17 mars 2013

We could be heroes

The Perks of Being a Wallflower (Le Monde de Charlie), Stephen CHBOSKY

Un roman d’adolescence qui sonne juste.

Ado, la mixtape constituait, plus encore qu’une lettre, l’objet à travers lequel l’apprenti-amoureux que j’étais s’exprimait le mieux. À côté des messages transportés par les chansons, la K7 était également la promesse et l’expérience de la durée en amour. Le temps de la préparation : choisir les titres, calculer comment les répartir entre deux faces de 30 ou 45 minutes, l’une après l’autre les écouter à mesure qu’on les enregistre et recopier les titres sur le petit morceau de papier cartonné à glisser dans le boitier. Une occupation qui n’autorisait aucune distraction. Et puis venait l’autre durée, celle de l’écoute. Le plaisir de savoir que l’autre allait prendre le temps de découvrir un à un ces petits bouts de musique qui ne parleraient qu’à lui, qui lui montreraient combien mon goût en musique était à la fois original et éclairé, décalé et coolissime. En bref : une déclaration d’amour et un portrait à ma gloire !
Et puis parfois, à la mixtape offerte répondait une autre en retour. Le cadeau à écouter au creux de l’oreille, dans le casque du walkman qui ne me quittait pas.
Pourquoi vous raconter tout ceci me direz-vous ? Parce que c’est dans le monde des mixtapes et d’autres souvenirs de l’adolescence que le roman de Stephen Chbosky invite le lecteur à plonger.
Charlie a quinze ans, habite la banlieue newyorkaise et entame sa première année de lycée. Encore ébranlé par le suicide de son meilleur ami, ce jeune garçon timide et sensible raconte son quotidien dans des lettres adressées à un correspondant inconnu. La vie au lycée s’étire sous le signe de l’ennui et des rêveries solitaires d’un ado qui n’appartient pas à la frange populaire de l’école et qui semble, par peur d’y sombrer, presque étranger à la multitude de sentiments qui l’animent. Les lectures conseillées par son professeur d’anglais, qui lui fait découvrir les grands auteurs, sont un refuge dans lequel il oublie un temps sa mélancolie. La rencontre avec deux élèves plus âgés, Patrick et la jolie Sam, va chambouler son univers et lui faire découvrir l’amitié, le sentiment d’appartenance à un groupe et, bien sûr, les premiers émois amoureux.
J’avais vu l’adaptation au cinéma, réalisée par l’auteur, et malgré tous les défauts du film, j’avais été touché par la justesse du ton et du regard sur l’adolescence. Et puis le billet d’Émeraude (ou plutôt son grand cri d’amour) m’a donné envie d’aller voir ce qu’il en était du roman, presque inconnu chez nous mais gros succès d’édition aux États-Unis1. (Et pour ceux qui ont parfois peur de lire en VO, c’est d’un niveau très accessible.)
Ici aussi, malgré certaines facilités et quelques ficelles un peu attendues, j’ai été emporté par le parcours de Charlie, cousin du début des années 1990 du Holden de L’Attrape-cœurs, par l’écriture, douce et sensible et par toutes les références à une époque pas si lointaine (pour peu, on pourrait presque ranger le livre dans la catégorie des romans historiques!). 
Face à certains livres, on met parfois de côté tout son attirail critique parce qu’il y a quelque chose qui résonne en vous de manière très puissante. Même si mon parcours n’est pas le même que Charlie, j’ai retrouvé cette impression propre à l’adolescence où tout semble vécu de manière intense, où les émotions débordent de partout et où chaque nouvelle expérience émerveille autant qu'elle inquiète. 
Et puis un livre qui vous donne envie d’écouter du Bowie, de (re)fumer un pétard ou de revoir The Rocky Horror Picture Show… ou de recevoir une jolie une mix-tape, c’est déjà pas mal, non ?

Références :
Stephen CHBOSKY, The Perks of Being a Wallflower, Simon & Schuster, 2009.

1 Le livre est sorti en français dans une collection jeunesse, d’abord sous le titre Pas raccord puis réédité avec le titre du film, Le Monde de Charlie (traduit de l’anglais par Blandine Longre, Éditions Sarbacane, 2008, nouvelle édition en 2012). À noter que ce titre est d’une parfaite idiotie et ne rend pas du tout compte de la poésie du titre original (qu’on pourrait traduire, en gros, par Les avantages d’être passe-partout).

12 mars 2013

Un automne islandais

L'embellie, Audur Ava OLAFSDÓTTIR

Un road movie islandais assez décevant.

En rentrant de chez son amant, quelle n'est pas la surprise de la narratrice d'apprendre que son mari la quitte pour une collègue enceinte de ses œuvres. Pas plus abattue que ça, notre héroïne se voit confier par sa meilleure amie qui va bientôt accoucher le petit Tumi, garçonnet de quatre ans malentendant et pourvu de lunettes avec des verres démesurés. "Tu verras, lui dit son amie, il va te changer". Peu après la voilà gagner deux fois au lotto. Qu'à cela ne tienne, pour faire le bilan de tout ça, elle décide de prendre un congé et de partir sur les routes islandaises avec son petit passager.
Et comme le lui avait prédit une voyante quelque temps plus tôt, il y aura : " un voyage, un gain, de la fortune, de l'amour, bien que l'on puisse s'attendre à quelques bizarreries en la matière".
Le personnage principal est fantasque, le petit garçon attendrissant, les rencontres étonnantes et les métaphores nombreuses. Un voyage initiatique sur les routes islandaises pluvieuses. Et pourtant, la mayonnaise ne prend pas. Pourquoi ne suis-je quasiment jamais entrée dans ce roman ? Peut-être parce que cette histoire avait un petit air de déjà lu, parce que les personnages ne prennent jamais vraiment chair et qu'on a du mal à y croire. La folie sympathique de l'héroïne finit par énerver et tous les autres personnages ne sont qu'ébauchés. Même les effets de style semblent fabriqués.
On avait pourtant été tellement séduit par Rosa Candida de la même auteure. Mais en y regardant de plus près, on se rend compte que ce roman a été écrit en 2004 et a été traduit sans doute grâce au succès du roman cité ci-dessus malgré qu'il soit bien plus faible.
Quelques petites choses à sauver, cependant... Tout d'abord la description que fait l'auteure du rôle de mère  : 
"Les mères n'ont qu'une chose en commun : ce sont des femmes qui ont couché avec un homme au moment de l'ovulation sans prendre les précautions adéquates. Pas même besoin de le faire deux fois, en tout cas avec le même homme. (...) Être mère, c'est se réveiller le matin, faire de son mieux puis se coucher le soir en espérant que tout ira pour le mieux." 
Et les nombreuses recettes de cuisine présentes en annexe, dont quelques recettes islandaises assez tentantes telles les "bruants des neiges grillés à la mode des hauts plateaux" ou encore la "saucisses de viande de cheval " (plat d'actualité...) en passant par les "kleinur" et autres "skonsur". Dommage que le livre ne soit pas à la hauteur de sa cuisine !

Références :
Audur Ava ÓLAFSDÓTTIR, L'Embellie, traduit de l'islandais par Catherine Eyjólfsson, Zulma, 2012.

9 mars 2013

Bon appétit bien sûr !

Le Dîner, Herman KOCH

Un dîner de famille qui nous plonge dans les recoins les plus obscurs de l’être humain. À déguster saignant.  

Deux frères se retrouvent, avec leur épouse, pour un dîner dans un resto mondain et branché où obtenir une réservation tient de l’impossible. Rien de trop difficile pour Serge : annoncé comme le prochain premier ministre des Pays-Bas, son nom ouvre toutes les portes. Mais il en faudrait plus pour donner envie à Paul, le narrateur, de passer une soirée à la table de son frère : tout dans le comportement de Serge l’énerve, des platitudes de sa conversation (le dernier Woody Allen : un chef d’œuvre !) à sa manière de goûter le vin. Cependant, à mesure que le repas avance et que l’objet de la soirée se précise, d’autres tensions apparaissent et la digestion s’annonce difficile.
Mon billet sera court car il ne faut vraiment pas en dire davantage, voire même éviter de lire la quatrième de couverture. Ce roman joue sur la découverte de zones d’ombres de plus en plus effrayantes. Pas de coups de théâtre mais plutôt l’entrée progressive dans les pensées du narrateur et sur les raisons de sa présence au dîner.
Tout démarre sur le ton de la comédie de mœurs mais l’humour badin vire rapidement au cynisme et laisse entrevoir à certains moments un abyme de cruauté et de violence insoupçonnés. Je pensais lire une variation sur le même thème que celui du Dieu du carnage de Yasmina Réza, mais il n’en est rien. Pas de grand déballage à table : on plonge ici bien plus profondément dans les recoins les plus obscurs de l’humain.
L’écriture et la construction sont remarquables. Cependant, seul bémol, j’ai parfois eu l’impression que l’auteur s’était laissé emporter et qu’il n’hésitait pas à en rajouter une couche là où certains silences en auraient dit davantage.

Un livre découvert chez In Cold Blog.

