1 juillet 2010

Qu'est-ce que tu lis pour les vacances 2010? #1

Voilà, l’été est arrivé ! Et avec lui les listes de livres qu’on projette d’emmener à la plage, au bord de la piscine, au bout du monde, sur une terrasse, dans son jardin, dans une caravane, au parc ou même (parce que tout le monde ne part pas en vacances !) dans le métro. Bref, vous l’aurez compris, il va être question ici des fameux « livres pour les vacances » .
Une idée nous est venue.
Les journaux et les blogs profitent souvent de cette période pour lister des conseils de lecture adaptés aux mois de juillet et d’août. Pour les uns, c’est objectif détente, pour les autres l’occasion de lire ce qu’ils n’ont pas eu le temps d'ouvrir le reste de l’année ou encore, pour certains, l’occasion de partir à la découverte d’une littérature propre à une destination. En partant plus ou moins de l’idée d’In Cold Blog, qui en fin d’année dernière vous demandait quel livre le Père Noël allait offrir en votre nom, nous avons demandé à quelques bloggueuses et bloggueurs que nous visitons, croisons, commentons (pas toujours des blogs littéraires d’ailleurs) de nous suggérer des lectures pour les vacances.
Après dépouillement, nous avons pu lister plus d’une centaine de propositions. Pas de surprise : la plupart des suggestions sont des romans  (à quelques exceptions près sur lesquelles nous reviendrons plus tard).
Voici la première partie de notre petite enquête.

Le thème d’aujourd’hui sera le temps. Plusieurs pensent effectivement profiter des vacances pour venir à bout de leur PAL.
C’est le cas de Liliba qui fait le vœu pieux de faire diminuer cette fameuse liste qui ne fait qu’augmenter. L’avantage de la PAL, c’est qu’en vacances, elle offre le choix et la diversité. Chez Liliba, on retrouve un peu de tout : des nouveaux classiques (Le liseur, Bernhard SCHLINCK ; Kafka sur le rivage, Haruki MURAKAMI), des livres « jeunesse » (notamment ceux de Marie-Aude MURAIL) ou encore des titres à lire dans le cadre de certains challenges (ZOLA, AUSTER).
Même volonté pour Nanne qui va profiter de la fraîcheur et de la tranquillité de la campagne pour satisfaire des envies de lecture présentes depuis longtemps, avec notamment cette année certains livres sur l’art (Renoir, Pascal BONNAFAUX ; Obscura, Régis DESCOTT ; Le roman de Léonard de Vinci, Dimitri MEREJKOVSKI ; Le rêve Botticelli, Sophie CHAUVEAU).

Qui dit temps dit « brique » ou « pavé ». Personne n’a jamais vraiment défini un nombre de pages précis pour obtenir ces mentions qui peuvent en effrayer certains. Durant les vacances, plusieurs d’entre vous choisissent de privilégier le « gros livre ».
Comme du Stephen KING pour La Pyrénéenne. Ou La horde du contrevent d’Alain DAMASIO pour Petite Fleur: « un pavé de 700 pages qui nous emmène dans un monde dont on a tout à apprendre et qu’il fera bon appréhender sous la chaleur, tout en se creusant un (tout petit) peu… » Gwenaëlle  recommande L’art de la joie de Goliarda SAPIENZA: « Pour des vacances en Italie, un livre à lire à l'ombre, sur une terrasse qui donne sur la mer. Un pavé qui peut durer des semaines, des mois. Un livre-bonheur qui se mérite. Une ode à la vie et, peut-être, le déclencheur qui permettra, à l'un ou l'autre, de repartir sur de nouvelles bases à la rentrée... ». La Nymphette conseille Il faut qu’on parle de Kevin de Lionel SHRIVER qui propose selon elle une bonne rentabilité poids/temps de lecture. « C'est vraiment un excellent roman, sur un sujet difficile. Qui aborde des problématiques d'aujourd'hui avec un style soutenu. Il se lit facilement et on a vraiment hâte d'aller plus loin! il est assez épais pour tenir une petite semaine (disons deux jours pour un LCA :-D) Mais il reste un roman dur à déconseiller aux âmes trop sensibles. » Dans sa PAL, Liliba a aussi en attente Les Bienveillantes de Jonathan LITTELL et Corps et âme de Franck CONROY. Pour des heures de voyage en train, Anne (alias Roudoudou) suggère quant à elle La voleuse de livres de Markus KUSAK.
A côté du gros livre, il y a aussi la saga.
Nico suggère un incontournable pour les amateurs de policiers : les neufs volumes de la saga du 87ème district d’Ed McBAIN « mettant en scène la vie d’un commissariat tout entier dans un New York rebaptisé Isola, écrite entre les années 50 et 2000. Le 87ème district fonctionne comme les autres séries : on n’en apprécie réellement les richesses qu’après en avoir lu deux ou trois épisodes. On savoure petit à petit les clins d’œil de l’auteur, son humour et son sens aiguisé du dialogue». Ou encore L'équilibre du monde de Rohinton MISTRY, « une fresque inoubliable de l'Inde des années 70, avec un peu d'humour». In Cold Blog  recommande pour les longues heures à ne rien faire d’autre que lire La trilogie du Caire de Naguib MAHFOUZ ou les célèbres Chroniques de San Francisco d’Armistead MAUPIN (que La Pyrénéenne a lues car elle allait… à San Francisco !). Virginie suggère Les Snopes de William FAULKNER.

Voilà pour cette première partie. La prochaine fois, il sera question de destinations, de détente et de nourriture...

Image de Joseph Robertson.

27 juin 2010

Cuvée 2010


Parmi les choses qui nous animent énormément à côté de notre boulot, il y a le groupe de lecture de la Communauté française (de Belgique).
Pour ceux qui ne connaissent pas, il s'agit d'un groupe de professeurs de français motivés qui lisent chaque année des tonnes de propositions pour ne garder que le meilleur, à savoir des livres incitateurs qui conviennent aux élèves des trois dernières années du secondaire (en gros, de 15 à 18 ans) et qui devraient leur donner l'envie de lire.

Et, ta-daa!, le quatrième volume de la brochure vient de sortir et il est téléchargeable ici.

Cela s'adresse d'abord aux enseignants et à leurs élèves, mais aussi à tous ceux qui cherchent de bonnes idées de lecture pour les vacances (mais nous reviendrons sur ce sujet dans quelques jours...).


21 juin 2010

Sur un air d'opéra

L’accordeur de pianos, Pascal MERCIER

Une famille dysfonctionnelle et ses secrets au centre d’un roman psychologique dense.

Patrice et Patricia ont vécu loin l’un de l’autre pendant plusieurs années. Lui à Santiago, Chili ; elle à Paris. Ils ont brutalement quitté leur foyer berlinois pour vivre pleinement une séparation, décidée ou imposée ?, nécessaire et définitive. Car ces deux jumeaux, on le comprend très vite, ont joué avec les limites de leur étonnante proximité et commis une faute peut-être irréparable. Il faudra un accident sensationnel pour qu’ils se retrouvent à nouveau dans la demeure de leurs parents : l’incarcération de leur père, accusé du meurtre d’un célèbre ténor en pleine représentation de Tosca. Comment comprendre ce geste insensé de la part d’un accordeur de pianos sans histoire, incapable d’un acte aussi théâtral et dramatique ? Patrice et Patricia vont remonter les fils de l’histoire familiale, recouper les récits, les souvenirs et mettre à jour une longue suite de non-dits et de secrets larvés qui ont rendu cette famille ordinaire complètement dysfonctionnelle. 
Les jumeaux racontent tour à tour leur histoire, celle de leur relation fusionnelle et de leur lente reconquête identitaire l’un sans l’autre, le deuil d’une fraternité qui les avait emmenés au-delà d’eux-mêmes. Leur récit est consigné dans des cahiers qu’ils devront s’échanger plus tard, une fois passé le drame qui touche leur famille, et alors, peut-être, ils pourront commencer à vivre.
Au fil des cahiers, nous apprenons les raisons du drame et l’histoire de chacun des membres de cette famille marquée par les regrets, les attentes vaines et les désillusions. A côté de son métier d’accordeur, le père s’est rêvé compositeur d’opéra et, toute sa vie, a recherché la reconnaissance d’un monde de la musique resté sourd à ses œuvres. A travers ces opéras, leur composition et la passion d’un homme, on découvre le roman d’une famille, sa perpétuelle amertume et ses mythes fondateurs qui, peu à peu, jetteront une nouvelle lumière sur le geste fatal du père (qui ne s’expliquera qu’à la toute fin du roman).
Chaque chapitre du roman est un cahier de Patrice et de Patricia. On recoupe donc peu à peu les informations pour reconstruire avec eux le fil des événements.
Les romans prenant pour thème la musique peuvent parfois s’avérer difficile d’accès aux néophytes. Pas de souci ici car même s’il est souvent question d’opéra, c’est avant tout comme d’un élément de l’histoire de la famille et pas comme un objet en soi. Il est davantage question de l’envie de créer, de laisser une trace, et de la différence entre l’artiste et l’artisan. En partant de l’histoire des jumeaux fusionnels (ce qui n’est pas très original), MERCIER prend vite ses distances pour montrer les liens entre les différents membres de la famille. La description des souvenirs et des sentiments est fine, minutieuse et souvent touchante, alors que le sujet pouvait s’avérer plutôt glissant. Jouant habilement sur la distance entre les deux personnages de jumeaux, l’auteur amène le lecteur à la découverte de cette histoire familiale tragique.
Seul bémol (ok, jeu de mot un peu facile pour un livre qui parle de musique…), certaines longueurs ou digressions inutiles qui ralentissent le rythme général du roman mais qui, au final, n’ont pas gâché mon plaisir. J’ai d’ailleurs beaucoup plus accroché à ce titre qu’à Train de nuit pour Lisbonne que j’avais abandonné en cours de lecture.
Un grand merci à la collègue qui m'a fait découvrir ce livre.

