27 juin 2013

Constuire/re-construire/déconstruire

Un concours de circonstances, Amy WALDMAN

Un roman choral qui, à partir de la faille laissée par les attentats du 11 septembre, ausculte d’un œil acéré et mordant les fissures de la société américaine.

Quelques années après l’attaque qui a secoué le monde entier et laissé un grand vide dans le bas de Manhattan, un jury se réunit pour choisir, à travers un concours d’architecture, un monument à la mémoire des victimes du 11 septembre. Après avoir longuement débattu, les jurés attribuent la victoire à un projet qui propose de bâtir un jardin à Ground Zero. Mais au moment de découvrir le nom de l’architecte, stupeur : il s’agit d’un citoyen américain, certes, mais musulman. Alors que le jury s’impose un temps de réflexion pour mettre ses idées au clair et décider de ce qu’il convient de faire de cette information embarrassante, une journaliste en mal de sensationnel étale l’affaire au grand jour. C’est le début d’une polémique violente qui va embraser l’Amérique et mettre en lumière les tensions qui déchirent les différentes communautés de pensée du pays.
Dans ce roman choral, les différents personnages permettent d’envisager la question sous une multiplicité de points de vue : l’architecte, des représentants des victimes de l’attentat, des lobbyistes de toutes tendances, des journalistes, des politiciens, … Chacun défend son objectif, qu’il soit militant, électoraliste, économique, religieux ou sentimental. Et chacun occupe le vide laissé par l’attentat à sa manière. Mais ce qui est intéressant, c’est que Waldman n’a pas choisi des caricatures et joue habilement avec les préjugés. L’architecte musulman est un laïc convaincu qui se retrouve à devoir mettre en avant, malgré lui, ses origines. Le frère d’une des victimes tente d’utiliser la mort de son frère pour redonner du sens à sa propre vie. La gouverneure de l’État en profite pour se tailler une posture de candidate à la présidence. Chaque personnage est en réalité beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît.

[…] Claire pouvait donc créer une poupée russe composée uniquement à son effigie : Claire en Claire, en Claire, en Claire. Pendant l’audition, toutes ces Claire différentes et pourtant identiques semblaient contenues en elle, si bien que tout argument, quel qu’il soit, y trouvait une place. Chaque fois qu’elle pensait avoir atteint la dernière Claire, la vraie, elle se rendait compte qu’elle se trompait, à croire qu’elle ne pourrait jamais atteindre les tréfonds d’elle-même.

À l’image du personnage de Claire, les États-Unis de l’après 11 septembre sont déchirés et peinent à retrouver un semblant d’unité. L’ambiance est à la suspicion, à la psychose quotidienne, au rejet de l’autre. C’est donc davantage un portrait grinçant de l’Amérique contemporaine qu’un xième roman sur les attentats de New York. Et plus généralement une réflexion nuancée sur la manière dont les sociétés, à l’heure où l’information circule à une vitesse inouïe, absorbent les chocs et sautent d’un buzz à l’autre. 
Étonnant d’avoir si peu entendu parler de cet excellent premier roman…

Référence :
Un concours de circonstances, Amy WALDMAN, traduit de l’anglais (États-Unis) par Laetitia Devaux, Points, 2013.

22 juin 2013

Un livre qui change le monde ?

Quattrocento, Stephen GREENBLATT

Un essai passionnant, Pulitzer 2012, qui raconte l’histoire d’un texte fondamental, longtemps oublié, et dont la redécouverte a participé pleinement à l’avènement de la Renaissance.

Poggio Bracciolini, dit le Pogge, a-t-il eu conscience, en 1417, que le livre sur lequel il venait de mettre la main dans un monastère allemand éloigné de tout allait influencer durablement toute la pensée occidentale ? C’est en tout cas l’idée défendue par Stephen Greenblatt. Car ce que l’humaniste chasseur de manuscrits venait de sortir de l’oubli était une copie du De rerum natura (De la nature) de Lucrèce, un long poème consacré à Vénus mais aussi à la science et à une idée qui lui avait valu de disparaître des bibliothèques pendant des siècles : l’athéisme.

Ce n’est pas l’adhésion qui importait, mais la circulation — circulation d’un poème demeuré intouché dans une ou, au mieux, deux bibliothèques monastiques pendant des siècles, circulation des thèses épicuriennes réduite au silence par des païens hostiles, puis par des chrétiens qui ne l’étaient pas moins, circulation de rêveries, d’hypothèses esquissées, de doute chuchotés, de pensées dangereuses.

On a l’habitude de dire que la Renaissance se caractérise par la redécouverte de l’Antiquité. Cet essai vivifiant propose d’en expliquer les modalités pratiques et les conséquences. Il ne suffit pas de l’invention de l’imprimerie pour que les textes et les savoirs se remettent à circuler : il faut avant tout que ces textes existent encore et qu’ils soient retrouvés. Et, pour ce qui concerne Lucrèce, adepte d’Épicure, si son poème avait résisté aux ravages que le temps inflige aux vieux documents, l’Église avait rapidement compris que sa philosophie portait en elle la négation des fondements du christianisme. Car comment concilier une pensée qui voudrait que le monde soit fait d’atomes en mouvement qui s’entrechoquent au gré du hasard avec la doctrine d’un dieu créateur ? Et que faire de cette conception de l’existence basée sur la recherche du plaisir alors que la culpabilité et la souffrance sont considérées comme les seules voies possibles pour accéder au paradis. Greenblatt démontre avec beaucoup de précision comment le livre de Lucrèce a pu disparaître et comment, grâce à la découverte du Pogge, il a recommencé à circuler au début du XVème siècle.
À côté des idées soutenues avec une précision et une érudition jamais pesantes, l’auteur nous fait plonger dans les différentes époques qu’il aborde : la fin de l’Antiquité, le Moyen Âge et, bien évidemment, la Renaissance. Mais il ne s’arrête pas là et montre l’influence et la modernité de la pensée de Lucrèce, qu’on retrouve jusque dans la Déclaration d’indépendance américaine !

Référence :
Stephen GREENBLATT, Quattrocento, traduit de l’anglais (États-Unis) par Cécile Arnaud, Flammarion, 2013.

13 juin 2013

Et de cinq !

Ta-daaah ! Le cinquième volume de la brochure « Au bonheur de lire » est enfin disponible et, n’ayons pas peur des mots, nous en sommes très fiers.

Pour ceux qui ne connaitraient pas encore le projet, il s’agit d’une sélection de livres (romans, essais, documents et nouvelles) à l’attention des élèves de 4e, 5e et 6e années du secondaire (donc, pour nos voisins français : seconde, première et terminale).

Il fait savoir qu’en Belgique francophone, le programme du cours de français (qui est en réalité beaucoup plus qu’un cours de langue) accorde une place importante à la lecture et que nous n’avons pas d’imposés. L’accent est davantage mis sur l’importance de donner le goût de lire et, à partir de la lecture, mettre en place des activités (écrites ou orales). Et donc nous essayons de trouver des titres qui sont à la fois susceptibles d’intéresser les jeunes lecteurs tout en étant pourvus d’une certaine qualité d’écriture.
L’exercice n’est pas simple, d’autant que notre groupe de travail est impitoyable dans ses choix. Les débats sont parfois passionnés, voire virulents... C’est ainsi qu’en moyenne nous rejetons un livre sur trois ou quatre. Ça vous donne une idée de tout ce que nous lisons afin d’établir notre sélection…
Mais bon : au final, nous espérons amener nos collègues et, par eux, les élèves à la découverte de la littérature d’aujourd’hui. Et qu’on se le dise : les jeunes lisent encore, pour peu qu’on leur mette dans les mains de quoi leur en donner l’envie. Et qu’on ne vienne pas nous parler des classiques ! On peut évidemment en donner à lire mais avec modération. Le cours de français est bien sûr aussi là pour faire découvrir l’histoire de la littérature et, plus généralement, celle des grands courants artistiques (et je pense qu’en quittant nos classes, nos élèves ont tous les outils nécessaires pour s’orienter dans le monde de la création d’hier et d’aujourd’hui). Mais il est aussi important de leur montrer que la littérature est un art vivant !

Voici donc de quoi faire le plein de livres pour la rentrée prochaine ou, pour les non-enseignants (personne n’est parfait…), de quoi allonger sa PAL, sa LAL ou alourdir son sac de plage…

La brochure est à télécharger ici.

10 juin 2013

La mort vous va si bien

Histoire d’Alice qui ne pensait à rien (et de tous ses maris, plus un), Francis DANNEMARK

Petit traité belge sur l'optimisme. Plaisant.  