Référence :
Herman KOCH, Le Dîner, traduit du néerlandais par Isabelle Rosselin, 10/18, 2013.

5 mars 2013

I do. Do I ?

Le Roman du mariage (The Marriage Plot), Jeffrey EUGENIDES

Mitchell aime Madeleine qui aime Leonard. Un triangle amoureux, un roman d’apprentissage et une interrogation sur la littérature d’hier et d’aujourd’hui.

Début des années 1980, dans une université de l’est des États-Unis. C’est la fin du premier cycle pour trois jeunes gens prometteurs, aux portes de l’âge adulte. S’il n’y avait que la question des études (quel second cycle et où ?), les choix pourraient être faciles. Mais voilà : il y a l’amour. Madeleine rêve d’une relation à la hauteur de ses ambitions et de celles de ses parents. Et alors que Mitchell, gendre idéal, timide et romantique, lui tourne autour, c’est pour Leonard que son cœur s’emballe. Ténébreux, inconstant – voire inquiétant  – et d’une intelligence acérée : un mélange irrésistible pour une fille de bonne famille qui a passé ses jeunes années à rêvasser aux grandes passions amoureuses qui inondent la littérature. Mais les opposés finissent-ils par s’entendre, comme dans Orgueil et préjugés ?
À l’époque d’Henri James, d’Edith Wharton ou de Jane Austen, l’héroïne se devait de trouver dans l’institution du mariage l’accomplissement de son rôle de femme et la légitimation de sa place dans la société. Mais, fort heureusement, les choses ont changé et, au moment où se déroule le roman, les jeunes femmes comme Madeleine ont, en apparence du moins, la possibilité d’entrevoir un avenir pour elles-mêmes, d’envisager une carrière et de ne pas reproduire les schémas de la génération d’avant. D’ailleurs, c’est davantage le personnage de Mitchell qui endosse le rôle de l’amoureux romantique qui rêve, naïvement, d’un happy end austenien. Madeleine se veut indépendante mais, malgré cela, une partie d’elle-même rêve du prince charmant. Sans pour autant parler de bovarisme, le personnage est à la fois le fruit de ses lectures de jeunesse et de son apprentissage académique. Sa propre expérience de l’amour est sans cesse confrontée à ses réflexions d’étudiante sur un sujet qui hante la littérature de toutes les époques.  
En effet, les trois personnages de ce triangle amoureux sont avant tout des apprentis intellectuels (avec tout ce que cela peut parfois comporter de ridicule) dont la lecture du monde se fait, dans un premier temps, en partie par les livres et par les cours qu’ils suivent à l’université. Dans le cas de Madeleine, la découverte du structuralisme et du déconstructivisme entre en concurrence avec ses propres représentations de la relation amoureuse. Ce n’est pas pour rien que lors d’une dispute, elle lance son exemplaire des Fragments du discours amoureux de Barthes à la tête de Leonard. Par la suite, ils vont chacun devoir confronter ce premier apprentissage avec le réel, que ce soit celui du vaste monde ou celui de leur patrimoine neurologique.
Au centre du roman, il y a la question de la liberté et du choix (qui rappelle, le cynisme en moins, Freedom de Franzen). Les indécisions des personnages s’expriment de manière très différente : la dépression pour Leonard et la recherche de spiritualité pour Mitchell. Quant à Madeleine, son cœur balance et ses efforts pour passer du statut d’objet à celui de sujet ne se font pas sans peine. Le regard que l’auteur porte sur ces trois protagonistes en marche vers l’âge adulte est à la fois tendre et amusé. Il croise avec beaucoup de finesse leurs parcours, par des ellipses narratives et des flash-back, et dépeint magnifiquement les états d’âme et les questionnements qui les taraudent, non sans un certain humour qui permet de ne pas tomber dans les pièges du roman psychologique.
Difficile pour moi de ne pas lire ce dernier Eugenides sans le comparer avec ses deux autres romans. Je n’ai pas retrouvé le ton épique et la fougue que j’avais aimés dans Middlesex. Malgré cela (et malgré la lecture en vo qui n’était pas toujours aisée), j’ai été captivé par la justesse de l’écriture et par la manière douce-amère de décrire cette période sensible où l’on referme peu à peu les portes de l’adolescence pour pénétrer le monde des adultes.

Références :
Jeffrey EUGENIDES, Le Roman du mariage, traduit de l’anglais (États-Unis) par Olivier Deparis, Éditions de l’Olivier, 2013.
(Et pour l’édition en vo : Picador, 2012)

27 février 2013

(Re)lire ses classiques #9

Mrs Dalloway, de Virginia WOOLF

C'est la lecture des Heures de Michael CUNNINGHAM, bien-sûr, qui m'avait donné l'envie de relire Mrs Dalloway de Virginia WOOLF, un roman qui m'était complètement passé au-dessus de la tête lorsque, adolescente, je le lus pour la première fois. Forte d'une désormais incontestable maturité acquise avec les (quelques) années qui me séparent de mon adolescence, j'entrepris de relire ce roman qui inspira aussi magistralement CUNNINGHAM. Et je compris enfin pourquoi ce roman est considéré comme un roman fondateur de la littérature moderne.
Car moderne, il l'est indéniablement. Tant dans l'écriture résolument novatrice que dans l'histoire elle-même si tant est que l'on puisse parler d'histoire.
Mrs Dalloway s'apprête à donner une soirée. Elle se met donc à faire toutes ces petites charges qui incombent à l'organisation d'une réception : aller chercher les fleurs, repriser une robe... tout en songeant à son passé, au présent et à la mort, thème cher à Virginia WOOLF. L'arrivée inopinée de son amour de jeunesse, Peter Walsch, aventurier imprévisible à qui elle préféra son mari qui lui apporta le confort et une place dans la bonne société, déclenche chez elle toute une panoplie de sentiments, allant de la nostalgie à l'agacement. 
Alors que l'on suit les errances de Mrs Dalloway, on croise soudain, au détour d'une rue londonienne, Septimus Warren Smith, ancien soldat de la guerre 14-18, qui ne parvient pas à surmonter ses angoisses et la mort de son ami et qui sombre peu à peu dans la folie. Septimus, que personne ne comprend, ni sa tendre et jeune épouse, ni surtout les médecins qui tentent de l'enfermer dans des hôpitaux psychiatriques et qui ne feront que précipiter la mort de leur patient, finira par se suicider. Clarissa Dalloway entendra la nouvelle lors de sa soirée et plongera alors dans une réflexion émouvante sur la vie pleine de faux-semblant et l'honnêteté du choix d'en finir.
On passe sans transition d'une conscience à l'autre, et on peut lire les pensées éparses de Clarissa, Peter et Septimus dans ce récit qui dure une seule journée dans les rues de Londres. Les descriptions nombreuses et minutieuses sont d'une fulgurante beauté et montre tout l'amour de la vie de Clarissa Dalloway, et sans doute de Virginia WOOLF, tout en laissant clairement apparaître, et c'en est toute la force, l'angoisse et la pulsion de mort qui taraude les personnages et l'auteur.
Clarissa aime la répétition, sa vie rangée, son quotidien mais les deux personnages masculins semblent symboliser sa face cachée : Peter représenterait son envie de liberté et d'exotisme et Septimus son attirance pour la mort et le suicide.
Chaque page est ciselée, c'est époustouflant de finesse et de subtilité, c'est éblouissant de beauté, c'est écrasant de tristesse et de lucidité. On fait bien, quand-même, parfois, de (re)lire ses classiques.

Références :
Virginia WOOLF, Mrs Dalloway, 1925
 

17 février 2013

300!

Une goutte d’eau dans la mer mais, pour nous, l’impression de nager dans le grand bassin !
Pour fêter notre 300ème billet, nous nous sommes posé quatre questions (un auto-tag en somme) pour revenir sur notre parcours de blogueurs.

PS: comme Émeraude se posait la question dans son commentaire, nous proposons de faire de ce billet un tag (ouvert à tous ceux qui le désirent) intitulé: le tag du billet-bilan (merci Manu pour la formulation!). 


S’il fallait ne retenir qu’un seul billet ?

Xavier :  
Just Kids, Patti Smith
J’ai souvent pris beaucoup de plaisir à rédiger des billets pour ce blog mais, pour ce livre-ci, c’était particulièrement fort. Comme tous les livres qu’on a beaucoup aimés, on cherche à les présenter sous leur meilleur jour, tout en étant fidèle à sa lecture (il n’est quand même pas question de vendre de la soupe…). La rédaction du billet, c’est un moment qui permet de retourner dans le livre, de le revivre tout en commençant à le mettre à distance. Et j’étais vraiment heureux de pouvoir regoûter à l’énergie créatrice et à l’incroyable liberté qui se dégageait du texte de Patti Smith.

