9 mai 2010

Un petit bout de traversée en plus

Comme nous l’avons crié dernièrement ici, nous avons adoré Pense à demain, dernier volume de la fresque romanesque d’Anne-Marie GARAT. Après avoir dit au revoir à tous ces personnages, subsiste chez le lecteur un sentiment de perte, de mélancolie. Alors pour prolonger un peu le plaisir, nous avons demandé à l’auteure de répondre à quelques questions.
Nous la remercions chaleureusement pour son accueil enthousiaste et sa promptitude à nous répondre.

Comment vous sentez-vous au moment où s’achève ce grand cycle qui vous mobilise depuis maintenant pas mal d’années?


Je me sens un peu désertée... Il y a peu de temps encore, il me semble que le livre était en son négligé dans mon bureau, parmi tasses de café, notes et livres, et maintenant il est dans la rue en jaquette proprette, coiffé, cravaté. Il s’éloigne pour vivre sa vie, en compagnie des précédents qui l’accompagnent... Image simplette mais qui correspond assez bien à ce que j’éprouve : un désemparement de cette longue fréquentation d’un monde nombreux et obsédant qui, bien qu’imaginaire, occupe durablement mon esprit.
 Pourtant, j’ai des projets en cours pour m’empêcher d’y songer trop; raisons pour lesquelles, si je me réjouis du bel accueil en librairie, je n’ai guère de temps pour me laisser aller aux états d’âme. Sans compter le contexte actuel. M’est avis qu’on s’achemine vers des temps bien noirs. Ceux-là mêmes qui sont les chantres fanatiques du libéralisme continuent de nous parler de la “Crise”, des “Marchés” comme d’instances divines indéboulonnables sur l’autel desquelles il va de soi que nous devons nous incliner. Jusqu’à quand les peuples vont-ils supporter l’avidité cynique des financiers et les ravages humains qui en découlent ?...

Avez-vous eu le projet de rédiger trois tomes dès le départ?

Non, je n’avais le projet d’une trilogie au départ mais, dès avant l’achèvement du premier livre, je ne quittais ces personnages qu’à regret, et j’avais assez semé ici et là de projections virtuelles dans un futur de la fiction pour me passer en quelque sorte commande d’une suite.
 Outre que je crois diabolique ce genre du roman fresque : par nature, il féconde à tout instant personnages et situations propres à appeler développement, de manière exponentielle suscite la narration, il faut bien y mettre un terme cependant...
Je crois que ce dernier livre contient dans ses flancs des romans emboîtés qui auraient pu être mis en expansion, ainsi du “roman de Sophie”; ou du “roman de Sacha”... Ou celui de Majid Bouacha, natif du bidonville de Nanterre !... Peut-être même ce roman annexe-t-il d’autres romans antérieurs, comme Les mal famées, ou Merle... Et surtout Istvan arrive par le train du soir, auquel je renvoie le lecteur par l’unique note en bas de page sur ces quelques 2300 pages... Il sort ces jours-ci en format de poche Points-Seuil...

Comment ressentez-vous l’accueil qui a été fait à ces trois romans? Avez-vous, dans les moments d’écriture, ressenti une certaine forme de pression, sachant combien les lecteurs s’étaient attachés à vos personnages?

Je me réjouis qu’Actes-Sud orchestre dans ses annonces l’ensemble des 3 livres présentés comme trilogie, et c’est bien ainsi que l’accueillent les lecteurs que je rencontre en ce moment dans les librairies. Certains, qui ont lu Dans la main du diable lors de sa sortie, ont attendu impatiemment la parution des deux suivants, mais j’en rencontre aussi qui viennent juste de lire le premier tome et sont ravis de disposer de la suite sans attendre.
C’est Dans la main du diable qui est la locomotive de ce convoi... Je ne sais s’il est vraiment best seller, mais il est long seller : il continue de se vendre, de s’offrir, de circuler, incroyable pour moi !

Vous êtes intéressée par l’image, la photographie, la peinture, le cinéma. Aimeriez-vous que votre cycle passe la barre du grand écran?

Son adaptation pour la télévision (4 épisodes) renforcera sans doute cet effet. L’écriture du scénario est en cours, tournage prévu en 2011-12, diffusion en 2013; pour anticiper sur la déferlante d’émissions et films attendue en 2014, pour le centenaire de la déclaration de la première Guerre mondiale... Tout cela aura lieu SI France-Télévision poursuit son projet, SI les tranches successives de financement sont débloquées, elles sont suspendues aux directeurs, variables selon le bon-vouloir de nos gouvernants...

Wait & see...


Vous utilisez des procédés d’écriture très “romanesques”, finalement très éloignés de la production française actuelle. Dans quelle tradition littéraire pouvez-vous vous situer? Davantage du côté des anglo-saxons? Des écrivains français du 19ème?

Tradition littéraire du roman au long cours, quelque peu boudée par la production romanesque française actuelle, en effet. Nous a-t-on tellement vaccinés au nouveau roman, immunisés contre les impardonnables défauts du roman “réaliste” que nous nous sommes asphyxiés dans une littérature de l’auto examen, de l’ego en crise, en proie aux démons de la phénoménologie existentielle, avec la sur-représentation de l’écriture pour seuls enjeu et aventure littéraires ? Je caricature, bien sûr, mais c’est la dominante depuis pas mal de temps. L’édition constate cependant une désaffection grandissante pour les romans asthmatiques, consacrés surtout à l’auto-fiction, dont la mode est, semble-t-il, en voie de s’étioler. 
Sans doute l’histoire récente du dernier demi siècle excuse-t-elle ce repliement sur l’individualité, tous horizons confisqués par les grandes fractures idéologiques et désastres de guerres? Mais les anglo-saxons ne s’en sont pas intimidés, qui continuent de pratiquer le genre avec bonheur.
 Et la critique, qui stigmatise ces livres quand ils sont français, les porte aux nues dès qu’ils sont traduits de langue anglaise, britanniques ou américains... Mais bah ! Il s’en trouve quand même pour apprécier mon travail, et surtout ce sont les lecteurs qui élisent leurs lectures. Et comme moi sans doute ont-ils un légitime attachement aux oeuvres du 19ème siècle qui les ont formés. Sans les singer ni les reproduire – absurde passe-temps - , je leur rend hommage et assume l’héritage.
 
Quoi qu’il en soit, je ne suis en guerre contre personne, j’écris ce que j’ai envie d’écrire - mon luxe; aussi ai-je des raisons de me réjouir que cette trilogie trouve son lectorat.

 
Je pense surtout qu’il y a un intense besoin d’histoires, et d’Histoire.
 En ces temps de grandes mutations, le besoin se présente de nouveau d’en revisiter les facteurs dans le temps long, à titre collectif autant que privé. Cette question de la mémoire – et de l’oubli – est bien plus profonde et aiguë qu’on ne le perçoit en surface.
 Elle est aussi bien générationnelle. Qui n’a fait l’expérience, avançant dans la vie, des questions qui commencent à se poser, juste au moment où ceux-ci défaut, sur la vie de nos parents, de nos grands-parents, à plus forte raison de plus lointains aïeux ? Sur les circonstances inconnues de ce qu’ils ont vécu, dont ils ont été acteurs et témoins, dont la transmission est pleine de lacunes, d’autant plus lancinantes qu’elles croisent l’histoire collective... Je crois qu’en cela cette trilogie, bien loin d’être en contravention avec mon travail antérieur, en est le prolongement logique. Je suis occupée par le fantôme du passé, ses formes lacunaires, ses impasses et ses ruptures; sa quête erratique.  

C’est ce que Pense à demain met en scène, le difficile accès à ce passé occulté, ou perdu, dont nous avons urgemment besoin pour nous constituer, et faire face au présent, à demain.
 En quelque sorte, Alex, Christine ni Viviane, ou Antoine, n’ont lu Dans la main du diable !... Il leur faut faire tout ce chemin à rebours, dans l’époque où ils se trouvent, pour renouer un peu les fils de leur propre histoire : Pense à demain est pour moi une sorte de roman de mon propre roman...

J’ai tant mis dans ces livres que, oui, j’en suis orpheline. Mais pas pour longtemps !

Pour les lecteurs belges qui voudraient rencontrer Anne-Marie GARAT, sachez qu'elle passera par chez nous bientôt, avec notamment une rencontre le jeudi 3 juin à la librairie La Licorne à Bruxelles. 
 

2 mai 2010

La fin d'une traversée

Pense à demain, Anne-Marie GARAT

Troisième et dernier volume d’une fresque romanesque enlevée : coup de force et coup de cœur.

La création de ce blog date d’avant l’arrivée dans nos petites existences de lecteurs du coup de cœur inattendu qu’avait été la lecture de Dans la main du diable, premier volume de la trilogie romanesque Une traversée du siècle. On vous en avait dit un petit mot ici, mais c’était frustrant de n’avoir pu nous étendre davantage sur le sujet. La sortie du troisième tome nous permet enfin de lancer notre grand cri d’amour "garatien" !

Rappel des épisodes précédents, où nous essayerons d’en dire le moins possible pour les non-initiés…

Le premier volume nous faisait découvrir une série de personnages qui pour de nombreux lecteurs allaient devenir des compagnons de route dont on a du mal à se séparer. Dans la France de 1913, Gabrielle, jeune femme intrépide et amoureuse, se lance à la poursuite du secret entourant la mort de son cousin adulé, disparu mystérieusement lors d’une voyage en Birmanie. Pour ce faire, elle rentre au service de la famille Bertin-Galay, riches industriels français. Elle s’occupe de la petite Camille, la fille de Pierre Galay, médecin pastorien, veuf et tourmenté. Mais les nuages annonciateurs du conflit mondial à venir planent au-dessus de ces êtres en quête d’eux-mêmes et les évènements s’accélèrent…

Dans L’enfant des ténèbres, deuxième tome de cette grande fresque, nous retrouvions les mêmes protagonistes tout en faisant plus ample connaissance avec les personnages secondaires du premier roman. Quelques années après la guerre, en 1933, la situation mondiale est tendue et la diplomatie s’active en coulisses. Au centre du roman, Camille vit à son tour les bouleversements amoureux et, à mesure que l’Europe, prête à s’embraser, voit arriver le péril d’une nouvelle guerre, se détache peu à peu de ses origines bourgeoises.