Lors de l'enterrement de sa mère, Paul rencontre Alice, sa tante, revenue à Bruxelles après de longues années pour rendre un dernier hommage à sa sœur. Pendant plusieurs jours, à la demande d'Alice, Paul écoutera l'histoire de cette femme au destin singulier, lors de rendez-vous qui se placeront sous le signe de la bonne chère. En effet, chaque soir, Paul emmènera Alice dîner dans un restaurant différent et écoutera cette Shéhérazade lui raconter une vie pour le moins exceptionnelle.
Car Alice a eu neuf maris et autant de veuvages.
Et pourtant, cette vieille dame qui sera toute sa vie poursuivie par la mort, restera d'un optimisme à toute épreuve, profitant de chaque instant, et surtout de chaque personne, et grappillant tous les instants de bonheur que la vie pourra lui offrir.
Ainsi, Alice quittera la Belgique, juste après la guerre et la mort de ses parents et de son fiancé, et partira pour l'Angleterre. Ensuite elle voyagera, emmenée par les hommes de sa vie, d'Italie en Indes en passant par Winnipeg. Son amie Maggie, mère de son premier époux, sera son port d'attache et elle trouvera, après chaque drame, refuge chez la vieille dame qui la soignera à coups de tasses de thé, de jardinage et de phrases bien senties sur le bonheur.
Bien-sûr, avouons que le parcours d'Alice et la mort de ses neuf maris est parfois difficile à croire, que son optimisme à toute épreuve paraît quelque peu fabriqué et que les différents personnages ne sont qu'évoqués un peu superficiellement, ce qui ne permet pas réellement de s'attacher à eux. Le lecteur reste donc à distance du récit des aventures d'Alice.
Mais Alice donne à Paul et au lecteur, dans un petit roman sans prétention qui semble n'avoir d'autres objectifs que de nous faire sourire, une jolie leçon sur le bonheur. Et, au jour d'aujourd'hui, c'est toujours bon à prendre !

Références :
Francis DANNEMARK, Histoire d’Alice qui ne pensait à rien (et de tous ses maris, plus un), Robert Laffont, 2013.

1 juin 2013

Miscellanées jubilatoires et déjantées

Le plus drôle de McSweeney’s

Un recueil de petits textes qui mélangent joyeusement humour, littérature et culture pop.
 
Certains livres n’ont pas les honneurs des rayons et restent confinés aux environs des caisses des librairies. Recueils d’aphorismes, livres à laisser trainer aux toilettes, petits volumes dans l’air du temps ou, dans le pire des cas, poèmes pour mamans et anthologies de photos de petits chats « trô mignons »… 
Alors, chers libraires, prenez garde à ce petit ouvrage : il mérite bien mieux que de finir en produit destiné à l’achat d’impulsion, équivalent papier du paquet de Tic-Tac ou de chewing-gum dans les supermarchés.
McSweeney’s est une maison d’édition américaine qui publie, notamment, une revue et un magazine, The Believer (qui existe également en français). Le plus drôle de McSweeney’s compile une série de textes parus dans la revue ou sur le site et qui ont en commun d’être plus légers que les publications habituelles de l’éditeur. Légers mais pas idiots, potaches mais intelligents et, surtout, non dénués d’une certaine dimension littéraire ou poétique et, le plus souvent, un brin déjantée. Des nouvelles, des parodies, des pastiches et pas mal de listes en tous genres, avec des références à la fois littéraires et populaires.
Cela peut donner, en vrac :
- la transcription d’un commentaire audio sur Le Seigneur des anneaux par Noam Chomsky et Howard Zinn  (où les deux intellectuels prennent la défense des Orques !) ;
- les remarques prodiguées à Homère et à Joyce dans un atelier d’écriture ;
- des fins de chapitres palpitantes à intégrer dans un roman ;
- le journal intime d’un employé de bureau qui a Winnie l’Ourson comme collègue ;
- Jean-Paul Sartre standardiste pour les appels aux urgences ;
- des extraits de la biographie de Steven Seagal ;
- un résumé des blockbusters qui font l’unanimité chez les conservateurs (par exemple : Madagascar, parce que « personne ne se fait avorter dans ce film ») ;
- les manières inefficaces de soumettre un jaguar ;
- des fins alternatives à des œuvres célèbres rédigées par un ado qui a une dent contre son meilleur ami.

Je pourrais presque vous retranscrire toute la table des matières tant je me suis amusé à la lecture de tous ces textes. C’est un exercice périlleux de conjuguer littérature et humour. Les auteurs de McSweeney’s, en quelques lignes ou sur plusieurs pages, y parviennent joyeusement. Cela m’a même valu quelques grands éclats de rire ce qui, il faut bien l’avouer, est plutôt rare quand on a un livre entre les mains…

Référence :
Le plus drôle de McSweeney’s, traduit de l’anglais (États-Unis) par Heloïse Esquié, Le cherche midi, 2013.

26 mai 2013

O’Brothers

Vie animale, Justin TORRES

Chronique d’une fratrie au bord du précipice. Un premier roman brut et percutant.

[…] on se suffisait à nous-mêmes pour jouer, chasser, se battre. On était soudés. Manny inventait les règles, Joel les brisait, et moi j’essayais de maintenir la paix, ce qui parfois consistait à tomber à genoux et à me cacher la tête dans les mains, puis à les laisser me bousculer et m’insulter jusqu’à être fatigués, lassés ou pris de remords. Ils me traitaient de pédé, d’emmerdeur, me couvraient de bleus, mais ils étaient moins méchants avec moi qu’entre eux. Tout le quartier le savait : ils verseraient leur sang pour moi, mes frères, ils l’avaient déjà versé.

Au cœur de cette fratrie qui grandit comme une mauvaise herbe dans une banlieue sans nom, les jeux de trois enfants : faire n’importe quoi, détruire, abîmer, faire mal. Pourtant, ils se protègent entre eux et tentent de maintenir un équilibre fragile face à des parents trop jeunes et trop occupés à se dépêtrer avec leurs lambeaux d’existence. Des petits boulots de nuit, des combines qui tournent mal, … Il faut composer avec les horaires fantasques de la mère et les colères du père.
Malgré l’unité dangereusement puissante de la cellule familiale qui fait front, seule contre le reste du monde, chaque moment passé ensemble est susceptible de tourner au drame et de finir dans les larmes, si pas dans les coups. Alors les trois enfants sauvages se soutiennent et observent. Le benjamin, le narrateur, a du promettre à sa mère de ne pas grandir, de rester pour toujours son petit garçon. De ne pas devenir un homme, comme ses frères et son père. Mais le temps passe et il faut penser à sauver sa peau.
Les courts chapitres qui composent ce roman présentent différents moments de la vie de cette famille dysfonctionnelle qui essaie désespérément de s’en sortir. C’est à la fois une chronique de l’enfance et le récit d’une lente maturation, celle du narrateur qui peu à peu va devoir se séparer des siens, passer du « nous » au « je », et quitter l’enfance, de manière violente et définitive. La violence animale des relations entre les personnages, toujours au bord de basculer dans le chaos, est rendue par une écriture sèche, directe et poétique. Le rythme va crescendo, comme une voiture dont les freins ne répondent plus, jusqu’à la fin, tragique et pourtant porteuse d’espoir.

Un livre recommandé tous azimuts par In Cold Blog. D’autres avis chez Brize, Jérôme et Ingannmic.

Référence :
Vie animale, Justin TORRES, traduit de l’anglais (États-Unis) par Laetitia Devaux, Points, 2013.

21 mai 2013

L'homme du roi

Le Conseiller – Tome 1 : Dans l’ombre des Tudors, Hilary MANTEL

Un roman historique à l’écriture enlevée sur une période de grande effervescence.

À la cour d’Henri VIII, un homme s’élève peu à peu pour devenir un personnage incontournable de l’entourage du roi et même du royaume : Thomas Cromwell. Fils de forgeron, il a quitté l’Angleterre et un père violent pour voyager à travers l’Europe, avec un passage dans l’armée du roi de France, pour finalement entreprendre des études de droit et entrer au service du cardinal Wolsey dont il est l’homme de confiance. Au moment où débute le roman, en 1527, Wolsey n’est plus en odeur de sainteté auprès du roi. Henri veut épouser Anne Boleyn mais pour cela il doit obtenir l’annulation de son mariage avec Catherine d’Aragon. Wolsey, malgré ses efforts, ne parvient pas à convaincre le pape Léon X. Sa disgrâce, hâtée par les efforts d’Anne Boleyn pour accéder au trône, est inévitable. C’est le moment pour Cromwell de sortir de l’ombre du cardinal et de se rendre indispensable auprès du roi…
Comme je l’avais dit il y a peu, je ne suis pas un grand lecteur de romans historiques. J’ai souvent l’impression que le récit croule sous les descriptions et les anecdotes sensées ancrer le lecteur dans une époque. Dans le premier tome de cette trilogie au succès retentissant (l’auteure a reçu par deux fois le Booker Prize), rien de tout cela. On entre lentement, par petites touches, dans le quotidien de Cromwell et dans l’Angleterre du début du XVIe siècle : un monde en pleine effervescence, où l’argent se trouve au centre de tous les enjeux et où l’église de Rome voit s’avancer chaque jour davantage le danger de la Réforme.
Mantel utilise un style vif, direct, un découpage dynamique et une langue qui évite le piège du « faux-vieux ». Elle construit avec beaucoup de finesses et de nuances (ce qui n’était pas du tout le cas de la série télé sur le même sujet) une galerie de personnages dont on devient rapidement familier : Thomas More, Anne Boleyn, Catherine d’Aragon et bien évidemment Henri VIII et Cromwell. La relation qui les unit, comme d’ailleurs toutes les relations dans ce roman, est ambiguë : qui sert les intérêts de qui ? Car le thème central est bien entendu le pouvoir : la façon d’y accéder et, surtout, de s’y maintenir. Et à ce jeu, les ressources de Cromwell semblent infinies. Il est partout à la fois: entre deux rendez-vous avec des ambassadeurs, il parvient à s'occuper des alliances nécessaires à sa famille tout en gardant l'œil sur les prétendus hérétiques qui croupissent dans les prisons londoniennes.
Un énorme pavé dont on attend la suite (mais il faudra être patient car elle n’est pas annoncée avant… mai 2014 !) et certainement un bonne pioche pour les vacances.