Amandine :
Moi j’adore faire les billets « bilans » : lectures de vacances ou à offrir pour Noël.
Ça me permet de relire nos billets, de repenser aux livres qui m’ont vraiment marquée. Et j’adore lire ensuite les réactions et suggestions des autres blogueurs.
J’ai adoré écrire un billet sur le roman d’Aryn Kyle, Le Dieu des animaux, qui est passé trop inaperçu à mon goût (il semble qu’il ne sortira jamais en poche) alors que je l’ai trouvé d’une justesse et d’une poésie rare (le livre, hein, pas mon billet).
Et puis, j’aime bien celui sur Les Chaussures italiennes de Mankell intitulé "Blue suede shoes", surtout parce que mon homme, qui est chargé (parfois) de trouver les titres de mes billets, s’est, dans ce cas, surpassé…
Bon, ça fait plus qu’un seul billet… mais bon, comme c’est nous qui nous taguons, je n’ai qu’à changer la question…

Un effet collatéral du blog ?


Xavier :
Comme ceux qui passent de temps en temps par ici le savent déjà, Amandine et moi sommes enseignants et, dans le cadre de notre travail, nous participons de manière très active à différents projets suivis par pas mal de collègues de la Fédération Wallonie-Bruxelles (interdit de rire, c’est l’appellation officielle !). Dans le cadre d’une remise de prix, nous papotions avec un prof venu de l’autre bout de la Belgique (ce qui n’est jamais très loin…) et, lorsque nous lui avons dit nos noms, il s’est écrié : « Vous êtes vraiment Amandine et Xavier, les Amandine et Xavier du blog Voyelle et Consonne ? » Cinq secondes warholliennes…

Amandine :
Pour promouvoir quelque peu notre blog, je l’ai mis en signature automatique de mes mails. Et j’ai parfois de charmantes réactions : ainsi certains auteurs belges invités en classe pour rencontrer mes élèves m’ont ainsi complimentée sur le blog. Ou encore le jour où je me suis inscrite à un cours de cuisine : j’ai reçu non seulement une réponse à mon mail d’inscription mais également toute une série de suggestions de lectures !

Une rencontre ?

Xavier :
J’ai eu plusieurs fois l’occasion de rencontrer des blogueurs belges, grâce notamment aux initiatives de Reka. Argali, Anne, Niki, Cynthia, Manu, Carine, Lukes, … De très chouettes personnes et de bons moments.
Mais si je dois choisir une seule rencontre, ce sera celle de Laurent d’In Cold Blog. Non seulement c’est en partie en lisant son blog que j’ai eu envie d’en tenir un, mais en plus, malgré la petite distance qui nous sépare géographiquement, c’est devenu un ami avec qui j’aime passer du temps à Paris, que ce soit en flânant, devant un thé, en visitant une expo, au théâtre, … Et si vous voulez vraiment tout savoir, quand on se voit, on ne parle presque pas de bouquins !

Amandine :
J’ai moins eu l’occasion, comme Xavier, de rencontrer nos amis blogueurs en chair et en os et j’espère que des occasions se représenteront. Mais j’aime beaucoup l’idée d’avoir créé des liens avec tous ces blogueurs même si je ne les ai pas rencontrés. J’ai ainsi été fort touchée de tous les messages reçus au sein de notre cercle de blogueurs lors de la naissance de ma petite dernière.
Et puis il y a ceux que je connais pour de vrai et qui sont néanmoins présents par l’intermédiaire du blog. On manque parfois un peu de temps pour se voir alors c’est agréable de rester en contact grâce au blog et à notre passion pour la lecture (n’est-ce pas Anne-So ?)

Une anecdote, une réflexion, une question ?

Xavier :
Il y a parfois des commentaires étranges qui apparaissent et, sans jouer les censeurs, quand cela n’a rien à voir, je n’hésite pas à les enlever. Lorsqu’Amandine a publié un billet sur le très beau roman Le Dieu des animaux d’Aryn Kyle cité plus haut, elle avait intitulé son texte « On abat bien les chevaux ». Et quelques minutes après qu’il soit en ligne, il y avait un commentaire assassin d’une association de défense des chevaux qui expliquait combien l’abattage de ces animaux était monstrueux et immoral ! (J’imagine que pour le moment ils doivent être très occupés…) Le commentaire a été effacé. Peut-être faudrait-il indiquer à la fin de chaque billet qu’aucun animal n’a été blessé durant sa rédaction ?

Amandine :
Nous avions, au départ, créé ce blog pour nos élèves : c’était l’occasion de mettre en ligne différentes ressources qui pouvaient leur être utiles. Mais, constatant non seulement que nos amis y puisaient des idées et surtout que c’était un plaisir pour nous de faire le bilan de nos lectures, nous avons élargi notre objectif. Écrire un commentaire sur nos lectures est parfois contraignant mais pour ma part, cela m’a ouvert des perspectives grâce aux commentaires des lecteurs, aux autres blogs mais aussi parce qu’écrire sur les livres permet d’y réfléchir vraiment. C’est souvent après la rédaction d’un billet que le livre prend pour moi tout son sens.

10 février 2013

Cent ans d’histoire et quelques bouteilles

Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire, Jonas JONASSON

Un road-movie loufoque et une leçon d'histoire bien arrosée.

Certains partent à la pêche au marlin. D’autres lisent des romans d’amour. Allan Karlson, lui, a décidé de se faire la malle, de quitter la maison de retraite et de prendre le premier bus qui quittait la ville. Souffler ses cent bougies sous les yeux des pensionnaires séniles, de l’adjoint au maire et de la terrible sœur Alice (qui lui refuse obstinément toute goutte d’alcool), très peu pour lui. Mais à peine a-t-il posé ses charentaises hors de l’enceinte du home que les événements s’enchainent et qu’il se retrouve rapidement poursuivi par la police et une bande de petits délinquants. Sur sa route, Allan va croiser, en vrac, un vendeur de saucisses (presque) surdiplômé, un vieux kleptomane, la femme la plus vulgaire de Suède et… un éléphant ! Pourtant, il en faut plus pour impressionner Allan. Quand, grâce à ses talents d’artificier amateur, on a passé sa vie de par le monde, à trinquer avec tous les présidents américains et les plus terribles dictateurs, c’est qu’on a de la suite dans les idées. Ou bien serait-ce juste le hasard ?
À côté du road movie burlesque pour troisième (voire quatrième) âge, le roman revisite, à travers une série de flash-backs qui entrecoupent le récit de la fugue du vieillard, l’histoire des grands conflits du vingtième siècle, vue par un petit Suédois qui aime les grosses explosions. La politique ne l’intéresse pas vraiment, mais comment dire non à un bon repas et, surtout, à un bon verre, que cela soit avec Franco, Truman ou Staline ? L’humour décalé de l’auteur, parfois teinté de noir, m’a amusé. J’y ai un peu retrouvé ce que j’avais aimé dans les premiers Paasilinna, avec ici une dimension historique qui joue constamment sur le décalage (avec mention spéciale pour Kim Jong-il en gamin pleurnichard avide de gros câlins).
Et parfois un peu d’humour en littérature, ça fait du bien !

Juste pour le plaisir, une citation à méditer :
Il dit avec modestie qu’il n’était pas difficile de se faire passer pour un idiot quand on l’était vraiment. Allan n’était pas d’accord avec son ami, parce que tous les imbéciles qu’il avait rencontrés dans sa vie essayaient de se faire passer pour le contraire.

D’autres avis chez Émeraude, Liliba ou chez Ingannmic (qui a jeté l’éponge).

Référence :
Jonas JONASSON, Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire, traduit du suédois par Caroline Berg, Pocket, 2012.

3 février 2013

« Je » est un « nous »

Certaines n’avaient jamais vu la mer, Julie OTSUKA

Le chœur tragique d’une génération de femmes exilées, devenues esclaves dans l’Amérique moderne. Un roman à l’écriture puissante et poétique.

Elles ont quitté leur pays, leur famille, leurs amis. Elles ont embarqué pour l’Amérique et traversé l’océan. Elles sont parties avec dans leurs maigres affaires le nom et la photo du compatriote qu’elles devaient épouser. Elles ont espéré trouver l’amour, du travail, une famille : espoir de vivre mieux que chez elles, mieux que leurs parents. À l’arrivée, pas de prince charmant. Une vie à trimer pour trois fois rien, toujours pour les autres, à subir les colères d’un mari, à s’occuper des enfants, à tenter de s’intégrer à une société qui ne les considère que comme une main d’œuvre rigoureuse et fiable, certes, mais fourbe. Une vie de servitude.
Avec ce court roman, Julie Otsuka nous fait découvrir une partie de l’histoire de l’immigration japonaise aux États-Unis, à travers la voix de ces femmes qui ont tout quitté pour venir s’installer, auprès d’un homme qu’elles n’ont pas choisi, dans un Eldorado qui prend rapidement des allures de bagne ; une désillusion à la hauteur de leurs espérances. Citoyennes de seconde zone, considérées avant tout selon les qualités que les blancs attribuent à leur « race », elles deviennent, au moment où le Japon entre en guerre avec les États-Unis, une menace pour la sécurité du pays.
La grande force du livre réside dans l’écriture. L’auteure juxtapose, additionne, sans jamais s’attacher à un personnage en particulier. Le texte est constitué de fragments de vies, rangés selon les étapes de leur parcours. Elle donne voix aux anonymes mais ne leur concède qu'une seule identité, celle du groupe, de la masse. Le choix de la narration en « nous » est un choix stylistique puissant et, pour le coup, pertinent. Comme dans leur vie, il n’y a aucune place laissée à l’individu. Bien que différentes, leurs histoires se confondent, se mélangent pour former au final un chœur parlé, le chant d’une génération de femmes exilées.

