30 juillet 2015

Qu’est-ce que tu lis pour les vacances 2015 #5 : randonnée

Océane MADELAINE, D'argile et de feu

Cette année, point de farniente à la plage, vous partez en randonnée ! Un tout petit livre, tout léger, à glisser dans votre sac à dos, comme compagnon de voyage...

D'argile et de feu, c'est la rencontre de deux Marie. 
La première, celle d'aujourd'hui, marche. Elle a tout quitté (mais a-t-elle quitté grand-chose?) pour partir sur les routes de France, pour rejoindre le Sud, lieu de sa naissance. Un fuite en avant ou, au contraire, un moyen d'affronter les démons de sa jeunesse ? La fin nous le dira. Son chemin est fait de douleur, donc, douleur physique, les pieds qui s'enflamment, le corps qui ploie et douleur psychologique, la solitude renvoyant la narratrice à ses angoisses et ses traumatismes. Mais son chemin est aussi fait de rencontres, celle du géomètre, qui sera une présence masculine rassurante et attirante dans ce voyage qui l'a rendue sauvage et surtout, celle de Marie Prat, la potière.
L'autre Marie, donc, née quelque cent ans plus tôt, et qui parvint à s'imposer dans un métier très physique et surtout très masculin. 
Quand la marcheuse découvre le travail de la potière, quelque chose cède en elle, enfin.
Dans ce récit à deux voix, il est question de terre, la terre courageusement foulée et la terre durement pétrie, de feu, celui des four dans lequel cuisent les pots mais aussi celui d'un mystérieux incendie qui détruisit la garrigue de l'enfance de la marcheuse mais aussi de la famille, de la figure du père en particulier, prodiguant un amour distant et muet... 
Un petit livre délicat, dont l'écriture semble avoir été travaillée comme la terre qui crée les pots, les bouteilles ou les terrines de Marie Prat, et qui nous emmène avec lui sur les chemins, dans la forêt, pour nous amener à devenir, à l'instar de la narratrice, "une ligne d'horizon".
A noter, que le roman a reçu le prix Première 2015.

On se retrouve en septembre pour le débriefing de nos lectures de vacances... Bonnes vacances à tous !

Référence :
Océane MADELAINE, D'argile et de feu, Editions des Busclats, 2015.

22 juillet 2015

Qu’est-ce que tu lis pour les vacances 2015 #4 : entre les jambes

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Thibaut de MONTAIGU, Voyage autour de mon sexe

Pourquoi prendre l’avion, partir à la recherche du dépaysement, du rêve, du délassement et du plaisir quand on peut avoir tout ça… sous la main ?

Lors d’un séjour de six mois en Arabie Saoudite, Thibaut de Montaigu a du revenir malgré lui à la case « ado » de sa sexualité et redécouvrir, d’abord en se résignant puis avec joie, la veuve poignet et le plaisir solitaire. De cette expérience est née l’envie de se pencher sur la question en se demandant pourquoi, alors qu’aujourd’hui la sexualité semble bien plus libérée qu’hier, la masturbation demeure une sorte de tabou, de pratique vaguement honteuse dont on ne parle pas ou très peu. Pour preuve, le haussement de sourcils et le commentaire de la caissière de la librairie qui, en voyant le titre de l’ouvrage, m’a gratifié d’un « Eh bien ! Il en faut pour tous les goûts ! » Je ne lui ai pas rétorqué qu’il n’était pas question du goût de la chose mais que, effectivement, celui-ci pouvait considérablement varier d’une personne à l’autre… (Ah ! Si seulement on pouvait vivre dans un monde où la réplique qui tue vous vient à l’esprit sur le moment et pas dix minutes plus tard…). 

Sous-titré Se faire l’amour, l’essai analyse donc, d’abord du point de vue historique, comment cette pratique sexuelle passe, en gros, d’une conception divine, créatrice, à une condamnation religieuse et sociétale. L’auteur insiste beaucoup sur le côté créateur de l’activité, la nommant d’ailleurs « plaisir imaginaire », où la pensée se met en branle pour échafauder tous les scénarios possibles pour alimenter nos fantasmes. 

Mais surtout, la thèse défendue définit la masturbation comme intimement opposée au capitalisme qui se développe à partir du XVIIIe siècle:

Tout système politique, tout mode d’organisation sociale ne peut que rejeter le recours au plaisir égoïste puisque celui-ci sape les bases mêmes de cette organisation. Puisqu’il postule un espace de liberté absolue en dehors de tout mécanisme de régulation, qu’il passe par l’échange marchand ou le travail collectiviste. 

De là, la récupération de cette activité gratuite et accessible à toutes et tous par le marché, depuis les années 1950, via la pornographie et, plus récemment, par le commerce des sex toys. L’autoérotisme comme rempart contre la marchandisation du monde ? Pourquoi pas. « Femmes et hommes de tous les pays : masturbez-vous ! » (Notons que les animaux, comme l’explique l’un des premiers chapitres, s’y adonnent aussi.)

