un œil acéré et mordant les fissures de la société américaine.

Quelques années après l’attaque qui a secoué le monde entier et laissé un grand vide dans le bas de Manhattan, un jury se réunit pour choisir, à travers un concours d’architecture, un monument à la mémoire des victimes du 11 septembre. Après avoir longuement débattu, les jurés attribuent la victoire à un projet qui propose de bâtir un jardin à Ground Zero. Mais au moment de découvrir le nom de l’architecte, stupeur : il s’agit d’un citoyen américain, certes, mais musulman. Alors que le jury s’impose un temps de réflexion pour mettre ses idées au clair et décider de ce qu’il convient de faire de cette information embarrassante, une journaliste en mal de sensationnel étale l’affaire au grand jour. C’est le début d’une polémique violente qui va embraser l’Amérique et mettre en lumière les tensions qui déchirent les différentes communautés de pensée du pays.
Dans ce roman choral, les différents personnages permettent d’envisager la question sous une multiplicité de points de vue : l’architecte, des représentants des victimes de l’attentat, des lobbyistes de toutes tendances, des journalistes, des politiciens, … Chacun défend son objectif, qu’il soit militant, électoraliste, économique, religieux ou sentimental. Et chacun occupe le vide laissé par l’attentat à sa manière. Mais ce qui est intéressant, c’est que Waldman n’a pas choisi des caricatures et joue habilement avec les préjugés. L’architecte musulman est un laïc convaincu qui se retrouve à devoir mettre en avant, malgré lui, ses origines. Le frère d’une des victimes tente d’utiliser la mort de son frère pour redonner du sens à sa propre vie. La gouverneure de l’État en profite pour se tailler une posture de candidate à la présidence. Chaque personnage est en réalité beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît.

[…] Claire pouvait donc créer une poupée russe composée uniquement à son effigie : Claire en Claire, en Claire, en Claire. Pendant l’audition, toutes ces Claire différentes et pourtant identiques semblaient contenues en elle, si bien que tout argument, quel qu’il soit, y trouvait une place. Chaque fois qu’elle pensait avoir atteint la dernière Claire, la vraie, elle se rendait compte qu’elle se trompait, à croire qu’elle ne pourrait jamais atteindre les tréfonds d’elle-même.

À l’image du personnage de Claire, les États-Unis de l’après 11 septembre sont déchirés et peinent à retrouver un semblant d’unité. L’ambiance est à la suspicion, à la psychose quotidienne, au rejet de l’autre. C’est donc davantage un portrait grinçant de l’Amérique contemporaine qu’un xième roman sur les attentats de New York. Et plus généralement une réflexion nuancée sur la manière dont les sociétés, à l’heure où l’information circule à une vitesse inouïe, absorbent les chocs et sautent d’un buzz à l’autre. 
Étonnant d’avoir si peu entendu parler de cet excellent premier roman…

Référence :
Un concours de circonstances, Amy WALDMAN, traduit de l’anglais (États-Unis) par Laetitia Devaux, Points, 2013.

22 juin 2013

Un livre qui change le monde ?

Quattrocento, Stephen GREENBLATT

Un essai passionnant, Pulitzer 2012, qui raconte l’histoire d’un texte fondamental, longtemps oublié, et dont la redécouverte a participé pleinement à l’avènement de la Renaissance.

Poggio Bracciolini, dit le Pogge, a-t-il eu conscience, en 1417, que le livre sur lequel il venait de mettre la main dans un monastère allemand éloigné de tout allait influencer durablement toute la pensée occidentale ? C’est en tout cas l’idée défendue par Stephen Greenblatt. Car ce que l’humaniste chasseur de manuscrits venait de sortir de l’oubli était une copie du De rerum natura (De la nature) de Lucrèce, un long poème consacré à Vénus mais aussi à la science et à une idée qui lui avait valu de disparaître des bibliothèques pendant des siècles : l’athéisme.

Ce n’est pas l’adhésion qui importait, mais la circulation — circulation d’un poème demeuré intouché dans une ou, au mieux, deux bibliothèques monastiques pendant des siècles, circulation des thèses épicuriennes réduite au silence par des païens hostiles, puis par des chrétiens qui ne l’étaient pas moins, circulation de rêveries, d’hypothèses esquissées, de doute chuchotés, de pensées dangereuses.

On a l’habitude de dire que la Renaissance se caractérise par la redécouverte de l’Antiquité. Cet essai vivifiant propose d’en expliquer les modalités pratiques et les conséquences. Il ne suffit pas de l’invention de l’imprimerie pour que les textes et les savoirs se remettent à circuler : il faut avant tout que ces textes existent encore et qu’ils soient retrouvés. Et, pour ce qui concerne Lucrèce, adepte d’Épicure, si son poème avait résisté aux ravages que le temps inflige aux vieux documents, l’Église avait rapidement compris que sa philosophie portait en elle la négation des fondements du christianisme. Car comment concilier une pensée qui voudrait que le monde soit fait d’atomes en mouvement qui s’entrechoquent au gré du hasard avec la doctrine d’un dieu créateur ? Et que faire de cette conception de l’existence basée sur la recherche du plaisir alors que la culpabilité et la souffrance sont considérées comme les seules voies possibles pour accéder au paradis. Greenblatt démontre avec beaucoup de précision comment le livre de Lucrèce a pu disparaître et comment, grâce à la découverte du Pogge, il a recommencé à circuler au début du XVème siècle.
À côté des idées soutenues avec une précision et une érudition jamais pesantes, l’auteur nous fait plonger dans les différentes époques qu’il aborde : la fin de l’Antiquité, le Moyen Âge et, bien évidemment, la Renaissance. Mais il ne s’arrête pas là et montre l’influence et la modernité de la pensée de Lucrèce, qu’on retrouve jusque dans la Déclaration d’indépendance américaine !