Ces quelques lignes sont évidemment bien réductrices tant ces deux romans abondent d’intrigues, de péripéties, de retournements de situations. Venons-en surtout à ce qui nous intéresse aujourd’hui, à savoir la fin de l’histoire.

Paris, 1963. Le monde, remis de ses guerres, se reconstruit et la France se modernise peu à peu. Les femmes rêvent d’indépendance et d’égalité, les mouvements sociaux et estudiantins s’organisent. Une nouvelle ère, pleine d’espoir et de promesses. Une vie dans laquelle Christine, la fille de Camille, a du mal à trouver sa place. Des rencontres inattendues vont la ramener vers le passé de sa famille et vers les premières heures de cette saga. "(…) les enfants accèdent (…) à ce que les morts ont négligé de détruire, ou bien ont laissé par inattention, plus ou moins consciente." Penser à demain, comme nous le demande le titre, c’est alors regarder en arrière et s’inscrire dans la petite et la grande histoire. "(…) qu’est-ce que penser à demain si l’on ne sait rien du passé ?"
Une fois encore, il ne faut pas trop en dire, car ce serait gâcher le plaisir de la découverte.

C’est avec appréhension que nous avons entamé la lecture de ce roman. La peur d’être un peu perdus (comme cela avait été le cas au début du deuxième tome), peur aussi de ne pas retrouver les personnages que nous avions abandonnés, peur que dans l’inconnu de ces nouvelles pages nous ne nous soyons pas les bienvenus. Autant de craintes balayées dès les premières lignes. De nouvelles têtes, des anciennes, mais surtout un guide, une voix pour nous mener sur la route de cette nouvelle quête : l’écriture d’Anne-Marie GARAT qui, une fois encore, impose un style d’une incroyable ampleur, ciselé et tendu. Des pages à relire, d’un souffle romanesque intense qui, et c’est là une bravoure, parviennent à éviter le trop plein. Alors oui, c’est un genre particulier, qui ne plaira peut-être pas à tous  (le côté feuilleton peut-être ?), même si le succès croissant de cette fresque tend à démontrer le contraire.
Les personnages de ces trois volumes nous ont accompagnés et resteront longtemps présents encore, nous éveillant aussi à notre propre histoire. On ne peut que remercier Anne-Marie GARAT pour ces heures intenses où, plongés dans les tourments des hommes et de l’histoire, nous avons souri, pleuré, tremblé et, ne craignons pas de laisser s’exprimer notre nature romanesque, aimé.

PS: Notre interview d'Anne-Marie GARAT est à lire ici.

24 avril 2010

Tous en scène!

Le blog va tourner au ralenti les deux semaines qui viennent…

A côté de nos multiples occupations, nous sommes aussi l’un et l’autre à la tête des troupes de théâtre de nos écoles respectives. Et fin avril/début mai, c’est le moment des représentations, point d’orgue d’une année de répétitions et de travail hebdomadaire avec nos élèves.

Cette année, deux excellentes productions (et on parle en toute objectivité).

Pour Amandine et l'Athénée royal de Uccle 1, ce sera l’adaptation théâtrale du roman Saga de Tonino Benacquista :

Pour Xavier et l'Athénée royal de Waterloo, ce sera un spectacle/cabaret burlesque et absurde :

De quoi remplir notre emploi du temps…

Mais on revient vite, avec de chouettes lectures (on va prendre le temps de vous dire tout le bien qu’on pense du nouvel Anne-Marie GARAT) et aussi un ambitieux projet de « challenge »…

A tout bientôt!


21 avril 2010

Ne me quitte pas

Le jour où Nina Simone a cessé de chanter, Darina AL-JOUNDI et Mohamed KACIMI

Comment être une femme libre dans le Liban d'aujourd'hui. Le récit  d'une femme qui lutte contre la domination des hommes, de la religion et des coutumes en flirtant avec la violence et la folie.

Un jour, raconte Mohamed KACIMI, une jeune femme l'aborde, lui met entre les mains un manuscrit et lui explique qu'il s'agit de sa vie, avant de s'enfuir. KACIMI va alors découvrir un texte poignant qui raconte le destin d'une petite fille puis d'une femme dans le Liban d'aujourd'hui. Il va recontacter la jeune femme et rédiger avec elle d'abord un texte théâtral - qui sera monté à Avignon, interprété par Darina elle-même, et deviendra un spectacle événement - puis un roman témoignage.
Le jour où Nina Simone a cessé de chanter débute par la mort du père de la narratrice. Un homme extraordinaire, né en Syrie puis réfugié politique au Liban, qui élèvera ses trois filles dans le culte de la liberté. Ainsi, il leur apprend à s'opposer farouchement à la soumission aux hommes ("Méfie-toi ma fille, tous les hommes de ce pays sont des monstres pour les femmes"), à la religion ("Mes filles, dit-il, tant que je serai en vie je ne veux voir aucune de vous lever le cul en l'air pour faire la prière et encore moins s'affamer pour faire le ramadan") ou à toute autre coutume qui enferme les femmes, y compris l'obligation de porter des soutiens gorge ("Un soutien-gorge, tu te rends compte de la servitude que ça suppose, tu vas avoir un corset qui va t'empêcher de respirer, tu auras des marques de bretelles sur les épaules, sais-tu combien de femmes j'ai fuies au moment de faire l'amour rien que pour cette cicatrice affreuse, et les marques d'agrafes dans le dos, on dirait un impact de balle"). Pour respecter ses dernières volontés, sa fille, Darina, refuse qu'on écoute le Coran et exige que l'on passe Nina Simone et ses airs de jazz préférés.
Le récit est aussi et surtout l'histoire d'un pays en guerre où la liberté est de plus en plus difficile à préserver. Ainsi Darina et ses sœurs assisteront, depuis leur petite enfance, à des scènes de violence inimaginables et vivront les semaines du siège de Beyrouth, enfermées et entassées avec des dizaines d'autres dans une cave humide et étouffante. Et Darina, en grandissant, de goûter à la vie en brûlant la chandelle par les deux bouts, sachant que chaque jour est peut-être le dernier. Ainsi, elle nous raconte sans pudeur ses folles nuits à danser dans les boîtes de nuit de Beyrouth, le sexe auquel elle s'adonne sans modération ni protection, la cocaïne,... Tout ce qui permet d'oublier que la mort n'est pas loin et que la guerre et la violence font désormais partie du quotidien.
Mais lentement arrivent les premiers barbus. Les femmes commencent à se voiler, les mentalités à se fermer. Darina, qui s'évertue à vivre conformément à ce que lui a enseigné son père, dans la liberté la plus totale, sera rejetée par la communauté, y compris par sa propre famille qui la fera passer pour folle et enfermer.   
Elle quittera ensuite définitivement le Liban et se réfugiera en France pour pouvoir vivre enfin en femme libre.
Un beau et poignant destin de femme.

18 avril 2010

Apprendre par le vice ou la vertu ?

Une éducation libertine, Jean-Baptiste DEL AMO

Un roman d’apprentissage sensuel et enlevé à l’époque des Lumières.

Peut-on devenir un autre ? Est-il possible de se réinventer une vie, un être nouveau, à l’image de celui qu’on admire ? Et dans le cas de Gaspard, fils de paysans monté à la capitale, est-il possible de faire fi de ses origines pour gravir les marches de la société des nantis ?
Dans le Paris populaire de 1760, tel que le découvre Gaspard, tout n’est qu’odeurs infectieuses et misère. Le long de la rue Saint-Denis, il descend vers le fleuve qui charrie tout ce dont la ville se nourrit et tout ce qu’elle rejette. Le premier emploi du jeune homme consiste à débarquer sur la rive les rondins de bois qui descendent la Seine. Mais ce n’est pas pour risquer chaque jour la noyade que Gaspard est venu à Paris. Très vite, il se retrouve apprenti chez Justin Billod, perruquier en vogue dans les salons parisiens. C’est la beauté et le charme de Gaspard qui lui ouvrent les portes de l’atelier, tant le vieil semble troublé par l’innocente grâce du garçon. Mais c’est la rencontre avec Etienne de V., courtisan, libre-penseur, esthète à la réputation sulfureuse qui va décider du destin de notre jeune Rastignac. Etienne l’emmène à la découverte de Paris et de l’humanité bigarrée qui le compose : des bas-fonds à l’Opéra, en passant par la morgue et les exécutions publiques. Éducation à la pensée et à la connaissance de l’homme, de ce qu’il a de pire et de plus brillant. Etienne fascine Gaspard ; il veut à tout prix lui ressembler, goûter aux mêmes plaisirs, à la même douceur de vivre, même si celle-ci prend souvent les teintes amères de l’ennui. Eclairé à présent sur ses désirs d’ascension, Gaspard le sera aussi à ceux de son corps et de ses sens, révélés à lui par Etienne. Un corps fait pour se donner, se vendre et se rapprocher peu à peu de son idéal, quitte à y perdre toute son innocence.
Pour son premier roman, Jean-Baptiste DEL AMO marche dans des sentiers balisés – le roman d’initiation dans un cadre historique – mais il parvient dès les premières pages à imposer une écriture sensuelle, très travaillée et néanmoins prenante. Le parcours de Gaspard, son éducation sociale, morale et libertine (liberté de mœurs mais aussi d’esprit), séduisent et entraînent dans la redécouverte d’une époque et de ses rouages. On pense bien sûr aux idées des Lumières sur l’éducation, chez Rousseau notamment, mais aussi, à travers le personnage d’Etienne de V., sorte de divin marquis qui aurait eu pignon sur rue, à celles sur la nature humaine. L’évolution du personnage est patiente et nuancée. Il ne fait pas table rase du passé et est souvent visité dans ses songes par les souvenirs de la ferme de ses parents.
Un très bon roman qui donne envie de découvrir rapidement la suite du travail de ce jeune auteur.

Un livre lu grâce à BOB et à Folio que nous remercions très chaleureusement!

Les autres avis (contrastés) des blogueurs participants ici.

9 avril 2010

(Re)Lire ses classiques#1

 
La métamorphose, Franz KAFKA

Nouvelle angoissante et implacable sur l’aliénation pour inaugurer notre nouvelle rubrique.