On est bien sûr très loin du Marabout Flash sur l’Onanisme en 10 trucs et astuces. Le ton général de l’ouvrage est, bien que très sérieux sur le contenu, assez léger. Thibaut de Montaigu est brillant et drôle dans sa manière de parler d’un sujet aussi intime.

Référence :
Thibaut de MONTAIGU, Voyage autour de mon sexe, Grasset, 2015.

16 juillet 2015

Qu’est-ce que tu lis pour les vacances 2015 #3 : In the pocket

Certes, nous consacrons tous une valise entière pour nos livres de vacances... mais si on les prend en format poche, on peut en mettre le double ! Quelques romans, fraîchement sortis en poche, à glisser dans son sac à dos ou son sac de plage. 


Tout d'abord, quelques coups de cœur enfin en petit format :
Réparer les vivants de Maylis de KERANGAL, bien sûr, pour la beauté de cette histoire de cœur et pour la beauté de l'écriture.
Le Chardonneret de Donna TARTT, pour voyager à New-York (et un peu en Floride), pour s'embarquer dans un véritable et palpitant roman de formation qu'on ne peut pas lâcher, et pour éventuellement faire une petit détour par La Haye pour aller admirer le chef-d’œuvre de Fabritius (comme mon éminent collègue Consonne l'a fait !).
Au revoir là-haut de Pierre LEMAITRE. C'est une brique, certes, mais ça se dévore, et en plus, depuis qu'il est en poche, c'est beaucoup moins lourd !

Ensuite, des lectures pour ceux qui veulent faire une incursion dans les pays de l'Est (si, si, j'en connais !) :
La petite communiste qui ne souriait jamais, de Lola LAFON, les coulisses des salles de gymnastiques dans la Roumanie des années 70 ou la vie de l'étonnante gymnaste Nadia Comaneci.
Sombre dimanche, d'Alice ZENITER, ou la triste histoire de la Hongrie, pays meurtri, comme le sont ses habitants. 




Et enfin, pour rire un peu, parce que bon, ce sont les vacances, quand-même:
Passé imparfait, de Julian FELLOWES dans lequel le scénariste de Downton Abbey nous raconte la saison des bals dans l'Angleterre des années 1960. Désuet, drôle et captivant.
Expo 58, de Jonathan COE, l'humour anglais dans le Bruxelles des années 1950 (parce que l'expo universelle de 58, c'était chez nous!) avec en arrière plan les services secrets américains... désopilant.


Pour les vacances, remplissons nous les poches !



10 juillet 2015

Qu’est-ce que tu lis pour les vacances 2015 #2 : Venise

Giacomo CASANOVA, Histoire de ma vie — Tome troisième

Venise, ses touristes, ses masques made in China, ses gondoliers ventripotents, … 
Pendant que Voyelle fera le plein de cidre et de crêpes, je siroterai un Spritz sur le bord d’un canaletto, loin des foules, pour me remettre d’une journée de visites à la Biennale. L’occasion de revenir sur la lecture d’un chef d’œuvre trop peu connu de la littérature française du dix-huitième.
Si Casanova est l’un des plus illustres habitants de la Sérénissime, c’est davantage pour sa réputation de grand séducteur que pour ses talents littéraires. Et pourtant, les milliers de pages de l’Histoire de ma vie, autobiographie rédigée en français entre 1789 et 1798, sont une plongée vertigineuse dans le dix-huitième siècle européen. 

Plus que des mémoires, c’est un récit d’aventures, un grand roman libertin, politique, sociologique et philosophique ; un livre plein de fougue, de drôlerie, de rebondissements. Étonnant donc que ce grand classique de la littérature française ne soit pas davantage lu (et enseigné : je n'en ai jamais entendu parler de toutes mes études universitaires). 

Alors comment combler ce manque sans pour autant passer les six prochains mois le nez dans les trois grosses briques de l’édition complète ? Pour ce que j’en ai lu jusqu’ici, il me semble que le tome troisième constitue une excellente entrée dans l’œuvre. Il comporte deux grandes histoires distinctes : l’aventure de Casanova avec une religieuse (plus libertin, c'est difficile...) et son évasion des prisons vénitiennes.

Nous sommes aux alentours de 1755 : Casanova revient à Venise après un voyage à Paris et s’éprend d’une jeune fille qui, comme à chaque fois qu’il tombe amoureux, devient son seul et unique centre d’intérêt (jusqu’à la suivante…). Mais elle est envoyée par son père au couvent et c’est en allant lui rendre visite que Casanova fait la rencontre d’une autre religieuse, M.M., qui l’attire à lui par des brillantes manigances et l’entraine dans une captivante aventure amoureuse. M.M. est un esprit fort, une femme libre et rusée: une adversaire à la taille de Giacomo (qui jusqu'ici avait plutôt tendance à succomber aux charmes de très jeunes nymphettes naïves et rapidement emballée).