Référence :
Stephen GREENBLATT, Quattrocento, traduit de l’anglais (États-Unis) par Cécile Arnaud, Flammarion, 2013.

13 juin 2013

Et de cinq !

Ta-daaah ! Le cinquième volume de la brochure « Au bonheur de lire » est enfin disponible et, n’ayons pas peur des mots, nous en sommes très fiers.

Pour ceux qui ne connaitraient pas encore le projet, il s’agit d’une sélection de livres (romans, essais, documents et nouvelles) à l’attention des élèves de 4e, 5e et 6e années du secondaire (donc, pour nos voisins français : seconde, première et terminale).

Il fait savoir qu’en Belgique francophone, le programme du cours de français (qui est en réalité beaucoup plus qu’un cours de langue) accorde une place importante à la lecture et que nous n’avons pas d’imposés. L’accent est davantage mis sur l’importance de donner le goût de lire et, à partir de la lecture, mettre en place des activités (écrites ou orales). Et donc nous essayons de trouver des titres qui sont à la fois susceptibles d’intéresser les jeunes lecteurs tout en étant pourvus d’une certaine qualité d’écriture.
L’exercice n’est pas simple, d’autant que notre groupe de travail est impitoyable dans ses choix. Les débats sont parfois passionnés, voire virulents... C’est ainsi qu’en moyenne nous rejetons un livre sur trois ou quatre. Ça vous donne une idée de tout ce que nous lisons afin d’établir notre sélection…
Mais bon : au final, nous espérons amener nos collègues et, par eux, les élèves à la découverte de la littérature d’aujourd’hui. Et qu’on se le dise : les jeunes lisent encore, pour peu qu’on leur mette dans les mains de quoi leur en donner l’envie. Et qu’on ne vienne pas nous parler des classiques ! On peut évidemment en donner à lire mais avec modération. Le cours de français est bien sûr aussi là pour faire découvrir l’histoire de la littérature et, plus généralement, celle des grands courants artistiques (et je pense qu’en quittant nos classes, nos élèves ont tous les outils nécessaires pour s’orienter dans le monde de la création d’hier et d’aujourd’hui). Mais il est aussi important de leur montrer que la littérature est un art vivant !

Voici donc de quoi faire le plein de livres pour la rentrée prochaine ou, pour les non-enseignants (personne n’est parfait…), de quoi allonger sa PAL, sa LAL ou alourdir son sac de plage…

La brochure est à télécharger ici.

10 juin 2013

La mort vous va si bien

Histoire d’Alice qui ne pensait à rien (et de tous ses maris, plus un), Francis DANNEMARK

Petit traité belge sur l'optimisme. Plaisant.  

Lors de l'enterrement de sa mère, Paul rencontre Alice, sa tante, revenue à Bruxelles après de longues années pour rendre un dernier hommage à sa sœur. Pendant plusieurs jours, à la demande d'Alice, Paul écoutera l'histoire de cette femme au destin singulier, lors de rendez-vous qui se placeront sous le signe de la bonne chère. En effet, chaque soir, Paul emmènera Alice dîner dans un restaurant différent et écoutera cette Shéhérazade lui raconter une vie pour le moins exceptionnelle.
Car Alice a eu neuf maris et autant de veuvages.
Et pourtant, cette vieille dame qui sera toute sa vie poursuivie par la mort, restera d'un optimisme à toute épreuve, profitant de chaque instant, et surtout de chaque personne, et grappillant tous les instants de bonheur que la vie pourra lui offrir.
Ainsi, Alice quittera la Belgique, juste après la guerre et la mort de ses parents et de son fiancé, et partira pour l'Angleterre. Ensuite elle voyagera, emmenée par les hommes de sa vie, d'Italie en Indes en passant par Winnipeg. Son amie Maggie, mère de son premier époux, sera son port d'attache et elle trouvera, après chaque drame, refuge chez la vieille dame qui la soignera à coups de tasses de thé, de jardinage et de phrases bien senties sur le bonheur.
Bien-sûr, avouons que le parcours d'Alice et la mort de ses neuf maris est parfois difficile à croire, que son optimisme à toute épreuve paraît quelque peu fabriqué et que les différents personnages ne sont qu'évoqués un peu superficiellement, ce qui ne permet pas réellement de s'attacher à eux. Le lecteur reste donc à distance du récit des aventures d'Alice.
Mais Alice donne à Paul et au lecteur, dans un petit roman sans prétention qui semble n'avoir d'autres objectifs que de nous faire sourire, une jolie leçon sur le bonheur. Et, au jour d'aujourd'hui, c'est toujours bon à prendre !

Références :
Francis DANNEMARK, Histoire d’Alice qui ne pensait à rien (et de tous ses maris, plus un), Robert Laffont, 2013.

1 juin 2013

Miscellanées jubilatoires et déjantées

Le plus drôle de McSweeney’s

Un recueil de petits textes qui mélangent joyeusement humour, littérature et culture pop.
 