Même si nous faisons rarement lire les fameux « classiques » à nos élèves, il nous arrive parfois de mettre au programme des lectures de l’année  (comme ici) l’un ou l’autre « incontournable ». Et, parce que nous sommes d’excellents profs (mais oui !), nous nous plongeons régulièrement dans l’histoire de la littérature pour préparer nos leçons. C’est alors l’occasion de lire ou de relire les « grands » auteurs. Beaucoup de guillemets dans ces quelques phrases car ces notions sont bien discutables et très floues, mais passons…
Donc, nous inaugurons aujourd’hui une nouvelle rubrique : (Re)Lire ses classiques, dans laquelle nous publierons régulièrement un petit billet sur ces (re)découvertes. On aurait aussi pu participer à l’un ou l’autre challenge (comme ici), mais les semaines et les mois qui viennent seront chargés et on a peur de ne pas suivre la cadence… On vous en dira plus bientôt…
Pour commencer, une nouvelle étudiée en classe dans le cadre du cours sur la modernité (et avant un passage à Prague avec les élèves) : La métamorphose.
On a bien sûr en tête l’image de l’immense cancrelat échoué sur le lit d’une petite chambre de l’appartement de la famille Samsa. Mais finalement la transformation de Gregor en parasite repoussant n’est qu’un accident vite évacué du récit au profit de la véritable métamorphose de la nouvelle, celle du regard de la famille sur cet occupant inopportun. Le fils et le frère aimé, soutien infaillible d’une cellule familiale en proie aux problèmes d’argent, un fois changé en insecte devient rapidement un fardeau qu’il faut soustraire aux yeux du monde, une honte, une disgrâce. Et la lente aliénation du personnage de commencer…
« Qui couche avec des chiens attrape des puces ». La phrase du père de Kafka est prise ici au pied de la lettre. Sans vouloir tomber dans les pistes trop biographiques de l’analyse du texte, on voit très clairement ici se jouer un conflit père-fils avec pour cadre cette transformation en parasite. Un thème évidemment cher à l’auteur (voir la Lettre au père), tout comme celui de l’aliénation par le travail et le poids des contraintes sociales.
Au-delà de la vision de la famille aliénante, la nouvelle de KAFKA fascine aussi par sa construction. Trois chapitres qui suivent le même schéma et qui montrent le pourrissement croissant de la situation. Alors que l’état du fils/insecte se dégrade, les rôles sont redistribués au sein de la famille, donnant à chacun une nouvelle position et, peut-être, de nouvelles chances.
Un texte cruel et incisif, d’une écriture tendue d’un bout à l’autre de la nouvelle.
A lire ou à relire…

4 avril 2010

Blue suede shoes

Les chaussures italiennes, Henning MANKELL

Un homme a choisi de vivre sa retraite sur une petite île au large de la Suède et se laisse vieillir entouré par la glace et  la solitude. Mais l'arrivée inopinée de son ancienne maîtresse va quelque peu bouleverser son existence isolée.

On ne présente plus Henning MANKELL et il n'est plus nécessaire non plus de dire à quel point on l'aime (voir ici et ici). On l'a découvert avec la série des Kurt Wallander, extraordinaires polars qui allient suspense, réalisme et intelligence. Tout le monde aime l'inspecteur Wallander, même ceux qui ont encore des a priori à l'encontre du genre policier, parce qu'il est terriblement humain et que ses enquêtes se déroulent toujours dans un contexte interpellant, évoquant tantôt l'appartheid, tantôt l'évolution de la société suédoise ou encore la mafia russe. On aime tellement Wallander qu'une adaptation télévisée a vu le jour et, pour notre plus grand plaisir, c'est l'excellent Kenneth Brannagh qui interprète le policier suédois. Un casting anglais, donc, mais un cadre spatial bien suédois et des vues magnifiques de ce pays qu'on a décidemment de plus en plus envie de visiter.
Mais MANKELL n'est pas qu'un auteur de roman policier (malgré que ça aurait suffi pour dire de lui qu'il est un grand écrivain!). On vous avait d'ailleurs déjà parlé de Tea Bag, étonnant roman qui traite de l'immigration clandestine en Suède par le biais d'un écrivain narcissique décidant d'écrire un roman sur de jeunes immigrées.
Son dernier roman, Les chaussures italiennes, est à la hauteur de l'idée que l'on avait de l'auteur de de son talent. Il y est question d'un homme d'une soixantaine d'années, médecin à la retraite, qui après un erreur médicale s'est coupé de tout et de tout le monde pour vivre, seul, avec son chien, son chat et sa fourmilière, sur un île où bien peu de gens, à part le facteur, homme curieux et hypocondriaque, ne passe. Mais un jour, notre homme voit arriver, sur la glace, à petit pas derrière son déambulateur, une femme, qu'il reconnaît être son plus grand amour lâchement abandonnée quarante ans plus tôt. C'est bien entendu le début d'une nouvelle vie, et on assiste à la renaissance d'un homme qui se considérait comme mort depuis trop longtemps. A partir de là, notre (anti)héros vivra, enfin, des aventures parfois douloureuses, souvent heureuses et fera de nombreuses et improbables rencontres : une fille qui vit dans une caravane, fait de la boxe et écrit des lettres aux chefs d'état pour leur demander de faire changer les injustices de ce monde, une ancienne patiente manchotte qui s'occupe de jeunes filles en réinsertion, les jeunes filles en questions, pour la plupart immigrées et remplies de colère et de souffrances (dont l'une est l'amie d'une certaine Tea Bag...), un chausseur italien artiste et amoureux des pieds,... Et, le facteur de reprendre du service, s'occupant d'un échange de courrier frénétique entre l'île et le continent, et se chargeant d'amener les nouveaux amis de notre solitaire sur l'île, anciennement no man's land, qui deviendra un lieu de plus en plus fréquenté, sur lequel, de temps à autre, auront lieu des fêtes de printemps inoubliables. 
Si l'on retrouve les thèmes de prédilections de MANKELL - l'amour filial, l'immigration, les rencontres extraordinaires, les cadeaux et les difficultés de la vie -, son écriture acérée et le personnage égocentrique et dépressif, on va, durant toute la lecture de surprises en surprises. Parce que MANKELL évite toujours et superbement facilité et toutes formes de clichés. A chausser sans plus attendre.

29 mars 2010

Maman a tort

La Femme de l’Allemand, Marie SIZUN

Un roman d’apprentissage sur le lien mère-fille à une époque où
pour ne pas châtier les coupables,

on maltraitait des filles.

On allait même jusqu’à les tondre
*

Marion vit avec Fanny, sa mère, dans le Paris de l’après-guerre. Elles sont tout l’une pour l’autre. Fanny a quitté sa famille qui ne veut plus la recevoir car durant l’occupation elle a vécu une relation avec un soldat allemand. De cette union cachée et honteuse est née Marion. Elle apprend peu à peu, par la bouche de sa mère, ses origines. Pas de nom, peu d’éléments de l’histoire, juste l’idée que son père est l’Allemand, disparu quelque part en Russie après avoir quitté la France. Fanny est joyeuse, fantasque, un peu marginale ; une mère différente mais que Marion, Funny comme l’appelle Fanny, adore. Seules contre le monde, ou presque.
Ce que sa mère a enduré à la Libération, Marion ne peut que le deviner. Mais le comportement de Fanny se met à changer et à inquiéter. Car cette mère est folle, comme on le dit alors. Et de crises en crises, Marion passe d’un amour absolu à la crainte, la honte et finalement la haine.
Le portrait de cette jeune fille est particulièrement juste et Marie SIZUN rend bien compte de l’évolution et de la dégradation progressive du lien qui unit les deux personnages, rongé très par la culpabilité et les non-dits. L’adolescente se construit une histoire et une identité à travers celles de sa mère et tente de s’arracher, parfois avec violence, à l’emprise tentaculaire de Fanny, à la fois dans la fidélité et la trahison. Un apprentissage douloureux dont le roman s’empare de manière intelligente.
Mais à côté de ce thème fort et cette histoire assez prenante, il y a l’écriture qui, souvent, lasse. Une narration à la deuxième personne qui a vite fait d’énerver et des effets stylistiques un peu fabriqués (phrases à l’infinitif, répétitions, …). Dommage.

D'autres avis chez BOB.

* Paul ELUARD, "Comprenne qui voudra" in Au rendez-vous allemand (1944)

24 mars 2010

Une journée pour écrire l’histoire

22 novembre 1963, Adam BRAVER

Un roman kaléidoscope subtil sur la naissance d’un mythe moderne.

Avec en BONUS quelques mots de l’auteur HIMSELF!


L’histoire des États-Unis est constituée d’images qui ont fait le tour du monde et appartiennent, qu’on le veuille ou non, à la mémoire collective. L’effondrement des tours du Wall Trade Center, le premier pas de l’homme sur la lune, Luther King à Washington et, bien sûr, l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy. Des images qui créent des histoires, des récits, individuels et collectifs, rapidement transformés en mythes modernes.
Alors pourquoi chercher encore à écrire sur la mort de JFK ? Tout aurait été dit, filmé, exploité, du grand mythe de la famille maudite à l’histoire du complot. Adam BRAVER, dont c’est ici le premier roman traduit en français, s’est emparé de ce sujet pour le moins casse-gueule pour en tirer un livre (roman ? récit ?; on pense parfois au Truman CAPOTE de
De sang froid).
) captivant, arrivé jusqu’à nous grâce aux bons soins de BOB.
22 novembre 1963 : une journée dont se souviendront tous ceux qui l’ont vécue, marquée par l’assassinat à Dallas du jeune Président aux allures de play-boy. Un événement qui hantera longtemps les imaginaires collectifs, vécu presque en direct par le monde entier, magnifié et presque sacralisé par le film d’un cinéaste amateur, Abe Zapruder. De cette journée, BRAVER tire un récit où les voix et les points de vue sont multipliés, comme dans une toile cubiste, avec pour fil conducteur Jackie Kennedy. Du début de la journée à Dallas jusqu’au retour à Washington, le narrateur colle aux habits tachés de sang de la
first lady et va s’immiscer là où n’avons rien pu voir.
C’est là que se situe, en grande partie, la fiction. Jackie prend peu à peu conscience de la mort brutale et sauvage de son mari et tente de garder l’attitude qui sied à son statut et, en même temps, de ressentir la douleur et la tristesse. En vain : elle est comme anesthésiée par la tragédie qui la frappe. A travers différentes scènes et différentes étapes de cette journée, le personnage romanesque de Jackie se construit patiemment et par petites touches. Mais elle n’est pas seule à vivre ce morceau d’histoire. A tous ces anonymes (ambulanciers, personnel des pompes funèbres, membres de l’escorte, personnel de la Maison-Blanche, …) BRAVER donne une voix et raconte, notamment à travers leurs souvenirs récoltés au fil du temps, cette journée qui a aussi marqué à jamais leur existence. De cette addition de récits naîtra peu à peu, au fil des heures, le mythe collectif.
L’écriture de BRAVER et la construction fragmentée et originale permettent d’éviter les clichés et la dramatisation sensationnaliste. Il n’est même jamais question des raisons de l’assassinat. Tout se passe dans le domaine de l’intimité des uns et des autres, dans l’observation minutieuse et patiente de détails anodins. Comme lorsque Jackie demande une cigarette à un ambulancier ou quand une jeune employée de la Maison-Blanche s’apprête à annoncer aux enfants du couple la mort de leur père. Des instants inventés au milieu de faits qui eux sont bien réels, tirés des annales de l’histoire. Ni du journalisme, ni de l’histoire, ni de la fiction « pure », mais bien un mélange des trois.
Donc, vous l’aurez compris, c’est un livre que je vous recommande chaleureusement. Un tout grand merci à Blog-o-Book et aux éditions Sonatine pour ce partenariat !