Cette partie du volume constitue en lui-même un roman libertin enlevé, à la fois profond et frivole, émaillé de quelques nuits torrides, où l’auteur rend compte de ses exploits à répétitions : « Je me suis élancé entre ses bras brûlant, ardent d’amour, et en lui donnant les plus vives preuves pour sept heures de suite qui ne furent interrompues que par autant de quarts d’heure animés par les propos les plus touchants. » Respect!

Mais ses frasques amoureuses et financières (il est toujours à court d’argent et monte de savantes combines pour parvenir à maintenir son train de vie) finissent par attirer sur lui la colère des Inquisiteurs qui l’envoient croupir sous les Plombs, nom donné à la prison située dans le palais des Doges (qu’on rejoint en passant par le fameux pont des soupirs). Mais rien n’arrête Casanova. Il met sur pied un projet d’évasion aussi extravagant que spectaculaire, à faire passer Prison Break pour une partie de chat-perché !

Les deux histoires du volume sont haletantes et brillamment construites. Même si Casanova s’y donne le beau rôle (quitte à raconter sa vie, autant le faire avec panache), il n’en reste pas moins extrêmement lucide sur ses faiblesses et, en fin lettré, justifie ses actions à grands renforts de réflexions philosophiques nourries par ses lectures des classiques. Le tout est écrit dans un français vif, percutant, parsemé d’italianismes. Delizioso !

Références :
À lire dans le premier volume de l’édition de l’Histoire de ma vie en Pléiade (dernière édition parue selon le manuscrit original) ou chez Robert Laffont dans la collection « Bouquins ».

6 juillet 2015

Qu'est ce que tu lis pour les vacances 2015 ? #1 : la Bretagne

Anne PERCIN, Les singuliers

La Bretagne, ses plages, ses rochers, ses crêpes, son cidre, son kouign-amann,... mais aussi ses peintres.

Chers lecteurs, Consonne et moi vous avons un peu délaissés ces derniers temps... Mais la fin de l'année, pour nous, professeurs au rythme scolaire, et les encouragements (réprimandes ? admonestations ? remontrances ?) de mon amie Marie-France : voilà deux bonnes raisons de revenir sur le blog vous parler de toutes ces lectures que nous avions mises en attente (d'avoir un peu de temps).

Et puisque ce sont les VACANCES et que dans quelques semaines, je pars en Bretagne, quel meilleur choix que de vous parler des Singuliers.

Nous avions beaucoup aimé le premier roman d'Anne Percin, Premier été, (qui aurait pu, vu son titre, introduire cette série d'articles de vacances) récit d'un étrange et pour le moins traumatisant premier amour. Si le récit des Singuliers débute également en été, l'ambiance est radicalement différente. Il s'agit de l'été 1888, et d'Hugo Boch, jeune Louviérois (donc, pour nos amis français, de La Louvière, ville de Wallonie) qui tente de s'émanciper d'une famille bourgeoise dont l'unique préoccupation est leur florissante entreprise Villeroy & Boch. Or, Hugo est artiste. Il craint donc plus que tout un travail de bureau et/ou un mariage arrangé. Même l'académisme des Beaux-Arts de Paris le dégoûte. Il part donc à Pont-Aven, et rencontre une joyeuse bande d'artistes dont un certain Gauguin, personnage haut en couleur, est le meneur. 

Dans ce roman initiatique, nous suivrons Hugo s'affirmer dans ses choix, celui de faire de l'art - la peinture d'abord, la photographie (que personne à l'époque ne considère comme un art) ensuite - quitte à couper tout lien avec sa famille. Mais également roman sur l'art, puisque, dans ce récit épistolaire mêlant la fiction et la réalité, nous entendrons parler de Van Gogh, Signac, Toulouse-Lautrec, Sisley, Cézanne, Odilon Redon, James Ensor et tant d'autres, des Impressionnistes, des Fauvistes, des Naturalistes et des Symbolistes. Il est question de la querelle des Anciens et des Modernes, du refus de certains génies de l'académisme, des Salons, celui des Vingt et celui des Indépendants ou encore de la construction de la tour Eiffel.

Mais à la grande Histoire se mêlent également les petites intrigues : entre autres, la touchante complicité entre Hugo et son ami Tobias, resté en Belgique pour soigner ses terribles crises de céphalée, et celle avec sa cousine Hazel, elle-même artiste et qui évoque la difficulté d'être une femme dans la société du 19e siècle. 

Un roman foisonnant, donc, à emporter sur une plage (bretonne ou pas) !

Anne PERCIN, Les singuliers, Éditions du Rouergue, coll. "la brune", août 2014.

