24 octobre 2011

(Re)Lire ses classiques #4


L’insoutenable légèreté de l’être, Milan KUNDERA


Kundera appartient à ces auteurs que je lisais avec passion (et avec souvent peu de discernement) quand j’étais plus jeune et que j’ai abandonnés en cours de route. Aidé, en ce qui concerne Kundera, par ses derniers romans, écrits en français, selon moi bien en-dessous de ceux écrits dans sa langue maternelle.
Nous avions décidé, sur les conseils d’une collègue bien inspirée, de commencer l’année de nos sixièmes (terminales) avec ce désormais classique de la littérature moderne : L’insoutenable légèreté de l’être.

De ma première lecture lorsque j’avais dix-sept ans, je n’avais retenu qu’une histoire d’amour tortueuse et des personnages égarés. Les efforts de Tomas et Tereza pour maintenir au sein de leur couple l’équilibre entre le libertinage de l’un et le besoin de protection de l’autre. Les voyages de Sabina, la femme au chapeau melon, en quête de toujours plus de liberté. L’idéalisme romantique de Franz, l’intellectuel. Des personnages illustrant les réflexions philosophiques qui traversent tout le livre et qui interrogent sur les conséquences de nos actes, sur l’individualisme et, bien sûr, le kitsch.
J’avais oublié combien le contexte du Printemps de Prague et de l’occupation soviétique hantait le roman : la surveillance constante des citoyens, la censure, l’implacable puissance de la Grande marche. Et, étrangement, je n’avais aucun souvenir de la construction du roman, le mélange entre roman et essai, la présence constante du narrateur, les aller-retours dans le temps.

Aucune déception à la relecture : ce roman tient en haleine, amène sans cesse son lecteur à s’interroger et, alors qu’il date de 1984, est toujours en phase avec le monde d’aujourd’hui. Sur le kitsch, par exemple. Kundera avait raison d’écrire que le kitsch triompherait de tout. Entre l’affaire DSK, la pipolisation virale et le triomphe du politiquement correct : que du kitsch.

Et vous ? Un souvenir de votre lecture ?

Référence :
L’insoutenable légèreté de l’être, Milan KUNDERA, traduit du tchèque par François Kérel, Gallimard, Folio, 1989

19 octobre 2011

Avec des « si »

Le faiseur d’histoire, Stephen FRY

SF, roman d’anticipation et comédie romantique : un livre original qui souffre parfois de sa démesure.

Avec des « si », on mettrait Paris en bouteille. (Personnellement, en ce qui concerne Paris, j’opterai plutôt pour des garçons de café plus sympathiques, mais cela n’engage que moi.) Et on pourrait aussi réécrire l’Histoire et éviter des désastres. C’est en substance le projet physico-historique que va tenter Michael, un jeune thésard de Cambridge, aidé par un vieux physicien du genre Tournesol. Ensemble, ils envisagent de changer la face du monde en modifiant, tout simplement !, le passé.

Que les allergiques à la SF se rassurent : on s’embarrasse très peu des questions scientifiques et de l’explication du phénomène. Fry cherche davantage à créer des ambiances et à faire vivre les mondes qu’il raconte, les vrais comme les faux. Il sera question de l’enfance d’un petit autrichien au tempérament belliqueux (pas difficile de deviner de qui on parle : regardez la couverture !), de faits d’armes dans les tranchées du Nord de la France et d’une société qui ne connaît plus la diversité. Fry passe de l’un à l’autre avec beaucoup de facilité et saupoudre le tout avec pas mal d’humour, notamment à travers les états d’âme de Michael. Parfois, le grand écart entre la réflexion sur le sens de l’Histoire et les histoires d’amour du jeune chercheur m’ont semblé périlleuses. D’autant que Fry parodie les comédies romantiques américaines (une partie du récit est d’ailleurs présentée sous forme de scénario) au point d’utiliser parfois les mêmes grosses ficelles. Mais le tout est écrit avec tellement d’enthousiasme qu’on se laisse facilement prendre et, malgré un sujet pour le moins sensible, il ne s’en sort pas trop mal. J’imagine que si un auteur français s’était aventuré dans ce genre de projet, cela aurait donné lieu à l’une de ces petites polémiques littéraires dont seule l’Hexagone a le secret.

L’avis de Keisha.

Référence :
Le faiseur d’histoire, Stephen FRY, traduit de l’anglais par Patrick Marcel, Gallimard, Folio SF, 2011

15 octobre 2011

La PAL de nos élèves

Un oubli dans la course de la rentrée: publier ici nos listes de lectures pour l'année scolaire 2011-2012:

- quatrième année (seconde);
- cinquième année (première);
- sixième année (terminale).

Des idées pour nos collègues, pour des cadeaux de Noël, pour vos dimanches d'hiver, pour en finir avec Twilight, Musso, Levy, ... ou tout simplement pour allonger votre PAL!

Tous vos commentaires sont les bienvenus.

11 octobre 2011

La clarté des âmes


Les trois lumières, Claire KEEGAN

Petit récit d'apprentissage plein de délicatesse. Lumineux. 

Mais pourquoi donc le père fait-il un jour monter la petite dans sa voiture, quitter sa nombreuse fratrie et se rendre dans la ferme de parfaits inconnus le temps d'un été. Certes, la mère est à nouveau enceinte,... Mais cela n'explique pas tout. Passé la crainte de l'abandon, la petite se fera une place au milieu de ce couple singulier qui l'a recueillie, découvrira la ferme, la nature, les lumières de la nuit et surtout la chaleur et la tendresse. Car cet homme et cette femme, portant comme un fardeau un drame secret, s'attachent à cette petite, qu'il renommeront peu à peu Pétale, tout en sachant que son séjour chez eux n'est, en réalité, qu'une parenthèse enchantée.
Court roman ou longue nouvelle, le récit de Claire KEENAN est tout en subtilité et repose sur les non-dits. Pas question pour la romancière de nous expliquer le pourquoi du comment. Le point de vue est celui de l'enfant, et nous nous contentons d'apprendre ce qu'elle comprend, d'entendre ce que les adultes laissent échapper devant elle et de deviner... Un roman d'apprentissage, qui rappelle la beauté du monde et les petits moments de bonheur et néanmoins un roman social, bien ancré dans le lieu d'origine de la romancière, cette Irlande qui apparaît tour à tour riche et fertile puis âpre et dure et dans lequel certaines familles ont bien du mal à joindre les deux bouts. Peut-on se permettre l'affection et les gestes d'amour lorsque l'on a de nombreuses bouches à nourrir ?
L'écriture de Claire KEEGAN est presque poétique et se concentre sur les sensations, les bruits, les gestes et les regards car les personnages sont de ceux pour qui "la parole n'est une nécessité en aucune circonstance". Un récit réaliste et social mais aussi la description d'un univers presque enchanteur. Sans jamais les voir, on sent que les fées des contes traditionnels irlandais ne volent pas très loin de ces mystérieuses trois lumières.

6 octobre 2011

La fin du temps de l’innocence

Expiation, Ian McEWAN

À la fois intime et romanesque, un livre sur le thème du poids du passé et de la guerre.

Briony, treize ans, déborde de talent et d’inventivité quand il s’agit de mettre en mots des histoires romanesques et dramatiques. La jeune fille, produit de la bonne société anglaise d’avant-guerre, se verrait bien devenir romancière. À la charnière entre l’enfance et l’adolescence, elle commence à entrevoir le monde des adultes d’un œil nouveau, leurs désirs et leurs illusions. Pas encore assez cependant pour pouvoir reconnaître l’amour véritable en train de se tisser entre sa grande sœur et le fils de la domestique. Confondant passion et perversion, Briony va lancer une accusation aux conséquences désastreuses. Mais la réalité la dépasse et, cinq ans après, alors que la guerre balaie l’Europe, les trois personnages continuent de payer le prix de l’imagination de Briony.