Mais allons un peu plus loin…

Après ma lecture, j’ai voulu en savoir un peu plus sur ce Mr. BRAVER. J’ai appris qu’avant ce livre, il était déjà l’auteur de trois romans qui, à travers les personnages de Lincoln ou de Sarah Bernhardt par exemple, entremêlaient aussi réalité historique et fiction. Poussant un peu plus loin la curiosité, j’ai entrepris, via le site de l’auteur, de lui faire parvenir plusieurs questions. Et, surprise !, il m’a répondu avec rapidité et enthousiasme. Alors c’est avec beaucoup de gratitude, de plaisir (et un peu de fierté aussi…) que je vous propose d’en savoir plus sur lui, son roman et sa manière d’envisager l’écriture. Les réponses témoignent d’un vrai travail de réflexion en amont de l’écriture mais qui ne vient cependant jamais empâter le roman.
Notre échange a eu lieu en anglais et je me suis lancé dans l’exercice amusant de la traduction (je remercie d’ailleurs la gentille collègue professeur d’anglais qui m’a donné un petit coup de pouce).

Pourquoi avez-vous choisi d’écrire autour de personnages réels et célèbres? Et pourquoi avoir choisi d’écrire sur la mort de Kennedy?

Les figures historiques sur lesquelles j’ai écrit sont toutes très énigmatiques. De grandes vies. Presque des créatures mythiques. Toutes étaient profondément hantées, blessées par des tragédies, mais aussi très discrètes sur ce point. C’est là bien évidemment que l’écrivain de fiction peut prendre le relais, être capable de pénétrer ces instants privés, là où l’historien ne peut pas mettre les pieds. Et finalement, ce sont les ironies qui apparaissent entre le monde intérieur imaginaire et le monde factuel qui m’intéressent. J’espère que de tout cela ressort une sorte de vérité plus grande que le personnage ou que son passage dans le temps.
Pour ce qui est de l’idée de revenir à des moments de l’Histoire (quoi que ce mot puisse signifier), j’ai le sentiment que les romans contemporains ont commencé à se déplacer au-delà du moi, où ils avaient élu domicile depuis longtemps, pour se diriger vers un monde plus large – là où la compréhension de soi est complètement reliée à celle du monde. Dans le monde littéraire, certains pourraient voir cela comme une sorte de fiction historique, mais peut-être pourrait-on plutôt parler de “fiction basée sur une recherche” (“research-based fiction”). Plus simplement, c’est une recherche très fouillée sur un monde existant (ou pré-existant) auquel la fiction apporte à la compréhension des personnages un sens plus profond, avec la complicité tacite du lecteur. J’aime assez cette idée.
Ce livre part d’une curiosité créatrice. Je suis né en 1963, donc je n’ai pas expérimenté l’événement de manière mémorable, bien que j’aie certainement grandi dans son ombre. Jeune, j’ai vu Bobby Kennedy à San Francisco un matin que je me rappelle comme étant celui où il a été tué. Ce souvenir d’une euphorie intense suivie directement par le choc de la douleur est toujours resté avec moi et était en partie ce que j’ai esquissé dans ce livre.
Comme beaucoup d’écrivains, je suis attiré par le hors-champs. Quand j’ai commencé à écrire le livre – à partir d’une seule histoire – je me suis intéressé au vol de retour de Dallas – dernier moment privé, avant que le chagrin ne devienne à jamais l’héritage de tous. Cela peut sembler étrange à dire mais je n’étais pas intéressé par l’assassinat en soi; plutôt par la façon dont un événement devient un mythe en temps réel. C’est ce qui m’a amené vers les histoires des personnages parallèles: comment, par inadvertance (et souvent en quelques minutes), sont-ils devenus une part d’une mythologie moderne ?

Pourquoi ce mélange de faits réels et imaginaires?

Le mélange repose sur deux aspects. Au niveau de l’écriture, je suis très intéressé par différentes utilisations du récit dans le souvenir. L’idée était que l’histoire serait racontée par des faits avérés, des souvenirs et des histoires inventées – les trois ingrédients qui selon moi sont les caractéristiques de ce qui fait l’Histoire. A un niveau plus pratique, il y avait des vides dans l’histoire : le trajet en avion, les pensées de Jackie Kennedy, .... Donc il fallait “remplir” cette partie-là.
Pour le meilleur ou pour le pire, avec 22 novembre 1963, je ne me sentais pas mal à l’aise dans ce mélange entre faits réels et fiction. Ils n’étaient pas en compétition, c’était davantage une symbiose qui permettait de faire ressortir la « vérité ». Mais je reste avant tout, en tant qu’écrivain, fidèle à la notion de récit. C’est un terrain risqué, surtout avec cet assassinat et ses conséquences, où les faits et les vérités ont été remis en question et les idées et les personnes ont été réinventées. Ma principale préoccupation était que le livre soit honnête.

Pensez-vous que la fiction est un meilleur moyen de décrire le réel?

Je sais juste que mon objectif, en tant qu’écrivain, est de capturer des éléments d’expérience humaine et d’essayer de comprendre ce que c’est d’être humain, au niveau le plus élémentaire. Je pense qu’un auteur de fiction a un accès différent au monde des émotions des personnages. Notre mythologie donne l’impression d’être écrite à partir de faits qui, bien que précis, peuvent souvent faire abstraction de l’aspect humain. Et c’est avant tout l’aspect humain qui m’intéresse. Les pas de géants ne m’intéressent pas ; je préfère le moment où l’on enfile les chaussures.

Vous écrivez que, selon Patrick Kennedy, « les histoires ne se contentent pas de préserver les mythes, mais qu’elles contribuent aussi à les lier au monde dans son ensemble ». Partagez-vous son opinion ?

Dans une certaine mesure, je le pense. Les histoires que nous racontons (et qui mélangent tous les éléments dont j’ai parlé auparavant) créent les mythes que nous acceptons tous comme une part de notre histoire commune, pour un temps du moins.

Qu’attendez-vous de cette traduction en français et de ce nouveau lectorat pour un livre qui touche à une grande figure de l’Amérique?

Difficile de répondre. Peut-être que je souhaiterais que cela donne une idée de l'identité américaine, et sur la façon dont l'histoire est faite et refaite, ce qui me paraît assez universel.
L'idée d'une mythologie moderne, en particulier une mythologie américaine, est fascinante pour moi, et, je présume, d'un certain intérêt dans d'autres parties du monde. L'héritage de John Kennedy me semblait être la définition la plus romantique, la plus optimiste de histoire de l'Amérique où j'ai grandi. Mais parce que sa fin est brutale et violente, cet héritage porte aussi en lui un sentiment de pessimisme inné, ou du moins renforce l'idée que les monstres sont toujours dans le placard. Il me semble que l'identité de l'Amérique est un constant work-in-progress, mais qui se considère pourtant comme un produit fini.

D'autres avis chez Tiphanie, Lagrandestef ou chez June.

19 mars 2010

Les femmes savent-elles écrire ?

Une chambre à soi, Virginia WOOLF

Si SHAKESPEARE avait eu une sœur, aurait-elle pu écrire des œuvres aussi géniales que celles de son frère? Non, répond Virginia WOOLF, parce que la société ne le lui aurait pas permis. Un essai qui n'a pas vraiment vieilli sur la condition de la femme.
Alors que Le Conflit, le livre d'Elisabeth BADINTER sur la condition féminine à l'heure d'aujourd'hui, fait beaucoup parler de lui et suscite la polémique (et alors que mes amies l'ont déjà toutes terminé et ont promis de me le prêter) voilà que le hasard (ou plus exactement mon amie Séverine que je remercie vivement) me met entre les mains Une chambre à soi, édifiant petit essai dans lequel Virginia WOOLF, en 1929, se penchait sur la place de la femme dans la littérature mais surtout sur la place des femmes écrivains. Les femmes, nous rappelle-t-elle, n'ont pas encore une grande place dans l'histoire de la littérature parce qu'elles n'ont pas les conditions matérielles pour écrire : elles ne peuvent pas aller dans les bibliothèques, s'asseoir sur une pelouse pour observer les gens, s'attabler à la terrasse d'un café pour réfléchir. Elles doivent s'occuper du ménage, des enfants, de la maison,... Outre le temps, rajoute Virginia WOOLF, il y a deux choses essentielles qui permettent d'écrire et dont les femmes ne disposent pas : de l'argent (Virginia WOOLF avait la chance de recevoir une rente annuelle grâce à l'héritage d'une vieille tante qu'elle connaissait à peine), et une chambre à soi. Jane AUSTEN, précise-t-elle, écrivait sur la table du salon, et ne laissait jamais personne voir qu'elle travaillait sur ses livres. Ainsi était-elle sans cesse dérangée pendant son processus d'écriture et devait-elle ranger papiers et stylos dès que quelqu'un pénétrait dans sa maison, ce qui était fréquent à cette époque et dans ce monde de mondanités. Virginia explique également que les thèmes abordés par les femmes sont considérés comme ayant moins de valeur littéraire que ceux plus "masculins". Ainsi, dit-elle, "le football et le sport sont choses 'importantes' ; le culte de la mode, l'achat des vêtements sont choses 'futiles'. Et il est inévitable que ces valeurs soient transposées de la vie dans la fiction. Ce livre est important, déclare la critique, parce qu'il traite de la guerre. Ce livre est insignifiant parce qu'il traite des sentiments des femmes dans un salon. Une scène sur un champ de bataille est plus importante qu'une scène dans une boutique - partout et d'une façon infiniment plus subtile, la différence des valeurs existe." Enfin, Virginia WOOLF nous rappelle le discours dominant de son époque à l'encontre des femmes considérées de manière générale comme incapables de produire une oeuvre artistique. Parmi le florilège de citations machistes, nous retiendrons celle-ci de Cecil Grey: "À propos de Mlle Germaine Tailleferre on peut seulement répéter le dictum de Dr. Johnson concernant une femme prédicateur, transposé au monde de la musique. `Monsieur, une femme qui compose est comme un chien qui marche sur ses pattes arrières. Ce n'est pas bien fait, mais on est surpris de voir que cela soit fait quand même.' " Rappelons que cette étonnante citation date d'il y a moins de cent ans... et méditons pour que la sœur de Shakespeare puisse enfin vivre.