28 juin 2015

Dead man talking

R.J. ELLORY, Papillon de nuit

En Caroline du Sud, dans les années 1950-1960, l'amitié entre un jeune noir et un jeune blanc n'est pas chose fréquente. Qu'importe, ce qui unit les deux garçons se passe au-delà de la couleur de peau. Nathan et Daniel grandissent dans une Amérique en crise, marquée par les assassinats politiques, les luttes pour les droits civiques et l'enfer de la guerre du Vietnam. Ensemble, alors que leurs bêtises d'enfants font peu à peu place aux questionnements de jeunes adultes, ils cherchent à donner un sens à toute cette absurdité, à trouver leur place au monde, quitte à devenir hors-la-loi. 
C'est sur cette longue amitié et sur sa tragique conclusion que revient Daniel, en attente de son exécution dans le couloir de la mort. Un récit sous forme de confession et la traversée d'une époque mouvementée.

Le premier roman de R.J. Ellory est enfin traduit en français et inaugure la nouvelle collection de poche des éditions Sonatine. On y trouve les éléments repris et développés par la suite dans tous les romans de l'écrivain: critique virulente de la société américaine, poids et fantômes de l'histoire, aspiration au Bien et fascination pour le Mal. Cette plongée dans les démons de l'Amérique est, comme à chaque fois chez Ellory, suffocante mais terriblement juste et à hauteur d'homme. 

Une bonne pioche pour les vacances et, pour moi, l'occasion de ranimer un peu notre blog...

Référence:
R.J. ELLORY, Papillon de nuit, traduit de l'anglais par Fabrice Pointeau, Sonatine +, 2015.

11 janvier 2015

Wolf Hall


Nous avions beaucoup aimé les deux premiers tomes de la trilogie d'Hilary MANTEL, le Conseiller (Wolf Hall en VO), consacrée à Thomas Crowell (et nous en avions parlé ici). Le style moderne et direct, loin du côté gravure de certains romans historiques, en faisait un candidat sérieux pour une adaptation en série télé. 

C'est chose faite et ce sera une série made in BBC, ce qui rend la chose encore plus réjouissante, si comme nous vous aimez les britisheries.

Côté casting, Henry VIII est interprété par Damian Lewis, le troublant sergent Brody de Homeland.

À voir dès le 21 janvier on BBC Two.

7 janvier 2015

Encre noire

Censure, liberté d'expression, rôle des artistes, des intellectuels, ... Des sujets que nous abordons souvent avec nos élèves. 

Que dire ici sur cette triste actualité? 

Vous rappeler un billet sur une BD que nous avions particulièrement aimée, à l'époque, et que nous allons relire et partager.

En février 2006, l’hebdomadaire Charlie Hebdo, après la publication des caricatures de Mahomet, se retrouve devant les tribunaux pour « injures publiques envers un groupe de personnes en raison de leur appartenance à une religion ». Joann Sfar assiste à l’intégralité des débats et nous livre la chronique, sous forme de bande dessinée, d’un procès qui parle de racisme, de laïcité et du droit à l’expression. Avec ses dessins croqués en vitesse et son humour, Sfar retranscrit les brillantes tirades de certains témoins qui ne rappellent rien de moins que les bases de la démocratie.
À l’instar de son auteur, un ouvrage étonnant et remarquable.

Référence:
Joann SFAR, Les Carnets de Joann Sfar: Greffier, Delcourt, «Shampooing», 2007.

23 décembre 2014

Vive le vent...

Non, nous n'hibernons pas lorsque souffle le vent d'hiver... bien que l'envie y soit.
Mais voilà, entre la fin des cours, les examens, et les petits tracas du quotidien, nous lisons encore mais, parce que nous ne voulons pas le faire à la va vite, nous ne trouvons pas toujours le temps de vous faire partager comme il se doit nos impressions de lecture. Cependant la nouvelle année et ses bonnes résolutions ne sont pas loin et l'une d'elles sera bien-sûr de revenir vers vous, sur ce blog pour partager notre amour des livres (et parfois nos coups de gueule). Juré, promis !

Et en gage de bonne volonté, une toute petite liste de livre à glisser sous le sapin pour ceux qui, comme nous, sont un petit peu en retard dans leurs courses de Noël. Et non, bien-sûr que non, offrir un livre n'est pas ringard, ni désuet, ni obsolète. Offrir un livre, choisi spécialement pour le destinataire, c'est le plus beau des cadeaux, c'est nous qui vous le disons!

Nos choix, pour un réveillon des plus réussis :

- Pour se mettre dans l'ambiance : un bon petit (enfin, 648 pages, quand-même) roman anglais. Par le créateur de Downtown Abbey, qui plus est. Passé imparfait de Julian FELLOWES, raconte la fin d'une époque et d'une certaine Angleterre. 

- Pour amener un chouette débat politique autour de la table le soir du réveillon (ça réveille tous les convives et ça permet parfois que le dessert arrive plus vite à table) : Contre les élections de David VAN REYBROUCK; l'auteur de Congo défend le principe du tirage au sort à côté des élections participatives électives. Difficile à croire mais ça se dévore. Et vous ne verrez plus jamais la démocratie comme avant !