La première partie du roman présente, sur deux journées, les drames intérieurs des personnages, le poids que fait peser sur eux la société et la lutte perpétuelle qui les oppose à toutes leurs aspirations. Récit intime où l’on passe d’un protagoniste à l’autre et où les points de vue sur l’action finissent par se contredire, on découvre avec le personnage de la jeune fille que la réalité est multiple et qu’il est illusoire de vouloir la dompter. Dans la seconde partie, les personnages sont plongés dans un univers qui les dépasse, celui de la guerre, des combats, des morts et des blessés. L’occasion pour eux d’aller au bout d’eux-mêmes et, pour Briony, de pouvoir peut-être expier sa faute. McEwan propose une narration sur plusieurs niveaux sans que cela ne sonne fabriqué et donne à son histoire un beau souffle romanesque. Il interroge aussi le pouvoir de la fiction et les limites de celle-ci.

Les avis de Karine :), de Manu et de Keisha.

Référence :
Expiation, Ian McEWAN, traduit de l’anglais par Guillemette Belleteste, Gallimard, Folio, 2010

1 octobre 2011

Dégât des eaux

Le convoi de l’eau, Akira YOSHIMURA

Roman étrange et "ambiancieux" sur la confrontation silencieuse entre deux sociétés.

Un groupe d’ouvriers s’engage à pas mal assurés au fond d’une vallée perdue dans la brume. Un lieu coupé du monde, difficile d’accès, où une grande société a projeté de construire un barrage hydroélectrique. Au bout de leur chemin dans la montagne, les hommes découvrent un hameau hors du temps, habité par des villageois silencieux et discrets, condamné à être englouti par les eaux du barrage. Avant d’entamer la procédure d’expropriation, les ouvriers de ce chantier isolé se lancent dans la destruction lente et irréversible de la montagne et découvrent peu à peu les étranges façons des habitants du hameau, passifs et en apparence résignés face aux ouvriers qui viennent dénaturer leur environnement presque sacré. Parmi eux, le narrateur, qui a rejoint le projet après sa sortie de prison. Observateur attentif de la vie des villageois, il retrouve chez eux des sensations et des attitudes qui réveillent sa conscience troublée par le meurtre de sa propre femme.

Etrange roman. L’atmosphère lourde, embrumée et décontextualisée du décor jette sur la vie de ces deux communautés qui s’observent avec méfiance et curiosité un voile de mystère qui rappelle, très subtilement, celui de la fable. À côté de la dénonciation évidente des dégâts causés par l’industrialisation qui ne s’embarrasse de rien, l’auteur laisse émerger progressivement du groupe des ouvriers la personnalité ambiguë du narrateur qui semble être le seul capable de comprendre le fonctionnement de la communauté qu’il est censée détruire. Les rites traditionnels prennent un tour menaçant, à travers des images puissantes et inquiétantes, et semblent venir perturber, en silence, la modernité en marche.
Autre thème abordé, le poids du groupe et la place de l’individu dans une société où doit primer l’intérêt collectif. Les codes et les règles qui définissent l’organisation de la vie en société s’opposent dans l’affrontement muet qui met face à face la société traditionnelle et celle des ouvriers.

Beaucoup de mystères donc pour cette méditation subtile sur le Japon d’aujourd’hui qui balance toujours entre modernité et tradition. Les amateurs de littérature japonaise apprécieront et les autres (peut-être même ceux qui en ont peur... ils se reconnaitront) se laisseront facilement envahir par l’ambiance étrange et originale de ce très beau roman.

Les avis (positifs) de Clara, d’Yspaddaden, de Vanessa, de Cachou et de Calyste.

Référence :
Le convoi de l’eau, Akira YOSHIMURA, traduit du japonais par Yutaka Makino, Babel, 2011

27 septembre 2011

Oxforderies

Mauvais genre, Naomi ALDERMAN

Un roman d’apprentissage un peu tiède sur le passage à l’âge adulte.

Le contenu des commissions déversé dans la piscine d’une villa du Sud de l’Italie. Les aliments encore emballés flottent à la surface de l’eau et laissent à penser que Mark a, une fois encore, noyé son chagrin dans les paradis artificiels qui l’emmènent chaque fois un peu plus loin. Mais James veille et, comme d’habitude, sera auprès de Mark quand celui-ci sera sorti des limbes de l’alcool et des drogues dont il abuse toujours un peu plus.
Tout a commencé à Oxford, temple du savoir où viennent se former ceux qui espèrent devenir l’élite de la société britannique. James, étudiant qui peine à se mettre au diapason des exigences de la prestigieuse institution, y fait la rencontre d’un groupe de jeunes gens qui gravitent autour de Mark, sorte de dandy décadent et richissime. James et ses nouveaux amis s’installent dans la maison de Mark et, entre les fêtes et les examens qui ponctuent leur vie d’étudiant, connaissent leurs premières histoires d’amour et leurs premiers pas dans la vie du monde des adultes. James, timide et réservé, est à la fois fasciné et révulsé par le comportement de son hôte. Hédoniste, excessif en tout, Mark a cependant ses côtés sombres et, face à sa mère qui réprouve sa façon de vivre, semble sans défense. James va malgré lui devenir le protecteur de Mark et, au fil du temps, découvrir l’ambiguïté de ses sentiments.

Le côté british, le jeu sur les apparences, le roman de mœurs, l’entrée dans le monde des adultes : tout était là pour me plaire et pourtant le résultat est mitigé. Le roman se lit facilement, le style est fluide, mais la situation de départ paraît fabriquée et le personnage de James, narrateur de l’histoire, manque souvent de profondeur et de crédibilité. Si l’auteur semble vouloir montrer la vanité du monde d’Oxford, elle le fait avec beaucoup de tiédeur et on tombe souvent dans les clichés.

Plus d’enthousiasme chez Yspaddaden.

Référence :
Mauvais genre, Naomi ALDERMAN, traduit de l’anglais par Hélène Papot, Editions de l’Olivier, 2010

22 septembre 2011

Baby one more time, dit-elle

Le Ravissement de Britney Spears, Jean ROLIN

Un faux roman d’espionnage avec un agent secret limité aux transports communs, jouant les paparazzis à L.A., ville en perpétuel mouvement.

Un titre étrange aux accents durassiens qui pourrait prêter à confusion : les fans de Britney n’apprendront pas grand chose sur cette xième petite fiancée de l’Amérique. Dans ce livre, Britney est un objet, un symbole qui la dépasse, au centre d’une hypothétique tentative d’enlèvement (le fameux « ravissement »), voire même d’assassinat, par un groupuscule islamiste. Dépêché sur place, un agent des services secrets français sans permis de conduire tente d’étudier les habitudes de la star et se retrouve à côtoyer les paparazzis et à consulter davantage les sites people que les messages cryptés. La mission échoue et il est envoyé au Tadjikistan où il raconte à son compagnon d’infortune le récit de son trip californien.

Faire de Britney Spears ou Lindsay Lohan des personnages de fiction, c’est bien sûr une manière de parler du regard, de la médiatisation outrancière des déboires des célébrités et de la fascination qu’elles exercent sur le commun des mortels. Les restos branchés, les boutiques à la mode et même les institutions juridiques sont autant de vitrines où le people s’expose et se laisse, bon gré mal gré, prendre sur le vif. Le roman va cependant beaucoup plus loin et, sur le plan littéraire, présente une cartographie sociale et routière de Los Angeles. À chaque couche de la population correspond son moyen de déplacement (avec le décalage amusant de l’agent secret obsédé par les itinéraires de bus) et ses lieux de vie. Bien loin de l’image glamour que la ville peut renvoyer via ses plus célèbres habitants, ROLIN montre ici une faune bigarrée qui, loin des buzz et des images volées, emplit la ville de son mouvement incessant, occupant l’espace et le temps. La ville elle-même semble courir, comme le pauvre héros à la suite des paparazzis, eux-mêmes occupés à courser les stars. Un jeu du chat et de la souris absurde et vain, qui tourne en rond. 