Référence :
Certaines n’avaient jamais vu la mer, Julie OTSUKA, traduit de l’anglais (États-Unis) par Carine Chichereau, Phébus, « Littérature étrangère », 2012.

25 janvier 2013

À cœur vaillant rien d’impossible

Le Grand Cœur, Jean-Christophe RUFIN

La vie aventureuse de l’Argentier de Charles VII, personnage aux multiples facettes, en équilibre entre le Moyen Âge et la Renaissance.

Enfant, Jacques Cœur, fils d’un modeste pelletier de Bourges, a vu débarquer un étrange personnage dans l’atelier de son père. Dans son grand sac se trouvait un animal aux couleurs étonnantes, d’une sauvagerie et d’une beauté rarement vues dans cette petite ville du milieu de la France : un léopard. Pour Jacques, l’épisode a sonné comme une promesse : il y avait là, quelque part, ailleurs, un monde à découvrir, une vie à rêver, loin de la France en guerre avec l’Angleterre depuis des dizaines années.
Devenu adulte, alors que Charles VII reprend lentement les rênes du pays, il se lance dans les affaires et, après avoir découvert les richesses de l’Orient, se rapproche du pouvoir royal. Visionnaire, homme d’affaires et de cour, Jacques Cœur use de son intelligence et de son imagination pour faire de sa vie une aventure… qui ne lui amènera pas que des amis. 
Je serais certainement passé à côté de ce roman si l’une de mes charmantes collègues de notre comité de lecture ne l’avait proposé à notre dernière réunion. Le roman historique n’est pas ma tasse de thé et – mais vous me direz que je suis sectaire – la mention « Académie française » sur la couverture d’un roman fonctionne sur moi comme un repoussoir… Et pourtant j’ai passé un excellent moment sur les traces de Jacques Cœur, et pas seulement parce que c’était l’occasion de me rappeler mes cours d’histoire.
Rufin, lui-même originaire de Bourges, a voulu redonner au personnage historique toute son envergure. Jacques Cœur est souvent, à tort, uniquement considéré comme une sorte de ministre des finances avant l’heure. C’est oublier le rôle essentiel qu’il a joué dans les liens entre la France et l’Orient. À cette époque, il n’est plus question de croisades mais d’échanges commerciaux. Le début du XVe siècle est une époque charnière : c’est la fin de la chevalerie, du pouvoir des grands seigneurs propriétaires de la terre, du servage. Un autre monde prend forme où l’argent vaut davantage qu’un titre de noblesse. Jacques Cœur s’inscrit pleinement dans le mouvement général de cette société, lui le bourgeois qui prête aux nobles afin qu’ils puissent assouvir leurs désirs de luxe et d’ostentation. Son ascension sociale en fait un personnage d’une grande densité romanesque, pleine de contradictions et de nuances.
L’écriture de Rufin est vivante et parvient, sans trop d’artifices, à donner une impression de décalage dans le temps. Il remplit les vides laissés par l’histoire avec beaucoup d’imagination, tout en collant de près aux faits avérés. Et c’est avec plaisir que l’on voyage avec le personnage à travers le monde et le temps : entre Orient et Occident, entre Moyen Âge et Renaissance.

Référence :

Jean-Christophe RUFIN, Le Grand Cœur, Gallimard, 2012.

24 janvier 2013

1,2 et TROIS !

Aujourd'hui, j'ai décidé non pas de vous faire un billet mais trois ! Ou plutôt un billet en trois parties...
Pourquoi donc trois parties au prix d'une seule ? Peut-être, entre autres, parce que je me sens un peu coupable d'avoir un peu délaissé le blog (pour, ma fois, une bonne raison) et laissé mon ami Xavier faire tout le boulot de ces dernières semaines... Rattrapage.
Et pour commencer, une trilogie (hum, décidément le chiffre trois semble très présent dans mes pensées...): la trilogie des Neshov, dont nous avions parlé brièvement dans notre billet spécial vacances, s'impose en ces temps particulièrement enneigés (en tout cas à Bruxelles). La norvégienne Anne B. RAGDE (dont nous avions parlé ici) nous emmène au fin fond de la Scandinavie, dans la porcherie de la famille Neshov, au moment de la mort de la mère. Celle-ci, laisse derrière elle son mari, étrangement honnis de tous, ses trois fils - Torr qui n'a jamais quitté la ferme, Margido, directeur d'une entreprise de pompe funèbre de la région et Erlend qui a fui sa famille il y a bien longtemps, celle-ci refusant son homosexualité, et s'est réfugié au Dannemark pour devenir décorateur de talent - et sa petite fille, Torrunn, fille de Torr, qui a été élevée par sa mère et ne connait pour ainsi dire que très peu sa famille paternelle. Tout ce petit monde va se retrouver dans la vieille ferme familiale pour discuter de l'héritage, tâcher de panser quelques plaies et surtout faire surgir un terrible secret de famille. Difficile de lâcher cette saga familiale une fois qu'elle est commencée. Un roman psychologique aussi palpitant qu'un polar dans un cadre surprenant. Petit bémol cependant sur la fin... Tout laisse à penser qu'il y aura une suite et pourtant, pas de quatrième tome à l'horizon, ce qui nous laisse un peu sur notre faim.
"Il avait perdu sa magie", ainsi débute le troisième (encore le chiffre 3 !!!) roman du cycle Némésis de Philip ROTH, quatre livres assez courts (nous avions parlé des deux premiers ici) ayant pour sujet le vieillissement et la mort. Une quadrilogie extrêmement sombre, dont le dernier tome vient de sortir et serait le tout dernier livre de l'auteur qui a décidé, ayant atteint l'âge vénérable de 80 ans, de relire toute son œuvre pour s'assurer... que cela valait la peine de les écrire. Le Rabaissement met en scène Simon Axler, un acteur vieillissant qui ne sait plus jouer. Déprimé, il s'isole et pense à la mort. Jusqu'à l'arrivée inopinée de la fille de vieux amis, ancienne lesbienne, qui entame avec lui une relation passionnée. Simon reprend goût à la vie et transforme peu à peu, tel pygmalion, la jeune fille en femme fatale. Mais ce combat contre la mort, grâce au sexe (plus qu'à l'amour), est un combat perdu d'avance... C'est dur, c'est noir mais c'est comme toujours brillant. L'opposition entre Eros et Thanatos.
Enfin, pour terminer, trois (!!!) petites déceptions sur lesquelles nous n'allons pas nous appesantir. 
Tout d'abord Le magasin des suicidés de Jean TEULE. Nous avions aimé sa verve et son piquant dans ses romans historiques. Mais cette pâle et prévisible comédie sur une famille qui tient un magasin spécialisé dans le suicide ne nous a pas séduits. Une impression de déjà lu et une histoire sans queue ni tête. Même l'humour de Teulé, d'habitude subtil, ne nous a pas fait sourire.
Ensuite Amélie, sans mélo de Barbara CONSTANTINE. A priori charmant, ce récit sur un été dans la maison de Mélie, grand-mère adorable, et les tribulation de ses amis, de sa fille, de sa petite fille et des amis de celle-ci frise souvent le trop gentillet. La langue est vive, le style sympathique mais le tout est très fabriqué.
Enfin, le dernier roman policier de Camilla LACKBËRG, La sirène, qui met toujours en scène ses héros Ericka l'écrivaine et son mari policier Patrik, est un peu faible. On avait adoré le premier tome, La princesse des glaces, mais LACKBËRG qui sort consciencieusement un roman par an (parfois deux) semble s'essouffler. Les dialogues sont assez plats, les personnages commencent à devenir agaçant et même les intrigues deviennent un peu minces voire, dans ce cas-ci, incohérentes. Dommage...

Bon, mais je vais quand-même lever le mystère du chiffre trois... Parce que moi aussi, j'ai maintenant un "tome 3", qui ne me laisse pas sur ma faim comme celui de Anne B. RAGDE, qui n'a pas perdu sa magie, comme le personnage du roman de ROTH et qui est loin d'être une déception comme les trois romans sus-cités. Un "tome 3" de 4 kilos et 50 centimètres qui se prénomme Jeanne et qui fait la joie de ses parents, de sa sœur et de son frère. Allez, je retourne à mes lectures... ou je vais faire une petite sieste !

Références :
Anne B. RAGDE, La Terre des mensonges, La Ferme des Neshov et L'héritage impossible, Editions Balland, 2009-2010.
Philip ROTH, Le rabaissement, Gallimard, 2011.
Jean TEULE, Le magasins des suicidés, Julliard, 2007.
Barbara CONSTANTINE, A Mélie, sans mélo, Calmann-Lévy, 2008.
Camilla LACKBËRG, La sirène, Acte sud, 2012.