Certains livres n’ont pas les honneurs des rayons et restent confinés aux environs des caisses des librairies. Recueils d’aphorismes, livres à laisser trainer aux toilettes, petits volumes dans l’air du temps ou, dans le pire des cas, poèmes pour mamans et anthologies de photos de petits chats « trô mignons »… 
Alors, chers libraires, prenez garde à ce petit ouvrage : il mérite bien mieux que de finir en produit destiné à l’achat d’impulsion, équivalent papier du paquet de Tic-Tac ou de chewing-gum dans les supermarchés.
McSweeney’s est une maison d’édition américaine qui publie, notamment, une revue et un magazine, The Believer (qui existe également en français). Le plus drôle de McSweeney’s compile une série de textes parus dans la revue ou sur le site et qui ont en commun d’être plus légers que les publications habituelles de l’éditeur. Légers mais pas idiots, potaches mais intelligents et, surtout, non dénués d’une certaine dimension littéraire ou poétique et, le plus souvent, un brin déjantée. Des nouvelles, des parodies, des pastiches et pas mal de listes en tous genres, avec des références à la fois littéraires et populaires.
Cela peut donner, en vrac :
- la transcription d’un commentaire audio sur Le Seigneur des anneaux par Noam Chomsky et Howard Zinn  (où les deux intellectuels prennent la défense des Orques !) ;
- les remarques prodiguées à Homère et à Joyce dans un atelier d’écriture ;
- des fins de chapitres palpitantes à intégrer dans un roman ;
- le journal intime d’un employé de bureau qui a Winnie l’Ourson comme collègue ;
- Jean-Paul Sartre standardiste pour les appels aux urgences ;
- des extraits de la biographie de Steven Seagal ;
- un résumé des blockbusters qui font l’unanimité chez les conservateurs (par exemple : Madagascar, parce que « personne ne se fait avorter dans ce film ») ;
- les manières inefficaces de soumettre un jaguar ;
- des fins alternatives à des œuvres célèbres rédigées par un ado qui a une dent contre son meilleur ami.

Je pourrais presque vous retranscrire toute la table des matières tant je me suis amusé à la lecture de tous ces textes. C’est un exercice périlleux de conjuguer littérature et humour. Les auteurs de McSweeney’s, en quelques lignes ou sur plusieurs pages, y parviennent joyeusement. Cela m’a même valu quelques grands éclats de rire ce qui, il faut bien l’avouer, est plutôt rare quand on a un livre entre les mains…

Référence :
Le plus drôle de McSweeney’s, traduit de l’anglais (États-Unis) par Heloïse Esquié, Le cherche midi, 2013.

26 mai 2013

O’Brothers

Vie animale, Justin TORRES

Chronique d’une fratrie au bord du précipice. Un premier roman brut et percutant.

[…] on se suffisait à nous-mêmes pour jouer, chasser, se battre. On était soudés. Manny inventait les règles, Joel les brisait, et moi j’essayais de maintenir la paix, ce qui parfois consistait à tomber à genoux et à me cacher la tête dans les mains, puis à les laisser me bousculer et m’insulter jusqu’à être fatigués, lassés ou pris de remords. Ils me traitaient de pédé, d’emmerdeur, me couvraient de bleus, mais ils étaient moins méchants avec moi qu’entre eux. Tout le quartier le savait : ils verseraient leur sang pour moi, mes frères, ils l’avaient déjà versé.

Au cœur de cette fratrie qui grandit comme une mauvaise herbe dans une banlieue sans nom, les jeux de trois enfants : faire n’importe quoi, détruire, abîmer, faire mal. Pourtant, ils se protègent entre eux et tentent de maintenir un équilibre fragile face à des parents trop jeunes et trop occupés à se dépêtrer avec leurs lambeaux d’existence. Des petits boulots de nuit, des combines qui tournent mal, … Il faut composer avec les horaires fantasques de la mère et les colères du père.
Malgré l’unité dangereusement puissante de la cellule familiale qui fait front, seule contre le reste du monde, chaque moment passé ensemble est susceptible de tourner au drame et de finir dans les larmes, si pas dans les coups. Alors les trois enfants sauvages se soutiennent et observent. Le benjamin, le narrateur, a du promettre à sa mère de ne pas grandir, de rester pour toujours son petit garçon. De ne pas devenir un homme, comme ses frères et son père. Mais le temps passe et il faut penser à sauver sa peau.
Les courts chapitres qui composent ce roman présentent différents moments de la vie de cette famille dysfonctionnelle qui essaie désespérément de s’en sortir. C’est à la fois une chronique de l’enfance et le récit d’une lente maturation, celle du narrateur qui peu à peu va devoir se séparer des siens, passer du « nous » au « je », et quitter l’enfance, de manière violente et définitive. La violence animale des relations entre les personnages, toujours au bord de basculer dans le chaos, est rendue par une écriture sèche, directe et poétique. Le rythme va crescendo, comme une voiture dont les freins ne répondent plus, jusqu’à la fin, tragique et pourtant porteuse d’espoir.

Un livre recommandé tous azimuts par In Cold Blog. D’autres avis chez Brize, Jérôme et Ingannmic.

Référence :
Vie animale, Justin TORRES, traduit de l’anglais (États-Unis) par Laetitia Devaux, Points, 2013.

21 mai 2013

L'homme du roi

Le Conseiller – Tome 1 : Dans l’ombre des Tudors, Hilary MANTEL

Un roman historique à l’écriture enlevée sur une période de grande effervescence.