Référence :
Le Ravissement de Britney Spears, Jean ROLIN, P.O.L, 2011

18 septembre 2011

Le polar de la rentrée

L'institut de recherche, Staffan WESTERLUND

Encore un bon petit polar qui vient du Nord. Et le premier tome d'une série prometteuse avec une héroïne qu'on a envie de mieux connaître.

Nous sommes plongés dans la rentrée littéraire, occupés à dévorer les livres dont tout le monde parle. Et si nous faisions une petite pause, en nous plongeant avec délectation dans un policier suédois ?
L'époux de Lisbet travaille dans un Institut de recherche. Elle ne sait d'ailleurs pas trop bien ce qu'il y fait, leur relation n'étant plus vraiment des plus chaleureuses (mais l'a-t-elle été un jour ?). Mais Lisbet, parce qu'elle est journaliste, parce qu'elle aimerait un fois dans sa vie aller jusqu'au bout de l'un de ses projets et parce qu'elle a été particulièrement touchée en apprenant la mort de la famille entière de deux membres du personnel de l'Institut, décide d'y fourrer un peu son nez et de comprendre ce qu'il s'y passe. Elle trouvera la mort peu de temps plus tard, une mort naturelle, certes, mais entourée de circonstances particulières.
C'est sa sœur, Inga-Lisa, avocate de renom, femme carriériste, mère attentive mais peu présente (son mari endosse volontiers le rôle d'homme au foyer - ah ! la délicieuse parité suédoise que nous jalousons ! ) qui reprendra l'enquête avec la poigne qui la caractérise après avoir constaté l'inefficacité de la police suédoise.
C'est le combat de David contre Goliath mais Inga-Lisa s'avèrera particulièrement astucieuse et pleine de ressources pour déjouer les coups pour le moins tordus d'une organisation toute puissante et sans pitié.
L'enquête menée par l'avocate mettra aussi en évidence les aberrations du système suédois (malgré l'apparence lisse qu'elle peut parfois donner) et dénonce les dangers écologiques de certaines avancées technologiques.
Quelques faiblesses narratives, cependant : la course poursuite est parfois un peu tirée par les cheveux, les métaphores pas toujours subtiles (ainsi l'image de la partie d'échec entre Inga-Lisa et les méchants) et on ne sait jamais vraiment ce qui se passe dans cet institut de recherche. Mais c'est un premier roman.
Inga-Lisa apparait donc comme une sorte de super-héroïne capable d'anticiper et de détourner toutes les tentatives pour entraver sa poursuite de la vérité, et si cela entrave un petit peu la véracité du récit, on se réjouit franchement de la voir gagner sur tous les fronts. Par ailleurs, le côté ambigu du personnage qui n'hésite pas à provoquer la mort d'un homme pour faire avancer l'enquête et qui apparait tantôt comme une femme froide et calculatrice, tantôt comme une mère et une fille aimante, font qu'on a envie de la connaître mieux. Tant mieux : L'institut de recherche est le premier tome d'une série dont elle est l'héroïne.
Westerlund : un nom à rajouter sur la liste de ces auteurs venus du Nord qui nous offrent des intrigues haletantes dans des paysages à couper le souffle et des ambiances glaciales avec des personnages attachants qui ne se vouvoient jamais (ce que sait déjà tout lecteur de littérature scandinave mais qui surprend toujours). Chouette, l'automne sera encore une fois glacial !

Référence :

Staffan WESTERLUND, L'institut de recherche, traduit du suédois par Philippe Bouquet, Christian Bourgois, 1996 et Folio policier, 2006.

10 septembre 2011

Q comme…

1Q84, Livre 1 – Avril-Juin, Haruki MURAKAMI

Premier tome de la trilogie murakamienne : du concentré de japonitude au service d’un univers romanesque puissant et envoûtant.

Difficile de parler de ce roman. D’abord il ne faut pas, contrairement à tous les articles de presse que j’ai pu lire, en dire trop sur l’intrigue qui se construit comme un puzzle qui, lentement, laisserait apparaître des formes aux contours flous. Ensuite... et bien je pense que je suis incapable de résumer ces 500 pages en quelques lignes. Des portes s’ouvrent, se referment, des liens se tissent mais tout semble encore en suspension.

Deux histoires en parallèle. Celle de Tengo, jeune professeur de mathématiques et écrivain débutant qui rencontre, par le biais d’un éditeur, une étrange jeune fille, auteur présumé d’un roman fantastique qui pourrait bien se transformer en best-seller. Et l’histoire d’Aomamé, jeune femme pleine de ressources (je n’en dis pas plus) qui découvre lentement que l’univers familier qu’elle pensait connaître a subi, sans qu’elle s’en aperçoive, des modifications. Les deux histoires se croisent en se frôlant, le temps d’un souffle ou d’un regard mais semblent en même temps appartenir à deux univers différents.

« Dans la forêt romanesque, quelle que soit la clarté qui relie entre eux les événements, une réponse claire ne vous est jamais offerte » (p. 314)

Pas de réponses, beaucoup de Questions (héhé…) et surtout une ambiance envoûtante où l’on passe de l’étonnement à la peur. Beaucoup de sexualité également, parfois terriblement vénéneuse. Les références à ORWELL sont là, bien évidemment, mais pas là où on les attendrait. Bref, le monde de 1Q84 est tendu, tranquille et incertain, familier et inconnu, et nous fait passer de l’autre côté du miroir, faisant de son inventeur le plus symboliste des écrivains contemporains.

J’ai déjà le deuxième tome sous la main (il fallait s’y attendre) mais, et c’est assez rare pour être souligné, je vais tenter de résister à la terrible envie de m’y jeter de suite, parce que le troisième volume ne sortira qu’en mars 2012…

Edit du 12/12/2011: le billet sur le Livre 2, c'est ici.
Edit du 22/03/2012 : le billet sur le Livre 3, c'est ici.

Référence :
1Q84, Livre 1 – Avril-Juin, Haruki MURAKAMI, traduit du japonais par Hélène Morita, Belfond, 2011

2 septembre 2011

Si seulement nous avions le courage des oiseaux

Freedom, Jonathan FRANZEN

Poids lourd de la rentrée littéraire 2011, le nouveau FRANZEN est une réussite parfois trop évidente.

Les Berglund : famille bobo du Minnesota, en apparence sans histoire, au grand désespoir de leur voisinage. Patty est-elle vraiment la femme parfaite ? Mère à temps plein, épouse dévouée, ancienne championne de basket, toujours là pour les autres, … Du genre à préparer des cookies pour toutes les occasions. Trop de qualités aux yeux des autres habitants du quartier qui recherchent activement les craquelures à la surface de ce brillant vernis. Regardez par exemple l’adoration sans borne que Patty porte à son fils cadet, Joey. Alors que Walter, le père, tente d’inculquer à cet enfant des valeurs morales nobles et humanistes, Joey n’a de cesse de remettre en cause l’autorité parentale pour exercer son libre arbitre. Et Patty de sourire devant l’incroyable sens de la répartie de son enfant. Cependant, le conflit avec le père se durcit et Joey quitte la maison pour s’installer chez les voisins, déclenchant ainsi, en plus d’une sévère dépression chez sa mère, l’implosion de la cellule Berglund.
A côté de la micro-épopée familiale, on découvre l’histoire d’amour de Walter et Patty, sur laquelle plane depuis leur rencontre l’ombre de Richard, à la fois le meilleur ami de Walter et sa parfaire antithèse. Walter est responsable, raisonnable, attentif et idéaliste ; Richard est immature, volage, imprévisible et égocentrique. Les deux hommes voient en Patty des choses différentes et laissent s’exprimer chez elle des envies contradictoires. En choisissant Walter, c’est toute une part d’elle-même que Patty décide de laisser derrière elle. Pour combien de temps ?