Référence :
Le Conseiller – Tome 1 : Dans l’ombre des Tudors, Hilary MANTEL, traduit de l’anglais (Angleterre) par Fabrice Pointeau, Sonatine Éditions, 2013.

7 mai 2013

Au bout de la nuit

Rue des voleurs, Mathias ÉNARD
 
Voyage célinien d'un jeune marocain avec le printemps arabe en toile de fond.

Lakhdar a vingt ans. Il vit à Tanger et autour de lui gronde l'écho du printemps arabe. Le jeune Marocain, amoureux de sa cousine Meryem, est chassé de chez lui par son père lorsque celui-ci surprend les jeunes-gens en plein ébat.  Commence alors pour le Lakhdar une épopée qui s'inspirera plus d'un Voyage au bout de la nuit célinien que des Aventures d'un Indien malchanceux qui devint milliardaire. Car non seulement Lakhdar ne se départira jamais de sa malchance, ne deviendra pas riche mais surtout parce que le récit d'Énard, profondément ancré dans une actualité brulante, n'aura de cesse de décrire la réalité d'aujourd'hui dans ce qu'elle a de plus dur.
Le jeune-homme errera tout d'abord dans les rue de Tanger, tel un mendiant. Il rêvera aussi, avec son ami Bassam, de s'enfuir en Europe, en Espagne en particulier, lieu de tous les fantasmes.
Il sera quelque temps pris en charge par une association islamiste mais s'en distanciera, contrairement à Bassam, qui s'enfuira avec le chef de cette congrégation religieuse, le charismatique Cheikh Nouredine. 
Lakdhar travaillera ensuite pour un sympathique Français, qui n'hésite cependant pas à l'exploiter, puis sur un bateau en direction de l'Espagne et enfin chez un effrayant trafiquant de cadavre obsédé par la mort. Il parviendra ensuite à se rendre à Barcelone et à s'installer dans la bouillonnante rue des Voleurs.
Le parcours de Lakhdar, qui est aussi noir que les romans qu'il dévore, sera éclairé par la rencontre de la jolie Judit, une Espagnole férue de culture arabe, de qui Lakhdar tombera amoureux.
Le livre, et c'est sa force, nous montre un monde arabe que nous connaissons mal, loin des clichés du genre. L'auteur a étudié le persan et l'arabe, résidé au Moyen-Orient et vit maintenant à Barcelone. Et il faut cette connaissance de la langue, des mœurs et de l'humanisme arabe, pour nous livrer ce récit où ressortent toutes les contradictions de ce monde musulman où planent les extrémismes, où l'on chasse un tyran pour mieux imposer une autre forme de tyrannie, où le monde occidental est à la fois l'ennemi et l'eden et ce, avec tant de justesse. Énard nous raconte la langue arabe et ses subtilités, la beauté de sa poésie et ses grands écrivains. Mais aussi l'Europe inhospitalière, agressive et arrogante. La ville de Paris, en particulier, capitale de ce pays qui prône la liberté, l'égalité et la fraternité, est décrite comme un lieu de rejet et de mépris pour tout ce qui est différent et pour les immigrés en particulier.
Lakhdar est un personnage plein de contradictions et de doutes. Il quitte sa famille sans se retourner mais sera tenté, tout au long de son périple, de retourner chez sa mère pour lui demander pardon. Il détestera profondément le Cheikh Nouredine mais trouvera à plusieurs reprises refuge chez lui. Il part en Europe mais sera nostalgique de sa ville natale qu'il a pourtant si longtemps haï. Doit-il quitter le bateau resté à quai pour cause de manque de carburant ? Doit-il rester auprès du fou obsédé par la mort pour qui il travaille ? Doit-il rejoindre Judit ? Doit-il rejeter son ami Bassam qui a pris le chemin du radicalisme ou se rapprocher de celui qui fait partie de sa vie, de son enfance ? Beaucoup de questions et très peu de réponses pour ce jeune-homme abandonné de tous qui se distingue entre autres par son amour des livres et de la langue.
Un roman sur la violence du monde d'aujourd'hui, la terrible réalité de l'exil et la force de la littérature.

Référence :
Mathias ÉNARD, Rue des voleurs, Acte Sud, 2012.

29 avril 2013

Le bon garçon et la vilaine fille

Tours et détours de la vilaine fille, Marie Vargas LLOSA

Roman faussement léger sur une histoire d'amour à sens unique ou les tribulations d'une femme pour se faire une place de choix dans la société sous le regard de celui qui l'aimera passionnément toute son existence.

Ricardo rencontre la petite Lily quand il est encore enfant et qu'il fréquente la jeunesse dorée de Miraflorès, à Lima. Elle est belle, elle aime danser et faire la fête, elle fait tourner la tête de tous les garçons. Trois fois Ricardo se déclare à elle, en vain. Mais leur chemin se croisera plusieurs fois, que ce soit de manière fortuite ou à l'initiative de l'un ou de l'autre. 
Le récit de Vargas Llosa est avant tout une histoire d'amour. Le béguin de Ricardo se transformera, d'années en années, en une passion ravageuse car a priori à sens unique. Il l'appelle la "vilaine fille", et sera son "bon garçon", "son pitchounet" qui lui dit sans cesse des "cucuteries" et à qui elle n'hésitera jamais à briser le cœur. Car la vilaine fille est ambitieuse. Elle veut du pouvoir et surtout, elle veut de l'argent. C'est sa volonté d'être à l'abri du besoin qui l'entraînera de Paris à Madrid, en passant par Cuba, Londres et Tokyo, fréquentant des hommes riches et parfois violents. Á chaque échec, elle vient se réfugier dans les bras de son bon garçon, avant de l'abandonner une nouvelle fois, le laissant brisé et au bord du suicide. Il faut dire que la seule ambition de Ricardo est de vivre à Paris. Ce n'est pas assez pour celle qu'il aimera toute sa vie.
Mais qui est cette vilaine fille ? Qui se cache derrière la petite Lily qui prit, il y a longtemps, un faux accent chilien pour s'insérer auprès des privilégiés de Miraflorès ? Elle apparaîtra tour à tour en passionaria révolutionnaire, en épouse bourgeoise, ou encore en trafiquante pour le compte d'un mafieux... Tantôt froide, glaciale et sans cœur, elle semble parfois passionnelle et passionnée. Manipulatrice, prête à tout pour gagner son indépendance et sa liberté, elle succombe, cependant, à la domination de certains hommes et même à leur perversité. Ricardo, qui l'a aimée toute sa vie, n'apprendra que très tard sa véritable origine et son nom de naissance. La vilaine fille est énervante, détestable, cruelle mais aussi troublante et terriblement attachante. Et le lecteur de comprendre pourquoi Ricardo, qui jure à chaque fois qu'on ne l'y prendra plus, cède à tous ses caprices.
Á travers cette histoire d'amour, Vargas Llosa décortique avec beaucoup de subtilité les sentiments et les comportements humains : les mensonges, l'abnégation de soi, la violence,... Á l'image de cette femme, le roman sera tantôt léger et drôle mais aussi souvent cru, dramatique, voire tragique. 
Au-delà de l'histoire d'amour, ces Tours et détours de la vilaine fille sont aussi la chronique de la socété des années cinquante jusqu'à nos jours et nous raconte, entre autre, l'évolution économique et politique du Pérou, pays natal des protagonistes dans lequel la vilaine fille refuse de retourner, de peur d'être confrontée à ses origines sociales qu'elle a passé sa vie à fuir.
C'est le récit d'une vie dédiée à une femme... une femme qui lui donnera tout son sens.

Référence :
Mario VARGAS LLOSA, Tours et détours de la vilaine fille, traduit du péruvien par Albert Bensoussan, Gallimard, 2006 et en Folio, 2008.

16 avril 2013

Le Songe d'une nuit d'été

Durant les deux semaines qui arrivent, ce sera Amandine seule à la barre du blog. De mon côté je serai tout entier plongé, comme c'est le cas depuis plusieurs années, dans les dernières répétitions et les représentations du spectacle annuel de la troupe de mon école dont je suis l'heureux metteur en scène. 
Et comme chaque année, au moment où je vous écris, j'ai l'impression que rien n'est prêt, que rien n'avance, qu'il nous faudrait encore des mois de travail... Mais je sais d'expérience que mes petits comédiens/étudiants vont à nouveau donner le meilleur d'eux-mêmes et que nous serons à la hauteur du défi shakespearien! 
Et si vous passez par Waterloo les 25 et 26 avril: n'hésitez pas! 