17 juin 2010

La chute de l'ange

Le jeu de l'ange, Carlos Ruiz ZAFÓN

On l'attendait avec impatience : le second roman de l'auteur de L'ombre du vent... Hélas, trois fois hélas, une profonde déception....

Le cimetière des livres oubliés, une maison maudite, un livre dangereux qu'on essaye de détruire, un libraire humaniste, Barcelone et ses mystères, des femmes rayonnantes et inaccessibles, le diable qui rôde, un écrivain génial mais non reconnu... Ces ingrédients vous disent quelque chose ? Ça vous rappelle L'ombre du vent?  Et pourtant, il s'agit des éléments du Jeu de l'ange, le nouveau livre de ZAFÓN, écrivain qu'on a beaucoup aimé, dont le génial l'Ombre du vent avait quasi fait l'unanimité chez ses lecteurs, un livre qu'on a offert encore et encore et qui n'a jamais déçu. Et là, patatra, ZAFÓN s'effondre la tête la première de son piédestal. Son second roman n'est que la parodie du premier, le souffle en moins, les clichés en plus. Il se situe une génération avant L'ombre du vent. Nous rencontrons donc Daniel Sempere-père encore trentenaire ainsi que son père à lui. Le héros est David Martin, écrivain génial, dont l'enfance aurait fait pleurer un héros de Dickens, qui, après avoir connu déconfitures professionnelles, familiales, amoureuses et appris qu'il était atteint d'une maladie incurable, rencontre un étrange éditeur au sourire inquiétant qui lui propose santé et argent en échange d'un livre religieux. Et oui, ZAFÓN ne fait rien de moins que de relire le mythe faustien et de nous livrer une saga gothique sans hésiter à utiliser tous les poncifs du genre : meurtres sanglants, morts qui parlent, maisons effrayantes, statues glauques, scènes de cimetière et ambiances lugubres... Là où L'ombre du vent penchait subtilement vers le fantastique sans jamais y tomber, Le jeu de l'ange n'hésite pas à nous servir le diable et autres fantasmagories à la louche. Et si, au début, on ne boude pas son plaisir de lire une histoire certes déjà lue mais encore un peu haletante, on ferme le livre en ayant la sensation d'avoir vu le vilain remake télévisé d'un chef d'œuvre du cinéma d'auteur. ZAFÓN aurait-il fait un pacte avec le diable de la médiatisation et du succès en nous vendant son best-seller ? D'accord, la métaphore est un peu facile, mais c'est bien mérité !

14 juin 2010

Y a un truc

La Nuit de l’illusionniste, Daniel KEHLMANN

La confession d’un prodige de l’illusionnisme, entre rêve et réalité.

Au départ, il n’y avait rien. Ou alors juste des couleurs. Mais peut-on croire les premiers souvenirs du nourrisson dans une mémoire recomposée ? Déjà là, dans cette tentative un peu illusoire de reconstituer sa genèse, la réalité semble s’effacer devant le rêve éveillé de celui qui raconte.
L’enfance d’Arthur Beerholm est marquée par une disparition digne des plus grands tours de magie : l’évanouissement total de sa mère adoptive, frappée par la foudre. Faut-il y voir un coup du hasard ou la main de dieu ? Par la suite, la découverte de la beauté parfaite des mathématiques amènera Arthur vers la prêtrise et la théologie. Vocation ? Non, car sa véritable passion le rattrape un soir devant le spectacle d’un illusionniste. Il sera magicien, le plus grand de tous, le plus virtuose, adulé et inquiétant. Celui qui, oubliant les trucs et les ficelles, donne la parfaite illusion d’un pouvoir qui défie l’entendement. Succès et gloire jusqu’au jour où le magicien se découvre un pouvoir insoupçonné…
La confession d’Arthur est celle d’un homme qui se joue de la réalité et qui, comme un romancier (ce que sous-entend la très belle couverture du livre), mélange dans son récit faits avérés et visions, illuminations sublimes qui, au fil du roman, finissent par faire douter le lecteur. Arthur s’adresse-t-il à un interlocuteur réel, absent, rêvé ? Où trouver la vérité dans un monde d’illusions ?
La Nuit de l’illusionniste est le premier roman de celui que les médias ont pris l’habitude d’appeler « le jeune prodige de la littérature allemande », écrit en 1997 et revu en 2007. On y retrouve le destin d’une personnalité hors norme et géniale, comme dans Les arpenteurs du monde. Arthur disparaît derrière son talent et sa vocation et se construit un univers coupé du monde des humains.
Le récit est parcouru de réflexions philosophiques sur la mémoire, dieu, la perception, la création, … et c’est pas à pas que l’intrigue avance, au gré des illusions, vers les toutes dernières révélations. La construction est impeccable, maîtrisée, mais il manque parfois de distance, de quoi s’accrocher un peu plus au personnage. Plus on avance dans le roman, plus la différence entre le rêve et le réel tend à s’estomper, ce qui parfois lasse un peu. Pêché de jeunesse ?
Du même auteur, rappelons donc Les arpenteurs du monde mais aussi Gloire, que nous avions beaucoup aimé.

9 juin 2010

Les aveux de Bronsky

Fuck America, Edgar HILSENRATH

Roman loufoque et décapant sur la mémoire d’un juif échappé des ghettos. Bien-pensants s’abstenir.

La famille de Jacob Bronsky a voulu quitter l’Allemagne dès 1938. Sentant le vent tourner et voyant comment le régime nazi s’en prenait aux biens et aux personnes de la communauté juive, ils ont demandé l’asile aux Etats-Unis, demande refusée avec désinvolture et cynisme.
La guerre est passée et le fils, Jacob Bronsky, vit désormais à New York. Nous sommes dans les années 50 et pour Jacob ce n’est pas l’american way of life. Nourriture subtilement dérobée à ses colocataires, délits mineurs pour quelques dollars, vêtements élimés, petits boulots minables qui lui assurent juste de quoi survivre et, de temps en temps, s’offrir un cinéma, un verre ou les services tarifés d’une professionnelle soulageant pour un instant son immense appétit sexuel. Car avec les femmes, cela ne marche pas trop non plus. Impossible de participer les poches vides à ce nouveau parcours du Tendre mis en place par la bonne société : une série de date, cadeaux, sorties dispendieuses pour pouvoir, peut-être, atteindre un jour la petite culotte de la demoiselle convoitée. Bref, la misère sur toute la ligne. Une seule chose compte cependant, l’écriture du roman qui, Jacob n’en doute pas, le rendra riche et célèbre, roman au titre implacable : Le branleur ! Mais là aussi, problème : Jacob tient à écrire dans sa langue, l’allemand (il se voit parfois comme un nouveau KAFKA), et qui voudrait publier aux Etats-Unis les états d’âme d’un petit juif inconnu qui écrit dans la langue de l’ennemi ?
Au fil des rencontres et des conversations minimalistes et loufoques, Bronsky nous fait découvrir l’univers désoeuvré des émigrants et des laissés-pour-compte de l’Amérique radieuse de l’après-guerre. Là où on pourrait tomber dans le glauque et la tristesse, l’absurdité des situations, l’humour à la fois cynique et burlesque de HILSENRATH nous emmène dans les errances et les rêveries de Jacob. Des rêves éveillés où, peu à peu, nous apprendrons peut-être comment il a échappé à l’extermination dans les ghettos juifs et, à l’ombre des six millions de disparus, a tenté de survivre pour lancer au monde son cri de guerre : Fuck America !
Le rire désespéré, une langue qui tranche dans le vif et de quoi faire parfois rougir les plus prudes : on pense souvent à BUKOWSKI. Bronsky, superbe loser, se débat dans un monde qui n’a pas voulu de lui et, dans la recherche de la mémoire collective, tente de garder la tête hors de l’eau.
Un roman qui surprend, surtout quand l’humour cru fait place à l’émotion, donnant au livre une tonalité très originale, pas du tout politiquement correcte.

3 juin 2010

Jeu d'échec, vodka et rock'n roll

Le Club des incorrigibles optimistes, Jean-Michel GUENASSIA

Un premier roman dense et passionnant sur les années soixante, la vie parisienne de l'époque et les conséquences du stalinisme. 