17 janvier 2013

Z. et lui (et nous, et moi)

Les Boîtes en carton, Tom LANOYE

S’embarquer à la poursuite des souvenirs d’adolescence et de celui, terrible et fascinant, du premier amour : un sujet bateau, sublimé par le style drôle et incisif d’un auteur qui confirme toutes ses promesses.

Dans la petite ville de P., en Flandre orientale, au début des années 1970, une chose simple, innocente et, osons le mot, parfaitement naturelle : une personne en aime une autre. Mais si cette personne est un jeune garçon et que l’être aimé l’un de ses condisciples, les choses se compliquent…
Tom Lanoye ouvre les boîtes en carton de sa mémoire et conte au lecteur ce premier grand amour, cette passion amoureuse, et, à l’époque, sulfureuse, pour Z., ce beau garçon athlétique, charmeur et dangereusement ambigu.
C’est aussi l’occasion pour l’auteur de nous faire partager le quotidien d’un fils de petits commençants flamands dans la Belgique de l’après-guerre. Car chez Tom Lanoye, le récit ne se fait jamais en ligne droite (comme dans La Langue de ma mère). Si le fil conducteur de l’histoire reste bien celui de sa relation, banale et dévorante, avec Z., l’auteur nous prend par la main et nous entraine, avec une jubilation contagieuse, à la découverte de ses proches (famille, amis, professeurs, …), de son école et de la middle class flamande. Les détours qu’il fait prendre à son histoire forment d’étonnantes circonvolutions, jamais gratuites : l’explication du sentiment nationaliste flamand, la pratique du tourisme de masse ou encore, dans un long passage furieusement drôle, la frénésie masturbatoire du narrateur à l’adolescence.
Alors, bien sûr, c’est l’histoire d’un garçon qui en aime un autre. Mais il serait dommage de réduire ce roman à cette seule dimension (même si, à voir et à entendre les manifestants français de dimanche dernier, il y a encore du boulot…). Les Boîtes en carton est, avant tout, le portrait d’un ado qui découvre l’amour. Sa passion silencieuse pour Z. le fait souffrir, l’exalte, l’interroge, le vampirise, le rend idiot. Les affres de l’adolescence : qui est-on ? Qui aime-t-on ? Comment être même et différent à la fois, individuel et collectif ? L’auteur dépeint avec humour et une incroyable tendresse l’ado qu’il était, sans complaisance. Un exercice périlleux mais qui échappe ici à tous les pièges de l’auto-fiction.
Comme l’auteur nous y invite, au fil des pages, on replonge aussi dans ces années-là. On repense à toutes ses premières fois, à la découverte maladroite du corps, des sentiments et des désirs. On repense à son propre Z....
Mon Z. à moi était, évidemment, le plus beau de toute l’école ! Face à lui, je ne savais que dire, que faire : une grenouille à côté d’un prince charmant (mes histoires manquent de princesses...). Et petit à petit, on s’est apprivoisé. Mais ça c’est une histoire que je garde pour mes propres boîtes en carton...

Référence :
Les Boîtes en carton, Tom LANOYE, traduit du néerlandais (Belgique) par Alain van Crugten, Éditions de La Différence, 2013.

5 janvier 2013

Ulysse revient

Karoo, Steve TESICH

Percutant, cynique et désabusé, une épopée moderne avec pour héros un loser existentiel.

Saul Karoo est un homme malade : une cinquantaine d’années, la colonne vertébrale qui se tasse, des kilos en trop, gros fumeur, gros buveur. Cet écrivaillon sans talent, reconnu cependant par Hollywood pour son habilité à sauver des scénarios à la dérive, a abandonné l’idée de prendre soin de lui, renonçant même, bravache, à sa couverture maladie. Mais au-delà de sa santé, c’est dans ses relations aux autres que Karoo semble le plus atteint. Incapable d’intimité, il ne fait que décevoir ceux qui l’entourent et, en premier lieu, son fils qui tente désespérément de créer du lien avec ce père présent mais insaisissable. À l’occasion d’une proposition de travail qui vient définitivement balayer ses derniers soupçons de morale (il doit remonter entièrement l’ultime chef d’œuvre d’un réalisateur mourant pour en faire un blockbuster), il fait une découverte étrange qui lui donne l’idée de tenter de sauver son âme et de s’employer, comme il le fait dans son travail, à redessiner le scénario de son existence.
Alors qu’il semble percevoir avec une extrême lucidité ce que ses proches attendent de lui, Karoo n’a de cesse de les décevoir. Il se regarde agir et être dans les yeux des autres, leur donnant au final l’image qu’ils se font de lui. Sa vie lui échappe mais il fonce tête baissée dans un monde où tout n’est que spectacle. Dans les soirées mondaines, les réunions de travail ou les repas en ville, Karoo s’enlise, témoin et complice, dans un jeu de faux-semblants où chacun joue son propre rôle. Ses succès professionnels et son train de vie cossu lui assurent une place de choix au sein de ce monde où tout finit par se valoir, où les conversations ne sont que clichés et où la beauté et l’amour ne figurent plus qu’au rayon entertainment. Le personnage n’est certes pas attachant mais il s’épaissit au fil des pages pour revêtir, finalement, une dimension presque mythique. D’ailleurs, le personnage d’Ulysse est souvent évoqué dans le roman (d'autres grandes figures apparaissent également en filigrane mais il serait dommage d'en dire trop), notamment à travers le seul scénario original jamais écrit pas Karoo. Comme le voyageur jouet des dieux, le personnage est aussi une figure de l’errance, existentielle et spirituelle.
Dans cette épopée moderne à l’humour cynique, Steve Tesich propose un portrait acide de notre société du divertissement et de la communication et fait ressortir les impasses dans lesquelles s’enfonce notre rapport à l’autre.
Et, s’il vous en fallait davantage, notons que le livre est aussi un tout bel objet auquel les éditions Monsieur Toussaint Louverture ont apporté le plus grand soin.
D’autres avis chez  Ingannmic, In Cold Blog et Brize.

Référence :
Steve TESICH, Karoo, Monsieur Toussaint Louverture, traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Wicke, 2012.

PS: notre blog marche au ralenti depuis plusieurs semaines. Examens, microbes, fin de grossesse (pour Amandine!), vacances et autres festivités, ... Mais on revient, on revient... Et on en profite pour vous souhaiter, à toutes et tous, une excellente année 2013.



21 décembre 2012

Alice ou De l’éducation

So much pretty, Cara HOFFMAN

Premier roman qui, sous des airs de polar, donne à lire un point de vue original et subtil sur la violence faite aux femmes.

À Headen, petite ville du nord de l’État de New York, tout le monde se connaît et partage la même existence en demi-teinte. C’est pourtant là que vient s’installer une jeune famille de la grande ville qui tente de mettre en pratique ses idéaux écolos-bobos. Mais la réalité les rattrape et le trip campagnard amène son lot d’amertume au sein du couple. Cependant, l’éducation libre et progressiste que les deux idéalistes offrent à leur fille Alice porte ses fruits : l’enfant fait preuve d’une intelligence hors du commun et d’une imagination débordante.
C’est également à Headen qu’atterrit Stacy, une journaliste de Cleveland qui se voit proposer le poste de rédactrice en chef de la gazette locale. L’actualité à Headen ? Pas de quoi gagner le Pulitzer… Lorsque le corps de Wendy, une jeune fille du coin, est retrouvé au terme d’une enquête bâclée, pas de doute pour Stacy : quelqu’un de la communauté est impliqué dans le meurtre. Mais le pire reste à venir.
Le premier roman de Cara Hoffman débute comme un polar avec la découverte de ce corps féminin abandonné, devenu inutile à celui qui s’en était emparé. Mais au lieu de plonger dans l’enquête, l’auteure prend des chemins de traverse. L’histoire de la famille d’Alice apparaît assez vite comme le centre du récit. Travail harassant, confrontation quotidienne avec la misère de la grande ville, convictions politiques et rêves de retour à la terre : les motivations qui ont poussé les parents d’Alice à quitter New York sont multiples et, finalement, dans l’air du temps (j’ai parfois pensé au Freedom de Jonathan Franzen). Peu à peu, entre leur histoire et celle de l’enfance d’Alice, des éléments de l’enquête apparaissent, notamment à travers l’histoire de Stacy, la journaliste, qui, elle aussi, n’est qu’une pièce rapportée dans la petite communauté d’Headen. La disparition de Wendy émeut d’abord les habitants et puis tout semble rentrer dans l’ordre. N’a-t-on pas déjà vu cela ? Une jeune fille qui laisse derrière elle un trou perdu pour aller voir ailleurs si l’herbe y est plus verte ?
Et puis, l’air de rien, entre les interrogatoires des proches de la jeune fille et les éléments d’enquête de la journaliste, d’autres pièces à conviction : les devoirs d’école d’Alice. À mesure que le roman avance, le puzzle se met en place et une autre intrigue apparaît, terrible, presque impensable. Il serait évidemment dommage d’en dire plus car l’une des grandes réussites de ce roman tient dans sa faculté à surprendre le lecteur.
Au final, plus qu’un polar ou que le portrait d’une communauté, ce roman propose un point de vue original sur la violence faite aux femmes, de manière assez subtile et romanesque. Étonnant de ne pas en avoir entendu parler davantage…

Référence :
Cara HOFFMAN, So Much pretty, traduit de l'anglais (États-Unis) par Emmanuelle et Philippe Aronson, Stock, La Cosmopolite noire, 2012.