11 mars 2010

L'histoire d'un livre

L'histoire de l'amour, Nicole KRAUSS

Un livre mystérieux comme point de départ d'une quête initiatique d'une enfant et d'un vieillard dans le New York d'aujourd'hui.

On choisit de lire certains livres parce qu'on en a entendu parler par des amis lecteurs, parce qu'on en a lu une critique positive ou parce qu'on connaît l'auteur ou son univers littéraire. Et puis il y a ces livres qu'on lit parce que tout ça à la fois. Comme si le livre vous faisait lui-même signe pour que vous ne passiez pas à côté. C'est ce qui m'est arrivé avec L'histoire de l'amour de Nicole KRAUSS. Un matin, une de mes collègues m'en parle, m'en disant le plus grand bien. L'après-midi même, Anne-Sophie nous en parle sur ce blog et nous dit tout le bien qu'elle en pense, et le lendemain, je lis une critique très enthousiaste de ce roman, et j'apprends par la même occasion que Nicole KRAUSS n'est autre que l'épouse de Jonathan SAFRAN FOER dont le roman Extrêmement fort et incroyablement près est un de ceux qui m'a le plus touchée ces dernières années. Il n'en fallait évidemment pas plus pour que je coure l'acheter. Et à ce moment, oh malheur, la libraire m'annonce qu'elle ne l'a plus. Je flâne néanmoins dans les rayons et à la lettre K, je me penche pour constater par moi-même l'absence du dit roman. Quelle ne fut pas ma surprise de l'y voir. Un signe de plus, me suis-je dit et une anecdote qui ressemble étrangement à celle que raconte Anne-Sophie lorsqu'elle acheta elle-même l'ouvrage ! Bref, quelques lectures (imposées pour raison professionnelle...) plus tard, je me plonge enfin dans L'histoire de l'amour...
L'histoire de l'amour
est en réalité le nom d'un roman autour duquel vont graviter la petite Alma, qui porte son nom en l'honneur du personnage central du roman, Leo Gursky, un vieux juif polonais survivant de l'holocauste, et l'auteur du fameux roman, qui vit au Chili depuis de nombreuses années. Alma cherche tant bien que mal à se remettre de la mort de son père et tente de rendre sa mère à nouveau heureuse, Leo se remémore son passé et met par écrit son amour perdu. Tous deux vont être amenés à s'intéresser à L'histoire de l'amour qui ne cesse d'apparaître dans leur vie. Autour de cette mise en abyme, les pièces du puzzle vont peu à peu s'emboiter, et nous permettre de comprendre les liens qui unissent ces (très) différents personnages. On va de surprise en surprise et les différents narrateurs nous émeuvent dans leur lutte pour la vie. Si ce roman est une indiscutable réussite, il est difficile, en le lisant, de ne pas penser à Jonathan SAFRAN FOER. Tout d'abord dans l'écriture, la narration et la structure du livre : tournures de phrase très spécifiques à chacun des personnages, à la fois drôles et touchantes; alternance de discours direct, de fragments de journal intime, de pages de roman ou de nécrologies; longues descriptions suivies de pages presque vides;... Et puis il y a New York, la quête d'un enfant à la recherche d'un fantôme qui pourrait être celui de son père trop tôt disparu, le rapport au judaïsme et la souffrance causée par la Shoah. Enfin, ce ton, mélange d'humour grinçant et d'émotion pure. J'ai alors recherché les dates de sortie des deux romans : août 2006 pour le roman de Nicole KRAUSS, septembre 2006 pour celui de son mari... Ont-ils travaillé ensemble ? L'un aurait-il puisé son inspiration sur l'autre ? Le mystère reste entier. Avouons que le roman de SAFRAN FOER nous avait ébloui entre autre grâce à l'originalité de l'écriture... La lecture de Nicole KRAUSS avait, du coup, quant à elle, un petit arrière goût de déjà vu. Mais la force des personnages, l'émotion toujours palpable et surtout le suspense généré par cette quête du livre, du passé et de la vérité ont eu raison de cette réserve.

7 mars 2010

Le non-poids du souvenir

Cristallisation secrète, Yoko OGAWA

Fable poétique et politique sur le thème de la mémoire.

Lorsque les habitants de l’île se réveillent, certains matins, quelque chose dans l’air leur indique que la journée sera marquée par une nouvelle disparition. Autrefois, il y avait eu le ferry et les autres bateaux, seuls moyens de liaison entre l’île et le reste du monde, disparus du jour au lendemain. Et après, les timbres, les instruments de musique, les bonbons, les oiseaux, …. A chaque fois, à mesure que chacun se débarrasse et détruit ce qui est amené à disparaître, le mot lui-même se vide de son sens et la mémoire a tôt fait d’oublier à jamais toutes traces du temps d’avant. On s’habitue vite aux disparitions, on cesse vite de penser à ce qui n’est plus.
La narratrice, une jeune romancière, s’accommode facilement de cette vie remplie de creux, comme tous les autres habitants. Même la disparition de sa mère, morte dans des circonstances étranges peu après son arrestation par la police secrète, ne semble pas l’affecter. Si certaines arrestations publiques sont difficiles à supporter, la population de l’île reste cependant calme et se soumet volontiers. La plupart oublient vite, sans se forcer, mais certains semblent conserver en eux la mémoire des choses disparues et ceux-là doivent se cacher pour éviter d’être enlevés par la police secrète. C’est le cas de R, l’éditeur de la narratrice. Lui n’a rien oublié. Craignant pour lui, la jeune femme décide, avec l’aide du grand-père, un vieil ami de sa famille, de mettre R à l’abri chez elle, dans une pièce secrète. Même s’il est difficile de vivre avec la peur d’être découverte et de devoir s’occuper de R, d’autant que la nourriture se fait toujours plus rare, elle semble séduite par cette cohabitation interdite. Jusqu’au matin où, à leur tour, les romans disparaissent…
Une fois encore, OGAWA parvient à étonner. Tout en gardant la finesse et l’imaginaire mystérieux de ses romans précédents textes (comme ici ou ici), elle s’empare d’un thème plus politique – le totalitarisme – et compose une sorte de 1984 poétique et palpitant. Au-delà de la dénonciation d’un système qui réduit chaque jour davantage les libertés en détruisant les souvenirs de chacun, OGAWA crée un univers hors du temps (comme dans les fables) fait de creux et de vides, d’espaces cachés et d’images puissantes, comme lorsque toutes les roses sont abandonnées à la rivière le jour de leur disparition. Les thèmes du souvenir et de la mémoire étaient déjà au cœur de La formule préférée du professeur. Dans ce nouveau roman, OGAWA va plus loin et pénètre le domaine de la création et du rôle de l’écrivain, mémoire du vivant, capable, peut-être, de résister contre l’oubli.

Voir aussi l'avis de Chiffonnette.

25 février 2010

Petits oiseaux et gros pétards

Volvo Trucks, Erlend LOE

Farce décalée dans la campagne suédoise : le retour de Doppler.


Nous avions quitté Doppler quelque part dans les forêts norvégiennes, aux abords d’une vie qu’il voulait quitter pour rejoindre la nature et en finir avec la compagnie des humains, leur préférant celle de Bongo, un jeune élan. Le voilà qui revient, dans la campagne suédoise, chargé bien malgré de lui de régler un vieux problème de voisinage. Maj Britt, veuve d’un certain âge, condamnée pour avoir mutilé le bec de ses perruches, rumine en effet une obscure vengeance dans les brumes de substances illicites qu’elle consomme en abondance. Elle cherche à faire sortir de ses gonds son voison, von Borring, vieux jeune homme, boy-scout-toujours, ornithophile et marginal. Mais que diable Doppler est-il allé faire dans cette galère ?

Si le roman précédent d’Erlend LOE (dont nous avions dit beaucoup de bien ici) jouait dans la satire du monde moderne, cette fausse suite (qu’on peut tout à fait lire indépendamment) penche davantage du côté de la farce. On rit franchement devant les situations rocambolesques et improbables (comme la visite de la ferme de Maj Britt par un groupe de touristes belges) et devant ces personnages complètement givrés (question de climat ?). Mais surtout, on rit grâce à la distanciation constante du narrateur/auteur qui commente l’action par des remarques et des ajouts qui vont de la description ratée à la recette de cuisine.
Sous cette brillante légèreté, le talent d’un auteur qui, à partir d’une situation impossible, parvient à tenir la longueur et à surprendre le lecteur.

Notons pour terminer que l’on doit les deux couvertures des livres de LOE en 10/18 au photographe Rune Johansen, dont on peut mieux découvrir le travail sur son site tout kitschounet (cliquer sur l'image).

23 février 2010

David Copperfield en Amérique

Le bon larron, Hannah TINTI

Les aventures d'un petit manchot orphelin au 19e siècle. Vous avez dit Dickens ?