- Pour faire une pause : prétextez la mise au lit des enfants, une balade digestive, voire même un tour aux toilettes et ressortez discrètement de votre sac (difficile, vu le volume, de le cacher dans votre poche), Le Chardonneret de Donna TARTT, qui après dix ans de silence littéraire, nous offre un roman de formation ambitieux et passionnant.

- Pour faire pleurer dans les chaumières : pour vous rattraper d'avoir lancé un débat politique, n'hésitez pas à émouvoir l'assemblée en lisant quelques passages de Réparer les vivants de Maylis de KERANGAL. Certains pleureront devant la beauté du style, d'autres devant la force du sujet. Rien ne vaut quelques larmes pour un réveillon réussi.

- Pour lancer une discussion sur la religion : vous n'avez pas réussi à lancer un débat politique ? Pas de souci. Il vous reste encore l'option du débat religieux, tout aussi efficace. Offrez  donc, en guise de préambule, Le Royaume d'Emmanuel CARRERE, une enquête haletante de 627 pages sur... le Nouveau Testament. Déroutant et bien à propos un soir de Noël !

- Mais encore...
Pour votre mère : Rien ne s'oppose à la nuit, le magnifique roman où Delphine de VIGAN nous raconte la bipolarité de sa génitrice. Ou encore La singulière histoire du gâteau au citron, d'Aimée BENDER, dans lequel la narratrice a l'étrange pouvoir de ressentir l'émotion de celui qui a préparé la nourriture qu'elle ingurgite, et découvre en mangeant un gâteau au citron la terrible tristesse de sa mère.

Pour votre partenaire : Le jeu des ombres, de Louise ERDRICH, le récit de la passion destructrice d'un couple d'Indiens dans l'Amérique d'aujourd'hui.

Pour votre oncle prof de gym : La petite communiste qui ne souriait jamais, de Lola LAFFON, où l'étonnante histoire de Nadia Comaneci, la petite gymnaste multi médaillée, qui fuira la Roumanie de Ceaucescu après avoir été longtemps son emblème.  

Pour votre nièce adolescente accro à son Iphone, ou à votre pauvre (belle-)sœur, sa mère : Petite Poucette, de Michel SERRES, qui décortique ces nouveaux comportements des ados d'aujourd'hui dont les deux pouces ne quittent plus les claviers et autres écrans tactiles.

Bon, avec tout ça, impossible de rater votre réveillon !
Nous vous donnons rendez-vous en 2015 pour vous parler en détails de tous les livres qu'on vient de vous citer, et d'autres encore...

D'ici là : 
Bonnes fêtes à tous et à toutes !

18 septembre 2014

Coup de cœur

Maylis de KERANGAL, Réparer les vivants

Le récit d'une greffe de cœur : ou comment le talent de Maylis de Kerangal transforme un acte chirurgical en une histoire palpitante (comme un cœur...) et terriblement émouvante.

Pour qu'il y ait greffe de cœur, il faut d'abord un cœur disponible et du coup, une mort cérébrale. Et donc, un décès, inopiné, souvent d'une personne jeune, pour que le cœur soit encore tout frais, tout neuf. Il y a donc aussi la souffrance, la douleur, l'horreur de la disparition.
Puis c'est un travail de dialogue, de persuasion. Convaincre les proches d'accepter que l'on touche au corps de celui qu'on vient de perdre mais qui semble encore si vivant, qui respire encore.
Ensuite c'est une course contre la montre: les actes chirurgicaux qui doivent être rapides et précis, le trajet sans encombre, les informations qui doivent circuler. Et tout ça, le plus vite possible avant que les organes, les poumons, le foie, les reins, le cœur,... ne commencent à se détériorer.

Le cœur de Simon migrait dans un autre endroit du pays, ses reins, son foie et ses poumons gagnaient d'autres provinces, ils filaient vers d'autres corps.
 
Et puis vient le receveur. Celui qui attend, depuis si longtemps, celui qui espère. Celui qui craint qu'il n'y ait jamais de cœur pour lui, puis qui espère qu'il ne rejettera pas l'organe qu'on lui offre.
Il y a encore les médecins, les infirmiers et infirmières, ceux qui savent comment en parler, ceux qui préfèrent opérer que discuter, ceux qui sont à l'écoute, ceux qui sont fatigués, ceux qui encadrent la douleur et l'angoisse,...
Et enfin, il y a la transplantation.
C'est tout ça que nous raconte Maylis de Kerangal dans son dernier livre dont le titre magnifique, emprunté à Tchekhov, évoque déjà toute la puissance et toute l'ampleur.
Dans ce style qui n'appartient qu'à elle, à la fois direct et poétique, l'auteur fait de cette greffe d'organe une épopée passionnante qui nous émeut et nous bouleverse.
Ni froideur (pourtant dans un récit médical), ni pathos (pourtant dans un récit sur la mort), mais beaucoup de justesse et de finesse pour ce très grand roman qui ne fait que confirmer un très grand auteur (que nous avions déjà beaucoup aimé ici).