Difficile de résumer ce roman touffu et pourtant limpide. Si l’intrigue familiale et amoureuse se veut intimiste, le contexte politique et social dans lequel elle s’inscrit ouvre des horizons bien plus larges. Enfants d’une génération qui pensait encore à changer le monde, Patty, Walter et Richard balancent entre l’aspiration à un idéal de réussite sociale et individuelle et un besoin de laisser une trace de leur passage sur terre. Mais que ce soit pour sauver la planète de la surpopulation, élever des enfants ou donner au monde sa musique, il faut passer par des compromis et faire bon usage de sa liberté. Tout le livre tourne autour de la question du choix et de la conséquence des actes que nous posons. Nous sommes libres, ce qui nous donne aussi le droit de nous planter dans les grandes largeurs… S’ensuivent dès lors les remords, les erreurs, les espoirs déçus et, souvent, les larmes.

Bizarrement, rien de trop plombant (en tous cas, dans mon souvenir, moins plombant que Les corrections). Le regard de FRANZEN est à la fois cynique et bienveillant. En alternant habilement les points de vue, il analyse avec une précision presque chirurgicale les aspirations banales et les névroses de la petite bourgeoisie américaine, des années 70 aux années Bush. Les pages défilent et, à part quelques métaphores un rien lourdingues, tout est impeccablement écrit, travaillé et efficace. Mais, et c’est presque paradoxal, on se retrouve parfois comme les voisins des Berglund à chercher la petite aspérité, quelque chose qui aurait échappé au contrôle de l’auteur. 
Il n’en reste pas moins que Freedom est un grand roman réaliste américain qui dresse brillamment le portrait d’une génération et d’un état du monde.

L'avis de Constance93 ici.

Référence :
Freedom, Jonathan FRANZEN, traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Wicke, Éditions de l’Olivier, 2011

30 août 2011

BEST OF VACANCES : partie 2

Entre deux plongeons (on peut davantage, dans mon cas, parler de « plouf ») dans la piscine, entre deux expos, entre deux trains, entre deux Spritz: des pages et des pages. Bilan de deux mois de lectures estivales, côté Consonne/Xavier.

Du côté du vidage de la PAL : comme ma chère et tendre co-blogueuse, j’en ai également profité pour aller du côté des lectures recommandées sur notre blog par Voyelle/Amandine (et du même coup, m’avancer pour les lectures de l’année scolaire qui s’annonce…). Au programme : la finesse et la puissance de Fille noire, fille blanche de Joyce Carol Oates, le tourisme européen de Ceux qui marchent dans les villes de Jean-François Dauven, la comédie philosophico-psychanalytique de La méthode Schopenhauer de Irvin D. Yalom et le dernier Siri Hustvedt, Un été sans les hommes. Si d’ordinaire Amandine et moi sommes sur la même longueur d’ondes, pour le coup, nous ne partageons pas le même avis. Beaucoup d’ennui devant le bavardage névrotique de l’héroïne et peu de place pour l’émotion, ensevelie sous les citations et les petits dessins.

Pour le reste, trois titres, trois livres de genre.

Un polar de saison : Été de Mons KALLENTOFT, deuxième volume des enquêtes de Malin Fors, confrontée ici à une série de crimes sexuels sordides alors que la canicule et les incendies de forêt font peser une chape de plomb sur la Suède. Les personnages sont attachants (c’est l’effet série des livres avec des héros récurrents) et l’intrigue mieux condensée que dans Hiver (le premier volume). Pas une révolution mais du très bon polar.

Un roman de SF : Spin, de Robert Charles WILSON. Je ne suis habituellement pas un lecteur de SF mais je cherchais un titre à pouvoir proposer aux élèves. Et même si, honnêtement, cette lecture ne m’a pas transformé en addict du genre, le côté très humain de ce roman m’a beaucoup plu. Pas d’extra-terrestres, de soucoupes volantes (ok, mais vision de la SF est un peu limitée…) mais des hommes face à une situation inconnue et pour le moins flippante : la terre se retrouve, du jour au lendemain, entourée par une barrière invisible et perméable qui l’isole du reste de l’univers : le Spin. À l’extérieur de cette membrane, le temps s’écoule à une vitesse plus rapide que celle de la terre, accélérant ainsi l’évolution du Soleil qui pourrait finir par embraser notre planète. Pas d’explication à ces phénomènes si ce n’est l’intervention d’une puissance qui nous dépasse et dont les intentions nous sont inconnues. Au centre du roman, trois personnages, trois adolescents qui vont grandir avec le Spin et tenter, chacun à leur manière, de lui donner du sens.

Un roman noir : American Death Trip, de James ELLROY. Deuxième volume de la triologie Underworld USA (dont j’ai déjà parlé ici). Le style sec et percutant d’ELLROY se décline ici sur plus de 900 pages qui vont de la mort de JFK à celle de son frère Bobby. Dans ce mélange de fiction et de réalité historique, on retrouve les principaux personnages d’American Tabloïd qui, de Las Vegas au Vietnam, tissent des liens entre le monde du crime organisé et celui des autorités américaines. Violence extrême, cruauté, personnages en perte de repères dans un monde qui n’est que jeu de pouvoir et trahison : le roman noir a rarement aussi bien porté son nom. Cœurs sensibles s’abstenir : les assassinats et les morts s’entassent au fil des pages (et personne ne meurt le sourire aux lèvres pendant son sommeil…). Mais même sur la longueur, la puissance de l’écriture d’ELLROY tient en haleine et nous plonge dans un voyage au plus profond de ce que l’auteur semble considérer comme la racine du mal qui gangrène les USA.

Bonne rentrée à toutes et tous !

Références :

American Death Trip, James ELLROY, traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Paul Gratias, Rivages/Noir, 2003 (Niveau 4)

Été, Mons KALLENTOFT, traduit du suédois par Max Stadler et Lucile Clauss, Le Serpent à Plumes, 2010 (Niveau 2)

Spin, Robert Charles WILSON, traduit de l’anglais (États-Unis) par Gilles Goullet, Folio SF, 2010 (Niveau 2)

25 août 2011

BEST OF VACANCES : partie 1

Non, non, non, les vacances ne sont pas encore finies ! Mais force est de constater que la rentrée approche à grands pas. Heureusement, nous avons encore dans les yeux la mer (à 15°) bretonne, le soleil (presque) toujours présent, et surtout les pages des livres qui nous ont (parfois) enchantés !