Nous sommes en Nouvelle Angleterre, à la fin du 19e siècle. Ren, douze ans à peine, vit dans l'orphelinat catholique de Saint-Anthony. Il y a été déposé tout bébé, par une nuit de tempête, et laissé sur le porche, dans la boue. Une bande de vieux moines s'occupent tant bien que mal de lui et de ses compagnons d'infortune. Les garçons savent bien qu'au mieux ils seront achetés par un paysan en mal d'enfant ou de main d'œuvre et qu'au pire, à l'âge requis, ils seront abandonnés à l'armée. Mais pour Ren, la question ne se pose pas. Il ne sera jamais adopté. En effet, qui voudrait d'un enfant manchot. Et si certains "acheteurs" s'arrêtent devant sa mignonne frimousse, ils reculent toujours devant son moignon.
Mais un jour, un étrange individu se présente à Saint Anthony. Il s'appelle Benjamin Nab et déclare être le frère aîné de Ren. Leurs parents auraient été assassinés par des Indiens et Nab, après avoir longtemps voyagé en mer, est venu rechercher son petit frère. Ren quitte donc Saint Anthony avec un mélange d'excitation et de crainte. Très vite, bien entendu, Benjamin Nab se révélera être un bandit, un menteur invétéré et un voleur professionnel qui n'a pas la moindre parenté avec Ren mais qui sait qu'un enfant infirme attire la pitié et est donc très rentable. Et voilà donc notre jeune héros embarqué pour une vie aventureuse faite de petites arnaques et de folles soirées. Entre la vente de pseudo remèdes, le pillage de tombe et le recèle de cadavres, Ren découvre les joies de la camaraderies et des soirées de beuveries, dans les bouges mal famés des ports...
Bref, vous l'avez compris, Ren, notre bon larron est le petit frère de David Copperfield ou autre Huckelberry Finn. Orphelin comme eux, vivant des aventures hors du commun qui constituent un chemin initiatique permettant de se forger ses propres valeurs, entouré par une sacré bande d'originaux (en plus de l'inquiétant Nab, il y a un ancien instituteur devenu voyou et alcoolique, un géant tueur à gage déterré vivant, un nain habitant sur le toit de la maison de sa sœur, et j'en passe...). Et comme on est fan de DICKENS et de TWAIN, on se laisse entraîner dans cette aventure rocambolesque avec le plus grand plaisir. Le livre se dévore et la fin est "dickensienne" à souhait. Et cependant... après avoir fermé le livre il reste un petit goût de trop peu. Il manque peut-être un peu de fond dans cet enchaînement d'aventures et un peu de profondeur pour qu'on ressente réellement de l'empathie avec les personnages. Et, malgré les références visiblement assumées par la romancière, on finit par se demander si on aurait pas mieux fait de relire DICKENS.

19 février 2010

Le roman des 00’

La fabrique des jeunes gens tristes, Keith GESSEN

Le mal du siècle à l’époque de la postmodernité.

Sorti en français en janvier 2009, j’étais passé complètement à côté de ce premier roman qui avait pourtant de quoi me faire courir en librairie. Un jeune écrivain new-yorkais, copain de J.S. FOER, encensé par OATES et FRANZEN, … Manquerait plus qu’il soit le petit neveu de Paul AUSTER…
Donc : séance de rattrapage pour ce livre au titre poétique et dans l’air du temps, La fabrique des jeunes gens tristes.
Ces jeunes gens sont trois trentenaires en quête de reconnaissance et de légitimité dans le petit monde des intellectuels gauchisants. Mark tente de terminer une thèse sur les mencheviks, révolutionnaires russes moins radicaux que les bolcheviks (pour ce que j’en ai compris…). Sam, après avoir envisagé d’écrire une grande épopée sioniste qui lui apporterait la gloire, se décide à partir dans les territoires occupés pour y trouver des tanks. Keith, journaliste de gauche, se remet lentement de l’élection avortée d’Al Gore.
Des jeunes gens qui s’intéressent à l’histoire, à leur pays mais aussi et surtout aux femmes. Rencontres occasionnelles, séparations, adultères, amours impossibles et frustrations sexuelles : toute la panoplie de l’éducation sentimentale.
Ces trois histoires racontées en parallèle jouent surtout sur l’ironie et le côté attachant/exaspérant de leurs protagonistes. Penseurs perdus dans la recherche d’une compréhension des grands mouvements politiques et historiques qui agitent le monde, ces anti-héros échouent également à s’inscrire dans leur communauté, que ce soit celle de l’édition, de l’université ou des soirées mondaines de Manhattan.
Un président américain élu après des jours de recomptages ubuesques des bulletins de vote, une guerre menée à la vue de tous sous de spécieux prétextes, … La politique américaine de la dernière décennie a de quoi surprendre et, même dans un monde aussi informé que le nôtre, favoriser le repli sur soi. Le problème des personnages du roman est qu’ils sont finalement trop conscients du monde dans lequel ils vivent. De grands intellectuels qui échouent à user de leur intelligence dans leur rapport à la société et aux autres et qui manquent de modèles (on notera à ce titre la présence/absence des pères dans ce roman).
La question centrale est celle de l’identité et de la difficulté pour les trentenaires de trouver une place. Parfois le côté Calimero énerve, mais le portrait est assez juste et non dénué d’humour. On peut bien sûr se sentir imperméable aux questionnements de ces jeunes gens qui évoluent dans un microcosme assez éloigné de notre quotidien (je ne suis ni écrivain en devenir, ni thésard, ni new-yorkais) mais il est clair qu'il y a quelque chose dans les errances de ces personnages qui sonne juste. Nous vivons depuis longtemps dans un monde qui a cessé de croire aux grandes utopies et qui assiste, souvent muet, à la montée en force du cynisme et de l’indifférence. Surinformés, souvent désengagés et en proie aux doutes, notre génération doit faire face à un monde qui a évolué très vite (trop ?), où les désirs sont à la fois flous et impérieux. Mais comme dans le roman, il y a une note d’espoir (et pourquoi pas l’amour ?) et peut-être, au bout de chaque parcours individuel, une possibilité d’aller vers un mieux. A voir dans les prochaines années…

16 février 2010

Through the wilderness

Sukkwan Island, David VANN

Huis clos tragique et angoissant sur le thème du retour à la nature.

D’habitude, je mets plusieurs jours avant d’écrire sur un bouquin. Le temps de laisser décanter, d’avoir un peu de recul. Mais ce coup-ci, j’avais le besoin de parler de Sukkwan Island alors que je venais à peine de refermer le livre. Nœud dans le ventre, limite nauséeux, gorge serrée.
J’ai donc lu cette longue descente aux enfers d’un père et d'un fils partis s’installer pour une année, seuls, sur une île de l’Alaska coupée du monde. Robinsons modernes (on pense à Into the wild), ils s’organisent afin de préparer l’arrivée de l’hiver. Pêche, chasse, construction, séchage des aliments. Un projet un peu fou, une utopie à laquelle Jim, le père, tient beaucoup. Une manière de fuir une vie qui ne veut pas de lui, d’oublier ses déboires conjugaux et de se rapprocher de Roy, son fils de treize ans. La vie s’organise la journée autour du travail et des préparatifs et, la nuit, les sanglots de Jim empêchent Roy de dormir. Les confessions du père jettent sur le fils l’ombre d’un soupçon et l’envie de quitter l’île. D’autant que les déconvenues s’accumulent et que l’île est loin d’être un refuge paradisiaque. Le jeune ado sent monter peu à peu les tensions et ne sait plus comment réagir face à ce père borderline.
Il ne faut pas en dire plus car l’une des forces du livre est de surprendre le lecteur par des retournements de situations qui laissent pantois. On ne voit rien venir et pourtant, tout était bien là…
Dans les relations père-fils, j’en étais resté à La route et à son message d’humanité. Ici, dans cette autre histoire de solitude et de lutte pour la survie, on bascule dans la tragédie et la folie. VANN transforme l’un des grands thèmes de la littérature américaine, l’homme face à l’immensité de la nature sauvage (comme ici), en décor de huis clos angoissant qui fait remonter à la surface la part d’ombre des personnages. Le style est parfois un peu répétitif, mais la construction est parfaite et, malgré l’horreur grandissante, on peut difficilement lâcher le livre.
Il faudrait vraiment avoir passé les trois derniers mois sur une île pour ne pas avoir entendu parler de ce roman qui a fait le tour de la blogoboule, mais pour les distraits, on peut trouver un lien vers les différents billets sur BOB. Et pour en savoir plus sur l'auteur, In Cold Blog propose un compte rendu d'une rencontre avec David VANN.

(Niveau 2)

10 février 2010

Me, myself and Paul

Invisible, Paul AUSTER

Une vraie-fausse confession où AUSTER multiplie ses ruses de conteur hors pair.

Je n’ai pas l’habitude de lire en VO. Peur de perdre le plaisir immédiat de la lecture, peur de passer à côté de quelque chose (un comble pour le prof qui passe son temps à demander à ses élèves d’apprendre à lire entre les lignes…). Mais comment résister à l’attrait du nouveau roman de Paul AUSTER sorti fin 2009, pas encore traduit chez nous ? Si j’ai parfois dû ouvrir mon vieil Harrap’s, je m’en suis sorti assez facilement, sans avoir l’impression de réaliser un devoir d’anglais !
En ce qui concerne l’auteur, je veux bien admettre que, dans une production aussi régulière et abondante, tout n’est pas toujours du même niveau, mais je suis à chaque fois touché et j’aime voir évoluer, de livre en livre, ses obsessions et ses procédés. Dans Invisible, a priori, pas de surprise. Tout l’univers de l’auteur est au rendez-vous : anti-héros à la recherche d’une figure paternelle, livre dans le livre, récits dans le récit, New York, hasard et coïncidences, digressions littéraires et cinématographiques …

Tout commence en 1967. Le jeune Adam Walker, étudiant et apprenti poète, fait la rencontre de Rudolf Born. Il est professeur en politique internationale, plus ou moins Français et enseigne pour une année à Columbia. Très vite, Born propose à Adam de l’employer afin de l’aider à se lancer dans la vie et dans une carrière éditoriale. Une proposition étonnante car ils se connaissent à peine. Serait-ce l’influence de Margot, la compagne de Born, qui semble séduite par le jeune Adam ? Ce début d’amitié prometteur sera pourtant arrêté net par un accident violent qui plonge soudain le roman dans une atmosphère proche du thriller…
Je ne vais pas en dire plus ; ce serait gâcher le vrai-faux suspense. Vrai car la personnalité étrange de Born inquiète ; faux car comme souvent chez Auster, on ne nous dira pas tout.
Au final, mais c’est un « austerien » convaincu qui parle, j’ai été captivé par le roman et ces multiples niveaux de lecture. C’est au départ Adam qui raconte mais très vite il est arrêté dans son récit par ce « je » qui, selon lui, le rend invisible à lui-même. Commence alors un jeu de récits enchâssés, de changements de narrateurs qui, mis bout-à-bout, nous fait douter de la véracité de cette confession. Multiplication de points de vue, sauts dans le temps, … AUSTER ballade le lecteur d’une histoire à une autre, de New York à Paris, de 1967 à aujourd’hui, pour mieux raconter et mieux nous faire comprendre qu’on ne peut pas tout comprendre…

Et pour contrebalancer un peu mon enthousiasme, l'avis d'Emeraude, plus mitigé.