Référence:
Maylis de KERANGAL, Réparer les vivants, Collection Verticales, Gallimard, 2014.

7 septembre 2014

To be or not to be Shakespeare?

Will le Magnifique, Stephen GREENBLATT

Un essai passionnant sur un écrivain dont on sait bien peu de choses. Et une méthode originale : expliquer l’homme par son œuvre.

Shakespeare a connu, dès ses premières pièces, la reconnaissance de ses contemporains. Les intrigues et les personnages créés par le dramaturge ont parcouru les siècles et sont, aujourd’hui encore, présents sur toutes les scènes, faisant de lui l’un des auteurs le plus célèbre au monde. Paradoxalement, peu de choses nous sont parvenues pour en apprendre davantage sur l’homme. Des documents juridiques sur lui et ses proches, essentiellement. Ces quelques sources permettent notamment de comprendre les liens qui l’attachaient à ses enfants et, au contraire, le peu d’intérêt qu’il semblait porter à son épouse… (On est loin de la passion de Roméo et Juliette...) Nous possédons également des témoignages indirects mais jugés trop tardifs pour être pris en considération.
Stephen Greenblatt, professeur de littérature à Harvard et spécialiste de Shakespeare, tente d’éclairer les zones d’ombre de sa biographie en partant de l’œuvre, posant comme postulat que la richesse et le foisonnement des univers contenus dans les pièces devaient trouver leur source dans les expériences, les souvenirs et les questionnements de l’artiste.

[…] Shakespeare bâtit sa carrière sur une série d’usurpations d’identité compulsives, de petits larcins conjugués à une imagination sans borne. Bien que dans ses affaires personnelles il ait évité tout ce qui aurait pu le conduire à connaître le même destin que Marlowe ou Greene, il trempa sur scène dans des passions dangereuses et des idées subversives. Tout ce que la vie lui affligea de douloureux, crise d’identité sociale, sexuelle ou religieuse, il en tira bénéfice pour son art (puis fit de son art une source de profit).

Tout comme dans Quattrocento, l’érudition de l’auteur est ici mise en scène dans un essai aux allures de récit. On suit donc l’itinéraire assez exceptionnel de ce fil de gantier qui quittera sa province, sa femme et ses enfants pour partir à la conquête des théâtres londoniens. 
Les problèmes d'argent de son père, la mort de son fils (un certain Hamnet... ça ne vous dit rien, Dr. Freud?), l'emprisonnement de certaines personnes de son entourage lorsque le pouvoir royal fait la chasse aux catholiques: tous ces événements se retrouvent, d'une manière ou d'une autre, dans ses œuvres. 
D'un point de vue artistique, sans créer de véritable rupture (il s'inspire largement de ses contemporains), Shakespeare va, au fil des pièces, développer une manière de faire évoluer ses personnages et de présenter au public un condensé d’humanité, de tous les milieux, de toutes les époques, en proie aux questionnements les plus essentiels : l’amour, la mort, le pouvoir, la religion, ... Des réflexions qui, selon Greenblatt, reflètent les pensées de l'auteur à différents moments de sa vie.
En plus d’une analyse originale de certains grands classiques shakespeariens (Hamlet, Macbeth, la Tempête ainsi que certains poèmes), Greenblatt remet en contexte chacune de ses hypothèses en fonction des questions religieuses, politiques et sociales qui secouent l’Angleterre de la fin du XVIème siècle. Complots, exécutions, chasse aux sorcières, révoltes populaires, épidémies… L’époque dans laquelle a évolué l’auteur est à l’image de ses œuvres : un monde instable, fragile, toujours susceptible de voler en éclats.
Un livre passionnant, enrichissant et qui, bien entendu, donne très envie de se replonger dans l’œuvre du grand Will.

Référence :
Stephen GREENBLATT, Will le Magnifique, traduit de l’anglais (États-Unis) par Marie-Anne de Béru, Flammarion, 2014.

26 août 2014

La tragi-comédie du mariage blanc

Troisièmes noces, Tom LANOYE

Un mariage blanc pour un misanthrope. Un roman en prise avec son temps, drôle, grinçant et tragique. Le Lanoye nouveau est arrivé.