Le Club des incorrigibles optimistes aurait pu constituer deux, voire trois romans. Mais Michel GUENASSIA a eu la générosité de nous livrer le tout en un seul tome. Et il a bien fait car les multiples intrigues qui composent le livre s'emboîtent à merveille de manière étonnemment cohérente et donne une densité rare à ce roman qu'on croirait autobiographique tant il est précis dans la reconstitution d'une époque.
Il est tout d'abord question de Michel Marini, jeune garçon qui a 12 ans en 1959, début du récit dont il sera tout du long, le narrateur. Michel n'aime pas beaucoup l'école, surtout les mathématiques qu'il s'obstine à ne pas comprendre. Il adore lire et lit même en marchant (ce qui le mettra en danger, parfois, mais provoquera aussi des rencontres inattendues). Il vit dans une famille qui se déchire peu à peu : sa mère, d'origine bourgeoise, est froide et autoritaire, son père, fils d'immigrés italiens, est plus à l'écoute de ses fils. Irrévocablement, on sent ces deux là s'éloigner l'un de l'autre, séparés d'emblée par leurs origines sociales, leurs idées politiques et la vision qu'ils ont de l'éducation. Et puis il y a le grand frère, Franck, qui s'inscrit au Parti communiste avant de s'enrôler dans l'armée et de partir en Algérie. Il y a encore Juliette, petite sœur épouvantablement bavarde. Et enfin, il y a les cousins d'Algérie, les pieds noirs qui rentreront en France en catastrophe après la guerre.
Mais outre sa famille de sang, Michel nous raconte sa famille de cœur. Celle qu'il a rencontrée dans un bar de la rue Denfert-Rochereau, la Balto, où il allait jouer au baby foot avec ses copains d'école : une drôle de bande de vieux émigrés qui jouent aux échecs dans l'arrière café. Et nous voilà voyageant dans les pays de l'Est pour apprendre tour à tour le passé douloureux de Leonid, ancien héros de l'aviation soviétique, Werner, un allemand antinazi devenu projectionnistes dans une salle de cinéma d'art et d'essai, Tibor, ancien acteur adulé en Hongrie et son amant Imré, Igor et Sacha qui, pour une raison mystérieuse, se vouent une haine sans borne. Tous sont réfugiés politiques (même si tous n'en ont pas le statut officiel), tous sont victimes de la guerre froide, du rideau de fer, du stalinisme. Parmi eux il y a les révoltés devenus farouchement anticommunistes et les nostalgiques du régime, persuadés, et ce malgré qu'ils aient été persécutés par ses membres, que le Parti reste la meilleure chance pour un monde meilleur. Et malgré tout, malgré les souffrances, les trahisons, la déchéance, ils restent, inexorablement, une joyeuse bande d'incorrigibles optimistes.
On rencontrera également la jolie Cécile, petite amie abandonnée de Franck, son frère, Pierre, parti lui aussi en Algérie, Camille, passionnée de littérature et d'astrologie, le gentil inspecteur Daniel Mahaut, martiniquais qui s'attache à ces vieux réfugiés mais aussi Noureev, qui, lorsqu'il décide de passer à l'Ouest, provoque une fête sans précédent dans le club, ou encore Sartre et Kessel qui n'hésitent pas, de temps à autre, à venir faire une petite partie d'échec au Balto.
Récit initiatique d'un jeune homme dans les années soixante, roman politique sur la guerre froide et le stalinisme, chronique parisienne de l'époque, Le Club des incorrigibles optimistes est tout ça à la fois et plus encore. Jamais GUENASSIA de s'égare dans ces 756 pages qui se dévorent avec passion. Tout sonne juste, les personnages sont attachants, les reconstitutions minutieuses et le récit haletant. Un premier roman ambitieux et réussi qui séduira même les lecteurs les moins optimistes.
Prix des lycéens 2009

31 mai 2010

Un petit frappé pour la route !

Le dresseur d’insectes, Arni THORARINSSON

Retour dans le grand Nord avec un polar ironique et efficace.

Akureyri, au Nord de l’Islande, début du mois d’août. La ville se lance dans plusieurs nuits de fête largement arrosées. De quoi donner du travail à la police locale. Sans compter l’arrivée en ville de deux stars américaines venues en repérage pour un film à venir.
Einar, le correspondant local du Journal du soir de Reykjavik, fait la chasse aux scoops, trop rares pour un quotidien qui tente de faire dans le sensationnel. La série d’articles sur une maison prétendument hantée tourne un peu en rond. Mais lorsqu’on y découvre le corps d’une jeune fille assassinée, Einar doit se lancer dans l’enquête…
 
Dans la famille « polardeux du grand Nord », on ne connaissait pas encore THORARINSSON, Islandais qui partage certainement avec INDRIDASSON le titre de pire ambassadeur de son pays ! Alcoolisme (le mot y apparaît plus souvent encore que chez ZOLA, c’est dire), fichage des citoyens, stérilisation des plus faibles et ennui qui pousse à tous les extrêmes… Le tableau est chargé, mais c’est finalement cet exotisme qui plait à la lecture. Et puis comment ne pas se sentir emporté par les noms des personnages : Olafur Gisli Kristjansson, Gunnhildur Bjargmundsdottir, …
Pour parler plus sérieusement, à côté d’une intrigue prenante et qui nous fait effectivement découvrir un univers qui semble coupé du reste du monde, l’originalité est ici le personnage du journaliste-enquêteur, un alcoolique repenti (qu’est-ce qu’on vous disait ?) à l’humour caustique.
 
Pas un polar qui va révolutionner le genre, mais, pour les amateurs, de l’efficacité et de l’ironie.

23 mai 2010

100% anglais mais dilué

Par un matin d’automne, Robert GODDARD 

Secrets de famille et meurtres sur fond de première guerre mondiale. Un poil too much.

Une visite au Mémorial franco-britannique des soldats décédés durant la bataille de la Somme. Le nom du père de Leonora, tombé au front, est gravé sur un mur commémoratif. Problème : le décès date d’un an avant la naissance de Lenora. C’est le début d’un long récit que permettra à Leonora d’expliquer à sa propre fille les secrets qui depuis toujours entourent son enfance…
Pour cela, il lui faut remonter à l’enfance et à Meongate, la grande maison de Lord et Lady Powerstock où, orpheline, Leonora a grandi, soumise au caractère pervers et capricieux d’Olivia, la seconde épouse de son grand-père. Officiellement, son père est mort à la guerre et sa mère est morte de maladie, loin de chez elle. Olivia va longtemps martyriser Leonora et lui laisser entendre les pires choses sur sa mère. Mais bien des années plus tard, alors qu’elle a réussi à fuir Meongate, un étranger vient lui apporter une partie des réponses aux questions qui, depuis toujours, la hantent et se lance à son tour dans un récit d’amitié qui prend racine dans les tranchées du Nord de la France…
Il ne faut pas trop en dire car le seul intérêt du livre réside dans son suspense. Plus on croit en apprendre, moins on en sait et les dernières révélations n’apparaissent que dans les ultimes pages du roman.
Pour le reste, on est dans tout ce qu’il y a de plus anglais : une maison mystérieuse avec de lourds secrets (le côté Brontë), des meurtres irrésolus (le côté Agatha Christie) et une enfance malheureuse et des méchants vraiment très très méchants (le côté Dickens). On prend le tout, on agite et on obtient le pitch pour la prochaine saga de l’été sur les chaînes françaises (meurtre+famille+secrets+héritage+patrimoine = saga de l'été). Je force un peu le trait, mais il faut bien avouer que même si on passe un moment agréable, on est rarement surpris par l’histoire. Tout y est très conventionnel, les personnages n'ont que peu de dimensions et les procédés narratifs sont répétitifs et maladroits.

Bref, un avis assez mitigé… comme pour Canel, Snowball et Lystig. Ce qui n’est pas le cas de Karine, de Manu, de June  et de A propos de livres.

Merci néanmoins à BOB et à Sonatine éditions (qu’on aime pourtant beaucoup ici, ici et ici) pour ce partenariat.

13 mai 2010

Perdu dans l'abîme

La clé de l’abîme, José Carlos SOMOZA

Un roman futuriste artificiel sur la recherche du sens de la vie et de la preuve de l’existence de Dieu.


Quelle déception… SOMOZA, auteur virtuose capable de mélanger thriller, futurisme, mythologie et philosophie nous livra le brillant La caverne des idées, dont nous vous parlions ici, polar situé dans l’antiquité qui entraînait une réflexion sur la création littéraire. Ou encore Clara et la pénombre, une enquête dans un futur pas si lointain où les œuvres d’art sont humaines et au service des artistes faisant peu de cas des valeurs éthiques. Ainsi, les œuvres de SOMOZA avaient cette particularité d’être à la fois étonnantes, déroutantes et passionnantes. Ce qui, vous nous l’accorderez, n’est pas donné à toutes les œuvres littéraires. C’est donc avec beaucoup d’enthousiasme que je me suis lancée dans la lecture de La clé de l’abîme. Un enthousiasme qui s’est très vite refroidi. Si ce roman est bien étonnant et déroutant, il est, malheureusement loin, très loin d’être passionnant.
Nous sommes dans un monde futuriste où les hommes sont conçus artificiellement et où tous les corps sont donc, pour la plupart, parfaits. Daniel Kean, homme de conception (à la différence des quelques rares hommes biologiques qui existent encore) travaille dans le grand train. Ce jour là, il s’arrête auprès d’un passager au comportement étrange. Celui-ci va lui chuchoter quelques paroles mystérieuses avant de se donner la mort. Très vite, beaucoup de monde va s’intéresser à cette révélation. La femme de Daniel sera tuée devant lui et sa petite fille enlevée. Une mystérieuse jeune fille aveugle viendra lui porter secours et lui présentera ses amis, croyants et non croyants, tous lecteurs des quatorze articles de cette fameuse bible sur laquelle repose l’organisation de la société. Toute la bande partira bientôt à la recherche de la clé de l’abîme dont Daniel, bien malgré lui, est le seul à connaître l’emplacement. Mais Daniel sait qu’il ne peut faire confiance à personne.
A nouveau, SOMOZA a vu grand, très grand. Il imagine un monde futuriste fait de vallées, de montagnes, de paysages sous marins surmontés d’une bulle de verre géante. Les hommes sont souvent hermaphrodites, certains sont conçus uniquement pour procurer du plaisir, d’autres pour tuer. SOMOZA nous fait voyager tour à tour en Allemagne, au Japon et en Nouvelle Zélande, nous présentant des paysages oniriques de ces contrées, bien éloignés de ceux que nous connaissons actuellement. Il est question de la foi, des croyances, des fables, des mythes et du pouvoir de suggestion typiquement humain. Une nouvelle variation de la bataille entre le bien et le mal.
Mais il semble que, tout absorbé par l’univers qu’il était en train de créer, SOMOZA se soit perdu. Très vite nous sommes lassés de ces interminables descriptions d’un monde que nous n’arrivons pourtant pas à imaginer. Nous ne ressentons aucune empathie envers ses personnages qui restent bel et bien de papier. Et surtout, nous nous noyons dans ce grand vide que constitue l’intrigue. La luxuriance du monde imaginée par SOMOZA ne parvient pas à masquer le manque de trame et la banalité de l’histoire. SOMOZA s’embourbe : le style est lourd, le rythme est lent, les explications sont confuses. Et même le petit rebondissement de la fin, qui nous a arraché un pâle sourire et nous a vaguement sorti de notre torpeur, ne nous réconfortera pas d’avoir lu ce roman jusqu’à la fin.