Comme 67% d'entre vous (voir sondage) j'ai d'abord profité des vacances pour vider ma PAL et lire notamment tous les excellents ouvrages conseillés par mon ami et fidèle acolyte Xavier, alias Consonne, et que je n'avais pas eu le temps de lire pendant l'année. Ainsi, j'ai lu avec délectation Indignation de Philip ROTH, Invisible de Paul AUSTER, Le goût des pépins de pomme de Katharina HAGENA, Allmen et les libellules de Martin SUTER ou encore La femme comestible de Margareth ATWOOD. Et je profite donc de l'occasion pour vous inviter à (re)lire ces différentes critiques. 
J'ai lu aussi quelques classiques : L'oeuvre de Zola (dont Xavier avait également parlé il y a quelques temps) ou encore Léviathan de Paul AUSTER, dans lequel apparaît le personnage de Marie, double de Sophie CALLE (ce qui a engendré, du coup, la relecture de l'extraordinaire Doubles-Jeux de Sophie CALLE). 
Et puis un petit polar, bien-sûr, parce que rien de meilleur qu'une intrigue policière sous le soleil des vacances. J'ai pris une valeur sûre : un roman d'Elisabeth GEORGE qui met en scène son fameux duo de Scotland Yard, le très noble Linley et la très populaire Barbara Havers.
Mais j'en ai profité également pour faire quelques découvertes. 
Commençons par les petites déceptions : Les eaux amères de notre Armel JOB national, un récit sur la jalousie, m'ont paru malheureusement fort fades et le dernier Maggie O'FARRELL, Cette main qui a pris le mienne, roman pourtant émouvant et assez haletant, qui comportait tant de similitudes avec l'excellent La disparition d'Esme Lennox qu'il n'a pas réussi à totalement me convaincre.
Et puisqu'il est de bon ton de garder le meilleur pour la fin... voici les heureuses, que dis-je, les merveilleuses découvertes de l'été (et estampillées Chouchou !) :
Tout d'abord le magnifique Rosa Candida de Audur Ava OLAFSDOTTIR. Un récit d'une très grande fraîcheur sur la découverte par un tout jeune homme de la paternité et de l'immense amour/chamboulement/émerveillement que peut déclencher l'arrivée d'un nouveau né. Interviennent également le souvenir d'une mère adorée, morte tragiquement, et qui donna à son fils l'amour des fleurs et de la nature et la tentative de redonner sa splendeur d'antan à la roseraie d'un monastère au fin fond d'une ville inconnue. C'est beau, c'est touchant, c'est poétique. Mais l'écriture n'en est pas moins dynamique et le tout particulièrement vivifiant.
Citons aussi  les Prodigieuses créatures de Tracy CHEVALIER. N'ayant pas été particulièrement enthousiasmée par La jeune fille à la perle, c'est avec quelques réserves que je pris ce livre en vacances. La surprise n'en fut que meilleure. Je me suis très vite passionnée par l'histoire des ces deux femmes, l'une d'origine bourgeoise et l'autre de basse extraction, que la passion des fossiles va faire se rapprocher. Une histoire sur la condition de la femme, sur la lutte des classes mais aussi sur l'origine du monde (le croirez-vous, j'ai presque envie d'aller voir des fossiles au musée...?). Avec un petit quelque chose à la Jane Austen qui n'est pas pour gâcher le plaisir...
Et enfin, En un monde parfait de Laura KASISHKE, qui commence comme une roman à l'eau de rose (une hôtesse de l'air abandonne son métier pour épouser un beau pilote veuf et éduquer ses trois enfants) et qui très vite tourne en roman d'anticipation (un étrange virus se propage aux Etats-Unis). Malgré une thématique un peu glissante, le roman sonne toujours juste, n'est ni complaisant ni moralisateur, et nous entraîne malgré nous dans un monde à la fois étrange et... frisant la perfection.

Et maintenant... vive la rentrée (littéraire) !




Références :

Armel JOB, Les eaux amères, Robert Laffont, 2011.

Maggie O'FARRELL, Cette main qui a pris la mienne, Traduit de l’anglais (Irlande) par Michèle Valencia, Belfond, 2011.


Audur Ava OLAFSDOTTIR, Rosa Candida, traduit de l'islandais par Catherine Eyjolfsson, Zulma, 2010.
Tracy CHEVALIER, Prodigieuses créatures, Traduit de l’américain par Anouk Neuhoff, La table ronde, 2010 - Folio, 2011.

Laura KASISCHKE, En un monde parfait, traduit de l'anglais (États-Unis) par Éric Chédaille, Christian Bourgeois éditeur, 2010.

11 juillet 2011

Comment lisez-vous pour les vacances 2011 ? Les résultats

Fin de notre petite enquête sur vos habitudes de lectures estivales. Vous avez été 78 à répondre et nous vous en remercions.

Aperçu des réponses (plusieurs réponses étaient possibles):

J'en profite pour vider ma PAL (Pile à Lire) : 67% 
Je lis, peu importe : 38%
Je lis des briques : 37%
Je choisis des livres plus "légers" : 27%
Je choisis mes lectures en fonction de ma destination : 22%
Je lis ce que je trouve sur place : 9%
Je lis des livres très courts : 8%
Je choisis des lectures que je n'oserais pas assumer ailleurs qu'à l'étranger : 1%
Je ne lis pas pendant les vacances : 1%

Le critère le plus souvent retenu est donc le piochage dans la PAL. Critère qui nous étonne un peu car pour nous les vacances sont souvent l’occasion d’un raid en librairie…
Les briques et les livres plus « légers » ont la cote ce qui nous fait penser que les lectures de vacances riment pour beaucoup avec temps et décontraction.

Ce petit sondage ne va certainement pas révolutionner l’industrie du livre mais c’est assez amusant de voir qu’au final la lecture de vacances reste un moment particulier, comme le prouve le commentaire suivant:

« Je suis une dévoreuse de livres, mais pendant l'année scolaire (je suis enseignante) je m'interdis d'ouvrir un livre, pour plusieurs raisons : absorbée par ma lecture, je ne serais jamais allée à l'école, en tout cas jamais à l'heure et j'aurais perdu mon travail, ma famille serait morte de faim, mon chien aurait dévoré le chat, car je n'aurais pas trouvé le temps de lui acheter des croquettes, la maison serait tellement sale que les voisins auraient alerté le service d'hygiène... Alors quand arrivent les vacances, je mets plus de livres que de vêtements dans ma valise et je reviens chez moi avec encore plus de livres… »
Donc les lectures estivales peuvent aussi sauver des vies!

Tout ceci nous amène à vous souhaiter un excellent été à toutes et tous, de belles et bonnes lectures et à vous donner rendez-vous d’ici quelques semaines.

Bonnes vacances !

7 juillet 2011

Longues nuits

Avant d'aller dormir, S.J. WATSON

Un thriller psychologique à la Hitchcock sur le thème de la mémoire.  A dévorer un soir de vacances.

Ah, le bon vieux thème de l'amnésie. N'est-ce pas un des ingrédients favoris des auteurs de polar ? S.J. WATSON, jeune écrivain britannique dont c'est le premier roman, l'a donc utilisé pour nous concocter non pas un roman qui transcende le genre du thriller mais un bon petit polar efficace.
Suite à un grave traumatisme, Christine se réveille chaque matin en ayant tout oublié des vingt-cinq dernières années. Chaque jour elle doit donc réapprendre qui elle est et surtout assumer qu'elle n'est plus cette jeune fille dans la peau de laquelle elle croit se réveiller. Son mari est auprès d'elle et patiemment, lui raconte, tous les jours, les années dont elle n'a plus le moindre souvenirs.
Mais sans que son mari le sache, Christine voit un neuro-psychologue qui a l'idée lumineuse de lui faire écrire un journal. Tous les jours, ce médecin dévoué l'appelle pour lui rappeler l'existence de ce journal et l'endroit où il est caché. Ainsi, Christine se reconstruit-elle quotidiennement mais commence également à remarquer que son entourage lui ment. Surtout, Ben, son mari. Lui cache-t-il des informations pour la protéger ou la vérité est-elle bien plus troublante? 
On pense, bien-sûr, à Memento, le film de Christopher Nolan dont le personnage principal a perdu sa mémoire à court terme. On pense également au dernier livre d'Antoine Bello, Enquête sur la disparition d'Emilie Brunet (dont on vous avait parlé ici) où un vieil inspecteur qui souffre des mêmes symptômes que Christine se lançait dans un enquête désespérée pour prouver la culpabilité du mari de la disparue. Et pour ce faire... écrivait quotidiennement un journal.
On est loin de la subtilité des ces deux œuvres et de la complexité de leur dénouement mais force est d'avouer qu'on se laisse facilement embarquer dans l'histoire de cette femme qui essaye de reconstruire une vie malgré cette terrifiante perte d'identité et qu'on se surprend à terriblement avoir envie de savoir le pourquoi du comment.
Rien de bien nouveau dans le domaine de la littérature, en sommes, mais une lecture bien agréable. Et après tout, ne serait-ce pas les vacances ?

Référence :
S.J. WATSON, Avant d'aller dormir, traduit de l’anglais par Sophie Aslanides, Sonatine, mai 2011.