Marteen, la cinquantaine, se remet difficilement de la lente agonie et de la mort de son grand amour, Gaétan. Rongé lui-même par une maladie incurable, il hante une maison vidée de la présence de l’autre, trop pleine d’objets et de souvenirs accumulés au fil des ans. Pour cet homme habitué aux plateaux de cinéma et au langage de l’image, chaque bribe de passé est une scène, avec cadrage, lumière et bande-son.
Mais son petit film intérieur ne suffit plus à rendre son existence supportable et c’est dans un instant d’inconscience (ou de désespoir ?) qu’il accepte une proposition casse-gueule : contracter un mariage blanc.
Il doit épouser, contre un sacré paquet d’argent, Tamara, la petite amie africaine de Norbet Vandessel. Une histoire de quelques mois, le temps qu’elle obtienne papiers et nationalité et qu’elle puisse ensuite vivre pleinement son amour avec Vandessel.
Le quotidien de Marteen, peu porté sur l’empathie et la compagnie de ses semblables, est chamboulé par l’arrivée de cette jeune fille fière, têtue, sans gêne mais dont la présence le force à quitter sa peau d’ours.
Là où l’on pourrait craindre une histoire pleine de bons sentiments (un homme en fin de vie réveillé par la présence d’une jeune fille qui le fera sortir de sa coquille… on dirait un scénario de film français…), Tom Lanoye compose une tragi-comédie qui s’inscrit avec force dans le monde d’aujourd’hui. Un pays (c’est la Belgique mais cela pourrait être partout en Europe) renfermé sur lui-même, où l’étranger est avant tout un suspect qu’il convient de ramener fissa à la frontière, après avoir fouillé sans état d’âme dans ce qu’il a de plus intime. Bien que les inspecteurs chargés d’enquêter sur le bien-fondé de leur union compose un duo du plus haut comique, l’humour est surtout grinçant. Comme lorsqu’il est question d’évoquer la vieillesse, la déchéance des corps, le racisme ordinaire ou encore la violence des rapports sociaux.
On retrouve à nouveau le style de l’auteur (dont on a souvent parlé), son goût pour les détours, pour les chutes abruptes et les changements de tons. À l’image de son personnage :

Moi, c’est de la jérémiade que je suis le champion. Et de l’exagération. L’hyperbole est toute l’histoire de ma vie. Remuer crûment un couteau dans une plaie, ça je le fais aussi. Ou alors je prends tout bonnement la fuite. Au milieu de la nuit. Je peux aussi laisser crever quelqu’un, sans plus. 

Dans ce troisième roman traduit en français, la langue de l’auteur flamand se fait plus crûe. Qu’il parle du nettoyage d’un dentier ou de la couleur du sexe de Marteen après avoir été rué de coups (âmes sensibles s’abstenir…). Contrairement à Magritte, chez Lanoye, une pipe est une pipe… (notamment dans une scène où l’on apprendra au passage le mot flamand balzak, qui n’a aucun rapport avec l’écrivain français… je vous laisse deviner…).
Lyrique, hyperbolique, scatologique, parfois même carrément grotesque mais, et c’est ce qui étonne toujours chez l’auteur, terriblement touchant. Sarcastique et, dans ce roman plus que dans les précédents, tragique.

Un extrait à lire sur le site de l’auteur.

Référence :
Troisièmes noces, Tom LANOYE, traduit du néerlandais (Belgique) par Alain van Crugten, Éditions de La Différence, 2014.

14 juillet 2014

An englishman in Firenze/Berlin

E.M. FORSTER, Avec vue sur l’Arno
Christopher ISHERWOOD, Adieu à Berlin

Rangez les Routards, les Cartovilles et les Guides verts: partez en vacances avec un écrivain anglais. À Berlin ou à Florence, l’exotisme est toujours une question de point de vue.

Deux écrivains anglais (presque contemporains l’un de l’autre) pour préparer (ou prolonger) ses vacances en Allemagne et en Italie. Si Berlin et la Toscane n’ont pas grand chose en commun, ce qui rapproche ces deux livres c’est bien le regard fasciné de leur auteur sur un monde nouveau qui, malgré sa rudesse ou ses inconvénients, lui ouvre les portes d’une autre façon de vivre.


Avec vue sur l’Arno est le troisième roman d’E.M. Forster et, après Monteriano (dont nous avions parlé ici), il constitue sa deuxième escale italienne. On y retrouve le douloureux problème du syndrome toscan : la beauté des lieux agit comme un puissant exhausteur de sensations et pousse le touriste aux mœurs victoriennes à baisser la garde.
En voyage en Italie sous la haute protection de son chaperon, Lucy fait la connaissance de l’étrange George Emerson. Et, quelque part dans la campagne sur les hauteurs de Florence, connaît un instant d’abandon qui la poursuivra jusqu’à son retour en Angleterre.

[…] le terrain céda et la jeune fille, avec un cri de surprise, se trouva dévalant hors du taillis. Lumière et beauté l’enveloppèrent. Elle était précipitée sur une terrasse à ciel ouvert, tapissée de violettes d’un bout à l’autre.
— Courage ! lui cria son compagnon qui la surplombait maintenant de six pieds. Courage et amour !


Dans cette comédie romantique, Forster peint avec beaucoup de finesse et d’humour l’étroitesse d’esprit de ses contemporains, leurs préjugés. À travers son personnage féminin, il signe un beau roman d’initiation sur la recherche de la liberté et, même s'il ne s'intéresse à la Toscane qu'aux premiers chapitres, montre également une amusante galerie d'Anglais en vacances, chacun chamboulé à leur façon par l'exotisme florentin. 