9 mai 2010

Un petit bout de traversée en plus

Comme nous l’avons crié dernièrement ici, nous avons adoré Pense à demain, dernier volume de la fresque romanesque d’Anne-Marie GARAT. Après avoir dit au revoir à tous ces personnages, subsiste chez le lecteur un sentiment de perte, de mélancolie. Alors pour prolonger un peu le plaisir, nous avons demandé à l’auteure de répondre à quelques questions.
Nous la remercions chaleureusement pour son accueil enthousiaste et sa promptitude à nous répondre.

Comment vous sentez-vous au moment où s’achève ce grand cycle qui vous mobilise depuis maintenant pas mal d’années?


Je me sens un peu désertée... Il y a peu de temps encore, il me semble que le livre était en son négligé dans mon bureau, parmi tasses de café, notes et livres, et maintenant il est dans la rue en jaquette proprette, coiffé, cravaté. Il s’éloigne pour vivre sa vie, en compagnie des précédents qui l’accompagnent... Image simplette mais qui correspond assez bien à ce que j’éprouve : un désemparement de cette longue fréquentation d’un monde nombreux et obsédant qui, bien qu’imaginaire, occupe durablement mon esprit.
 Pourtant, j’ai des projets en cours pour m’empêcher d’y songer trop; raisons pour lesquelles, si je me réjouis du bel accueil en librairie, je n’ai guère de temps pour me laisser aller aux états d’âme. Sans compter le contexte actuel. M’est avis qu’on s’achemine vers des temps bien noirs. Ceux-là mêmes qui sont les chantres fanatiques du libéralisme continuent de nous parler de la “Crise”, des “Marchés” comme d’instances divines indéboulonnables sur l’autel desquelles il va de soi que nous devons nous incliner. Jusqu’à quand les peuples vont-ils supporter l’avidité cynique des financiers et les ravages humains qui en découlent ?...

Avez-vous eu le projet de rédiger trois tomes dès le départ?

Non, je n’avais le projet d’une trilogie au départ mais, dès avant l’achèvement du premier livre, je ne quittais ces personnages qu’à regret, et j’avais assez semé ici et là de projections virtuelles dans un futur de la fiction pour me passer en quelque sorte commande d’une suite.
 Outre que je crois diabolique ce genre du roman fresque : par nature, il féconde à tout instant personnages et situations propres à appeler développement, de manière exponentielle suscite la narration, il faut bien y mettre un terme cependant...
Je crois que ce dernier livre contient dans ses flancs des romans emboîtés qui auraient pu être mis en expansion, ainsi du “roman de Sophie”; ou du “roman de Sacha”... Ou celui de Majid Bouacha, natif du bidonville de Nanterre !... Peut-être même ce roman annexe-t-il d’autres romans antérieurs, comme Les mal famées, ou Merle... Et surtout Istvan arrive par le train du soir, auquel je renvoie le lecteur par l’unique note en bas de page sur ces quelques 2300 pages... Il sort ces jours-ci en format de poche Points-Seuil...

Comment ressentez-vous l’accueil qui a été fait à ces trois romans? Avez-vous, dans les moments d’écriture, ressenti une certaine forme de pression, sachant combien les lecteurs s’étaient attachés à vos personnages?

Je me réjouis qu’Actes-Sud orchestre dans ses annonces l’ensemble des 3 livres présentés comme trilogie, et c’est bien ainsi que l’accueillent les lecteurs que je rencontre en ce moment dans les librairies. Certains, qui ont lu Dans la main du diable lors de sa sortie, ont attendu impatiemment la parution des deux suivants, mais j’en rencontre aussi qui viennent juste de lire le premier tome et sont ravis de disposer de la suite sans attendre.
C’est Dans la main du diable qui est la locomotive de ce convoi... Je ne sais s’il est vraiment best seller, mais il est long seller : il continue de se vendre, de s’offrir, de circuler, incroyable pour moi !

Vous êtes intéressée par l’image, la photographie, la peinture, le cinéma. Aimeriez-vous que votre cycle passe la barre du grand écran?

Son adaptation pour la télévision (4 épisodes) renforcera sans doute cet effet. L’écriture du scénario est en cours, tournage prévu en 2011-12, diffusion en 2013; pour anticiper sur la déferlante d’émissions et films attendue en 2014, pour le centenaire de la déclaration de la première Guerre mondiale... Tout cela aura lieu SI France-Télévision poursuit son projet, SI les tranches successives de financement sont débloquées, elles sont suspendues aux directeurs, variables selon le bon-vouloir de nos gouvernants...

Wait & see...


Vous utilisez des procédés d’écriture très “romanesques”, finalement très éloignés de la production française actuelle. Dans quelle tradition littéraire pouvez-vous vous situer? Davantage du côté des anglo-saxons? Des écrivains français du 19ème?

Tradition littéraire du roman au long cours, quelque peu boudée par la production romanesque française actuelle, en effet. Nous a-t-on tellement vaccinés au nouveau roman, immunisés contre les impardonnables défauts du roman “réaliste” que nous nous sommes asphyxiés dans une littérature de l’auto examen, de l’ego en crise, en proie aux démons de la phénoménologie existentielle, avec la sur-représentation de l’écriture pour seuls enjeu et aventure littéraires ? Je caricature, bien sûr, mais c’est la dominante depuis pas mal de temps. L’édition constate cependant une désaffection grandissante pour les romans asthmatiques, consacrés surtout à l’auto-fiction, dont la mode est, semble-t-il, en voie de s’étioler. 
Sans doute l’histoire récente du dernier demi siècle excuse-t-elle ce repliement sur l’individualité, tous horizons confisqués par les grandes fractures idéologiques et désastres de guerres? Mais les anglo-saxons ne s’en sont pas intimidés, qui continuent de pratiquer le genre avec bonheur.
 Et la critique, qui stigmatise ces livres quand ils sont français, les porte aux nues dès qu’ils sont traduits de langue anglaise, britanniques ou américains... Mais bah ! Il s’en trouve quand même pour apprécier mon travail, et surtout ce sont les lecteurs qui élisent leurs lectures. Et comme moi sans doute ont-ils un légitime attachement aux oeuvres du 19ème siècle qui les ont formés. Sans les singer ni les reproduire – absurde passe-temps - , je leur rend hommage et assume l’héritage.
 
Quoi qu’il en soit, je ne suis en guerre contre personne, j’écris ce que j’ai envie d’écrire - mon luxe; aussi ai-je des raisons de me réjouir que cette trilogie trouve son lectorat.

 
Je pense surtout qu’il y a un intense besoin d’histoires, et d’Histoire.
 En ces temps de grandes mutations, le besoin se présente de nouveau d’en revisiter les facteurs dans le temps long, à titre collectif autant que privé. Cette question de la mémoire – et de l’oubli – est bien plus profonde et aiguë qu’on ne le perçoit en surface.
 Elle est aussi bien générationnelle. Qui n’a fait l’expérience, avançant dans la vie, des questions qui commencent à se poser, juste au moment où ceux-ci défaut, sur la vie de nos parents, de nos grands-parents, à plus forte raison de plus lointains aïeux ? Sur les circonstances inconnues de ce qu’ils ont vécu, dont ils ont été acteurs et témoins, dont la transmission est pleine de lacunes, d’autant plus lancinantes qu’elles croisent l’histoire collective... Je crois qu’en cela cette trilogie, bien loin d’être en contravention avec mon travail antérieur, en est le prolongement logique. Je suis occupée par le fantôme du passé, ses formes lacunaires, ses impasses et ses ruptures; sa quête erratique.  

C’est ce que Pense à demain met en scène, le difficile accès à ce passé occulté, ou perdu, dont nous avons urgemment besoin pour nous constituer, et faire face au présent, à demain.
 En quelque sorte, Alex, Christine ni Viviane, ou Antoine, n’ont lu Dans la main du diable !... Il leur faut faire tout ce chemin à rebours, dans l’époque où ils se trouvent, pour renouer un peu les fils de leur propre histoire : Pense à demain est pour moi une sorte de roman de mon propre roman...

J’ai tant mis dans ces livres que, oui, j’en suis orpheline. Mais pas pour longtemps !

Pour les lecteurs belges qui voudraient rencontrer Anne-Marie GARAT, sachez qu'elle passera par chez nous bientôt, avec notamment une rencontre le jeudi 3 juin à la librairie La Licorne à Bruxelles. 
 

2 mai 2010

La fin d'une traversée

Pense à demain, Anne-Marie GARAT

Troisième et dernier volume d’une fresque romanesque enlevée : coup de force et coup de cœur.

La création de ce blog date d’avant l’arrivée dans nos petites existences de lecteurs du coup de cœur inattendu qu’avait été la lecture de Dans la main du diable, premier volume de la trilogie romanesque Une traversée du siècle. On vous en avait dit un petit mot ici, mais c’était frustrant de n’avoir pu nous étendre davantage sur le sujet. La sortie du troisième tome nous permet enfin de lancer notre grand cri d’amour "garatien" !

Rappel des épisodes précédents, où nous essayerons d’en dire le moins possible pour les non-initiés…

Le premier volume nous faisait découvrir une série de personnages qui pour de nombreux lecteurs allaient devenir des compagnons de route dont on a du mal à se séparer. Dans la France de 1913, Gabrielle, jeune femme intrépide et amoureuse, se lance à la poursuite du secret entourant la mort de son cousin adulé, disparu mystérieusement lors d’une voyage en Birmanie. Pour ce faire, elle rentre au service de la famille Bertin-Galay, riches industriels français. Elle s’occupe de la petite Camille, la fille de Pierre Galay, médecin pastorien, veuf et tourmenté. Mais les nuages annonciateurs du conflit mondial à venir planent au-dessus de ces êtres en quête d’eux-mêmes et les évènements s’accélèrent…

Dans L’enfant des ténèbres, deuxième tome de cette grande fresque, nous retrouvions les mêmes protagonistes tout en faisant plus ample connaissance avec les personnages secondaires du premier roman. Quelques années après la guerre, en 1933, la situation mondiale est tendue et la diplomatie s’active en coulisses. Au centre du roman, Camille vit à son tour les bouleversements amoureux et, à mesure que l’Europe, prête à s’embraser, voit arriver le péril d’une nouvelle guerre, se détache peu à peu de ses origines bourgeoises.