11 avril 2013

Illégal

Dans la mer il y a des crocodiles, Fabio GEDA

La rencontre entre Fabio GEDA, éducateur et écrivain et Enaiatollah Akbari, jeune réfugié politique ou l'histoire vraie du périple d'un enfant afghan jusqu'en Italie.

Enaia dit qu'il a de la chance. Et pourtant, on ne peut pas dire que les fées se soient penchées sur son berceau. Né Hazara, une ethnie persécutée à la fois par les Pachtounes et les Talibans, dans un petit village d'Afghanistan, Enaia est destiné à mourir pour compenser la dette qu'a contractée son père en ayant eu la mauvaise idée de mourir alors qu'il transportait de la drogue pour le compte des Talibans. 
La mère d'Enaia le conduit alors près de la frontière pakistanaise et l'abandonne, considérant que la fuite, aussi dangereuse soit-elle, vaut mieux que la condamnation à mort qui l'attend dans son village.
Enaia a dix ans, ou peut-être onze. Il ne sait pas. Et il va devoir apprendre à survivre dans un pays en guerre où les enfants de sa condition sont nombreux et traités comme des animaux.
Il traversera l'Iran, la Turquie, la Grèce avant d'atteindre l'Italie, terre de salut. Il voyagera dans le double fond d'un camion, dans le ventre d'un cargo, sur un canot de sauvetage, dans les montagnes pakistanaises, ... Il verra certains de ses compagnons de fortune mourir sous ses yeux. Il sera dépendant des trafiquants d'êtres humains qui le feront voyager et travailler illégalement sur des chantiers, de la police qui bien souvent spolie les illégaux de leurs maigres biens. 
La force de ce récit est sans doute la totale absence de pathos. Enaia raconte les faits. Il évite de parsemer son histoire de sentiments. Il raconte son histoire et l'on comprend qu'il a dû laisser les émotions de côté pour pouvoir survivre dans un monde qui ne voulait pas de lui. Car l'histoire d'Enaia est avant tout l'histoire de la rage de vivre d'un enfant. Malgré la guerre, la peur, la faim et la souffrance, l'enfant se battra jours après jours pour trouver un lieu dans lequel il puisse vivre. Il trouvera finalement un lieu où il peut même être heureux. Il n'en attendait pas tant.
Le récit d'Enaia est de temps en temps interrompu par le compte rendu de ses entrevues avec Fabio. Fabio qui tente de lui faire parler de sa mère, de la vieille dame qui l'a nourri et habillé avant de le remettre sur la route avec cinquante euros en poche, de ses amis d'errance. Mais Enaia refuse : « Ce qui est important, c'est l'histoire. Pas les gens, ni les lieux. Mon histoire n'est pas personnelle, elle est celle de milliers de gosses et de femmes. »
Un récit plein de pudeur, donc. Et une histoire poignante qui rappelle ce que traversent de nombreux immigrés clandestins, les hommes, les femmes, les familles et les enfants, prêts à toutes les humiliations et les souffrances physiques pour tenter de pénétrer sur une terre un peu moins hostile, mais dont ils sont malheureusement souvent chassés à coups de pieds. Et une belle leçon pour tous ceux qui pensent encore qu'on ne "peut pas accueillir toute la misère du monde".
Le récit de Fabio GEDA s'est vendu à plus de deux-cent milles exemplaires. Inouï quand on sait qu'il a été écrit dans une Italie berlusconienne bien peu accueillante pour les immigrés clandestins.

Référence :
Fabio GEDA, Dans la mer il y a des crocodiles, traduit de l'italien par Samuel Sfez, édition Liana Levi, 2011. 

1 avril 2013

L’étranger au procès du château de la peste feat. Che G.


La vie rêvée d’Ernesto G., Jean-Michel GUENASSIA

Un titre pompeux pour un livre trop ambitieux.

Joseph Kaplan, médecin pragois d’origine juive, quitte sa ville pour Paris, où il étudiera à l’Institut Pasteur, avant de rejoindre Alger, puis la France, puis de nouveau la Tchécoslovaquie. Au fil de ses voyages, de 1910 à 2010 : des histoires d’amour et d’amitié, quelques pas de tango, une guerre, la pratique de la médecine auprès des plus démunis, la peste et la vie sous un régime policier. Le livre pourrait s’arrêter là et former une sorte de chronique du vingtième siècle, sans grande originalité, mais qui se laisse gentiment lire.
Seulement, après plus de la moitié du livre, l’auteur se met en tête d’utiliser un guest de premier ordre : Ernesto Guevara himself ! Et là ça ne passe plus. Je n’ai aucun problème avec les libertés romanesques prises avec l’Histoire mais encore faut-il en faire quelque chose… Ici, Guenassia ne garde du Che que l’image de carte postale de la figure romantique du révolutionnaire et s’emmêle les pieds dans une histoire d’amour digne des plus mauvais mélos. Certains dialogues semblent tirés des Feux de l’amour et les échanges entre les personnages sur le thème de l’engagement m’ont parfois rappelé les premières dissertations de mes élèves les moins inspirés… Alors, face à autant de maladresses, on commence à devenir un peu mauvais et tout ce qui sonne faux vous saute aux yeux.
L’auteur semble vouloir placer son roman sous l’égide de grands auteurs (qui n’avaient rien demandé), notamment Camus (Alger, la peste, …) et Kafka : Joseph K(aplan), Prague, les condamnations arbitraires, … Mais tout reste au niveau du clin d’œil et semble complètement fabriqué.
Quant au titre (qui, rappelons-le, ne fait référence qu’à une petite portion du roman), pourquoi ne pas appeler Guevara par son nom complet ? Allusion à Kafka, certainement, mais surtout petite coquetterie littéraire qui sonne creux.
Je n’avais pas beaucoup accroché au Club des incorrigibles optimistes (qu’Amandine avait pourtant bien aimé ici). Je pense donc qu’entre Xavier D. et Jean-Michel G., c’est bel et bien fini !

L’avis de Manu.

Référence :
Jean-Michel GUENASSIA, La vie rêvée d’Ernesto G., Albin Michel, 2012.

21 mars 2013

L'Inde I Go

Indigo, Catherine CUSSET

Le voyage en Inde de trois artistes français qui vont se confronter à l'exotisme d'un pays parfois effrayant et à leurs conditions d'individus et d'artistes.

Trois Français sont invités en Inde pour y faire une série de conférences et participer à diverses rencontres culturelles. Charlotte, réalisatrice quarantenaire, mariée à un Américain et vivant à New-York avec son mari et ses deux filles, profite de ce voyage pour faire le deuil de son amie de toujours, qui s'est suicidée quelque temps auparavant et qui a vécu de nombreuses années en Inde; Roland, essayiste de soixante-quatre ans, séducteur invétéré et amoureux de la vie, se réjouit de retrouver en Inde, où il a vécu quelques années, son amour de jeunesse, malgré qu'il soit accompagnée de sa jeune et jolie maîtresse italienne, Renata; Raphaël, enfin, auteur de deux romans d'autofiction, personnalité trouble, tantôt aimable, tantôt revêche, découvre lui aussi l'Inde d'aujourd'hui et ses contradictions.
Les trois invités vont donc se confronter à ce pays si particulier, l'Inde. Il y a les paysages de conte de fées, bien entendu, les plages de sable fin, les hôtels luxueux mais il y a aussi la misère, la violence et la menace des attentats terroristes qui planent. Et puis il y a la chaleur.
Géraldine, jeune femme mariée à un Indien et mère d'un petit garçon d'un an, qui travaille à l'Alliance française, organise cette rencontre. Le fait qu'elle reconnaisse en Raphaël le ténébreux voisin dont elle était éperdument amoureuse lorsqu'elle était encore enfant dans sa Bretagne natale va quelque peu mettre à l'épreuve son professionnalisme.
Les personnages, dans ce paysage exotique et parfois effrayant, vont vivre une série d'événements - un attentat, un incendie, un accident, l'annonce d'une maternité,... - qui vont mettre en lumière leurs angoisses, leurs contradictions et leurs attentes de la vie. Chacun révélera peu à peu sa peur de vieillir, sa peur de la mort ou sa peur de l'engagement.
On retrouve dans ce dernier roman de Catherine CUSSET l'art de la comédie humaine de l'auteure. Celle-ci met à jour chacun de ses personnages en évitant de les présenter de manière trop manichéenne. Chacun d'eux apparait ainsi tour à tour sympathique, touchant, agaçant, pathétique.
Par ailleurs, la rencontre de ces hommes et femmes de lettres permettra une réflexion sur la place de la littérature et du cinéma dans la vie des héros et dans le monde en général.
Si le roman se laisse dévorer, que le cadre indien est exotique à souhait et que la construction est tout en finesse, on pourrait, si on était un peu tatillon, remarquer qu'on ne retrouve pas, dans ce livre, toute la finesse de l'analyse des personnages dont l'auteur nous avait habitués avec des romans tels que Le problème avec Jane, La haine de la famille ou encore le récent Un brillant avenir. La complexité des rapports humains est toujours le thème de prédilection de Catherine CUSSET mais ceux-ci sont peut-être un peu moins décortiqués que dans ses précédents ouvrages.
Reste qu'Indigo est digne de son titre, un roman plein de nuances.