À la cour d’Henri VIII, un homme s’élève peu à peu pour devenir un personnage incontournable de l’entourage du roi et même du royaume : Thomas Cromwell. Fils de forgeron, il a quitté l’Angleterre et un père violent pour voyager à travers l’Europe, avec un passage dans l’armée du roi de France, pour finalement entreprendre des études de droit et entrer au service du cardinal Wolsey dont il est l’homme de confiance. Au moment où débute le roman, en 1527, Wolsey n’est plus en odeur de sainteté auprès du roi. Henri veut épouser Anne Boleyn mais pour cela il doit obtenir l’annulation de son mariage avec Catherine d’Aragon. Wolsey, malgré ses efforts, ne parvient pas à convaincre le pape Léon X. Sa disgrâce, hâtée par les efforts d’Anne Boleyn pour accéder au trône, est inévitable. C’est le moment pour Cromwell de sortir de l’ombre du cardinal et de se rendre indispensable auprès du roi…
Comme je l’avais dit il y a peu, je ne suis pas un grand lecteur de romans historiques. J’ai souvent l’impression que le récit croule sous les descriptions et les anecdotes sensées ancrer le lecteur dans une époque. Dans le premier tome de cette trilogie au succès retentissant (l’auteure a reçu par deux fois le Booker Prize), rien de tout cela. On entre lentement, par petites touches, dans le quotidien de Cromwell et dans l’Angleterre du début du XVIe siècle : un monde en pleine effervescence, où l’argent se trouve au centre de tous les enjeux et où l’église de Rome voit s’avancer chaque jour davantage le danger de la Réforme.
Mantel utilise un style vif, direct, un découpage dynamique et une langue qui évite le piège du « faux-vieux ». Elle construit avec beaucoup de finesses et de nuances (ce qui n’était pas du tout le cas de la série télé sur le même sujet) une galerie de personnages dont on devient rapidement familier : Thomas More, Anne Boleyn, Catherine d’Aragon et bien évidemment Henri VIII et Cromwell. La relation qui les unit, comme d’ailleurs toutes les relations dans ce roman, est ambiguë : qui sert les intérêts de qui ? Car le thème central est bien entendu le pouvoir : la façon d’y accéder et, surtout, de s’y maintenir. Et à ce jeu, les ressources de Cromwell semblent infinies. Il est partout à la fois: entre deux rendez-vous avec des ambassadeurs, il parvient à s'occuper des alliances nécessaires à sa famille tout en gardant l'œil sur les prétendus hérétiques qui croupissent dans les prisons londoniennes.
Un énorme pavé dont on attend la suite (mais il faudra être patient car elle n’est pas annoncée avant… mai 2014 !) et certainement un bonne pioche pour les vacances.

Référence :
Le Conseiller – Tome 1 : Dans l’ombre des Tudors, Hilary MANTEL, traduit de l’anglais (Angleterre) par Fabrice Pointeau, Sonatine Éditions, 2013.

7 mai 2013

Au bout de la nuit

Rue des voleurs, Mathias ÉNARD
 
Voyage célinien d'un jeune marocain avec le printemps arabe en toile de fond.

Lakhdar a vingt ans. Il vit à Tanger et autour de lui gronde l'écho du printemps arabe. Le jeune Marocain, amoureux de sa cousine Meryem, est chassé de chez lui par son père lorsque celui-ci surprend les jeunes-gens en plein ébat.  Commence alors pour le Lakhdar une épopée qui s'inspirera plus d'un Voyage au bout de la nuit célinien que des Aventures d'un Indien malchanceux qui devint milliardaire. Car non seulement Lakhdar ne se départira jamais de sa malchance, ne deviendra pas riche mais surtout parce que le récit d'Énard, profondément ancré dans une actualité brulante, n'aura de cesse de décrire la réalité d'aujourd'hui dans ce qu'elle a de plus dur.
Le jeune-homme errera tout d'abord dans les rue de Tanger, tel un mendiant. Il rêvera aussi, avec son ami Bassam, de s'enfuir en Europe, en Espagne en particulier, lieu de tous les fantasmes.
Il sera quelque temps pris en charge par une association islamiste mais s'en distanciera, contrairement à Bassam, qui s'enfuira avec le chef de cette congrégation religieuse, le charismatique Cheikh Nouredine. 
Lakdhar travaillera ensuite pour un sympathique Français, qui n'hésite cependant pas à l'exploiter, puis sur un bateau en direction de l'Espagne et enfin chez un effrayant trafiquant de cadavre obsédé par la mort. Il parviendra ensuite à se rendre à Barcelone et à s'installer dans la bouillonnante rue des Voleurs.
Le parcours de Lakhdar, qui est aussi noir que les romans qu'il dévore, sera éclairé par la rencontre de la jolie Judit, une Espagnole férue de culture arabe, de qui Lakhdar tombera amoureux.
Le livre, et c'est sa force, nous montre un monde arabe que nous connaissons mal, loin des clichés du genre. L'auteur a étudié le persan et l'arabe, résidé au Moyen-Orient et vit maintenant à Barcelone. Et il faut cette connaissance de la langue, des mœurs et de l'humanisme arabe, pour nous livrer ce récit où ressortent toutes les contradictions de ce monde musulman où planent les extrémismes, où l'on chasse un tyran pour mieux imposer une autre forme de tyrannie, où le monde occidental est à la fois l'ennemi et l'eden et ce, avec tant de justesse. Énard nous raconte la langue arabe et ses subtilités, la beauté de sa poésie et ses grands écrivains. Mais aussi l'Europe inhospitalière, agressive et arrogante. La ville de Paris, en particulier, capitale de ce pays qui prône la liberté, l'égalité et la fraternité, est décrite comme un lieu de rejet et de mépris pour tout ce qui est différent et pour les immigrés en particulier.
Lakhdar est un personnage plein de contradictions et de doutes. Il quitte sa famille sans se retourner mais sera tenté, tout au long de son périple, de retourner chez sa mère pour lui demander pardon. Il détestera profondément le Cheikh Nouredine mais trouvera à plusieurs reprises refuge chez lui. Il part en Europe mais sera nostalgique de sa ville natale qu'il a pourtant si longtemps haï. Doit-il quitter le bateau resté à quai pour cause de manque de carburant ? Doit-il rester auprès du fou obsédé par la mort pour qui il travaille ? Doit-il rejoindre Judit ? Doit-il rejeter son ami Bassam qui a pris le chemin du radicalisme ou se rapprocher de celui qui fait partie de sa vie, de son enfance ? Beaucoup de questions et très peu de réponses pour ce jeune-homme abandonné de tous qui se distingue entre autres par son amour des livres et de la langue.
Un roman sur la violence du monde d'aujourd'hui, la terrible réalité de l'exil et la force de la littérature.