Ces quelques lignes sont évidemment bien réductrices tant ces deux romans abondent d’intrigues, de péripéties, de retournements de situations. Venons-en surtout à ce qui nous intéresse aujourd’hui, à savoir la fin de l’histoire.

Paris, 1963. Le monde, remis de ses guerres, se reconstruit et la France se modernise peu à peu. Les femmes rêvent d’indépendance et d’égalité, les mouvements sociaux et estudiantins s’organisent. Une nouvelle ère, pleine d’espoir et de promesses. Une vie dans laquelle Christine, la fille de Camille, a du mal à trouver sa place. Des rencontres inattendues vont la ramener vers le passé de sa famille et vers les premières heures de cette saga. "(…) les enfants accèdent (…) à ce que les morts ont négligé de détruire, ou bien ont laissé par inattention, plus ou moins consciente." Penser à demain, comme nous le demande le titre, c’est alors regarder en arrière et s’inscrire dans la petite et la grande histoire. "(…) qu’est-ce que penser à demain si l’on ne sait rien du passé ?"
Une fois encore, il ne faut pas trop en dire, car ce serait gâcher le plaisir de la découverte.

C’est avec appréhension que nous avons entamé la lecture de ce roman. La peur d’être un peu perdus (comme cela avait été le cas au début du deuxième tome), peur aussi de ne pas retrouver les personnages que nous avions abandonnés, peur que dans l’inconnu de ces nouvelles pages nous ne nous soyons pas les bienvenus. Autant de craintes balayées dès les premières lignes. De nouvelles têtes, des anciennes, mais surtout un guide, une voix pour nous mener sur la route de cette nouvelle quête : l’écriture d’Anne-Marie GARAT qui, une fois encore, impose un style d’une incroyable ampleur, ciselé et tendu. Des pages à relire, d’un souffle romanesque intense qui, et c’est là une bravoure, parviennent à éviter le trop plein. Alors oui, c’est un genre particulier, qui ne plaira peut-être pas à tous  (le côté feuilleton peut-être ?), même si le succès croissant de cette fresque tend à démontrer le contraire.
Les personnages de ces trois volumes nous ont accompagnés et resteront longtemps présents encore, nous éveillant aussi à notre propre histoire. On ne peut que remercier Anne-Marie GARAT pour ces heures intenses où, plongés dans les tourments des hommes et de l’histoire, nous avons souri, pleuré, tremblé et, ne craignons pas de laisser s’exprimer notre nature romanesque, aimé.

PS: Notre interview d'Anne-Marie GARAT est à lire ici.

24 avril 2010

Tous en scène!

Le blog va tourner au ralenti les deux semaines qui viennent…

A côté de nos multiples occupations, nous sommes aussi l’un et l’autre à la tête des troupes de théâtre de nos écoles respectives. Et fin avril/début mai, c’est le moment des représentations, point d’orgue d’une année de répétitions et de travail hebdomadaire avec nos élèves.

Cette année, deux excellentes productions (et on parle en toute objectivité).

Pour Amandine et l'Athénée royal de Uccle 1, ce sera l’adaptation théâtrale du roman Saga de Tonino Benacquista :

Pour Xavier et l'Athénée royal de Waterloo, ce sera un spectacle/cabaret burlesque et absurde :

De quoi remplir notre emploi du temps…

Mais on revient vite, avec de chouettes lectures (on va prendre le temps de vous dire tout le bien qu’on pense du nouvel Anne-Marie GARAT) et aussi un ambitieux projet de « challenge »…

A tout bientôt!


21 avril 2010

Ne me quitte pas

Le jour où Nina Simone a cessé de chanter, Darina AL-JOUNDI et Mohamed KACIMI

Comment être une femme libre dans le Liban d'aujourd'hui. Le récit  d'une femme qui lutte contre la domination des hommes, de la religion et des coutumes en flirtant avec la violence et la folie.

Un jour, raconte Mohamed KACIMI, une jeune femme l'aborde, lui met entre les mains un manuscrit et lui explique qu'il s'agit de sa vie, avant de s'enfuir. KACIMI va alors découvrir un texte poignant qui raconte le destin d'une petite fille puis d'une femme dans le Liban d'aujourd'hui. Il va recontacter la jeune femme et rédiger avec elle d'abord un texte théâtral - qui sera monté à Avignon, interprété par Darina elle-même, et deviendra un spectacle événement - puis un roman témoignage.
Le jour où Nina Simone a cessé de chanter débute par la mort du père de la narratrice. Un homme extraordinaire, né en Syrie puis réfugié politique au Liban, qui élèvera ses trois filles dans le culte de la liberté. Ainsi, il leur apprend à s'opposer farouchement à la soumission aux hommes ("Méfie-toi ma fille, tous les hommes de ce pays sont des monstres pour les femmes"), à la religion ("Mes filles, dit-il, tant que je serai en vie je ne veux voir aucune de vous lever le cul en l'air pour faire la prière et encore moins s'affamer pour faire le ramadan") ou à toute autre coutume qui enferme les femmes, y compris l'obligation de porter des soutiens gorge ("Un soutien-gorge, tu te rends compte de la servitude que ça suppose, tu vas avoir un corset qui va t'empêcher de respirer, tu auras des marques de bretelles sur les épaules, sais-tu combien de femmes j'ai fuies au moment de faire l'amour rien que pour cette cicatrice affreuse, et les marques d'agrafes dans le dos, on dirait un impact de balle"). Pour respecter ses dernières volontés, sa fille, Darina, refuse qu'on écoute le Coran et exige que l'on passe Nina Simone et ses airs de jazz préférés.
Le récit est aussi et surtout l'histoire d'un pays en guerre où la liberté est de plus en plus difficile à préserver. Ainsi Darina et ses sœurs assisteront, depuis leur petite enfance, à des scènes de violence inimaginables et vivront les semaines du siège de Beyrouth, enfermées et entassées avec des dizaines d'autres dans une cave humide et étouffante. Et Darina, en grandissant, de goûter à la vie en brûlant la chandelle par les deux bouts, sachant que chaque jour est peut-être le dernier. Ainsi, elle nous raconte sans pudeur ses folles nuits à danser dans les boîtes de nuit de Beyrouth, le sexe auquel elle s'adonne sans modération ni protection, la cocaïne,... Tout ce qui permet d'oublier que la mort n'est pas loin et que la guerre et la violence font désormais partie du quotidien.
Mais lentement arrivent les premiers barbus. Les femmes commencent à se voiler, les mentalités à se fermer. Darina, qui s'évertue à vivre conformément à ce que lui a enseigné son père, dans la liberté la plus totale, sera rejetée par la communauté, y compris par sa propre famille qui la fera passer pour folle et enfermer.   
Elle quittera ensuite définitivement le Liban et se réfugiera en France pour pouvoir vivre enfin en femme libre.
Un beau et poignant destin de femme.

18 avril 2010

Apprendre par le vice ou la vertu ?

Une éducation libertine, Jean-Baptiste DEL AMO

Un roman d’apprentissage sensuel et enlevé à l’époque des Lumières.

Peut-on devenir un autre ? Est-il possible de se réinventer une vie, un être nouveau, à l’image de celui qu’on admire ? Et dans le cas de Gaspard, fils de paysans monté à la capitale, est-il possible de faire fi de ses origines pour gravir les marches de la société des nantis ?
Dans le Paris populaire de 1760, tel que le découvre Gaspard, tout n’est qu’odeurs infectieuses et misère. Le long de la rue Saint-Denis, il descend vers le fleuve qui charrie tout ce dont la ville se nourrit et tout ce qu’elle rejette. Le premier emploi du jeune homme consiste à débarquer sur la rive les rondins de bois qui descendent la Seine. Mais ce n’est pas pour risquer chaque jour la noyade que Gaspard est venu à Paris. Très vite, il se retrouve apprenti chez Justin Billod, perruquier en vogue dans les salons parisiens. C’est la beauté et le charme de Gaspard qui lui ouvrent les portes de l’atelier, tant le vieil semble troublé par l’innocente grâce du garçon. Mais c’est la rencontre avec Etienne de V., courtisan, libre-penseur, esthète à la réputation sulfureuse qui va décider du destin de notre jeune Rastignac. Etienne l’emmène à la découverte de Paris et de l’humanité bigarrée qui le compose : des bas-fonds à l’Opéra, en passant par la morgue et les exécutions publiques. Éducation à la pensée et à la connaissance de l’homme, de ce qu’il a de pire et de plus brillant. Etienne fascine Gaspard ; il veut à tout prix lui ressembler, goûter aux mêmes plaisirs, à la même douceur de vivre, même si celle-ci prend souvent les teintes amères de l’ennui. Eclairé à présent sur ses désirs d’ascension, Gaspard le sera aussi à ceux de son corps et de ses sens, révélés à lui par Etienne. Un corps fait pour se donner, se vendre et se rapprocher peu à peu de son idéal, quitte à y perdre toute son innocence.
Pour son premier roman, Jean-Baptiste DEL AMO marche dans des sentiers balisés – le roman d’initiation dans un cadre historique – mais il parvient dès les premières pages à imposer une écriture sensuelle, très travaillée et néanmoins prenante. Le parcours de Gaspard, son éducation sociale, morale et libertine (liberté de mœurs mais aussi d’esprit), séduisent et entraînent dans la redécouverte d’une époque et de ses rouages. On pense bien sûr aux idées des Lumières sur l’éducation, chez Rousseau notamment, mais aussi, à travers le personnage d’Etienne de V., sorte de divin marquis qui aurait eu pignon sur rue, à celles sur la nature humaine. L’évolution du personnage est patiente et nuancée. Il ne fait pas table rase du passé et est souvent visité dans ses songes par les souvenirs de la ferme de ses parents.
Un très bon roman qui donne envie de découvrir rapidement la suite du travail de ce jeune auteur.