9 décembre 2012

(Re)Lire ses classiques #8

Me, Marcel and I

Du côté de chez Swann, Marcel PROUST

Une cathédrale de mots et d’idées impossible à résumer, de la littérature à la fois brute et raffinée à l’extrême, peuplée d’une foule de personnages : l’envie de relire Proust était là depuis longtemps.
J’avais lu la Recherche du temps perdu durant mes études, sur plusieurs années. La première fois, c’est avant tout la découverte d’un univers et, bien sûr, d’un style reconnaissable entre tous : les phrases interminables et sinueuses, les images et les correspondances qui tentent de rendre compte du cheminement de la pensée. C’est aussi une plongée dans l’époque, dans les rapports de classes, le fonctionnement de la société française du début du vingtième siècle. Et aussi ce mélange entre philosophie, psychologie et références aux arts au service d’une réflexion sur le temps, la mémoire et, souvent, l’amour. Devant cette somme colossale, j’avais souvent eu l’impression d’être enseveli sous une foule de choses qui demandent du recul et, il me semble, de la maturité. D’où l’envie de revenir, presque vingt ans après (glurps), vers ce premier tome de la Recherche, Du côté de chez Swann.
Composé de trois parties, ce premier volume nous fait découvrir, en plongeant dans les replis de la mémoire, l’enfance du narrateur, ses premières souffrances, la relation fusionnelle qui le lie à sa mère (Combray), ses rêveries ainsi que ses envies d’évasion et son premier amour (Nom de pays : le nom). Entre les deux, Un amour de Swann raconte, à la troisième personne, la douloureuse passion de Swann, un ami du grand-père du narrateur, pour une femme du demi-monde, Odette. Ce roman dans le roman est un condensé de la Recherche, reprenant des thèmes et des motifs qui se retrouvent dans le reste de l’histoire, notamment la question du rapport entre l’art et la vie, ainsi qu’une mise en abyme du comportement amoureux du narrateur. Car que cela soit avec sa mère, avec son premier amour ou auprès d’Albertine (personnage central qui habite les volumes suivants) l’amour chez Proust est synonyme de souffrance. L’être aimé apparaît comme un objet, une chose que l’on voudrait s’accaparer mais qui ne cesse de se défiler et d’échapper à l’emprise et à l’envie. Un amour de Swann peut être lu indépendamment des autres parties de la Recherche (il est d’ailleurs édité séparément dans certaines collections) et constitue une belle porte d’entrée dans l’univers de Proust.
Jacques-Emile Blanche (1892)
L’auteur a la réputation d’être difficile. Ce n’est pas tout à fait le cas. C’est certes une lecture qui demande pas mal de concentration et d’attention, pour en tirer la substantifique moelle, et qui peut parfois s’attarder sur des détails qui auront du mal à rivaliser avec le suspense du dernier polar à la mode… Mais peut-être faut-il se décomplexer un rien vis-à-vis de ce cher Marcel. Outre tous les sujets dont traite la Recherche (et qui, comme l’a bien montré Alain de Botton dans Comment Proust peut changer votre vie, sont intemporels et utiles au quotidien), on oublie parfois de dire qu’il y a de l’humour dans la Recherche.
Prenez la petite bande des Verdurin. Les conversations et les attitudes des différents membres de ce petit groupe de mondains qui refusent la mondanité et jouent les mécènes sont d’une incroyable drôlerie. Même chose du discours de certains personnages : l’esprit terrien de Françoise, la gouvernante de Marcel, ou les moqueries bitchy des grandes aristocrates.
Et puis, pour ceux que les longueurs descriptives effrayent, pourquoi ne pas le dire haut et fort : oui, on a le droit de passer des lignes et des pages. Le parfum des aubépines n’est pas votre came préférée ? Passez. Les points de vue contrastés sur le clocher de Combray vous endorment ? Passez. Vous trouverez certainement d’autres nourritures dans la Recherche auxquelles vous pourrez vous accrocher et, comme moi, devenir complètement addict.
Objectif 2013 : continuez cette relecture passionnante. Et pour illustrer le tout, je m’accompagne du très beau Musée imaginaire de Marcel Proust, qui repend en images toutes les œuvres d’art évoquées dans la Recherche.


Références :

Vous avez l’embarras du choix mais, en ce qui concerne ce premier volume, l’édition Folio est tout à fait recommandable.
Le musée imaginaire de Marcel Proust, Eric KARPELES, traduit de l’anglais par Pierre Saint-Jean, Thames & Hudson, 2009.

18 novembre 2012

À la fin de l’automne, Auster perd ses feuilles

Winter Journal, Paul AUSTER

Le dernier Auster en VO : paresseux et dispensable.

L’hiver du titre c’est celui qui s’ouvre devant Paul Auster. À soixante-cinq ans, malgré une condition physique tout à fait honorable, l’auteur entre dans une nouvelle phase de son existence. Ce livre compile une série de souvenirs et d’anecdotes qui racontent implicitement comment il en est arrivé là. En mode shuffle. On passe de l’histoire de certaines cicatrices à la liste des différents appartements et maisons où il a vécu, de la mort de sa mère au récit d’un accident de voiture, de tout ce que ses doigts ont pu toucher (en tout bien tout honneur) à tous le lieux qu’il a visités. Il revient également sur certains passages de sa vie familiale déjà racontés dans L’Invention de la solitude. Le point de vue adopté est souvent celui du corps, de la manière dont il réagit, parfois violemment, aux événements.
J’aimerais pouvoir aller plus loin mais il n’y a malheureusement rien à dire de plus. Et pour le grand amateur d’Auster que je suis (ici), la déception n’en est que plus grande. D’accord tous ses romans ne sont pas inoubliables, mais quand même. Face à ce livre, on se demande ce qui l’a poussé à publier cet assemblage de textes sans grand intérêt. Péché d’orgueil ? Panne d’inspiration ? Ou investissements malheureux à Wall Street ?
Même si certaines anecdotes sont touchantes, on passe souvent par des moments d’ennui (Noël dans sa belle-famille? Who cares?), voire de gêne (oui son épouse, Siri Hustvedt, est belle et intelligente mais il n’est pas nécessaire de le rappeler toutes les dix pages…). Bref : grosse paresse ! Et la narration à la deuxième personne, coquetterie littéraire qui suinte l’artificialité, n’aide en rien…
Pour finir sur une note positive, le seul passage du livre qui m’a vraiment emballé est celui où il reprend des extraits de PV des réunions du syndic d’un immeuble où il a habité plusieurs années : des petits bijoux de style et de drôlerie, rédigés par Hustvedt herself ! Et en plus, elle est bêêêêlle…

Référence :
Paul AUSTER, Winter Journal, Faber and Faber, 2012.

15 novembre 2012

Quand Harry rencontre Nola

Joël DICKER, La vérité sur l'affaire Harry Québert

Polar américain à la sauce française (ou le contraire) et buzz littéraire. Qui n'a pas encore entendu parler de l'affaire Québert ?