29 juin 2011

Un zeste de citron

L'agrume, Valérie MREJEN

Petit roman sur le non amour et la désillusion. L'acidité de l'agrume pour rafraîchir nos chaudes journées d'été.

L'agrume est le nom que se donne Bruno parce qu'il fait sécher des oranges et des citrons pour constater et admirer leur pourrissement. Le récit que nous livre Valérie MREJEN est celui de la relation entretenue pendant à peu près une année entre le fameux Bruno et la narratrice. Celle-ci est amoureuse, et, c'est bien connu, l'amour rend aveugle. Ainsi ne voit-elle pas, ou pas tout de suite, le vide immense vers lequel l'entraîne son nouvel amant. 
"Nous étions assis sur un banc près des Halles, sous une espèce de pergola en bois. Il faisait bon. Il m'a dit je ne t'aime pas". Ainsi commence ce court roman, nous précisant d'emblée qu'il va s'agir du récit d'une histoire d'amour à sens unique. Bruno aime la solitude, l'indépendance (au point de livrer à la narratrice un manuscrit, La peur de l'agrume, dans lequel il rappelle son besoin d'autonomie et lui explique qu'ils ne sont pas "carrément ensemble ou ce genre de propos"), vient rarement aux rendez-vous et surtout, semble ne rien ressentir. Il dissèque ce qui l'entoure, se repaît du monde extérieur mais ne donne rien, jamais, et certainement pas une preuve d'amour ou d'attachement. 
Très vite on se demande pourquoi la narratrice est aussi patiente, compréhensive, ouverte avec cet homme épouvantablement narcissique; mais très vite on comprend ce qu'on est capable de faire ou de devenir par amour même si ça ne nous ressemble pas.
Un roman acide, donc, mais aussi terriblement tonifiant, comme les fruits dont il porte le nom, écrit dans un style d'un détachement chirurgical, comme si l'auteur se gardait bien de porter un jugement sur elle, qui attend et subit ou sur lui, qui fuit et torture. A l'instar de ses vidéos (l'auteur est aussi vidéaste et plasticienne), Valérie MREJEN énonce des faits et construit un objet non identifié sur le vide et le non-amour. Un détachement qui donne plus de justesse à cette histoire d'amour et de cruauté. On pense d'ailleurs, à la lecture de L'agrume, à l'exposition Prenez soin de vous, de Sophie CALLE grâce à laquelle l'artiste tentait d'apprivoiser la lettre de rupture, qu'elle reçut de manière soudaine, en la confiant à des dizaines de femmes de métiers différents pour qu'elles l'interprètent à leur façon. 
Vous reprendrez bien un quartier ?

Référence : 
Valérie MREJEN, L'agrume, Editions Allia, première édition  : juin 2001, dernière édition  : septembre 2010.

25 juin 2011

Une enquête, darling?

Allmen et les libellules, Martin SUTER

Premier volume des enquêtes d’un gentleman-cambrioleur désargenté sur fond de trafic d’objets d’art. Champagne !

On ne prête qu’aux riches, certes, mais il vient un temps où ils doivent rembourser leurs dettes. Et, à y regarder de plus près, Allmen n’est plus riche. La cigale a chanté tout l’été et le petit pactole reçu en héritage a fondu au gré des dépenses somptuaires de ce gentleman habitué au raffinement et à un train de vie luxueux. Alors de temps à autre, de petits vols d’objets d’art permettent de rassurer les créanciers et de continuer à mener l’apparence d’une grande vie. Cependant, en dérobant une coupe Art nouveau à une mondaine excentrique, Allmen ignore qu’il vient de mettre le pas dans une histoire qui dépasse largement le cadre de ses habituels petits trafics et qu’il va devoir, avec l’aide de son majordome guatémaltèque, faire preuve de beaucoup d’astuces et de sang froid.

Martin Suter lance ici le premier volume des aventures de ce duo d’enquêteurs chics et distingués. Comme dans ses précédents romans, tout se passe dans la haute société suisse, monde de secrets bien gardés, où l’on ne parle d’argent qu’avec une extrême répugnance. En faisant de son héros un flambeur désargenté, Suter s’amuse à décrire les rapports de classes et les signes extérieurs de richesse. Même si l’enquête est finalement assez vite bouclée et convenue, l’atmosphère feutrée et les traits d’humour finement amenés donnent à ce roman une fraicheur et une légèreté qu’on aurait tort de bouder. 

Référence :
Allmen et les libellules, Martin SUTER, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, Christian Bourgois éditeur, 2011


Et le deuxième volume des aventures d'Allmen, c'est ici.




21 juin 2011

Comment lisez-vous pour les vacances 2011?


Chez Voyelle et Consonne, les vacances, c’est du sérieux ! 

L’année dernière, nous avions demandé à la blogosphère des conseils pour les lectures de vacances (et les résultats sont à découvrir ici et ici).

Cette année, nous allons tenter de découvrir comment vous choisissez vos lectures pour les vacances  (en voyage, à la campagne, à la maison ou dans les heures creuses au boulot !) et pour cela nous vous invitons à répondre, de manière anonyme, à une petite question ici.
Nous clôturons la récolte le 30 juin et espérons que vous serez nombreux à répondre.

N’hésitez pas à faire circuler via votre blog, votre mailing list, Facebook, …

PS: je viens de relire mon questionnaire et me suis rendu compte que j'avais laissé quelques fautes dans la première version du sondage (esprit déjà en vacances). Honte sur moi!

15 juin 2011

Où sont les hommes ?

Un été sans les hommes, Siri HUSTVEDT

Après La femme qui tremble, un essai sur les troubles neurologiques, Siri HUSTVEDT revient avec un roman sur les femmes, leur rapport aux hommes et au temps qui passe.

Mia, poétesse quinquagénaire, délaissée par son mari qui a brusquement décidé de faire une pause après trente ans de mariage et de complicité (il faut dire que la Pause est française, jeune et dotée d'une très belle paire de seins), a sombré quelque temps dans la folie. Remise de cette crise de délire passagère mais effrayée de se savoir si fragile, Mia décide de quitter New-York quelque temps et de se réfugier dans son Minnesota natal. Elle loue donc une petite maison non loin de la résidence pour retraitée dans laquelle vit sa mère. Une parenthèse loin des hommes, loin de son mari volage, de son père décédé depuis quelques années, ou encore de l'époux souvent absent de sa nouvelle voisine. Loin des hommes donc, mais auprès de nombreuses femmes : il y a tout d'abord la fameuse voisine et ses adorables enfants à qui Mia va très vite s'attacher, il y a les amies de sa maman, pétillantes vieilles dames qui s'accrochent avec fougue à la vie (mention spéciale à la vieille Abigaël qui cache sous de naïves broderies des scènes érotiques et subversives), il y a la fille et la sœur aimées et aimantes de Mia et  les adolescentes du cours de poésie qu'elle donne pendant son séjour.
Entourée de ces femmes de toutes générations, se nourrissant de leur générosité et offrant la sienne, écoutant, observant, partageant quelque chose avec chacune d'entre elles, Mia va peu à peu se reconstruire en usant, comme arme absolue, d'une auto-dérision féroce. Se traitant ainsi elle-même de larmoyante narratrice, Mia nous fera le compte rendu de ses différentes rencontres mais également de ses conversations téléphoniques avec sa psy et de ses discussions par mail avec un interlocuteur anonyme. 
Siri, par l'intermédiaire de Mia, nous parle de l'importance des liens familiaux, du rapport à l'autre, du pouvoir de la psychanalyse, du féminisme mais aussi de littérature, bien sûr, la narratrice nous parlant de son travail de poétesse, des auteurs qui l'inspirent et des étapes de la rédaction du récit qu'on lit. 
Et comme souvent chez HUSVEDT (ainsi, me semble-t-il, que chez son époux, Paul AUSTER), la tragédie devient comédie : «Une comédie, nous rappelle la romancière, c’est quand on arrête l’histoire au bon moment», et il apparait que les rapports humains, les nouvelles rencontres, la parole prise ou donnée font qu'à tout âge, il est bon d'être dans la vie. 