Un livre lu grâce à BOB et à Folio que nous remercions très chaleureusement!

Les autres avis (contrastés) des blogueurs participants ici.

9 avril 2010

(Re)Lire ses classiques#1

 
La métamorphose, Franz KAFKA

Nouvelle angoissante et implacable sur l’aliénation pour inaugurer notre nouvelle rubrique.

Même si nous faisons rarement lire les fameux « classiques » à nos élèves, il nous arrive parfois de mettre au programme des lectures de l’année  (comme ici) l’un ou l’autre « incontournable ». Et, parce que nous sommes d’excellents profs (mais oui !), nous nous plongeons régulièrement dans l’histoire de la littérature pour préparer nos leçons. C’est alors l’occasion de lire ou de relire les « grands » auteurs. Beaucoup de guillemets dans ces quelques phrases car ces notions sont bien discutables et très floues, mais passons…
Donc, nous inaugurons aujourd’hui une nouvelle rubrique : (Re)Lire ses classiques, dans laquelle nous publierons régulièrement un petit billet sur ces (re)découvertes. On aurait aussi pu participer à l’un ou l’autre challenge (comme ici), mais les semaines et les mois qui viennent seront chargés et on a peur de ne pas suivre la cadence… On vous en dira plus bientôt…
Pour commencer, une nouvelle étudiée en classe dans le cadre du cours sur la modernité (et avant un passage à Prague avec les élèves) : La métamorphose.
On a bien sûr en tête l’image de l’immense cancrelat échoué sur le lit d’une petite chambre de l’appartement de la famille Samsa. Mais finalement la transformation de Gregor en parasite repoussant n’est qu’un accident vite évacué du récit au profit de la véritable métamorphose de la nouvelle, celle du regard de la famille sur cet occupant inopportun. Le fils et le frère aimé, soutien infaillible d’une cellule familiale en proie aux problèmes d’argent, un fois changé en insecte devient rapidement un fardeau qu’il faut soustraire aux yeux du monde, une honte, une disgrâce. Et la lente aliénation du personnage de commencer…
« Qui couche avec des chiens attrape des puces ». La phrase du père de Kafka est prise ici au pied de la lettre. Sans vouloir tomber dans les pistes trop biographiques de l’analyse du texte, on voit très clairement ici se jouer un conflit père-fils avec pour cadre cette transformation en parasite. Un thème évidemment cher à l’auteur (voir la Lettre au père), tout comme celui de l’aliénation par le travail et le poids des contraintes sociales.
Au-delà de la vision de la famille aliénante, la nouvelle de KAFKA fascine aussi par sa construction. Trois chapitres qui suivent le même schéma et qui montrent le pourrissement croissant de la situation. Alors que l’état du fils/insecte se dégrade, les rôles sont redistribués au sein de la famille, donnant à chacun une nouvelle position et, peut-être, de nouvelles chances.
Un texte cruel et incisif, d’une écriture tendue d’un bout à l’autre de la nouvelle.
A lire ou à relire…

4 avril 2010

Blue suede shoes

Les chaussures italiennes, Henning MANKELL

Un homme a choisi de vivre sa retraite sur une petite île au large de la Suède et se laisse vieillir entouré par la glace et  la solitude. Mais l'arrivée inopinée de son ancienne maîtresse va quelque peu bouleverser son existence isolée.

On ne présente plus Henning MANKELL et il n'est plus nécessaire non plus de dire à quel point on l'aime (voir ici et ici). On l'a découvert avec la série des Kurt Wallander, extraordinaires polars qui allient suspense, réalisme et intelligence. Tout le monde aime l'inspecteur Wallander, même ceux qui ont encore des a priori à l'encontre du genre policier, parce qu'il est terriblement humain et que ses enquêtes se déroulent toujours dans un contexte interpellant, évoquant tantôt l'appartheid, tantôt l'évolution de la société suédoise ou encore la mafia russe. On aime tellement Wallander qu'une adaptation télévisée a vu le jour et, pour notre plus grand plaisir, c'est l'excellent Kenneth Brannagh qui interprète le policier suédois. Un casting anglais, donc, mais un cadre spatial bien suédois et des vues magnifiques de ce pays qu'on a décidemment de plus en plus envie de visiter.
Mais MANKELL n'est pas qu'un auteur de roman policier (malgré que ça aurait suffi pour dire de lui qu'il est un grand écrivain!). On vous avait d'ailleurs déjà parlé de Tea Bag, étonnant roman qui traite de l'immigration clandestine en Suède par le biais d'un écrivain narcissique décidant d'écrire un roman sur de jeunes immigrées.
Son dernier roman, Les chaussures italiennes, est à la hauteur de l'idée que l'on avait de l'auteur de de son talent. Il y est question d'un homme d'une soixantaine d'années, médecin à la retraite, qui après un erreur médicale s'est coupé de tout et de tout le monde pour vivre, seul, avec son chien, son chat et sa fourmilière, sur un île où bien peu de gens, à part le facteur, homme curieux et hypocondriaque, ne passe. Mais un jour, notre homme voit arriver, sur la glace, à petit pas derrière son déambulateur, une femme, qu'il reconnaît être son plus grand amour lâchement abandonnée quarante ans plus tôt. C'est bien entendu le début d'une nouvelle vie, et on assiste à la renaissance d'un homme qui se considérait comme mort depuis trop longtemps. A partir de là, notre (anti)héros vivra, enfin, des aventures parfois douloureuses, souvent heureuses et fera de nombreuses et improbables rencontres : une fille qui vit dans une caravane, fait de la boxe et écrit des lettres aux chefs d'état pour leur demander de faire changer les injustices de ce monde, une ancienne patiente manchotte qui s'occupe de jeunes filles en réinsertion, les jeunes filles en questions, pour la plupart immigrées et remplies de colère et de souffrances (dont l'une est l'amie d'une certaine Tea Bag...), un chausseur italien artiste et amoureux des pieds,... Et, le facteur de reprendre du service, s'occupant d'un échange de courrier frénétique entre l'île et le continent, et se chargeant d'amener les nouveaux amis de notre solitaire sur l'île, anciennement no man's land, qui deviendra un lieu de plus en plus fréquenté, sur lequel, de temps à autre, auront lieu des fêtes de printemps inoubliables. 
Si l'on retrouve les thèmes de prédilections de MANKELL - l'amour filial, l'immigration, les rencontres extraordinaires, les cadeaux et les difficultés de la vie -, son écriture acérée et le personnage égocentrique et dépressif, on va, durant toute la lecture de surprises en surprises. Parce que MANKELL évite toujours et superbement facilité et toutes formes de clichés. A chausser sans plus attendre.

29 mars 2010

Maman a tort

La Femme de l’Allemand, Marie SIZUN

Un roman d’apprentissage sur le lien mère-fille à une époque où
pour ne pas châtier les coupables,

on maltraitait des filles.

On allait même jusqu’à les tondre
*

Marion vit avec Fanny, sa mère, dans le Paris de l’après-guerre. Elles sont tout l’une pour l’autre. Fanny a quitté sa famille qui ne veut plus la recevoir car durant l’occupation elle a vécu une relation avec un soldat allemand. De cette union cachée et honteuse est née Marion. Elle apprend peu à peu, par la bouche de sa mère, ses origines. Pas de nom, peu d’éléments de l’histoire, juste l’idée que son père est l’Allemand, disparu quelque part en Russie après avoir quitté la France. Fanny est joyeuse, fantasque, un peu marginale ; une mère différente mais que Marion, Funny comme l’appelle Fanny, adore. Seules contre le monde, ou presque.
Ce que sa mère a enduré à la Libération, Marion ne peut que le deviner. Mais le comportement de Fanny se met à changer et à inquiéter. Car cette mère est folle, comme on le dit alors. Et de crises en crises, Marion passe d’un amour absolu à la crainte, la honte et finalement la haine.
Le portrait de cette jeune fille est particulièrement juste et Marie SIZUN rend bien compte de l’évolution et de la dégradation progressive du lien qui unit les deux personnages, rongé très par la culpabilité et les non-dits. L’adolescente se construit une histoire et une identité à travers celles de sa mère et tente de s’arracher, parfois avec violence, à l’emprise tentaculaire de Fanny, à la fois dans la fidélité et la trahison. Un apprentissage douloureux dont le roman s’empare de manière intelligente.
Mais à côté de ce thème fort et cette histoire assez prenante, il y a l’écriture qui, souvent, lasse. Une narration à la deuxième personne qui a vite fait d’énerver et des effets stylistiques un peu fabriqués (phrases à l’infinitif, répétitions, …). Dommage.

D'autres avis chez BOB.

* Paul ELUARD, "Comprenne qui voudra" in Au rendez-vous allemand (1944)

24 mars 2010

Une journée pour écrire l’histoire

22 novembre 1963, Adam BRAVER

Un roman kaléidoscope subtil sur la naissance d’un mythe moderne.

Avec en BONUS quelques mots de l’auteur HIMSELF!