Joël DICKER, jeune suisse de 27 ans quasiment inconnu jusqu'à ce jour, est désormais partout. Son deuxième roman, La vérité sur l'affaire Harry Québert connait en effet un véritable succès de librairie, a obtenu le Grand Prix du roman l'Académie française et aujourd'hui même, le prix Goncourt des lycéens. Mais qu'en est-il de cette fameuse affaire Québert ?
Marcus Goldmann, jeune auteur ambitieux, fort du succès de son premier roman, s'apprête à écrire le second. Mais il ne peut se contenter d'écrire un livre : ce qu'il souhaite, c'est écrire LE livre qui va marquer sa génération, à l'instar du grand Harry Québert, son professeur d'université, mentor et ami qui, dans les années septante, a connu la gloire avec son extraordinaire roman L'origine du mal. Et lorsque Marcus se heurte au cauchemar de tout écrivain, l'angoisse de la page blanche, c'est donc vers Québert qu'il se tourne tout naturellement. Malheureusement, les quelques jours passés à Aurora, la petite ville de bord de mer dans laquelle s'est installé Harry depuis plus de trente ans, ne lui redonnent pas l'inspiration et Marcus, retourne à New-York affronter son éditeur. Mais alors que Marcus se lamente sur son triste sort, une terrible nouvelle vient faire basculer à jamais son existence : on vient de retrouver le corps de Nola Kellergan, une jeune-fille d'Aurora disparue depuis trente-trois ans, dans le jardin d'Harry et ce dernier est accusé du meurtre. Persuadé de l'innocence de son vieux professeur, Marcus se rend à Aurora et reprend l'enquête depuis le début. Ce qui lui donne l'idée de son nouveau livre...
Que dire de La vérité sur l'affaire Harry Québert ? Tout d'abord que c'est un roman policier extrêmement efficace et que force est de constater qu'il est très difficile de lâcher le roman une fois commencé. On y retrouve tous les ingrédients du polar à l'américaine : une petite ville où tout le monde se connaît, la disparition d'une très jeune-fille, le côté noir voire perverse de la jeune-fille en question, des secrets de famille, un vieux flic bourru, une serveuse de hamburgers mélancolique, un enquêteur pas commode mais tenace,... Par ailleurs, la narration joue bien évidemment sur le bon vieux procédé de mise en abîme : nous comprenons assez vite que nous sommes, en réalité, en train de lire le roman de Marcus Goldmann, et le petit clin d’œil de l'auteur (mais lequel ?) en guise de remerciement final nous le confirme. Rajoutons à cela une longue réflexion sur l'écriture, le métier d'écrivain, le monde cruel de l'édition et des médias, la gloire dangereuses et éphémères,... Chaque chapitre commence d'ailleurs par un conseil d'Harry à son élève pour devenir un parfait écrivain (Dicker a-t-il lui-même scrupuleusement respecté tous ces conseils ?) Enfin, les nombreuses rétrospections nous font redécouvrir l'Amérique des années 70 tout en parlant de l'Amérique d'aujourd'hui à la veille de la première élection d'Obama.
Je vous l'avoue, je n'ai absolument pas boudé mon plaisir et pourtant... je ne peux qu'émettre une petite réserve. D'abord parce que ce roman, aussi palpitant soit-il, a néanmoins un petit air de déjà vu (déjà lu, plutôt) : il y a, je pense, en littérature américaine, de nombreux romans policiers au moins aussi efficaces et basés à peu prêt sur le même canevas. Et puis parce que les retours en arrière introduits assez grossièrement ressemblent plus au flash backs des séries télé (l'auteur serait-il fan de la série Cold Case ?) que de subtils procédés littéraires. Et enfin et surtout, parce que l'écriture est un peu faible, certains dialogues étant d'ailleurs d'une platitude étonnante. On se surprend alors à se dire que c'est dû à la difficulté de la traduction avant de se rappeler... que le livre a été écrit en français ! Quel paradoxe alors de voir que le roman a été couronné du Grand Prix du roman de l'Académie française, grande institution censée défendre la beauté de la lannnnngue française. Or, le travail de la langue, vous l'avez compris, est sans doute ce qu'il y a de moins intéressant dans le roman.
Mais bon, avouons-le, DICKER est quand même plus palpitant que BOILEAU (et visiblement mieux fait de sa personne, mais ça, ça n'a rien à voir...). 
  Référence :
Joël DICKER, La vérité sur l'affaire Harry Québert, Ed. de Fallois, l'Age d'Homme, 2012.

9 novembre 2012

Candide à Kinshasa

Mathématiques congolaises, In Koli Jean BOFANE

Portrait sans concession du Congo d’aujourd’hui à travers un roman d’initiation original, drôle et tragique.

Pour comprendre le monde qui l’entoure, Célio Matemona a recours aux mathématiques. Dans le chaos qui règne à Kinshasa, il est bon de pouvoir se reposer sur ces vérités immuables. Sa bible : un vieux manuel scolaire, seul héritage de sa famille disparue.
La candeur et l’originalité de la pensée de Célio attirent l’attention d’un homme fort du Président, directeur d’un bureau de renseignements et d’informations dont les intentions sont assez troubles. Pour Célio, c’est l’occasion unique de quitter une vie de misère, le royaume de la débrouille, pour aller côtoyer les plus hautes sphères de la société congolaise et mettre ses talents au service de l’État.
Vie au jour le jour, ventres vides, écarts toujours croissants entre le peuple et ses élites, … Le tableau du Congo contemporain dressé par Bofane est sans appel. Alors qu’un semblant de démocratie tente péniblement de s’installer dans le pays, le pouvoir en place, on pourrait presque parler de dictature, manipule l’opinion publique et entretient l’illusion d’un pays en marche vers le changement. Les accusations d’irrégularités aux élections de l’automne 2011 donnent amplement raison à l’auteur. Afin de dénoncer cette situation, il met en scène une série de personnages qui reflète les différentes composantes de la société congolaise. La toute-puissance de l’armée, les mensonges savamment élaborés par les dirigeants, l’absence d’un véritable pouvoir d’opposition, les manquements de la diplomatie internationale, les superstitions ancestrales, … Les attaques de l’auteur sont nombreuses et sont habilement amenées à mesure que Célio s’enfonce dans les allées du pouvoir. À côté de cela, il y a également toute la vie d’un peuple qui crie famine et qui pourtant parvient à garder le sourire. C’est d’ailleurs souvent par le biais de l’humour que Bofane tire ses flèches, en mettant en évidence l’absurdité de certaines situations.
À l’école, j’ai très peu étudié l’histoire de la colonisation belge et encore moins, contrairement à aujourd’hui, celle de la décolonisation. Jusque récemment, j’habitais dans le quartier africain de Bruxelles (Matonge, du nom d’un quartier de Kinshasa) et ce roman m’a permis d’en apprendre beaucoup sur les aspirations des Congolais.
Une bonne introduction pour la lecture qui m’occupe, par intermittences, depuis plusieurs semaines : Congo. Une histoire, de David Van Reybrouck (prix Médicis de l’essai 2012).

Référence :

Mathématiques congolaises, In Koli Jean BOFANE, Babel, 2011.

30 octobre 2012

Yersinia pestis

Patrick DEVILLE, Peste et choléra

Le portrait d'Alexandre Yersin, un homme pour le moins exceptionnel... et un roman en lice pour le Goncourt.

Si vous travaillez ou fréquentez le milieu médical, il se peut que le mot "Yersinia pestis" ne vous soit pas inconnu... De là à savoir d'où il provient ! Car qui se souvient encore de l'incroyable Alexandre Yersin, qui n'a fait rien de moins que de découvrir le bacille de la peste lors de l'épidémie de Hong-Kong de 1894 mais est aussi le véritable découvreur (sans le savoir) du coca-cola, un bactériologiste génial, un chercheur invétéré, un grand voyageur et aussi (et surtout) un grand homme ? En effet, si cet ancien disciple de Pasteur est un découvreur insatiable, il préfère la recherche permanente et la solitude des grands espaces que la gloire, la reconnaissance ou même l'argent.
Le roman de DEVILLE retrace le destin de ce solitaire extraordinaire qui traversa l'Extrême Orient, le Japon ou encore l'Afrique, ponctuant ses voyages de quelques séjours parisiens au Lutétia et s'installant pour terminer son existence, à l'âge de 80 ans, à Nah Trang au Vietnam (alors sous occupation japonaise).
DEVILLE croque le portrait d'un homme dont la vocation scientifique a quelque chose de véritablement poétique. D'ailleurs il le comparera à de nombreuses reprises au grand Rimbaud lui-même et expliquera que Yersin, à la fin de son existence, tourna son incroyable curiosité vers la littérature.
DEVILLE est extrêmement détaillé, semble s'être intéressé au moindre détail. Il nous livre son récit par l'intermédiaire d'une narration peu linéaire, passant sans transition des dernières années de la vie de Yercin à son statut d'assistant de Louis Pasteur. Il fait ainsi quelque fois intervenir le fantôme de Yercin ou l'ombre d'un autre grand homme (scientifique ou poète...). Et travaille son style : phrases courtes, formules percutantes, tournures truculantes...
Et pourtant (ou malgré cela), j'ai eu le plus grand mal du monde à terminer ce livre. Le sujet était alléchant, la personnalité de Yercin avait tout pour me plaire. Mais jamais je n'ai réussi à rentrer dans ce récit ni à ressentir une quelconque empathie pour le personnage. Est-ce le style, très travaillé, très léché qui m'a, dès les premières pages, tenue à distance des péripéties de ce Yersin haut en couleur ? Est-ce la narration volontairement confuse (mais qui évoque sans doute le parcours bien peu linéaire du héros) qui m'a perdue en chemin ? Est-ce cet addition de faits et d'événements, de dates et de références, qui m'a quelque peu refroidie ? Toujours est-il que je n'ai pas réussi à prendre du plaisir à la lecture du dernier (et pourtant très loué) roman de DEVILLE.
Mais je serais évidemment très curieuse d'avoir votre avis ! Avez-vous été séduits ? Parce que pour ma part, quitte à entendre parler de peste, je préfère de loin relire CAMUS.

Référence :
Patrick DEVILLE, Peste et choléra, Seuil, 2012

23 octobre 2012

Romans, histoire et héros

HHhH, Laurent BINET
Les soldats de Salamine, Javier CERCAS
Sauver Mozart, Raphaël JERUSALMY

Publiés sous l’appellation « roman », ces trois livres explorent, de manière différente, les rapports que peuvent entretenir la fiction littéraire avec l’Histoire.