4 février 2010

Soap tropical

Ce que je sais de Vera Candida, Véronique OVALDE

Fable mélo sur trois générations.


Des échos positifs et un cadeau d’anniversaire : j’étais donc plein de bonne volonté en ouvrant le livre, même si a priori le sujet ne m’intéressait pas plus que ça. Sans compter ma méfiance habituelle pour les romans français…
Alors : une histoire de femmes, sur trois générations. En fait non, on ne parle pas d’histoire, on va parler de « destin » : plus fort, plus vendeur. Donc : trois destins de femmes en Amérique latine. En fait, non. On va plutôt parler de « quelque part » en Amérique latine. On va inventer des noms de villes au parfum exotique (Vatapuna, Lahomeria) et ne jamais dire où cela se passe vraiment. Et hop : nous voilà non plus dans un roman, mais dans une « fable universelle » ! Même si, à côté de cet imaginaire tropical, on utilise des références qui actualisent bel et bien les personnages dans une époque, mais passons.
Et que raconte cette fable universelle sur les destins de ces trois femmes ? On commence par suivre Rose, la grand-mère, ancienne prostituée reconvertie dans la pêche de poissons volants. Le roman commence assez bien (j’insiste encore : j’étais vraiment de très bonne volonté !) et on part rapidement, à la suite de Rose, à la rencontre de Jeronimo, gentleman escroc, qui va jeter comme une malédiction sur la descendance de Rose. Et qui dit malédiction dit suite ininterrompue de malheurs. Et là, on peine à suivre l’auteur dans sa chasse aux personnages ébréchés, malheureux et, souvent, complètement passifs. Viol, misère, meurtre, torture, accident, … On aura droit à tout le catalogue. Pas évident, dans ce contexte, de s’attacher aux personnages qui tentent péniblement de s’imposer au lecteur. Le nom du personnage principal fait clairement référence au conte de VOLTAIRE, mais là où le philosophe faisait pleuvoir avec jubilation tous les malheurs du monde sur le pauvre Candide, OVALDE tombe dans le sentimentalisme et le mélodrame.
L’écriture peut parfois séduire (dans la description ou dans certains commentaires ironiques) ou irriter, notamment dans la manière d’intégrer les dialogues à la narration tant l’auteur donne l’impression de vouloir faire du style.
Bref, un livre que je n’ai pas aimé et sur lequel je ne m’attarderai pas : je préfère parler de ceux qui m’ont plu.
Je ne suis pas le seul de cet avis (comme ici ou ici) mais d'autres ont apprécié (comme ici ou ici). J'en profite pour remercier Romans et Lectures pour son outil de recherche sur la blogosphère.

28 janvier 2010

À dos d’hippopotame

La Marche de Mina, Yoko OGAWA

Roman initiatique à l’atmosphère prégnante.

A la suite de la mort de son mari, la mère de Tomoko décide de partir suivre une formation d’une année loin de la maison et confie sa fille de douze ans à sa sœur. Tomoko découvre alors la vie de la maison d’Ashiya, grande bâtisse de style espagnol, incongruité architecturale dans le paysage des montagnes japonaises.
La maison vit au rythme de ses étranges habitants : la cousine Mina, enfant malade qui collectionne les boîtes d’allumettes, la Grand-mère Rosa, vieille allemande que l’amour pour un Japonais a sauvé de l’extermination durant la guerre, la tante et sa chasse aux coquilles dans les livres et Pochiko l’hippopotame, dernier survivant du zoo qui autrefois occupait les jardins.
Un univers qui semble coupé du monde et dans lequel Tomoko va, durant une année, grandir et se découvrir.
Comme toujours chez OGAWA, c’est avant tout l’atmosphère qui accroche le lecteur. Des micro-évèvements sans importance qui modifient la perception et ouvrent vers un autre monde, un univers diffus où tout est dans le non-dit : désirs secrets, absences tues et tensions évanescentes. L’auteur aborde pour la première fois les questions de culture et les liens entre le Japon et l’Europe.
Derrière l’apparente douceur du récit de l’enfance des deux cousines se cachent des questions plus graves mais amenées avec une incroyable finesse. C’est évidemment tout l’art d’OGAWA (qu’on aime beaucoup ici et ici) que de donner à ses romans et nouvelles cette saveur particulière. Dans la cuisine japonaise, on parle souvent de l’umami, la cinquième saveur (à côté du sucré, du salé, de l’amer et de l’acide). Il y a un peu de cela dans l’écriture d’OGAWA, un goût particulier et subtil qui surtout donne envie de se resservir, encore et encore.

(Niveau 3)

25 janvier 2010

L'(extra)ordinaire du quotidien

Les Petits Riens, Lewis TRONDHEIM

La malédiction du parapluie, Le syndrome du prisonnier, Le bonheur inquiet et Mon ombre au loin : quatre albums de bande dessinée avec beaucoup de pas grand chose, ou comment raconter la vie en s'émerveillant du quotidien.



Depuis quelques années, force est de constater que nous, gens de Belgique, avons perdu le monopole de la créativité en matière de bande-dessinée. Longtemps nous avons été le pays de référence de l'art des bulles, pendant que la France boudait ce genre mal reconnu. Mais depuis quelques années déjà, la bande dessinée française rattrape ses années perdues et les dessinateurs et/ou scénaristes (et souvent les deux à la fois) de talent sont de plus en plus nombreux. On parle de la "Nouvelle bande dessinée" avec des artistes de renom tels Yoann SFAR (désormais aussi cinéaste, puisque réalisateur du très attendu Gainsbourg (vie héroïque)), David B., BLAIN, Manu LARCENET,... et bien sûr Lewis TRONDHEIM.
On a découvert TRONDHEIM grâce à l'irrésistible Lapinot, on a dévoré l'inépuisable et géniale série Donjon, et on se régale désormais de ses Petits Riens. Les Petits Riens de Lewis TRONDHEIM dont le quatrième tome, Mon ombre au loin, vient de sortir, sont une compilation de planches qui, comme son nom l'indique, raconte les petits riens du quotidien. Lewis se met en scène, comme toujours sous la forme d'un canard au bec proéminent, et croque les petits événements de sa vie. Impossible de ne pas se retrouver dans ces petites histoires sans importance : réflexion devant la télévision, petits moments de panique dans une ville étrangère, scènes étonnantes aperçues dans la rue, envolée philosophique en observant les étoiles, considérations sur la technologie moderne,... Bref, tout ce qui fait la vie. Lewis s'énerve en regardant une série télévisée qui nous fait croire que l'on peut agrandir l'image cinq milles fois pour voir l'assassin dans l'œil de la victime, Lewis apprend avec tristesse dans sa chambre d'hôtel à Paris que leur chat est mort, Lewis s'étonne de voir un scooter à trois roues, Lewis est un peu hypocondriaque,... On sourit beaucoup, parfois on rit franchement, de temps en temps on est un peu ému. Les Petits Riens de Lewis TRONDHEIM, "un livre avec beaucoup de pas grand-chose" comme il est écrit sur le quatrième de couverture, est un ouvrage rempli d'humanité. TRONDHEIM nous fait partager son bonheur inquiet (qui est d'ailleurs le nom du troisième tome) et nous fait nous sentir appartenir à la communauté des hommes. Pas besoin de longs discours pour faire passer une émotion, la justesse du trait suffit. De la grande littérature, quoi...

21 janvier 2010

Grandeur et misère

D’autres vies que la mienne, Emmanuel CARRERE



Confusion face à un livre dur, juste et (trop ?) intime.