L’histoire des États-Unis est constituée d’images qui ont fait le tour du monde et appartiennent, qu’on le veuille ou non, à la mémoire collective. L’effondrement des tours du Wall Trade Center, le premier pas de l’homme sur la lune, Luther King à Washington et, bien sûr, l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy. Des images qui créent des histoires, des récits, individuels et collectifs, rapidement transformés en mythes modernes.
Alors pourquoi chercher encore à écrire sur la mort de JFK ? Tout aurait été dit, filmé, exploité, du grand mythe de la famille maudite à l’histoire du complot. Adam BRAVER, dont c’est ici le premier roman traduit en français, s’est emparé de ce sujet pour le moins casse-gueule pour en tirer un livre (roman ? récit ?; on pense parfois au Truman CAPOTE de
De sang froid).
) captivant, arrivé jusqu’à nous grâce aux bons soins de BOB.
22 novembre 1963 : une journée dont se souviendront tous ceux qui l’ont vécue, marquée par l’assassinat à Dallas du jeune Président aux allures de play-boy. Un événement qui hantera longtemps les imaginaires collectifs, vécu presque en direct par le monde entier, magnifié et presque sacralisé par le film d’un cinéaste amateur, Abe Zapruder. De cette journée, BRAVER tire un récit où les voix et les points de vue sont multipliés, comme dans une toile cubiste, avec pour fil conducteur Jackie Kennedy. Du début de la journée à Dallas jusqu’au retour à Washington, le narrateur colle aux habits tachés de sang de la
first lady et va s’immiscer là où n’avons rien pu voir.
C’est là que se situe, en grande partie, la fiction. Jackie prend peu à peu conscience de la mort brutale et sauvage de son mari et tente de garder l’attitude qui sied à son statut et, en même temps, de ressentir la douleur et la tristesse. En vain : elle est comme anesthésiée par la tragédie qui la frappe. A travers différentes scènes et différentes étapes de cette journée, le personnage romanesque de Jackie se construit patiemment et par petites touches. Mais elle n’est pas seule à vivre ce morceau d’histoire. A tous ces anonymes (ambulanciers, personnel des pompes funèbres, membres de l’escorte, personnel de la Maison-Blanche, …) BRAVER donne une voix et raconte, notamment à travers leurs souvenirs récoltés au fil du temps, cette journée qui a aussi marqué à jamais leur existence. De cette addition de récits naîtra peu à peu, au fil des heures, le mythe collectif.
L’écriture de BRAVER et la construction fragmentée et originale permettent d’éviter les clichés et la dramatisation sensationnaliste. Il n’est même jamais question des raisons de l’assassinat. Tout se passe dans le domaine de l’intimité des uns et des autres, dans l’observation minutieuse et patiente de détails anodins. Comme lorsque Jackie demande une cigarette à un ambulancier ou quand une jeune employée de la Maison-Blanche s’apprête à annoncer aux enfants du couple la mort de leur père. Des instants inventés au milieu de faits qui eux sont bien réels, tirés des annales de l’histoire. Ni du journalisme, ni de l’histoire, ni de la fiction « pure », mais bien un mélange des trois.
Donc, vous l’aurez compris, c’est un livre que je vous recommande chaleureusement. Un tout grand merci à Blog-o-Book et aux éditions Sonatine pour ce partenariat !

Mais allons un peu plus loin…

Après ma lecture, j’ai voulu en savoir un peu plus sur ce Mr. BRAVER. J’ai appris qu’avant ce livre, il était déjà l’auteur de trois romans qui, à travers les personnages de Lincoln ou de Sarah Bernhardt par exemple, entremêlaient aussi réalité historique et fiction. Poussant un peu plus loin la curiosité, j’ai entrepris, via le site de l’auteur, de lui faire parvenir plusieurs questions. Et, surprise !, il m’a répondu avec rapidité et enthousiasme. Alors c’est avec beaucoup de gratitude, de plaisir (et un peu de fierté aussi…) que je vous propose d’en savoir plus sur lui, son roman et sa manière d’envisager l’écriture. Les réponses témoignent d’un vrai travail de réflexion en amont de l’écriture mais qui ne vient cependant jamais empâter le roman.
Notre échange a eu lieu en anglais et je me suis lancé dans l’exercice amusant de la traduction (je remercie d’ailleurs la gentille collègue professeur d’anglais qui m’a donné un petit coup de pouce).

Pourquoi avez-vous choisi d’écrire autour de personnages réels et célèbres? Et pourquoi avoir choisi d’écrire sur la mort de Kennedy?

Les figures historiques sur lesquelles j’ai écrit sont toutes très énigmatiques. De grandes vies. Presque des créatures mythiques. Toutes étaient profondément hantées, blessées par des tragédies, mais aussi très discrètes sur ce point. C’est là bien évidemment que l’écrivain de fiction peut prendre le relais, être capable de pénétrer ces instants privés, là où l’historien ne peut pas mettre les pieds. Et finalement, ce sont les ironies qui apparaissent entre le monde intérieur imaginaire et le monde factuel qui m’intéressent. J’espère que de tout cela ressort une sorte de vérité plus grande que le personnage ou que son passage dans le temps.
Pour ce qui est de l’idée de revenir à des moments de l’Histoire (quoi que ce mot puisse signifier), j’ai le sentiment que les romans contemporains ont commencé à se déplacer au-delà du moi, où ils avaient élu domicile depuis longtemps, pour se diriger vers un monde plus large – là où la compréhension de soi est complètement reliée à celle du monde. Dans le monde littéraire, certains pourraient voir cela comme une sorte de fiction historique, mais peut-être pourrait-on plutôt parler de “fiction basée sur une recherche” (“research-based fiction”). Plus simplement, c’est une recherche très fouillée sur un monde existant (ou pré-existant) auquel la fiction apporte à la compréhension des personnages un sens plus profond, avec la complicité tacite du lecteur. J’aime assez cette idée.
Ce livre part d’une curiosité créatrice. Je suis né en 1963, donc je n’ai pas expérimenté l’événement de manière mémorable, bien que j’aie certainement grandi dans son ombre. Jeune, j’ai vu Bobby Kennedy à San Francisco un matin que je me rappelle comme étant celui où il a été tué. Ce souvenir d’une euphorie intense suivie directement par le choc de la douleur est toujours resté avec moi et était en partie ce que j’ai esquissé dans ce livre.
Comme beaucoup d’écrivains, je suis attiré par le hors-champs. Quand j’ai commencé à écrire le livre – à partir d’une seule histoire – je me suis intéressé au vol de retour de Dallas – dernier moment privé, avant que le chagrin ne devienne à jamais l’héritage de tous. Cela peut sembler étrange à dire mais je n’étais pas intéressé par l’assassinat en soi; plutôt par la façon dont un événement devient un mythe en temps réel. C’est ce qui m’a amené vers les histoires des personnages parallèles: comment, par inadvertance (et souvent en quelques minutes), sont-ils devenus une part d’une mythologie moderne ?

Pourquoi ce mélange de faits réels et imaginaires?

Le mélange repose sur deux aspects. Au niveau de l’écriture, je suis très intéressé par différentes utilisations du récit dans le souvenir. L’idée était que l’histoire serait racontée par des faits avérés, des souvenirs et des histoires inventées – les trois ingrédients qui selon moi sont les caractéristiques de ce qui fait l’Histoire. A un niveau plus pratique, il y avait des vides dans l’histoire : le trajet en avion, les pensées de Jackie Kennedy, .... Donc il fallait “remplir” cette partie-là.
Pour le meilleur ou pour le pire, avec 22 novembre 1963, je ne me sentais pas mal à l’aise dans ce mélange entre faits réels et fiction. Ils n’étaient pas en compétition, c’était davantage une symbiose qui permettait de faire ressortir la « vérité ». Mais je reste avant tout, en tant qu’écrivain, fidèle à la notion de récit. C’est un terrain risqué, surtout avec cet assassinat et ses conséquences, où les faits et les vérités ont été remis en question et les idées et les personnes ont été réinventées. Ma principale préoccupation était que le livre soit honnête.

Pensez-vous que la fiction est un meilleur moyen de décrire le réel?

Je sais juste que mon objectif, en tant qu’écrivain, est de capturer des éléments d’expérience humaine et d’essayer de comprendre ce que c’est d’être humain, au niveau le plus élémentaire. Je pense qu’un auteur de fiction a un accès différent au monde des émotions des personnages. Notre mythologie donne l’impression d’être écrite à partir de faits qui, bien que précis, peuvent souvent faire abstraction de l’aspect humain. Et c’est avant tout l’aspect humain qui m’intéresse. Les pas de géants ne m’intéressent pas ; je préfère le moment où l’on enfile les chaussures.

Vous écrivez que, selon Patrick Kennedy, « les histoires ne se contentent pas de préserver les mythes, mais qu’elles contribuent aussi à les lier au monde dans son ensemble ». Partagez-vous son opinion ?

Dans une certaine mesure, je le pense. Les histoires que nous racontons (et qui mélangent tous les éléments dont j’ai parlé auparavant) créent les mythes que nous acceptons tous comme une part de notre histoire commune, pour un temps du moins.

Qu’attendez-vous de cette traduction en français et de ce nouveau lectorat pour un livre qui touche à une grande figure de l’Amérique?

Difficile de répondre. Peut-être que je souhaiterais que cela donne une idée de l'identité américaine, et sur la façon dont l'histoire est faite et refaite, ce qui me paraît assez universel.
L'idée d'une mythologie moderne, en particulier une mythologie américaine, est fascinante pour moi, et, je présume, d'un certain intérêt dans d'autres parties du monde. L'héritage de John Kennedy me semblait être la définition la plus romantique, la plus optimiste de histoire de l'Amérique où j'ai grandi. Mais parce que sa fin est brutale et violente, cet héritage porte aussi en lui un sentiment de pessimisme inné, ou du moins renforce l'idée que les monstres sont toujours dans le placard. Il me semble que l'identité de l'Amérique est un constant work-in-progress, mais qui se considère pourtant comme un produit fini.

D'autres avis chez Tiphanie, Lagrandestef ou chez June.

19 mars 2010

Les femmes savent-elles écrire ?