Références :
Catherine CUSSET, Indigo, Gallimard, 2013.

17 mars 2013

We could be heroes

The Perks of Being a Wallflower (Le Monde de Charlie), Stephen CHBOSKY

Un roman d’adolescence qui sonne juste.

Ado, la mixtape constituait, plus encore qu’une lettre, l’objet à travers lequel l’apprenti-amoureux que j’étais s’exprimait le mieux. À côté des messages transportés par les chansons, la K7 était également la promesse et l’expérience de la durée en amour. Le temps de la préparation : choisir les titres, calculer comment les répartir entre deux faces de 30 ou 45 minutes, l’une après l’autre les écouter à mesure qu’on les enregistre et recopier les titres sur le petit morceau de papier cartonné à glisser dans le boitier. Une occupation qui n’autorisait aucune distraction. Et puis venait l’autre durée, celle de l’écoute. Le plaisir de savoir que l’autre allait prendre le temps de découvrir un à un ces petits bouts de musique qui ne parleraient qu’à lui, qui lui montreraient combien mon goût en musique était à la fois original et éclairé, décalé et coolissime. En bref : une déclaration d’amour et un portrait à ma gloire !
Et puis parfois, à la mixtape offerte répondait une autre en retour. Le cadeau à écouter au creux de l’oreille, dans le casque du walkman qui ne me quittait pas.
Pourquoi vous raconter tout ceci me direz-vous ? Parce que c’est dans le monde des mixtapes et d’autres souvenirs de l’adolescence que le roman de Stephen Chbosky invite le lecteur à plonger.
Charlie a quinze ans, habite la banlieue newyorkaise et entame sa première année de lycée. Encore ébranlé par le suicide de son meilleur ami, ce jeune garçon timide et sensible raconte son quotidien dans des lettres adressées à un correspondant inconnu. La vie au lycée s’étire sous le signe de l’ennui et des rêveries solitaires d’un ado qui n’appartient pas à la frange populaire de l’école et qui semble, par peur d’y sombrer, presque étranger à la multitude de sentiments qui l’animent. Les lectures conseillées par son professeur d’anglais, qui lui fait découvrir les grands auteurs, sont un refuge dans lequel il oublie un temps sa mélancolie. La rencontre avec deux élèves plus âgés, Patrick et la jolie Sam, va chambouler son univers et lui faire découvrir l’amitié, le sentiment d’appartenance à un groupe et, bien sûr, les premiers émois amoureux.
J’avais vu l’adaptation au cinéma, réalisée par l’auteur, et malgré tous les défauts du film, j’avais été touché par la justesse du ton et du regard sur l’adolescence. Et puis le billet d’Émeraude (ou plutôt son grand cri d’amour) m’a donné envie d’aller voir ce qu’il en était du roman, presque inconnu chez nous mais gros succès d’édition aux États-Unis1. (Et pour ceux qui ont parfois peur de lire en VO, c’est d’un niveau très accessible.)
Ici aussi, malgré certaines facilités et quelques ficelles un peu attendues, j’ai été emporté par le parcours de Charlie, cousin du début des années 1990 du Holden de L’Attrape-cœurs, par l’écriture, douce et sensible et par toutes les références à une époque pas si lointaine (pour peu, on pourrait presque ranger le livre dans la catégorie des romans historiques!). 
Face à certains livres, on met parfois de côté tout son attirail critique parce qu’il y a quelque chose qui résonne en vous de manière très puissante. Même si mon parcours n’est pas le même que Charlie, j’ai retrouvé cette impression propre à l’adolescence où tout semble vécu de manière intense, où les émotions débordent de partout et où chaque nouvelle expérience émerveille autant qu'elle inquiète. 
Et puis un livre qui vous donne envie d’écouter du Bowie, de (re)fumer un pétard ou de revoir The Rocky Horror Picture Show… ou de recevoir une jolie une mix-tape, c’est déjà pas mal, non ?

Références :
Stephen CHBOSKY, The Perks of Being a Wallflower, Simon & Schuster, 2009.

1 Le livre est sorti en français dans une collection jeunesse, d’abord sous le titre Pas raccord puis réédité avec le titre du film, Le Monde de Charlie (traduit de l’anglais par Blandine Longre, Éditions Sarbacane, 2008, nouvelle édition en 2012). À noter que ce titre est d’une parfaite idiotie et ne rend pas du tout compte de la poésie du titre original (qu’on pourrait traduire, en gros, par Les avantages d’être passe-partout).

12 mars 2013

Un automne islandais

L'embellie, Audur Ava OLAFSDÓTTIR

Un road movie islandais assez décevant.

En rentrant de chez son amant, quelle n'est pas la surprise de la narratrice d'apprendre que son mari la quitte pour une collègue enceinte de ses œuvres. Pas plus abattue que ça, notre héroïne se voit confier par sa meilleure amie qui va bientôt accoucher le petit Tumi, garçonnet de quatre ans malentendant et pourvu de lunettes avec des verres démesurés. "Tu verras, lui dit son amie, il va te changer". Peu après la voilà gagner deux fois au lotto. Qu'à cela ne tienne, pour faire le bilan de tout ça, elle décide de prendre un congé et de partir sur les routes islandaises avec son petit passager.
Et comme le lui avait prédit une voyante quelque temps plus tôt, il y aura : " un voyage, un gain, de la fortune, de l'amour, bien que l'on puisse s'attendre à quelques bizarreries en la matière".
Le personnage principal est fantasque, le petit garçon attendrissant, les rencontres étonnantes et les métaphores nombreuses. Un voyage initiatique sur les routes islandaises pluvieuses. Et pourtant, la mayonnaise ne prend pas. Pourquoi ne suis-je quasiment jamais entrée dans ce roman ? Peut-être parce que cette histoire avait un petit air de déjà lu, parce que les personnages ne prennent jamais vraiment chair et qu'on a du mal à y croire. La folie sympathique de l'héroïne finit par énerver et tous les autres personnages ne sont qu'ébauchés. Même les effets de style semblent fabriqués.
On avait pourtant été tellement séduit par Rosa Candida de la même auteure. Mais en y regardant de plus près, on se rend compte que ce roman a été écrit en 2004 et a été traduit sans doute grâce au succès du roman cité ci-dessus malgré qu'il soit bien plus faible.
Quelques petites choses à sauver, cependant... Tout d'abord la description que fait l'auteure du rôle de mère  : 
"Les mères n'ont qu'une chose en commun : ce sont des femmes qui ont couché avec un homme au moment de l'ovulation sans prendre les précautions adéquates. Pas même besoin de le faire deux fois, en tout cas avec le même homme. (...) Être mère, c'est se réveiller le matin, faire de son mieux puis se coucher le soir en espérant que tout ira pour le mieux.
Et les nombreuses recettes de cuisine présentes en annexe, dont quelques recettes islandaises assez tentantes telles les "bruants des neiges grillés à la mode des hauts plateaux" ou encore la "saucisses de viande de cheval " (plat d'actualité...) en passant par les "kleinur" et autres "skonsur". Dommage que le livre ne soit pas à la hauteur de sa cuisine !

Références :
Audur Ava ÓLAFSDÓTTIR, L'Embellie, traduit de l'islandais par Catherine Eyjólfsson, Zulma, 2012.

9 mars 2013

Bon appétit bien sûr !

Le Dîner, Herman KOCH

Un dîner de famille qui nous plonge dans les recoins les plus obscurs de l’être humain. À déguster saignant.  

Deux frères se retrouvent, avec leur épouse, pour un dîner dans un resto mondain et branché où obtenir une réservation tient de l’impossible. Rien de trop difficile pour Serge : annoncé comme le prochain premier ministre des Pays-Bas, son nom ouvre toutes les portes. Mais il en faudrait plus pour donner envie à Paul, le narrateur, de passer une soirée à la table de son frère : tout dans le comportement de Serge l’énerve, des platitudes de sa conversation (le dernier Woody Allen : un chef d’œuvre !) à sa manière de goûter le vin. Cependant, à mesure que le repas avance et que l’objet de la soirée se précise, d’autres tensions apparaissent et la digestion s’annonce difficile.
Mon billet sera court car il ne faut vraiment pas en dire davantage, voire même éviter de lire la quatrième de couverture. Ce roman joue sur la découverte de zones d’ombres de plus en plus effrayantes. Pas de coups de théâtre mais plutôt l’entrée progressive dans les pensées du narrateur et sur les raisons de sa présence au dîner.
Tout démarre sur le ton de la comédie de mœurs mais l’humour badin vire rapidement au cynisme et laisse entrevoir à certains moments un abyme de cruauté et de violence insoupçonnés. Je pensais lire une variation sur le même thème que celui du Dieu du carnage de Yasmina Réza, mais il n’en est rien. Pas de grand déballage à table : on plonge ici bien plus profondément dans les recoins les plus obscurs de l’humain.
L’écriture et la construction sont remarquables. Cependant, seul bémol, j’ai parfois eu l’impression que l’auteur s’était laissé emporter et qu’il n’hésitait pas à en rajouter une couche là où certains silences en auraient dit davantage.