Si l’on en croit les innombrables classements de fin d’année des magazines, journaux et autres blogs, le dernier livre d’Emmanuel CARRERE aura été l’un des meilleurs de 2009. J’en avais bien sûr entendu parler au moment de sa sortie mais l’envie n’y était pas. Finalement, comme mes collègues et amies du groupe de lecture ne tarissaient pas d’éloge et comme il fallait que le livre continue de tourner, je me suis proposé.
Difficile de dire si j’ai aimé ou pas. Je dois faire le tri et comprendre les émotions contradictoires qui m’ont traversé pendant la lecture (ce qui est, en soi, peut-être un signe qualité).
L’auteur a assisté en très peu de temps à deux événements bouleversants: la mort d’un enfant au Sri Lanka lors de la grande vague qui a ravagé les côtes de l’Asie du Sud (pour l’auteur, le mot tsunami n’est qu’une formule vide de sens) et la mort de sa belle-sœur, atteinte d’un cancer. Témoin de ces tragédies, CARRERE décide, en acceptant la proposition de certains protagonistes, de les écrire.
Plus que celles des disparus, ces autres vies sont avant tout celles des rescapés, héros grands et dignes: des parents qui ont perdu leur fille et une famille qui a perdu une mère et une épouse. CARRERE interroge, écoute, prend des notes et fait revivre les rencontres, les parcours, les moments de joie et les heures noires. Il y a quelque chose de cinématographique dans l’écriture, chaque vie étant ramenée à une série de scènes décrites avec simplicité, évitant le pathos tout en laissant filtrer les émotions. Alors c’est triste, oui, mais c’est aussi toujours du côté de la vie, de la résilience (pour reprendre un terme un peu trop à la mode), rien n’est morbide ni complaisant.
Une partie importante du livre est consacrée à un collègue de sa belle-sœur, un juge qui, comme elle, a décidé d’appliquer les lois qui penchent davantage vers ceux qui sont sans défense face aux grands groupes financiers. L’auteur dresse un portrait dur de la misère contemporaine, du cynisme des lois et, surtout, de la force et du courage de ces petits Don Quichotte anonymes qui luttent à leur échelle pour que triomphe la loi du plus faible. Ce serait peut-être là l’une des clés du livre : nous avons tous une place, quelque chose à faire de nos existences ; la difficulté d’être est alors celle de trouver sa juste place, ce qui, pour les protagonistes revient à soutenir les autres et tenter de faire le « bien ». A vous de juger de la valeur de l’opinion… En parcourant la vie des autres, CARRERE en revient souvent à la sienne, à son couple, à ses envies d’ailleurs impossibles à contenter et à son incapacité à trouver sa place.
Les drames exposés dans le livre peuvent nous en rappeler d’autres ou, comme pour l’auteur, nous ramener à la conscience de la fragilité du bonheur de vivre auprès de ceux qu’on aime. Alors on a souvent la gorge serrée par l’émotion et, mais je ne voudrais pas que cela sonne comme du mauvais mélo, on verse aussi quelques larmes. CARRERE le dit à un moment, il veut que son écriture soit efficace. C’est ici pleinement réussi.
Mais à côté de cela, j’ai éprouvé un étrange malaise durant tout le livre. Je me suis senti parfois voyeur face à la tristesse de ces familles dans la tourmente de la mort et de la maladie. De l’empathie mais aussi l’impression d’être de trop et de violer en quelque sorte un territoire intime. Tout est vrai nous dit CARRERE. Peut-être est-ce là, pour moi, ma limite en littérature, même si le livre se tient très loin des logorrhées nombrilistes et vaines de certains auteurs français contemporains.
J’avais éprouvé la même gêne à la lecture de L’adversaire. A la fois horrifié et fasciné par la vie de Jean-Claude Romand, que pouvait-on retirer de ce fait divers, tragique et macabre, sinon notre propre besoin de fascination pour des faits divers hors norme ?

Au final, pas d’avis tranché, mais bien une certaine confusion. Ce n’est pas un livre qu’on aime ou pas, encore moins un livre que l’on conseille ou non. A vous de voir.

17 janvier 2010

On abat bien les chevaux

Le Dieu des animaux, Aryn KYLE

L'apprentissage d'une adolescente dans le monde sauvage des chevaux. Pas un roman à l'eau de rose pour jeunes filles fans d'équitation mais un récit juste et plein de violence sur l'adolence et les rapports humains.

A priori, une histoire d'adolescente grandissant parmi les chevaux, m'intéressait fort peu... Pas que je n'aime pas les chevaux, mais je crains fortement les histoires d'amitié entre l'homme et l'animal. Et pourtant, quel bonheur que ce roman se soit trouvé sur ma route de lectrice. Quel beau récit, plein de finesse et de profondeur.
Il est question d'Alice, une adolescente de treize ans, qui vit dans le ranch familial. Sa mère garde le lit depuis sa naissance et reste étrangement triste, sa sœur, championne de show équestre, s'est enfuie avec un cow boy qui fait du rodéo et son père se démène pour faire tourner son écurie. Et Alice évolue dans ce contexte étrange, nettoyant les boxes et faisant courir les chevaux lorsqu'elle rentre du collège, dans ses vêtements trop petits parce que personne ne semble se rendre compte qu'elle grandit, et s'inquiétant que son père ne puisse payer ses factures. Alors elle s'invente des amies, vivantes ou mortes, elle communique par téléphone avec son professeur d'anglais dont elle croit tomber amoureuse, elle imagine le voyage de sa soeur. Mais il y a la réalité. La difficulté pour une adolescente de se faire une place à l'école, dans le monde. La crainte de l'avenir. Les rêves qu'elle ne s'autorise plus à avoir. Alice souffre de l'apparente indifférence de son père, lui qui admirait tant les talents de cavalière de sa grande soeur. Dans son monde apparaîtront Sheila, petite fille riche qui apprend l'équitation, et les "poissons-chats", ces femmes qui mettent leurs chevaux en pension dans l'écurie et y traînent toute la journée pour tuer l'ennui de leur vie de femmes au foyer. Alice ne se sent pas proche de Sheila et de ces femmes qui ne sont pas nées auprès des chevaux, et pourtant, toutes vont se rapprocher par cette recherche du bonheur ou d'un peu de légerté. Et si on parle beaucoup de cheval dans ce roman, on n'est loin de l'univers glamour dont rêvent les petites filles. La vie dans une écurie c'est un travail dur, harassant et ingrat. Ainsi, l'homme doit assurer sa domination sur l'animal souvent par la violence parce que, comme le dit le père d'Alice : "Si les chevaux avaient la moindre idée de leur taille, de leur force, personne ne pourrait les maîtriser. Ce serait des dangers mortels". KYLE décrit ainsi le dressage d'une jeune jument par la force puis en la laissant se faire maltraiter par les autres chevaux, elle raconte comment on arrache les poulains à leur mère pour les sevrer et le cri de douleur et de tristesse de ceux-ci, ou encore l'abattage d'un cheval qui s'est cassé une patte.
Le récit se déroule dans le cadre particulier du Montana, dans le désert où l'été est caniculaire et où les hivers sont rudes. Aryn KYLE nous plonge dans un univers étonnant en créant une atmosphère lourde et prenante. Elle raconte avec beaucoup de justesse l'adolescence, la tristesse et la difficulté des rapports humains. Et surtout, elle décrit ses personnages avec une grande subtilité, ne tombant jamais dans le manichéisme. Ainsi, le père dur et exigeant se montrera parfois étonnamment doux et compréhensif, la mère moins absente que prévu et les femmes riches moins superficielles qu'elles n'en ont l'air. La mère de Sheila, par exemple, tentera d'expliquer à Alice le comportement de la mère de celle-ci: "Faire un bébé, me dit-elle, ça ouvre quelque chose en toi. C'est comme si le monde se fendait en deux, tellement on s'ouvre. Alors, toutes sortes de choses peuvent se jeter sur toi, pour te remplir. Certaines femmes s'emplissent de tristesse. (...) Eprouver tant d'amour pour quelque chose... on n'y est pas préparé. C'est si énorme, si primitif, si animal. C'est terrifiant. (...) Il y a de quoi devenir folle". On voit alors des personnages n'ayant a priori rien en commun attirés, l'espace de quelques mois, les uns vers les autres à cause ou grâce à leur tristesse respective.
Avec son premier roman, Eryn KYLE a choisi un récit étrange et plein de violence. Parvenir à toucher et à émouvoir avec une histoire et un univers pourtant profondément éloignés des nôtres, n'est-ce pas finalement ça, le vrai talent littéraire?

8 janvier 2010

Chi se ne frega?*

Vendetta, R.J. ELLORY

Bien plus qu’un polar, une fresque passionnante sur l’Amérique et le crime organisé. Un premier chouchou pour 2010.



Je n’oublierai pas Ernesto Perez. Des monstres de la littérature, des grands méchants, il est, de ce que j’ai lu jusqu’à aujourd’hui, l’un des plus cruels. Une sauvagerie presque animale, une froideur mécanique dans l’exécution de crimes commis au nom de la famille. Pas n’importe laquelle, bien sûr. Je veux parler de la familia, celle qui veille jalousement sur ses intérêts, sur sa petite chose, la cosa nostra…
Mais avant de rencontrer ce personnage hors norme, le roman s’ouvre magistralement sur une journée d’été torride à la Nouvelle-Orléans. Un mélange d’odeurs fétides et entêtantes et de bruits agressifs. Une ville qui semble fondre sous le soleil et révéler au monde sa beauté et sa laideur. Un cadavre affreusement mutilé est retrouvé dans une voiture d’un autre âge. C’est le garde du corps de la fille de Charles Ducane, gouverneur de Louisiane. Et la fille a disparu, enlevée par un étrange ravisseur, Ernesto Perez, qui, en échange, ne demande qu’à être entendu par Ray Hartmann, un simple fonctionnaire de Washington en pleine crise conjugale.
Perez a décidé de raconter sa vie, son parcours de cubain exilé aux Etats-Unis qui, presque d’instinct, choisit la voie du crime et du meurtre de sang-froid. Des compétences appréciées par la mafia qui fera de lui un tueur à gages.
Le récit de Perez retrace un demi-siècle de l’histoire des Etats-Unis à travers celle de la mafia. A côté des multiples chevilles ouvrières d’un système clandestin et complexe, on croise aussi de grands noms : Kennedy, Castro, Nixon, … Comme si cette grande nation s’était construite atour du crime, de la corruption et des trafics en tous genres.
Mais Vendetta est aussi un polar qui tient en haleine et regorge de suspense, car de la confession de Perez dépend le sort de la jeune fille kidnappée et c’est une course contre la montre que vont vivre les agents du FBI, Hartmann et le lecteur.
Premier livre lu en 2010 (première brique aussi) et déjà premier chouchou. Et en plus c’était un cadeau de Voyelle (aka Amandine).
La fresque qui prend forme à travers le discours de Perez est passionnante, tant dans sa dimension historique que dans ses implications individuelles. Perez est un être amoral dans un roman qui ne se veut jamais moralisant. Il commet les pires atrocités (attention aux lecteurs sensibles) mais fait preuve d’une grande lucidité sur ce qu’il est et les raisons de ses choix. Et, c’est assez étonnant, on finit même par éprouver une certaine empathie pour l’homme.
Ces grandes qualités romanesques sont aussi relevées par le souffle et la précision de l’écriture de ELLORY (qu’on avait déjà grandement appréciée ici). Les descriptions des lieux, des époques et des ambiances sont enlevées, minutieuses mais jamais pesantes. Et l’auteur met tout en œuvre pour nous faire véritablement rentrer dans la peau du personnage.
Non, vraiment, je ne suis pas prêt d’oublier Ernesto Perez.

*en gros : qu'est-ce que ça peut foutre ?

(Niveau 3)

2 janvier 2010

... and a happy New Year


A tous ceux qui passent par ici de temps en temps, nous souhaitons une merveilleuse année 2010, pleine de découvertes et de bonnes lectures.

Amandine & Xavier