Référence :
Mathias ÉNARD, Rue des voleurs, Acte Sud, 2012.

29 avril 2013

Le bon garçon et la vilaine fille

Tours et détours de la vilaine fille, Marie Vargas LLOSA

Roman faussement léger sur une histoire d'amour à sens unique ou les tribulations d'une femme pour se faire une place de choix dans la société sous le regard de celui qui l'aimera passionnément toute son existence.

Ricardo rencontre la petite Lily quand il est encore enfant et qu'il fréquente la jeunesse dorée de Miraflorès, à Lima. Elle est belle, elle aime danser et faire la fête, elle fait tourner la tête de tous les garçons. Trois fois Ricardo se déclare à elle, en vain. Mais leur chemin se croisera plusieurs fois, que ce soit de manière fortuite ou à l'initiative de l'un ou de l'autre. 
Le récit de Vargas Llosa est avant tout une histoire d'amour. Le béguin de Ricardo se transformera, d'années en années, en une passion ravageuse car a priori à sens unique. Il l'appelle la "vilaine fille", et sera son "bon garçon", "son pitchounet" qui lui dit sans cesse des "cucuteries" et à qui elle n'hésitera jamais à briser le cœur. Car la vilaine fille est ambitieuse. Elle veut du pouvoir et surtout, elle veut de l'argent. C'est sa volonté d'être à l'abri du besoin qui l'entraînera de Paris à Madrid, en passant par Cuba, Londres et Tokyo, fréquentant des hommes riches et parfois violents. Á chaque échec, elle vient se réfugier dans les bras de son bon garçon, avant de l'abandonner une nouvelle fois, le laissant brisé et au bord du suicide. Il faut dire que la seule ambition de Ricardo est de vivre à Paris. Ce n'est pas assez pour celle qu'il aimera toute sa vie.
Mais qui est cette vilaine fille ? Qui se cache derrière la petite Lily qui prit, il y a longtemps, un faux accent chilien pour s'insérer auprès des privilégiés de Miraflorès ? Elle apparaîtra tour à tour en passionaria révolutionnaire, en épouse bourgeoise, ou encore en trafiquante pour le compte d'un mafieux... Tantôt froide, glaciale et sans cœur, elle semble parfois passionnelle et passionnée. Manipulatrice, prête à tout pour gagner son indépendance et sa liberté, elle succombe, cependant, à la domination de certains hommes et même à leur perversité. Ricardo, qui l'a aimée toute sa vie, n'apprendra que très tard sa véritable origine et son nom de naissance. La vilaine fille est énervante, détestable, cruelle mais aussi troublante et terriblement attachante. Et le lecteur de comprendre pourquoi Ricardo, qui jure à chaque fois qu'on ne l'y prendra plus, cède à tous ses caprices.
Á travers cette histoire d'amour, Vargas Llosa décortique avec beaucoup de subtilité les sentiments et les comportements humains : les mensonges, l'abnégation de soi, la violence,... Á l'image de cette femme, le roman sera tantôt léger et drôle mais aussi souvent cru, dramatique, voire tragique. 
Au-delà de l'histoire d'amour, ces Tours et détours de la vilaine fille sont aussi la chronique de la socété des années cinquante jusqu'à nos jours et nous raconte, entre autre, l'évolution économique et politique du Pérou, pays natal des protagonistes dans lequel la vilaine fille refuse de retourner, de peur d'être confrontée à ses origines sociales qu'elle a passé sa vie à fuir.
C'est le récit d'une vie dédiée à une femme... une femme qui lui donnera tout son sens.

Référence :
Mario VARGAS LLOSA, Tours et détours de la vilaine fille, traduit du péruvien par Albert Bensoussan, Gallimard, 2006 et en Folio, 2008.

16 avril 2013

Le Songe d'une nuit d'été

Durant les deux semaines qui arrivent, ce sera Amandine seule à la barre du blog. De mon côté je serai tout entier plongé, comme c'est le cas depuis plusieurs années, dans les dernières répétitions et les représentations du spectacle annuel de la troupe de mon école dont je suis l'heureux metteur en scène. 
Et comme chaque année, au moment où je vous écris, j'ai l'impression que rien n'est prêt, que rien n'avance, qu'il nous faudrait encore des mois de travail... Mais je sais d'expérience que mes petits comédiens/étudiants vont à nouveau donner le meilleur d'eux-mêmes et que nous serons à la hauteur du défi shakespearien! 
Et si vous passez par Waterloo les 25 et 26 avril: n'hésitez pas! 