Un livre découvert chez In Cold Blog.

Référence :
Herman KOCH, Le Dîner, traduit du néerlandais par Isabelle Rosselin, 10/18, 2013.

5 mars 2013

I do. Do I ?

Le Roman du mariage (The Marriage Plot), Jeffrey EUGENIDES

Mitchell aime Madeleine qui aime Leonard. Un triangle amoureux, un roman d’apprentissage et une interrogation sur la littérature d’hier et d’aujourd’hui.

Début des années 1980, dans une université de l’est des États-Unis. C’est la fin du premier cycle pour trois jeunes gens prometteurs, aux portes de l’âge adulte. S’il n’y avait que la question des études (quel second cycle et où ?), les choix pourraient être faciles. Mais voilà : il y a l’amour. Madeleine rêve d’une relation à la hauteur de ses ambitions et de celles de ses parents. Et alors que Mitchell, gendre idéal, timide et romantique, lui tourne autour, c’est pour Leonard que son cœur s’emballe. Ténébreux, inconstant – voire inquiétant  – et d’une intelligence acérée : un mélange irrésistible pour une fille de bonne famille qui a passé ses jeunes années à rêvasser aux grandes passions amoureuses qui inondent la littérature. Mais les opposés finissent-ils par s’entendre, comme dans Orgueil et préjugés ?
À l’époque d’Henri James, d’Edith Wharton ou de Jane Austen, l’héroïne se devait de trouver dans l’institution du mariage l’accomplissement de son rôle de femme et la légitimation de sa place dans la société. Mais, fort heureusement, les choses ont changé et, au moment où se déroule le roman, les jeunes femmes comme Madeleine ont, en apparence du moins, la possibilité d’entrevoir un avenir pour elles-mêmes, d’envisager une carrière et de ne pas reproduire les schémas de la génération d’avant. D’ailleurs, c’est davantage le personnage de Mitchell qui endosse le rôle de l’amoureux romantique qui rêve, naïvement, d’un happy end austenien. Madeleine se veut indépendante mais, malgré cela, une partie d’elle-même rêve du prince charmant. Sans pour autant parler de bovarisme, le personnage est à la fois le fruit de ses lectures de jeunesse et de son apprentissage académique. Sa propre expérience de l’amour est sans cesse confrontée à ses réflexions d’étudiante sur un sujet qui hante la littérature de toutes les époques.  
En effet, les trois personnages de ce triangle amoureux sont avant tout des apprentis intellectuels (avec tout ce que cela peut parfois comporter de ridicule) dont la lecture du monde se fait, dans un premier temps, en partie par les livres et par les cours qu’ils suivent à l’université. Dans le cas de Madeleine, la découverte du structuralisme et du déconstructivisme entre en concurrence avec ses propres représentations de la relation amoureuse. Ce n’est pas pour rien que lors d’une dispute, elle lance son exemplaire des Fragments du discours amoureux de Barthes à la tête de Leonard. Par la suite, ils vont chacun devoir confronter ce premier apprentissage avec le réel, que ce soit celui du vaste monde ou celui de leur patrimoine neurologique.
Au centre du roman, il y a la question de la liberté et du choix (qui rappelle, le cynisme en moins, Freedom de Franzen). Les indécisions des personnages s’expriment de manière très différente : la dépression pour Leonard et la recherche de spiritualité pour Mitchell. Quant à Madeleine, son cœur balance et ses efforts pour passer du statut d’objet à celui de sujet ne se font pas sans peine. Le regard que l’auteur porte sur ces trois protagonistes en marche vers l’âge adulte est à la fois tendre et amusé. Il croise avec beaucoup de finesse leurs parcours, par des ellipses narratives et des flash-back, et dépeint magnifiquement les états d’âme et les questionnements qui les taraudent, non sans un certain humour qui permet de ne pas tomber dans les pièges du roman psychologique.
Difficile pour moi de ne pas lire ce dernier Eugenides sans le comparer avec ses deux autres romans. Je n’ai pas retrouvé le ton épique et la fougue que j’avais aimés dans Middlesex. Malgré cela (et malgré la lecture en vo qui n’était pas toujours aisée), j’ai été captivé par la justesse de l’écriture et par la manière douce-amère de décrire cette période sensible où l’on referme peu à peu les portes de l’adolescence pour pénétrer le monde des adultes.

Références :
Jeffrey EUGENIDES, Le Roman du mariage, traduit de l’anglais (États-Unis) par Olivier Deparis, Éditions de l’Olivier, 2013.
(Et pour l’édition en vo : Picador, 2012)

27 février 2013

(Re)lire ses classiques #9

Mrs Dalloway, de Virginia WOOLF

C'est la lecture des Heures de Michael CUNNINGHAM, bien-sûr, qui m'avait donné l'envie de relire Mrs Dalloway de Virginia WOOLF, un roman qui m'était complètement passé au-dessus de la tête lorsque, adolescente, je le lus pour la première fois. Forte d'une désormais incontestable maturité acquise avec les (quelques) années qui me séparent de mon adolescence, j'entrepris de relire ce roman qui inspira aussi magistralement CUNNINGHAM. Et je compris enfin pourquoi ce roman est considéré comme un roman fondateur de la littérature moderne.
Car moderne, il l'est indéniablement. Tant dans l'écriture résolument novatrice que dans l'histoire elle-même si tant est que l'on puisse parler d'histoire.
Mrs Dalloway s'apprête à donner une soirée. Elle se met donc à faire toutes ces petites charges qui incombent à l'organisation d'une réception : aller chercher les fleurs, repriser une robe... tout en songeant à son passé, au présent et à la mort, thème cher à Virginia WOOLF. L'arrivée inopinée de son amour de jeunesse, Peter Walsch, aventurier imprévisible à qui elle préféra son mari qui lui apporta le confort et une place dans la bonne société, déclenche chez elle toute une panoplie de sentiments, allant de la nostalgie à l'agacement. 
Alors que l'on suit les errances de Mrs Dalloway, on croise soudain, au détour d'une rue londonienne, Septimus Warren Smith, ancien soldat de la guerre 14-18, qui ne parvient pas à surmonter ses angoisses et la mort de son ami et qui sombre peu à peu dans la folie. Septimus, que personne ne comprend, ni sa tendre et jeune épouse, ni surtout les médecins qui tentent de l'enfermer dans des hôpitaux psychiatriques et qui ne feront que précipiter la mort de leur patient, finira par se suicider. Clarissa Dalloway entendra la nouvelle lors de sa soirée et plongera alors dans une réflexion émouvante sur la vie pleine de faux-semblant et l'honnêteté du choix d'en finir.
On passe sans transition d'une conscience à l'autre, et on peut lire les pensées éparses de Clarissa, Peter et Septimus dans ce récit qui dure une seule journée dans les rues de Londres. Les descriptions nombreuses et minutieuses sont d'une fulgurante beauté et montre tout l'amour de la vie de Clarissa Dalloway, et sans doute de Virginia WOOLF, tout en laissant clairement apparaître, et c'en est toute la force, l'angoisse et la pulsion de mort qui taraude les personnages et l'auteur.
Clarissa aime la répétition, sa vie rangée, son quotidien mais les deux personnages masculins semblent symboliser sa face cachée : Peter représenterait son envie de liberté et d'exotisme et Septimus son attirance pour la mort et le suicide.
Chaque page est ciselée, c'est époustouflant de finesse et de subtilité, c'est éblouissant de beauté, c'est écrasant de tristesse et de lucidité. On fait bien, quand-même, parfois, de (re)lire ses classiques.

Références :
Virginia WOOLF, Mrs Dalloway, 1925
 

17 février 2013

300!

Une goutte d’eau dans la mer mais, pour nous, l’impression de nager dans le grand bassin !
Pour fêter notre 300ème billet, nous nous sommes posé quatre questions (un auto-tag en somme) pour revenir sur notre parcours de blogueurs.

PS: comme Émeraude se posait la question dans son commentaire, nous proposons de faire de ce billet un tag (ouvert à tous ceux qui le désirent) intitulé: le tag du billet-bilan (merci Manu pour la formulation!). 


S’il fallait ne retenir qu’un seul billet ?

Xavier :  
Just Kids, Patti Smith
J’ai souvent pris beaucoup de plaisir à rédiger des billets pour ce blog mais, pour ce livre-ci, c’était particulièrement fort. Comme tous les livres qu’on a beaucoup aimés, on cherche à les présenter sous leur meilleur jour, tout en étant fidèle à sa lecture (il n’est quand même pas question de vendre de la soupe…). La rédaction du billet, c’est un moment qui permet de retourner dans le livre, de le revivre tout en commençant à le mettre à distance. Et j’étais vraiment heureux de pouvoir regoûter à l’énergie créatrice et à l’incroyable liberté qui se dégageait du texte de Patti Smith.