Référence :
Siri HUSTVEDT, Un été sans les hommes, traduit par Christine Le Bœuf, Acte Sud, 2011.

10 juin 2011

Polar et terroir

L’armée furieuse, Fred VARGAS

Du concentré d’Adamsberg, de la drôlerie et une enquête qui draine dans son sillage une étrange légende médiévale. Du VARGAS AOC.

Le passage de l’Armée furieuse est annonciatrice de morts et de malheurs. Il n’en faut pas plus pour alarmer un petit village normand : cette légende médiévale vient raviver les esprits et créer la suspicion entre les habitants. Qui seront les victimes du seigneur Hellequin et pour quelle faute seront-ils emportés ? La superstition n’est pas du goût d’Adamsberg qui se retrouve chargé de l’affaire et en profite pour quitter Paris et organiser de loin l’enquête autour de la mort d’un riche industriel. Un coupable est tout désigné mais l’instinct du commissaire ne veut pas y croire. Et quand Adamsberg a un doute, difficile de l’en détourner.

Quand elle ne s’occupe pas de Battisti ou d’imaginer une combinaison anti-grippe aviaire, Fred VARGAS revient aux enquêtes du plus lunaire des commissaires et après presque trois ans de silence nous donne enfin des nouvelles de son personnage fétiche. Quelques lignes à peine suffisent pour replonger dans cet univers singulier (les dix premières pages forment d’ailleurs une nouvelle d’une incroyable efficacité), ce lieu où le polar traditionnel prend des couleurs originales, au rythme des légendes et des étrangetés qui hantent les romans de l'auteure. Un lieu mais aussi une famille de policiers loin des clichés du genre. Une brigade improbable et pourtant terriblement efficace, à l’image de son commissaire : un drôle d’oiseau aux intuitions foudroyantes pour qui une promenade en forêt vaudra toujours plus qu’un rapport de police.

Avec toujours autant de drôlerie et de maîtrise, VARGAS ballade le lecteur du monde rural à celui des puissants, balançant ici et là sur les privilèges de classe et la justice à deux vitesses. Les amateurs retrouveront tout ce qui leur a plu dans les précédentes enquêtes. Quant aux autres… Mais quels autres ?


Référence :
L’armée furieuse, Fred VARGAS, Viviane Hamy, Coll. Chemins Nocturnes, 2011

2 juin 2011

Le colt et la plume

Little Bird, Craig JOHNSON

Du polar qui flirte avec le natural writing : crimes et grands espaces.

Walt Longmire, shérif du comté d’Absaroka dans le Wyoming, envisage doucement de passer la main et de commencer à prendre soin de lui. Ses envies de retraite disparaissent à la découverte, aux alentours de la réserve indienne, du cadavre de Cody Pritchard. La victime avait été condamnée deux ans plus tôt, avec trois comparses, pour le viol d’une jeune Indienne. Un jugement qui avait semblé bien clément à certains habitants de la réserve. Une plume d’oiseau trouvée sur le lieu du meurtre éveille les soupçons et laisse à penser que quelqu’un cherche à venger l’outrage subi par la jeune fille.

Ami du polar scandinave : passe ton chemin. Pas question ici de flic dépressif, alcoolique, désabusé, misanthrope, en conflit avec toute sa famille. L’une des grandes réussites du premier volume de cette série tient dans le caractère débonnaire et facétieux du shérif Longmire. Un héros attachant et drôle qui exerce sa fonction avec beaucoup de distance et d’ironie (et d’après ce que j’ai pu en lire, il fait des ravages auprès de certaines blogueuses…). Autour de lui évolue une série de personnages qui forment une petite famille qu’on prend un vrai plaisir à découvrir.
L’intrigue est efficace, sinueuse, habilement construite et s’inscrit dans le décor impitoyable des grands espaces : une nature puissante et dangereuse avec laquelle l’homme doit apprendre à vivre. En clair : un excellent policier qui parvient à proposer quelque chose de nouveau. 

Un livre découvert grâce à Laurent, à qui je tire mon Steston !

Edit post-publication : et le deuxième épisode, c'est ici.

Référence :
Little Bird, Craig JOHNSON, traduit de l’américain par Sophie Aslanides, Gallmeister, 2011 (pour l’édition dans la collection « Totem »).

27 mai 2011

Légère gourmandise



Une gourmandise, Muriel BARBERY

Un petit roman qui prouve qu'aimer la nourriture ne veut pas toujours dire aimer les gens...

On se souvient, bien-sûr, de L'élégance du hérisson, expression qui caractérisait si bien le personnage haut en couleur d'une concierge en apparence revêche et acariâtre mais en réalité férue de culture et amoureuse des belles choses. On se souvient de sa rencontre avec la petite Paloma, si jeune et déjà désespérée du monde dans lequel ses parents, épouvantables intellectuels de la gauche caviar, névrosés et désabusés, l'avaient propulsée sans demander son avis. Et on se souvient, bien-sûr, du nouveau locataire, ce japonais charmant, qui les séduira toutes deux. Mais se souvient-on du précédent locataire de cet appartement ? C'est pourtant par sa mort que s'ouvre L'élégance du hérisson. Et c'est surtout le personnage principal du premier roman de Muriel BARBERY, sorti six ans avant le Hérisson, tout petit bouquin qui narre les derniers instants d'un très reconnu critique gastronomique.
C'est donc principalement de nourriture que parle ce roman. Car le maestro de la cuisine tente de savoir ce qu'il veut manger avant de mourir. Il fouille sa mémoire pour retrouver ce goût qui, comme la vie, lui échappe inexorablement. Alors il repense aux plats de son enfance, au ragoût de sa grand-mère, aux herbes du jardin de sa tante, à son premier sashimi, à son premier verre d'alcool... Et il nous décrit tout ça avec passion et amour.
Mais son récit qui donne l'eau à la bouche est ponctué du regard que posent les autres, ceux qui, de près ou de loin, ont fréquenté le maître et l'ont subi. Car très vite on comprend que notre héros aime les plaisirs de la bouche mais pas ceux de la vie sociale. Ainsi ne s'est-il jamais intéressé à ses deux enfants et encore moins à ses petits enfants, ainsi a-t-il bafoué sa femme qui malgré les années et l'indifférence de son mari reste passionnément amoureuse de lui, ainsi est-il craint et parfois haï de ses collègues, des femmes qu'il a séduites et abandonnées et surtout de sa propre famille. Seule sa femme de ménage voit en lui quelqu'un de bien.
Le livre, bien sûr, pour peu qu'on aime un peu manger (ce qui, je vous l'avoue, est mon cas!) donne l'eau à la bouche. Par ailleurs, on retrouve le style direct et dynamique de BARBERY ainsi que ses descriptions truculentes et ses considérations philosophico-psychologiques pleines de verve. Mais on pourrait regretter, outre le fait que le personnage, du haut de son mépris pour le genre humain, nous soit tellement antipathique qu'on se surprend à avoir envie de le voir mourir plus vite, la longueur du livre qui ne permet jamais vraiment de "rentrer dedans", ... En alternant descriptions culinaires (parfois un peu longuettes) et les réflexions des proches du futur défunt, l'auteur laisse un impression d'un petit livre décousu qui manque un peu de corps. Une gourmandise... un peu light.

Référence :
Muriel BARBERY, Une gourmandise, Gallimard, 2002, Folio pour l'édition de poche.

19 mai 2011

Sur le fil

Et que le vaste monde poursuive sa course folle, Colum McCANN

Roman polyphonique à New York, tendu au-dessus du vide.