Dans HHhH, l’auteur tente de rendre hommage à deux parachutistes tchèques qui en 1942 ont perpétré l’attentat qui coûta la vie à Reinhard Heydrich, l’une des têtes de l’appareil nazi et architecte de la Solution finale. Accumulant les sources et les témoignages, le romancier doit trouver les moyens de rendre vie à tous les protagonistes de l’histoire sans pour autant les ramener au rang de personnages de fiction. Heydrich est beaucoup plus que le simple méchant du conte et les deux parachutistes méritent davantage que le statut de héros de roman. L’auteur essaye alors de coller le plus possible à la réalité des faits avérés mais s’autorise ça et là, souvent à contrecœur, de passer par la fiction mais sans romancer, pour donner vie à son récit. Quelle était l’atmosphère de Prague au moment où la ville passe sous le joug allemand ? À quoi pensait Heydrich lorsqu’il gravit les échelons du pouvoir ? Que ressent-on à la veille de commettre un attentat contre l’un des responsables de la mort de millions d’hommes et de femmes ? L’auteur fait part de toutes ses hésitations et parvient, à mesure qu’il se rapproche du centre de son histoire, à trouver le ton et la manière. Un mélange de distance et de proximité qui permet au lecteur d’être emporté dans l’incroyable histoire de cet attentat et dans celle de ses deux héros.

Mais qu’est-ce qu’un héros (ok, j'ai déjà eu des transitions plus inspirées...) ?
C’est au final la question qui ressort du roman de Javier Cercas, Les soldats de Salamine.
Un journaliste aux ambitions littéraires déçues se passionne pour un épisode secondaire de la guerre civile espagnole. Rafael Sànchez Mazas, un des fondateurs de la Phalange, échappe à la mort grâce à l’indulgence d’un soldat républicain. L’événement devient l’obsession du journaliste qui se met peu à peu à en tirer un récit de fiction: Les Soldats de Salamine. Mais la clé du livre se trouve ailleurs, non pas dans la recherche des faits ayant un lien avec les grandes figures de l’Histoire, mais dans celle des anonymes qui jalonnent les conflits, ici entre citoyens d’un même pays. Avec distance (et même humour quand il met en scène le personnage de l’écrivain), Cercas joue sur une narration à plusieurs niveaux, mélangeant sans arrêt la fiction et le réel pour créer un objet littéraire assez original qui annonce pas bien des aspects son très beau deuxième roman : À la vitesse de la lumière.

Il est également question d’héroïsme dans Sauver Mozart.
Dans un sanatorium de Salzbourg, rongé par la tuberculose, Otto J. Steiner, un vieux critique musical, voit sa dernière heure arriver au moment où l’Allemagne nazie prend possession de l’Autriche. Forcé de cacher une judéité qu’il n’a jamais vraiment considérée comme faisant part de son identité, le vieil homme est surtout mortifié par l’utilisation que le régime d’Hitler fait de la musique : des fanfares assourdissantes, des marches militaires, des épopées wagnériennes, … Otto se lance alors un ultime défi : sauver Mozart.
Ici aussi les faits et personnages historiques sont mélangés à la fiction. À travers le journal intime et la correspondance du personnage principal, nous découvrons le quotidien morbide du malade et, ensuite, le plan audacieux qu’il met en place pour ébranler les fondements du régime nazi. Un acte de bravoure extrême, d’une finesse malicieuse et inattendue.

Ces trois romans posent la question du sens de l’Histoire et interrogent sur la manière de la raconter, jouant habilement entre le particulier et le collectif. Trois manières également de s’interroger sur le rôle de la littérature et sur le pouvoir de la fiction face au passé.

Références :
HHhH, Laurent BINET, Le Livre de Poche, 2011
Les soldats de Salamine, Javier CERCAS, traduit de l’espagnol par Elisabeth Beyer et Aleksandar Grujičić, Babel, 2004
Sauver Mozart, Raphaël JERUSALMY, Actes Sud, 2012

18 octobre 2012

Freedom

Nancy HORAN, Loving Frank

Le récit de l'histoire d'amour passionnel entre l'architecte Frank Lloyd Wright et Mamah Cheney. Et une ode à la liberté.

Mamah Cheney avait pourtant tout pour être heureuse : un mari aimant (à défaut d'avoir jamais vraiment été aimé), pas le moindre problème financier et deux beaux enfants. Mais voilà, Mamah, femme éduquée et brillante, parlant trois langues dès son plus jeune âge et passionnée de Goethe, aurait aimé laisser une trace. Le hasard fait qu'elle vit à Oak Park, la même ville que le grand et novateur architecte Frank Lloyd Wright. Mamah et son mari le rencontrent et lui demande de leur construire une maison. Et c'est le coup de foudre. Mamah découvre un homme passionné et passionnant, avec qui elle peut enfin parler de tout, y compris de son amour pour la littérature, un homme qui la fait vibrer.
Et Mamah abandonne tout : son foyer, son époux, sa soeur bien aimée qui a financé ses études et avec qui elle vit depuis toujours et surtout ses propres enfants pour suivre Frank en Europe. Frank qui, lui aussi, n'hésite pas, d'ailleurs, à abandonner sa femme et leurs six enfants. 
Mamah aime Frank et est aimée en retour, elle découvre auprès de lui la liberté, l'Europe, les premiers mouvements féministes. Elle va au Japon, devient la traductrice américaine de la féministe Ellen Key, fréquente les milieux artistiques berlinois du début du siècle, écrit un livre témoignage sur quelques femmes libres... Mais elle est aussi rattrapée par le chagrin et la culpabilité d'avoir abandonné ses enfants de manière brutale et surtout, devient la cible des journaux à scandale et de l'opinion publique bien pensante. Parce que lorsqu'on est une femme, au début du 20e siècle, on ne quitte pas tout par amour impunément.
Par ailleurs, elle découvrira également que derrière l'architecte visionnaire et l'homme charmant qu'est Frank Lloyd Wright, se cache aussi une personnalité complexe, parfois totalement égocentrique, quelque fois arrogante, faisant passer son travail avant tout et n'hésitant surtout jamais à s'endetter par "amour des belles choses". Il n'abandonnera néanmoins jamais Mamah qui aura pour lui un amour inconditionnel, même dans les moments les plus difficiles de son existence.
Si la majeure partie du roman raconte l'histoire d'amour houleuse des deux personnages, et tire quelque fois un peu en longueur et si le personnage de Mamah apparait dans toute sa bonté, de manière parfois un peu caricaturale, le premier roman de Nancy HORAN se lit d'une traite et on se surprend à se passionner autant pour le travail architectural de Lloyd qui imagina des maisons se fondant dans la végétation, pour cette histoire d'amour hors norme, que pour le destin d'une femme qui choisit la liberté envers et contre tous et assume jusqu'au bout les très lourdes conséquences de ses choix. Car ce que semble nous dire Nancy HORAN, c'est que ce n'est pas par amour mais par honnêteté que Mamah pris la décision de tout sacrifier, un principe qu'elle tentera de préserver tout au long de son existence qui connaîtra une fin tragique.
La violente mort de Mamah aurait suffi à elle toute seule à faire de ce destin un roman ! Heureusement Nancy HORAN n'a pas choisi la facilité et cet événement qui a défrayé la chronique en 1914 arrive comme un point d'orgue surprenant à un livre passionnant. 

14 octobre 2012

Retour à soi

Home, Toni MORRISON

Itinéraires croisés d’un frère et d’une sœur dans l’Amériques de l'après-guerre. Un roman tout en retenue.

Un garçon et sa petite sœur se cachent dans les champs. Il la tient serré contre lui, la contraint au silence pour les protéger. Derrière les herbes hautes, des hommes sont en train d’enterrer un homme. Un pied noir dépasse de la fosse.
De cette scène traumatique, Frank et Cee ont tissé un lien puissant qui les relie l’un à l’autre. Des années plus tard, alors que Frank est rentré de la guerre de Corée, abîmé par tout ce qu’il a vu là-bas, fantôme qui tente vainement de se raccrocher au quotidien, il suffit d’un message pour le réveiller de sa torpeur et partir à la recherche de sa petite sœur mourante.
Le rythme et l’écriture de ce roman sont d’une concision intense. À la fois crûe et poétique, la langue explore toutes les failles dans lesquelles sont plongés les personnages. Il y a d’un côté le parcours de Frank, l’histoire de son retour de la guerre. Les vétérans de Corée n’ont pas eu droit au même traitement que ceux qui, avant eux, se sont battus sur le front européen. Comme si leur parole avait été confisquée. De l’autre côté, l’histoire de Cee qui tente d’échapper à son milieu. Une rencontre, un mariage rapide avec un beau gosse qui se fait vite la malle. Livrée à elle-même, elle tente de se construire un avenir, sans voir les pièges qui s’ouvrent sous ses pas. Entre ces deux itinéraires, on découvre la vie de leur famille qui, dans l’Amérique d’avant les droits civiques, tente d’apporter à leurs enfants une vie meilleure.
Le « home » du titre n’est pas celui de la vie domestique mais bien celui où se nichent la part d’humanité, les secrets enfouis, la honte et les espoirs de chacun des personnages. Au-delà du contexte historique, le roman résonne comme une fable sur le retour à soi, universelle et sans cesse recommencée.
Les avis de Véronique et de Jérôme.

Référence :
Home, Toni MORRISON, traduit de l’anglais (États-Unis) par Christine Laferrière, Christian Bourgois Éditeur, 2012.