Amandine :
Moi j’adore faire les billets « bilans » : lectures de vacances ou à offrir pour Noël.
Ça me permet de relire nos billets, de repenser aux livres qui m’ont vraiment marquée. Et j’adore lire ensuite les réactions et suggestions des autres blogueurs.
J’ai adoré écrire un billet sur le roman d’Aryn Kyle, Le Dieu des animaux, qui est passé trop inaperçu à mon goût (il semble qu’il ne sortira jamais en poche) alors que je l’ai trouvé d’une justesse et d’une poésie rare (le livre, hein, pas mon billet).
Et puis, j’aime bien celui sur Les Chaussures italiennes de Mankell intitulé "Blue suede shoes", surtout parce que mon homme, qui est chargé (parfois) de trouver les titres de mes billets, s’est, dans ce cas, surpassé…
Bon, ça fait plus qu’un seul billet… mais bon, comme c’est nous qui nous taguons, je n’ai qu’à changer la question…

Un effet collatéral du blog ?


Xavier :
Comme ceux qui passent de temps en temps par ici le savent déjà, Amandine et moi sommes enseignants et, dans le cadre de notre travail, nous participons de manière très active à différents projets suivis par pas mal de collègues de la Fédération Wallonie-Bruxelles (interdit de rire, c’est l’appellation officielle !). Dans le cadre d’une remise de prix, nous papotions avec un prof venu de l’autre bout de la Belgique (ce qui n’est jamais très loin…) et, lorsque nous lui avons dit nos noms, il s’est écrié : « Vous êtes vraiment Amandine et Xavier, les Amandine et Xavier du blog Voyelle et Consonne ? » Cinq secondes warholliennes…

Amandine :
Pour promouvoir quelque peu notre blog, je l’ai mis en signature automatique de mes mails. Et j’ai parfois de charmantes réactions : ainsi certains auteurs belges invités en classe pour rencontrer mes élèves m’ont ainsi complimentée sur le blog. Ou encore le jour où je me suis inscrite à un cours de cuisine : j’ai reçu non seulement une réponse à mon mail d’inscription mais également toute une série de suggestions de lectures !

Une rencontre ?

Xavier :
J’ai eu plusieurs fois l’occasion de rencontrer des blogueurs belges, grâce notamment aux initiatives de Reka. Argali, Anne, Niki, Cynthia, Manu, Carine, Lukes, … De très chouettes personnes et de bons moments.
Mais si je dois choisir une seule rencontre, ce sera celle de Laurent d’In Cold Blog. Non seulement c’est en partie en lisant son blog que j’ai eu envie d’en tenir un, mais en plus, malgré la petite distance qui nous sépare géographiquement, c’est devenu un ami avec qui j’aime passer du temps à Paris, que ce soit en flânant, devant un thé, en visitant une expo, au théâtre, … Et si vous voulez vraiment tout savoir, quand on se voit, on ne parle presque pas de bouquins !

Amandine :
J’ai moins eu l’occasion, comme Xavier, de rencontrer nos amis blogueurs en chair et en os et j’espère que des occasions se représenteront. Mais j’aime beaucoup l’idée d’avoir créé des liens avec tous ces blogueurs même si je ne les ai pas rencontrés. J’ai ainsi été fort touchée de tous les messages reçus au sein de notre cercle de blogueurs lors de la naissance de ma petite dernière.
Et puis il y a ceux que je connais pour de vrai et qui sont néanmoins présents par l’intermédiaire du blog. On manque parfois un peu de temps pour se voir alors c’est agréable de rester en contact grâce au blog et à notre passion pour la lecture (n’est-ce pas Anne-So ?)

Une anecdote, une réflexion, une question ?

Xavier :
Il y a parfois des commentaires étranges qui apparaissent et, sans jouer les censeurs, quand cela n’a rien à voir, je n’hésite pas à les enlever. Lorsqu’Amandine a publié un billet sur le très beau roman Le Dieu des animaux d’Aryn Kyle cité plus haut, elle avait intitulé son texte « On abat bien les chevaux ». Et quelques minutes après qu’il soit en ligne, il y avait un commentaire assassin d’une association de défense des chevaux qui expliquait combien l’abattage de ces animaux était monstrueux et immoral ! (J’imagine que pour le moment ils doivent être très occupés…) Le commentaire a été effacé. Peut-être faudrait-il indiquer à la fin de chaque billet qu’aucun animal n’a été blessé durant sa rédaction ?

Amandine :
Nous avions, au départ, créé ce blog pour nos élèves : c’était l’occasion de mettre en ligne différentes ressources qui pouvaient leur être utiles. Mais, constatant non seulement que nos amis y puisaient des idées et surtout que c’était un plaisir pour nous de faire le bilan de nos lectures, nous avons élargi notre objectif. Écrire un commentaire sur nos lectures est parfois contraignant mais pour ma part, cela m’a ouvert des perspectives grâce aux commentaires des lecteurs, aux autres blogs mais aussi parce qu’écrire sur les livres permet d’y réfléchir vraiment. C’est souvent après la rédaction d’un billet que le livre prend pour moi tout son sens.

10 février 2013

Cent ans d’histoire et quelques bouteilles

Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire, Jonas JONASSON

Un road-movie loufoque et une leçon d'histoire bien arrosée.

Certains partent à la pêche au marlin. D’autres lisent des romans d’amour. Allan Karlson, lui, a décidé de se faire la malle, de quitter la maison de retraite et de prendre le premier bus qui quittait la ville. Souffler ses cent bougies sous les yeux des pensionnaires séniles, de l’adjoint au maire et de la terrible sœur Alice (qui lui refuse obstinément toute goutte d’alcool), très peu pour lui. Mais à peine a-t-il posé ses charentaises hors de l’enceinte du home que les événements s’enchainent et qu’il se retrouve rapidement poursuivi par la police et une bande de petits délinquants. Sur sa route, Allan va croiser, en vrac, un vendeur de saucisses (presque) surdiplômé, un vieux kleptomane, la femme la plus vulgaire de Suède et… un éléphant ! Pourtant, il en faut plus pour impressionner Allan. Quand, grâce à ses talents d’artificier amateur, on a passé sa vie de par le monde, à trinquer avec tous les présidents américains et les plus terribles dictateurs, c’est qu’on a de la suite dans les idées. Ou bien serait-ce juste le hasard ?
À côté du road movie burlesque pour troisième (voire quatrième) âge, le roman revisite, à travers une série de flash-backs qui entrecoupent le récit de la fugue du vieillard, l’histoire des grands conflits du vingtième siècle, vue par un petit Suédois qui aime les grosses explosions. La politique ne l’intéresse pas vraiment, mais comment dire non à un bon repas et, surtout, à un bon verre, que cela soit avec Franco, Truman ou Staline ? L’humour décalé de l’auteur, parfois teinté de noir, m’a amusé. J’y ai un peu retrouvé ce que j’avais aimé dans les premiers Paasilinna, avec ici une dimension historique qui joue constamment sur le décalage (avec mention spéciale pour Kim Jong-il en gamin pleurnichard avide de gros câlins).
Et parfois un peu d’humour en littérature, ça fait du bien !

Juste pour le plaisir, une citation à méditer :
Il dit avec modestie qu’il n’était pas difficile de se faire passer pour un idiot quand on l’était vraiment. Allan n’était pas d’accord avec son ami, parce que tous les imbéciles qu’il avait rencontrés dans sa vie essayaient de se faire passer pour le contraire.

D’autres avis chez Émeraude, Liliba ou chez Ingannmic (qui a jeté l’éponge).

Référence :
Jonas JONASSON, Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire, traduit du suédois par Caroline Berg, Pocket, 2012.

3 février 2013

« Je » est un « nous »

Certaines n’avaient jamais vu la mer, Julie OTSUKA

Le chœur tragique d’une génération de femmes exilées, devenues esclaves dans l’Amérique moderne. Un roman à l’écriture puissante et poétique.

Elles ont quitté leur pays, leur famille, leurs amis. Elles ont embarqué pour l’Amérique et traversé l’océan. Elles sont parties avec dans leurs maigres affaires le nom et la photo du compatriote qu’elles devaient épouser. Elles ont espéré trouver l’amour, du travail, une famille : espoir de vivre mieux que chez elles, mieux que leurs parents. À l’arrivée, pas de prince charmant. Une vie à trimer pour trois fois rien, toujours pour les autres, à subir les colères d’un mari, à s’occuper des enfants, à tenter de s’intégrer à une société qui ne les considère que comme une main d’œuvre rigoureuse et fiable, certes, mais fourbe. Une vie de servitude.
Avec ce court roman, Julie Otsuka nous fait découvrir une partie de l’histoire de l’immigration japonaise aux États-Unis, à travers la voix de ces femmes qui ont tout quitté pour venir s’installer, auprès d’un homme qu’elles n’ont pas choisi, dans un Eldorado qui prend rapidement des allures de bagne ; une désillusion à la hauteur de leurs espérances. Citoyennes de seconde zone, considérées avant tout selon les qualités que les blancs attribuent à leur « race », elles deviennent, au moment où le Japon entre en guerre avec les États-Unis, une menace pour la sécurité du pays.
La grande force du livre réside dans l’écriture. L’auteure juxtapose, additionne, sans jamais s’attacher à un personnage en particulier. Le texte est constitué de fragments de vies, rangés selon les étapes de leur parcours. Elle donne voix aux anonymes mais ne leur concède qu'une seule identité, celle du groupe, de la masse. Le choix de la narration en « nous » est un choix stylistique puissant et, pour le coup, pertinent. Comme dans leur vie, il n’y a aucune place laissée à l’individu. Bien que différentes, leurs histoires se confondent, se mélangent pour former au final un chœur parlé, le chant d’une génération de femmes exilées.