Un curé irlandais amoureux exilé dans le Bronx, rattrapé par son jeune frère. Une bourgeoise de Park Avenue qui ne cesse de pleurer son fils mort à la guerre. Des pseudos artistes en cavale. Deux prostituées, une mère et sa fille, qui ont cessé de rêver à des jours meilleurs. Des pirates de l'informatique en embuscade. Autant de personnages imperceptiblement reliés les uns aux autres par le fil d’un funambule. Le 7 août 1974, il s’élance sans trembler sur un câble tendu entre les Twin Towers de Manhattan. Un geste fou et gratuit. Une image fulgurante de liberté et de détermination qui est au centre du livre et d’où partent toutes les autres histoires de ce roman polyphonique.

Il m’a fallu du temps avant de parvenir à rentrer dans l’histoire et dans l’écriture de ce roman très dense. Au point que j’en ai même abandonné la lecture pendant plusieurs semaines. J’ai repris à un moment où j’étais plus disponible et c’est alors sans peine que je me suis laissé porter d’une histoire à l’autre. Le style de McCANN (dont je n’avais lu que le très beau Danseur) est assez surprenant et passe, adroitement, d’un univers à l’autre, d’une voix à l’autre, sans se perdre ou s’essouffler. Les phrases souvent courtes et tendues rendent compte du trouble et des impasses dans lesquels les personnages se confondent et se croisent. Mais, comme pour le funambule, une force semble les faire avancer et, oubliant la peur du vide, atteindre l’autre bord. Une manière aussi d’évoquer les deux tours de New York en passant par une fiction alternative où l’homme, plutôt que de détruire, crée du lien.

Le verdict de la blogosphère est souvent positif, comme chez Constance. D’autres avis chez BOB.

Référence :
Et que le vaste monde poursuive sa course folle, Colum McCANN, traduit de l’anglais par Jean-Luc Piningre, 10/18, 2010 (édition originale : 2009)

Seule au monde

Le mur invisible, Marlen HAUSHOFER

Description d’une expérience humaine extrême et angoissante. Un roman puissant aux multiples degrés de lecture.

Un mur infini et invisible. Une barrière qui vous sépare à jamais du reste du monde, si le monde existe encore. C’est ce que découvre l’héroïne un matin, alors qu’elle vient de passer la nuit seule dans le chalet de sa cousine. Au-delà du mur, la vie humaine a disparu. Elle est seule, isolée dans la forêt avec pour seule compagnie un chien, une vache et une chatte. Très vite, la situation s’impose au personnage. Elle ne perd pas de temps, ne cherche pas à comprendre et organise sa survie. Rationner la nourriture, planter des pommes de terre, traire la vache, chasser, couper du bois, … Un quotidien s’installe, laborieusement, soumis aux mouvements répétés de la nature qui reprend tous ses droits. Dans ce monde sans hommes, les animaux deviennent les témoins et les seuls interlocuteurs possibles, compagnons d’infortune sur qui il faut bien veiller. La femme, dont on ne connaît pas le nom, passe subitement d’une vie bourgeoise à celle d’une paysanne qui doit, seule, accomplir toutes les besognes et, toujours, avoir une longueur d’avance sur les éléments. À la suite d’un accident qu’on ne découvrira qu’à la fin, elle se met à raconter, par écrit, son histoire.

C’est un peu comme La route de McCARTHY, mais sans la route et sans enfant. Ou comme I am Legend, sans vilains monstres. Bref, une histoire d’après la catastrophe qui met le personnage face à sa solitude et à sa qualité d’être humain. Pourquoi continuer à se battre et à survivre quand il n’y a plus rien ? A quoi se raccrocher ?
L’écriture de HAUSHOFER est précise et directe. On pourrait vite craindre que la description minutieuse d’un quotidien aussi répétitif puisse lasser, mais il n’en est rien. On reste rivé à cette femme qui se débat avec une incroyable puissance et parvient à faire taire l’angoisse existentielle symbolisée par cet étrange mur. Remis dans son contexte (le roman a été écrit en 1968), on peut bien évidemment lire ce livre comme une métaphore de la peur face à la guerre froide et à ses possibles dérives nucléaires, mais il serait dommage de s’arrêter là. La dimension philosophique de cette expérience humaine extrême tient en haleine et, inévitablement, pose la question : et moi, à sa place ?

Peu d’avis sur la blogosphère. J’ai cependant trouvé celui, positif, de la Biblio du dolmen.


Référence :
Le mur invisible, Marlen HAUSHOFER, traduit de l’allemand (Autriche) par Liselotte Bodo et Jacqueline Chambon, Babel, 1992

1 mai 2011

black and white

Joyce Carol OATES, Fille noire, fille blanche

La grande Joyce Carol OATES, par son écriture fine et cruelle, nous livre non pas une belle histoire d'amitié entre deux filles que tout oppose dans l'Amérique des années 70 mais un subtil roman sur la confrontation entre deux mondes qui ne se rejoindront sans doute jamais.

"Certaines vérités dont des mensonges", aime dire Maximilian Meade, le grand Mad Max, avocat de gauche radical et père de la narratrice. "Aucune vérité ne peut être mensonge", préfère penser la narratrice elle-même. Et c'est dans cette quête de la vérité qu'elle entreprend la rédaction "d'un texte sans titre au service de la justice" pour tenter d'expliquer (et de comprendre) les raisons de la mort de sa camarade de chambre, quinze ans plus tôt, au Schuyler College.
Genna Meade, dont l'illustre famille est entre autre fondatrice du fameux collège, portant le lourd fardeau d'une famille hors norme, idéaliste mais peu présente pour leur propres enfants, partage sa chambre avec Minette Swift. La première est douce, maigre, timide, blanche et cherche sans cesse à se faire aimer. La seconde, fille d'un pasteur de Washington, est solitaire, indomptable, indifférente au regard d'autrui et noire. Genna tentera de toute ses forces de devenir l'amie de Minette, n'hésitant pas à la défende lorsque tout le monde rejette cette fille en apparence grossière et agressive mais n'arrivera jamais vraiment à fendre sa carapace.
Et puis il y a les agressions racistes... Des mots glissés sous la porte ou écrits dessus en grosses lettres noires, des affaires de Minette qui disparaissent et qu'elle retrouve, des semaines plus tard, abandonnées dans la boue du campus, des bouts de verre dans la douche... La résidence Haven Hall du Schuyler College est pourtant réputée pour être "la plus intégrée" et pour réunir "des jeunes femmes de races, de religions, d'horizons ethniques et culturels différents"; alors pourquoi Minette est-elle la cible de ces attaques permanentes ? Genna revient donc sur cette année 1975, l'année de la mort de Minette Swift, la veille de son dix-neuvième anniversaire.
Plus qu'un livre sur les tensions raciales, Fille noire, fille blanche est un roman sur les relations familiales et l'héritage filial parfois terriblement lourd à porter, sur l'Amérique des années 70, les mouvements hippies, la guerre du Vietnam, le scandale du Watergate... Et puis surtout un roman sur la culpabilité : celle de Max Meade par rapport à certains attentats terroristes qui ont coûté la vie d'un ou deux innocents, celle de son épouse, hippie et bohème, incapable de s'occuper de ses deux enfants et de leur donner le foyer rassurant qu'ils attendent, celle de Minette qui semble faire tout pour qu'on la rejette et enfin, celle de Genna persuadée qu'elle est responsable de la mort de sa camarde. Avec l'écriture singulière et féroce qu'on lui connaît, Joyce Carol OATES dresse un portrait psychologique sans complaisance de la complexe Minette et de sa non moins complexe camarde de chambre. En évitant bien entendu toute explication manichéenne, Joyce Carol OATES nous livre une intrigue dont le dénouement est ambigu et terriblement inconfortable. Mais on le sait, on ne compte pas sur OATES ni pour nous expliquer, ni pour nous rassurer. Et c'est sans doute pour ça qu'on aime tant ses livres... (la preuve ici).

Référence :
Joyce Carol OATES, Fille noire, fille blanche, traduit de l'américain par Claude Seban, Editions Philippe Rey, 2009 sorti en poche chez Point.