11 avril 2013

Illégal

Dans la mer il y a des crocodiles, Fabio GEDA

La rencontre entre Fabio GEDA, éducateur et écrivain et Enaiatollah Akbari, jeune réfugié politique ou l'histoire vraie du périple d'un enfant afghan jusqu'en Italie.

Enaia dit qu'il a de la chance. Et pourtant, on ne peut pas dire que les fées se soient penchées sur son berceau. Né Hazara, une ethnie persécutée à la fois par les Pachtounes et les Talibans, dans un petit village d'Afghanistan, Enaia est destiné à mourir pour compenser la dette qu'a contractée son père en ayant eu la mauvaise idée de mourir alors qu'il transportait de la drogue pour le compte des Talibans. 
La mère d'Enaia le conduit alors près de la frontière pakistanaise et l'abandonne, considérant que la fuite, aussi dangereuse soit-elle, vaut mieux que la condamnation à mort qui l'attend dans son village.
Enaia a dix ans, ou peut-être onze. Il ne sait pas. Et il va devoir apprendre à survivre dans un pays en guerre où les enfants de sa condition sont nombreux et traités comme des animaux.
Il traversera l'Iran, la Turquie, la Grèce avant d'atteindre l'Italie, terre de salut. Il voyagera dans le double fond d'un camion, dans le ventre d'un cargo, sur un canot de sauvetage, dans les montagnes pakistanaises, ... Il verra certains de ses compagnons de fortune mourir sous ses yeux. Il sera dépendant des trafiquants d'êtres humains qui le feront voyager et travailler illégalement sur des chantiers, de la police qui bien souvent spolie les illégaux de leurs maigres biens. 
La force de ce récit est sans doute la totale absence de pathos. Enaia raconte les faits. Il évite de parsemer son histoire de sentiments. Il raconte son histoire et l'on comprend qu'il a dû laisser les émotions de côté pour pouvoir survivre dans un monde qui ne voulait pas de lui. Car l'histoire d'Enaia est avant tout l'histoire de la rage de vivre d'un enfant. Malgré la guerre, la peur, la faim et la souffrance, l'enfant se battra jours après jours pour trouver un lieu dans lequel il puisse vivre. Il trouvera finalement un lieu où il peut même être heureux. Il n'en attendait pas tant.
Le récit d'Enaia est de temps en temps interrompu par le compte rendu de ses entrevues avec Fabio. Fabio qui tente de lui faire parler de sa mère, de la vieille dame qui l'a nourri et habillé avant de le remettre sur la route avec cinquante euros en poche, de ses amis d'errance. Mais Enaia refuse : « Ce qui est important, c'est l'histoire. Pas les gens, ni les lieux. Mon histoire n'est pas personnelle, elle est celle de milliers de gosses et de femmes. »
Un récit plein de pudeur, donc. Et une histoire poignante qui rappelle ce que traversent de nombreux immigrés clandestins, les hommes, les femmes, les familles et les enfants, prêts à toutes les humiliations et les souffrances physiques pour tenter de pénétrer sur une terre un peu moins hostile, mais dont ils sont malheureusement souvent chassés à coups de pieds. Et une belle leçon pour tous ceux qui pensent encore qu'on ne "peut pas accueillir toute la misère du monde".
Le récit de Fabio GEDA s'est vendu à plus de deux-cent milles exemplaires. Inouï quand on sait qu'il a été écrit dans une Italie berlusconienne bien peu accueillante pour les immigrés clandestins.

Référence :
Fabio GEDA, Dans la mer il y a des crocodiles, traduit de l'italien par Samuel Sfez, édition Liana Levi, 2011. 

1 avril 2013

L’étranger au procès du château de la peste feat. Che G.


La vie rêvée d’Ernesto G., Jean-Michel GUENASSIA

Un titre pompeux pour un livre trop ambitieux.

Joseph Kaplan, médecin pragois d’origine juive, quitte sa ville pour Paris, où il étudiera à l’Institut Pasteur, avant de rejoindre Alger, puis la France, puis de nouveau la Tchécoslovaquie. Au fil de ses voyages, de 1910 à 2010 : des histoires d’amour et d’amitié, quelques pas de tango, une guerre, la pratique de la médecine auprès des plus démunis, la peste et la vie sous un régime policier. Le livre pourrait s’arrêter là et former une sorte de chronique du vingtième siècle, sans grande originalité, mais qui se laisse gentiment lire.
Seulement, après plus de la moitié du livre, l’auteur se met en tête d’utiliser un guest de premier ordre : Ernesto Guevara himself ! Et là ça ne passe plus. Je n’ai aucun problème avec les libertés romanesques prises avec l’Histoire mais encore faut-il en faire quelque chose… Ici, Guenassia ne garde du Che que l’image de carte postale de la figure romantique du révolutionnaire et s’emmêle les pieds dans une histoire d’amour digne des plus mauvais mélos. Certains dialogues semblent tirés des Feux de l’amour et les échanges entre les personnages sur le thème de l’engagement m’ont parfois rappelé les premières dissertations de mes élèves les moins inspirés… Alors, face à autant de maladresses, on commence à devenir un peu mauvais et tout ce qui sonne faux vous saute aux yeux.
L’auteur semble vouloir placer son roman sous l’égide de grands auteurs (qui n’avaient rien demandé), notamment Camus (Alger, la peste, …) et Kafka : Joseph K(aplan), Prague, les condamnations arbitraires, … Mais tout reste au niveau du clin d’œil et semble complètement fabriqué.
Quant au titre (qui, rappelons-le, ne fait référence qu’à une petite portion du roman), pourquoi ne pas appeler Guevara par son nom complet ? Allusion à Kafka, certainement, mais surtout petite coquetterie littéraire qui sonne creux.
Je n’avais pas beaucoup accroché au Club des incorrigibles optimistes (qu’Amandine avait pourtant bien aimé ici). Je pense donc qu’entre Xavier D. et Jean-Michel G., c’est bel et bien fini !