Une chambre à soi, Virginia WOOLF

Si SHAKESPEARE avait eu une sœur, aurait-elle pu écrire des œuvres aussi géniales que celles de son frère? Non, répond Virginia WOOLF, parce que la société ne le lui aurait pas permis. Un essai qui n'a pas vraiment vieilli sur la condition de la femme.
Alors que Le Conflit, le livre d'Elisabeth BADINTER sur la condition féminine à l'heure d'aujourd'hui, fait beaucoup parler de lui et suscite la polémique (et alors que mes amies l'ont déjà toutes terminé et ont promis de me le prêter) voilà que le hasard (ou plus exactement mon amie Séverine que je remercie vivement) me met entre les mains Une chambre à soi, édifiant petit essai dans lequel Virginia WOOLF, en 1929, se penchait sur la place de la femme dans la littérature mais surtout sur la place des femmes écrivains. Les femmes, nous rappelle-t-elle, n'ont pas encore une grande place dans l'histoire de la littérature parce qu'elles n'ont pas les conditions matérielles pour écrire : elles ne peuvent pas aller dans les bibliothèques, s'asseoir sur une pelouse pour observer les gens, s'attabler à la terrasse d'un café pour réfléchir. Elles doivent s'occuper du ménage, des enfants, de la maison,... Outre le temps, rajoute Virginia WOOLF, il y a deux choses essentielles qui permettent d'écrire et dont les femmes ne disposent pas : de l'argent (Virginia WOOLF avait la chance de recevoir une rente annuelle grâce à l'héritage d'une vieille tante qu'elle connaissait à peine), et une chambre à soi. Jane AUSTEN, précise-t-elle, écrivait sur la table du salon, et ne laissait jamais personne voir qu'elle travaillait sur ses livres. Ainsi était-elle sans cesse dérangée pendant son processus d'écriture et devait-elle ranger papiers et stylos dès que quelqu'un pénétrait dans sa maison, ce qui était fréquent à cette époque et dans ce monde de mondanités. Virginia explique également que les thèmes abordés par les femmes sont considérés comme ayant moins de valeur littéraire que ceux plus "masculins". Ainsi, dit-elle, "le football et le sport sont choses 'importantes' ; le culte de la mode, l'achat des vêtements sont choses 'futiles'. Et il est inévitable que ces valeurs soient transposées de la vie dans la fiction. Ce livre est important, déclare la critique, parce qu'il traite de la guerre. Ce livre est insignifiant parce qu'il traite des sentiments des femmes dans un salon. Une scène sur un champ de bataille est plus importante qu'une scène dans une boutique - partout et d'une façon infiniment plus subtile, la différence des valeurs existe." Enfin, Virginia WOOLF nous rappelle le discours dominant de son époque à l'encontre des femmes considérées de manière générale comme incapables de produire une oeuvre artistique. Parmi le florilège de citations machistes, nous retiendrons celle-ci de Cecil Grey: "À propos de Mlle Germaine Tailleferre on peut seulement répéter le dictum de Dr. Johnson concernant une femme prédicateur, transposé au monde de la musique. `Monsieur, une femme qui compose est comme un chien qui marche sur ses pattes arrières. Ce n'est pas bien fait, mais on est surpris de voir que cela soit fait quand même.' " Rappelons que cette étonnante citation date d'il y a moins de cent ans... et méditons pour que la sœur de Shakespeare puisse enfin vivre.

11 mars 2010

L'histoire d'un livre

L'histoire de l'amour, Nicole KRAUSS

Un livre mystérieux comme point de départ d'une quête initiatique d'une enfant et d'un vieillard dans le New York d'aujourd'hui.

On choisit de lire certains livres parce qu'on en a entendu parler par des amis lecteurs, parce qu'on en a lu une critique positive ou parce qu'on connaît l'auteur ou son univers littéraire. Et puis il y a ces livres qu'on lit parce que tout ça à la fois. Comme si le livre vous faisait lui-même signe pour que vous ne passiez pas à côté. C'est ce qui m'est arrivé avec L'histoire de l'amour de Nicole KRAUSS. Un matin, une de mes collègues m'en parle, m'en disant le plus grand bien. L'après-midi même, Anne-Sophie nous en parle sur ce blog et nous dit tout le bien qu'elle en pense, et le lendemain, je lis une critique très enthousiaste de ce roman, et j'apprends par la même occasion que Nicole KRAUSS n'est autre que l'épouse de Jonathan SAFRAN FOER dont le roman Extrêmement fort et incroyablement près est un de ceux qui m'a le plus touchée ces dernières années. Il n'en fallait évidemment pas plus pour que je coure l'acheter. Et à ce moment, oh malheur, la libraire m'annonce qu'elle ne l'a plus. Je flâne néanmoins dans les rayons et à la lettre K, je me penche pour constater par moi-même l'absence du dit roman. Quelle ne fut pas ma surprise de l'y voir. Un signe de plus, me suis-je dit et une anecdote qui ressemble étrangement à celle que raconte Anne-Sophie lorsqu'elle acheta elle-même l'ouvrage ! Bref, quelques lectures (imposées pour raison professionnelle...) plus tard, je me plonge enfin dans L'histoire de l'amour...
L'histoire de l'amour
est en réalité le nom d'un roman autour duquel vont graviter la petite Alma, qui porte son nom en l'honneur du personnage central du roman, Leo Gursky, un vieux juif polonais survivant de l'holocauste, et l'auteur du fameux roman, qui vit au Chili depuis de nombreuses années. Alma cherche tant bien que mal à se remettre de la mort de son père et tente de rendre sa mère à nouveau heureuse, Leo se remémore son passé et met par écrit son amour perdu. Tous deux vont être amenés à s'intéresser à L'histoire de l'amour qui ne cesse d'apparaître dans leur vie. Autour de cette mise en abyme, les pièces du puzzle vont peu à peu s'emboiter, et nous permettre de comprendre les liens qui unissent ces (très) différents personnages. On va de surprise en surprise et les différents narrateurs nous émeuvent dans leur lutte pour la vie. Si ce roman est une indiscutable réussite, il est difficile, en le lisant, de ne pas penser à Jonathan SAFRAN FOER. Tout d'abord dans l'écriture, la narration et la structure du livre : tournures de phrase très spécifiques à chacun des personnages, à la fois drôles et touchantes; alternance de discours direct, de fragments de journal intime, de pages de roman ou de nécrologies; longues descriptions suivies de pages presque vides;... Et puis il y a New York, la quête d'un enfant à la recherche d'un fantôme qui pourrait être celui de son père trop tôt disparu, le rapport au judaïsme et la souffrance causée par la Shoah. Enfin, ce ton, mélange d'humour grinçant et d'émotion pure. J'ai alors recherché les dates de sortie des deux romans : août 2006 pour le roman de Nicole KRAUSS, septembre 2006 pour celui de son mari... Ont-ils travaillé ensemble ? L'un aurait-il puisé son inspiration sur l'autre ? Le mystère reste entier. Avouons que le roman de SAFRAN FOER nous avait ébloui entre autre grâce à l'originalité de l'écriture... La lecture de Nicole KRAUSS avait, du coup, quant à elle, un petit arrière goût de déjà vu. Mais la force des personnages, l'émotion toujours palpable et surtout le suspense généré par cette quête du livre, du passé et de la vérité ont eu raison de cette réserve.

7 mars 2010

Le non-poids du souvenir

Cristallisation secrète, Yoko OGAWA

Fable poétique et politique sur le thème de la mémoire.

Lorsque les habitants de l’île se réveillent, certains matins, quelque chose dans l’air leur indique que la journée sera marquée par une nouvelle disparition. Autrefois, il y avait eu le ferry et les autres bateaux, seuls moyens de liaison entre l’île et le reste du monde, disparus du jour au lendemain. Et après, les timbres, les instruments de musique, les bonbons, les oiseaux, …. A chaque fois, à mesure que chacun se débarrasse et détruit ce qui est amené à disparaître, le mot lui-même se vide de son sens et la mémoire a tôt fait d’oublier à jamais toutes traces du temps d’avant. On s’habitue vite aux disparitions, on cesse vite de penser à ce qui n’est plus.
La narratrice, une jeune romancière, s’accommode facilement de cette vie remplie de creux, comme tous les autres habitants. Même la disparition de sa mère, morte dans des circonstances étranges peu après son arrestation par la police secrète, ne semble pas l’affecter. Si certaines arrestations publiques sont difficiles à supporter, la population de l’île reste cependant calme et se soumet volontiers. La plupart oublient vite, sans se forcer, mais certains semblent conserver en eux la mémoire des choses disparues et ceux-là doivent se cacher pour éviter d’être enlevés par la police secrète. C’est le cas de R, l’éditeur de la narratrice. Lui n’a rien oublié. Craignant pour lui, la jeune femme décide, avec l’aide du grand-père, un vieil ami de sa famille, de mettre R à l’abri chez elle, dans une pièce secrète. Même s’il est difficile de vivre avec la peur d’être découverte et de devoir s’occuper de R, d’autant que la nourriture se fait toujours plus rare, elle semble séduite par cette cohabitation interdite. Jusqu’au matin où, à leur tour, les romans disparaissent…
Une fois encore, OGAWA parvient à étonner. Tout en gardant la finesse et l’imaginaire mystérieux de ses romans précédents textes (comme ici ou ici), elle s’empare d’un thème plus politique – le totalitarisme – et compose une sorte de 1984 poétique et palpitant. Au-delà de la dénonciation d’un système qui réduit chaque jour davantage les libertés en détruisant les souvenirs de chacun, OGAWA crée un univers hors du temps (comme dans les fables) fait de creux et de vides, d’espaces cachés et d’images puissantes, comme lorsque toutes les roses sont abandonnées à la rivière le jour de leur disparition. Les thèmes du souvenir et de la mémoire étaient déjà au cœur de La formule préférée du professeur. Dans ce nouveau roman, OGAWA va plus loin et pénètre le domaine de la création et du rôle de l’écrivain, mémoire du vivant, capable, peut-être, de résister contre l’oubli.

Voir aussi l'avis de Chiffonnette.