Référence :
Certaines n’avaient jamais vu la mer, Julie OTSUKA, traduit de l’anglais (États-Unis) par Carine Chichereau, Phébus, « Littérature étrangère », 2012.

25 janvier 2013

À cœur vaillant rien d’impossible

Le Grand Cœur, Jean-Christophe RUFIN

La vie aventureuse de l’Argentier de Charles VII, personnage aux multiples facettes, en équilibre entre le Moyen Âge et la Renaissance.

Enfant, Jacques Cœur, fils d’un modeste pelletier de Bourges, a vu débarquer un étrange personnage dans l’atelier de son père. Dans son grand sac se trouvait un animal aux couleurs étonnantes, d’une sauvagerie et d’une beauté rarement vues dans cette petite ville du milieu de la France : un léopard. Pour Jacques, l’épisode a sonné comme une promesse : il y avait là, quelque part, ailleurs, un monde à découvrir, une vie à rêver, loin de la France en guerre avec l’Angleterre depuis des dizaines années.
Devenu adulte, alors que Charles VII reprend lentement les rênes du pays, il se lance dans les affaires et, après avoir découvert les richesses de l’Orient, se rapproche du pouvoir royal. Visionnaire, homme d’affaires et de cour, Jacques Cœur use de son intelligence et de son imagination pour faire de sa vie une aventure… qui ne lui amènera pas que des amis. 
Je serais certainement passé à côté de ce roman si l’une de mes charmantes collègues de notre comité de lecture ne l’avait proposé à notre dernière réunion. Le roman historique n’est pas ma tasse de thé et – mais vous me direz que je suis sectaire – la mention « Académie française » sur la couverture d’un roman fonctionne sur moi comme un repoussoir… Et pourtant j’ai passé un excellent moment sur les traces de Jacques Cœur, et pas seulement parce que c’était l’occasion de me rappeler mes cours d’histoire.
Rufin, lui-même originaire de Bourges, a voulu redonner au personnage historique toute son envergure. Jacques Cœur est souvent, à tort, uniquement considéré comme une sorte de ministre des finances avant l’heure. C’est oublier le rôle essentiel qu’il a joué dans les liens entre la France et l’Orient. À cette époque, il n’est plus question de croisades mais d’échanges commerciaux. Le début du XVe siècle est une époque charnière : c’est la fin de la chevalerie, du pouvoir des grands seigneurs propriétaires de la terre, du servage. Un autre monde prend forme où l’argent vaut davantage qu’un titre de noblesse. Jacques Cœur s’inscrit pleinement dans le mouvement général de cette société, lui le bourgeois qui prête aux nobles afin qu’ils puissent assouvir leurs désirs de luxe et d’ostentation. Son ascension sociale en fait un personnage d’une grande densité romanesque, pleine de contradictions et de nuances.
L’écriture de Rufin est vivante et parvient, sans trop d’artifices, à donner une impression de décalage dans le temps. Il remplit les vides laissés par l’histoire avec beaucoup d’imagination, tout en collant de près aux faits avérés. Et c’est avec plaisir que l’on voyage avec le personnage à travers le monde et le temps : entre Orient et Occident, entre Moyen Âge et Renaissance.

Référence :

Jean-Christophe RUFIN, Le Grand Cœur, Gallimard, 2012.

24 janvier 2013

1,2 et TROIS !

Aujourd'hui, j'ai décidé non pas de vous faire un billet mais trois ! Ou plutôt un billet en trois parties...
Pourquoi donc trois parties au prix d'une seule ? Peut-être, entre autres, parce que je me sens un peu coupable d'avoir un peu délaissé le blog (pour, ma fois, une bonne raison) et laissé mon ami Xavier faire tout le boulot de ces dernières semaines... Rattrapage.
Et pour commencer, une trilogie (hum, décidément le chiffre trois semble très présent dans mes pensées...): la trilogie des Neshov, dont nous avions parlé brièvement dans notre billet spécial vacances, s'impose en ces temps particulièrement enneigés (en tout cas à Bruxelles). La norvégienne Anne B. RAGDE (dont nous avions parlé ici) nous emmène au fin fond de la Scandinavie, dans la porcherie de la famille Neshov, au moment de la mort de la mère. Celle-ci, laisse derrière elle son mari, étrangement honnis de tous, ses trois fils - Torr qui n'a jamais quitté la ferme, Margido, directeur d'une entreprise de pompe funèbre de la région et Erlend qui a fui sa famille il y a bien longtemps, celle-ci refusant son homosexualité, et s'est réfugié au Dannemark pour devenir décorateur de talent - et sa petite fille, Torrunn, fille de Torr, qui a été élevée par sa mère et ne connait pour ainsi dire que très peu sa famille paternelle. Tout ce petit monde va se retrouver dans la vieille ferme familiale pour discuter de l'héritage, tâcher de panser quelques plaies et surtout faire surgir un terrible secret de famille. Difficile de lâcher cette saga familiale une fois qu'elle est commencée. Un roman psychologique aussi palpitant qu'un polar dans un cadre surprenant. Petit bémol cependant sur la fin... Tout laisse à penser qu'il y aura une suite et pourtant, pas de quatrième tome à l'horizon, ce qui nous laisse un peu sur notre faim.
"Il avait perdu sa magie", ainsi débute le troisième (encore le chiffre 3 !!!) roman du cycle Némésis de Philip ROTH, quatre livres assez courts (nous avions parlé des deux premiers ici) ayant pour sujet le vieillissement et la mort. Une quadrilogie extrêmement sombre, dont le dernier tome vient de sortir et serait le tout dernier livre de l'auteur qui a décidé, ayant atteint l'âge vénérable de 80 ans, de relire toute son œuvre pour s'assurer... que cela valait la peine de les écrire. Le Rabaissement met en scène Simon Axler, un acteur vieillissant qui ne sait plus jouer. Déprimé, il s'isole et pense à la mort. Jusqu'à l'arrivée inopinée de la fille de vieux amis, ancienne lesbienne, qui entame avec lui une relation passionnée. Simon reprend goût à la vie et transforme peu à peu, tel pygmalion, la jeune fille en femme fatale. Mais ce combat contre la mort, grâce au sexe (plus qu'à l'amour), est un combat perdu d'avance... C'est dur, c'est noir mais c'est comme toujours brillant. L'opposition entre Eros et Thanatos.
Enfin, pour terminer, trois (!!!) petites déceptions sur lesquelles nous n'allons pas nous appesantir. 
Tout d'abord Le magasin des suicidés de Jean TEULE. Nous avions aimé sa verve et son piquant dans ses romans historiques. Mais cette pâle et prévisible comédie sur une famille qui tient un magasin spécialisé dans le suicide ne nous a pas séduits. Une impression de déjà lu et une histoire sans queue ni tête. Même l'humour de Teulé, d'habitude subtil, ne nous a pas fait sourire.
Ensuite Amélie, sans mélo de Barbara CONSTANTINE. A priori charmant, ce récit sur un été dans la maison de Mélie, grand-mère adorable, et les tribulation de ses amis, de sa fille, de sa petite fille et des amis de celle-ci frise souvent le trop gentillet. La langue est vive, le style sympathique mais le tout est très fabriqué.
Enfin, le dernier roman policier de Camilla LACKBËRG, La sirène, qui met toujours en scène ses héros Ericka l'écrivaine et son mari policier Patrik, est un peu faible. On avait adoré le premier tome, La princesse des glaces, mais LACKBËRG qui sort consciencieusement un roman par an (parfois deux) semble s'essouffler. Les dialogues sont assez plats, les personnages commencent à devenir agaçant et même les intrigues deviennent un peu minces voire, dans ce cas-ci, incohérentes. Dommage...

Bon, mais je vais quand-même lever le mystère du chiffre trois... Parce que moi aussi, j'ai maintenant un "tome 3", qui ne me laisse pas sur ma faim comme celui de Anne B. RAGDE, qui n'a pas perdu sa magie, comme le personnage du roman de ROTH et qui est loin d'être une déception comme les trois romans sus-cités. Un "tome 3" de 4 kilos et 50 centimètres qui se prénomme Jeanne et qui fait la joie de ses parents, de sa sœur et de son frère. Allez, je retourne à mes lectures... ou je vais faire une petite sieste !

Références :
Anne B. RAGDE, La Terre des mensonges, La Ferme des Neshov et L'héritage impossible, Editions Balland, 2009-2010.
Philip ROTH, Le rabaissement, Gallimard, 2011.
Jean TEULE, Le magasins des suicidés, Julliard, 2007.
Barbara CONSTANTINE, A Mélie, sans mélo, Calmann-Lévy, 2008.
Camilla LACKBËRG, La sirène, Acte sud, 2012.