L’avis de Manu.

Référence :
Jean-Michel GUENASSIA, La vie rêvée d’Ernesto G., Albin Michel, 2012.

21 mars 2013

L'Inde I Go

Indigo, Catherine CUSSET

Le voyage en Inde de trois artistes français qui vont se confronter à l'exotisme d'un pays parfois effrayant et à leurs conditions d'individus et d'artistes.

Trois Français sont invités en Inde pour y faire une série de conférences et participer à diverses rencontres culturelles. Charlotte, réalisatrice quarantenaire, mariée à un Américain et vivant à New-York avec son mari et ses deux filles, profite de ce voyage pour faire le deuil de son amie de toujours, qui s'est suicidée quelque temps auparavant et qui a vécu de nombreuses années en Inde; Roland, essayiste de soixante-quatre ans, séducteur invétéré et amoureux de la vie, se réjouit de retrouver en Inde, où il a vécu quelques années, son amour de jeunesse, malgré qu'il soit accompagnée de sa jeune et jolie maîtresse italienne, Renata; Raphaël, enfin, auteur de deux romans d'autofiction, personnalité trouble, tantôt aimable, tantôt revêche, découvre lui aussi l'Inde d'aujourd'hui et ses contradictions.
Les trois invités vont donc se confronter à ce pays si particulier, l'Inde. Il y a les paysages de conte de fées, bien entendu, les plages de sable fin, les hôtels luxueux mais il y a aussi la misère, la violence et la menace des attentats terroristes qui planent. Et puis il y a la chaleur.
Géraldine, jeune femme mariée à un Indien et mère d'un petit garçon d'un an, qui travaille à l'Alliance française, organise cette rencontre. Le fait qu'elle reconnaisse en Raphaël le ténébreux voisin dont elle était éperdument amoureuse lorsqu'elle était encore enfant dans sa Bretagne natale va quelque peu mettre à l'épreuve son professionnalisme.
Les personnages, dans ce paysage exotique et parfois effrayant, vont vivre une série d'événements - un attentat, un incendie, un accident, l'annonce d'une maternité,... - qui vont mettre en lumière leurs angoisses, leurs contradictions et leurs attentes de la vie. Chacun révélera peu à peu sa peur de vieillir, sa peur de la mort ou sa peur de l'engagement.
On retrouve dans ce dernier roman de Catherine CUSSET l'art de la comédie humaine de l'auteure. Celle-ci met à jour chacun de ses personnages en évitant de les présenter de manière trop manichéenne. Chacun d'eux apparait ainsi tour à tour sympathique, touchant, agaçant, pathétique.
Par ailleurs, la rencontre de ces hommes et femmes de lettres permettra une réflexion sur la place de la littérature et du cinéma dans la vie des héros et dans le monde en général.
Si le roman se laisse dévorer, que le cadre indien est exotique à souhait et que la construction est tout en finesse, on pourrait, si on était un peu tatillon, remarquer qu'on ne retrouve pas, dans ce livre, toute la finesse de l'analyse des personnages dont l'auteur nous avait habitués avec des romans tels que Le problème avec Jane, La haine de la famille ou encore le récent Un brillant avenir. La complexité des rapports humains est toujours le thème de prédilection de Catherine CUSSET mais ceux-ci sont peut-être un peu moins décortiqués que dans ses précédents ouvrages.
Reste qu'Indigo est digne de son titre, un roman plein de nuances.

Références :
Catherine CUSSET, Indigo, Gallimard, 2013.

17 mars 2013

We could be heroes

The Perks of Being a Wallflower (Le Monde de Charlie), Stephen CHBOSKY

Un roman d’adolescence qui sonne juste.

Ado, la mixtape constituait, plus encore qu’une lettre, l’objet à travers lequel l’apprenti-amoureux que j’étais s’exprimait le mieux. À côté des messages transportés par les chansons, la K7 était également la promesse et l’expérience de la durée en amour. Le temps de la préparation : choisir les titres, calculer comment les répartir entre deux faces de 30 ou 45 minutes, l’une après l’autre les écouter à mesure qu’on les enregistre et recopier les titres sur le petit morceau de papier cartonné à glisser dans le boitier. Une occupation qui n’autorisait aucune distraction. Et puis venait l’autre durée, celle de l’écoute. Le plaisir de savoir que l’autre allait prendre le temps de découvrir un à un ces petits bouts de musique qui ne parleraient qu’à lui, qui lui montreraient combien mon goût en musique était à la fois original et éclairé, décalé et coolissime. En bref : une déclaration d’amour et un portrait à ma gloire !
Et puis parfois, à la mixtape offerte répondait une autre en retour. Le cadeau à écouter au creux de l’oreille, dans le casque du walkman qui ne me quittait pas.
Pourquoi vous raconter tout ceci me direz-vous ? Parce que c’est dans le monde des mixtapes et d’autres souvenirs de l’adolescence que le roman de Stephen Chbosky invite le lecteur à plonger.
Charlie a quinze ans, habite la banlieue newyorkaise et entame sa première année de lycée. Encore ébranlé par le suicide de son meilleur ami, ce jeune garçon timide et sensible raconte son quotidien dans des lettres adressées à un correspondant inconnu. La vie au lycée s’étire sous le signe de l’ennui et des rêveries solitaires d’un ado qui n’appartient pas à la frange populaire de l’école et qui semble, par peur d’y sombrer, presque étranger à la multitude de sentiments qui l’animent. Les lectures conseillées par son professeur d’anglais, qui lui fait découvrir les grands auteurs, sont un refuge dans lequel il oublie un temps sa mélancolie. La rencontre avec deux élèves plus âgés, Patrick et la jolie Sam, va chambouler son univers et lui faire découvrir l’amitié, le sentiment d’appartenance à un groupe et, bien sûr, les premiers émois amoureux.
J’avais vu l’adaptation au cinéma, réalisée par l’auteur, et malgré tous les défauts du film, j’avais été touché par la justesse du ton et du regard sur l’adolescence. Et puis le billet d’Émeraude (ou plutôt son grand cri d’amour) m’a donné envie d’aller voir ce qu’il en était du roman, presque inconnu chez nous mais gros succès d’édition aux États-Unis1. (Et pour ceux qui ont parfois peur de lire en VO, c’est d’un niveau très accessible.)
Ici aussi, malgré certaines facilités et quelques ficelles un peu attendues, j’ai été emporté par le parcours de Charlie, cousin du début des années 1990 du Holden de L’Attrape-cœurs, par l’écriture, douce et sensible et par toutes les références à une époque pas si lointaine (pour peu, on pourrait presque ranger le livre dans la catégorie des romans historiques!). 
Face à certains livres, on met parfois de côté tout son attirail critique parce qu’il y a quelque chose qui résonne en vous de manière très puissante. Même si mon parcours n’est pas le même que Charlie, j’ai retrouvé cette impression propre à l’adolescence où tout semble vécu de manière intense, où les émotions débordent de partout et où chaque nouvelle expérience émerveille autant qu'elle inquiète. 
Et puis un livre qui vous donne envie d’écouter du Bowie, de (re)fumer un pétard ou de revoir The Rocky Horror Picture Show… ou de recevoir une jolie une mix-tape, c’est déjà pas mal, non ?

Références :
Stephen CHBOSKY, The Perks of Being a Wallflower, Simon & Schuster, 2009.

1 Le livre est sorti en français dans une collection jeunesse, d’abord sous le titre Pas raccord puis réédité avec le titre du film, Le Monde de Charlie (traduit de l’anglais par Blandine Longre, Éditions Sarbacane, 2008, nouvelle édition en 2012). À noter que ce titre est d’une parfaite idiotie et ne rend pas du tout compte de la poésie du titre original (qu’on pourrait traduire, en gros, par Les avantages d’être passe-partout).

12 mars 2013

Un automne islandais

L'embellie, Audur Ava OLAFSDÓTTIR

Un road movie islandais assez décevant.

En rentrant de chez son amant, quelle n'est pas la surprise de la narratrice d'apprendre que son mari la quitte pour une collègue enceinte de ses œuvres. Pas plus abattue que ça, notre héroïne se voit confier par sa meilleure amie qui va bientôt accoucher le petit Tumi, garçonnet de quatre ans malentendant et pourvu de lunettes avec des verres démesurés. "Tu verras, lui dit son amie, il va te changer". Peu après la voilà gagner deux fois au lotto. Qu'à cela ne tienne, pour faire le bilan de tout ça, elle décide de prendre un congé et de partir sur les routes islandaises avec son petit passager.
Et comme le lui avait prédit une voyante quelque temps plus tôt, il y aura : " un voyage, un gain, de la fortune, de l'amour, bien que l'on puisse s'attendre à quelques bizarreries en la matière".
Le personnage principal est fantasque, le petit garçon attendrissant, les rencontres étonnantes et les métaphores nombreuses. Un voyage initiatique sur les routes islandaises pluvieuses. Et pourtant, la mayonnaise ne prend pas. Pourquoi ne suis-je quasiment jamais entrée dans ce roman ? Peut-être parce que cette histoire avait un petit air de déjà lu, parce que les personnages ne prennent jamais vraiment chair et qu'on a du mal à y croire. La folie sympathique de l'héroïne finit par énerver et tous les autres personnages ne sont qu'ébauchés. Même les effets de style semblent fabriqués.
On avait pourtant été tellement séduit par Rosa Candida de la même auteure. Mais en y regardant de plus près, on se rend compte que ce roman a été écrit en 2004 et a été traduit sans doute grâce au succès du roman cité ci-dessus malgré qu'il soit bien plus faible.
Quelques petites choses à sauver, cependant... Tout d'abord la description que fait l'auteure du rôle de mère  : 
"Les mères n'ont qu'une chose en commun : ce sont des femmes qui ont couché avec un homme au moment de l'ovulation sans prendre les précautions adéquates. Pas même besoin de le faire deux fois, en tout cas avec le même homme. (...) Être mère, c'est se réveiller le matin, faire de son mieux puis se coucher le soir en espérant que tout ira pour le mieux.
Et les nombreuses recettes de cuisine présentes en annexe, dont quelques recettes islandaises assez tentantes telles les "bruants des neiges grillés à la mode des hauts plateaux" ou encore la "saucisses de viande de cheval " (plat d'actualité...) en passant par les "kleinur" et autres "skonsur". Dommage que le livre ne soit pas à la hauteur de sa cuisine !

Références :
Audur Ava ÓLAFSDÓTTIR, L'Embellie, traduit de l'islandais par Catherine Eyjólfsson, Zulma, 2012.