Dans un autre registre, celui de l’autobiographie, c’est également cette quête de liberté qui ressort de l’Adieu à Berlin de Christopher Isherwood. L’écrivain y séjourne dans l’entre-deux-guerres et vivote, au gré des rencontres, dans un univers bohème et festif. Centre des avant-gardes artistiques, Berlin est aussi à l’époque une ville où toutes les sexualités parviennent à s’exprimer de manière assez libre. Sans jamais aborder la sienne (si ce n’est par un silence qui en dit peut être davantage qu’il n’y paraît), Isherwood se campe en célibataire rompu aux tentatives de séduction féminines.
À Berlin, il tente d’écrire mais assure surtout sa subsistance grâce à des cours d’anglais qui lui permettent d’approcher, la journée, les membres de la haute société berlinoise tandis que le soir, il s’encanaille gentiment dans les bars et les cabarets. Il croise à plusieurs reprises le chemin de la pétillante Sally Bowles qui deviendra plus tard l’héroïne du musical Cabaret, tiré en grande partie des chroniques berlinoises d’Isherwood.
À côté de l’insouciance et de la légèreté d’une vie au jour le jour, le ton se fait plus sombre à mesure où le nazisme s’installe en Allemagne. L’air de rien, par une série de détails très finement observés, la peur fait son nid dans les rues et les foyers. Le livre devient alors le portrait nostalgique d’une époque et d’une ville vouée à disparaître.

Références:
E.M. FORSTER, Avec vue sur l’Arno, traduit de l’anglais par Charles Mauron, 10/18, 2000. (Réédité en 2014 en « Pavillons poche » chez Robert Laffont).

Christopher ISHERWOOD, Adieu à Berlin, traduit de l’anglais par Ludmila Savitzky, Grasset, « Les Cahiers rouges », 2014.

2 juillet 2014

Les cahiers au feu

"Nous les attendons depuis le 1er septembre, nous nous réjouissons depuis dix mois de leur arrivée, elles comblent enfants et adultes, nous les trouvons toujours trop courtes, ... Quoi ? Les vacances, bien sûr ! ..."

Si je commence ce billet comme une très mauvaise dissertation (avec l'éculé procédé de l'attente; et puis nous aimons aussi beaucoup notre travail et, si nous sommes très heureux d'avoir deux mois de congé en été, nous sommes aussi très heureux d'être en classe!) c'est pour célébrer le fait que nous n'aurons pas, mon collègue Consonne et moi-même, à en corriger une seule (de dissertation pour ceux qui n'ont pas suivi mon raisonnement ou ma syntaxe) pendant deux mois !

Mais cela ne nous dispense pas d'écrire un article spécial vacances, puisque, entre la baignade du matin et le mojito de l'apéro (ou le Spritz, si vous êtes d'humeur italienne), vous aurez enfin tout le temps de bouquiner !

Alors nous sommes allés piocher dans nos coups de cœur de cette année, nous avons rajouté quelques lectures encore non-mentionnées et nous avons assaisonné de quelques classiques.
Faites-vous rire :
Pour commencer les vacances, rien de tel qu'un bon fou-rire. L'humour corrosif de Shalom AUSLANDER, qui, dans L'espoir, cette tragédie, n'a pas eu peur de faire revivre Anne Frank et de la faire habiter dans le grenier du narrateur, saura venir à bout de tout sentiment de mélancolie. De la mélancolie, il y en a dans le dernier Jonathan COE, Expo 58, mais l'intrigue rocambolesque et certains personnages (dont les deux agents secrets anglais) font de ce livre une comédie des plus réjouissantes.

Faites-vous peur : 
Rien de tel que quelques frissons d'angoisse pour se rafraîchir de la chaleur estivale : les personnages du Dîner d'Herman KOCH vous glaceront le sang et vous feront adorer votre famille et l'Esprit d'hiver de Laura KASISCHKE vous glacera le sang et vous fera adorer l'été !
  
Faites-vous réfléchir : 
À l'après 11 septembre aux États-Unis, avec Un concours de circonstances d'Amy WALDMAN; à l'esclavage avec La dernière fugitive de Tracy CHEVALIER, le voyage d'une jeune quaker anglaise qui traverse l'Atlantique et découvre l'Amérique; grâce au très bel essai L'affaire de l'esclave Furcy de Mohammed AÏSSAOUI; à la responsabilité et à l'accueil des étrangers avec Tout ce que je suis d'Anna FUNDER.

Faites-vous un cours d'histoire : 
Avec le célèbre Certaines n'avaient jamais vu la mer de Julie OTSUKA, l'histoire méconnue des Japonaises émigrées aux États-Unis pendant la guerre; avec Quattrocento, un essai qui se lit comme un polar et qui nous fait (re)découvrir la Renaissance; avec Le Grand Cœur de Jean-Christophe RUFIN, roman historique autour du fascinant Jacques Cœur; avec les deux premiers tomes du Conseiller d'Hilary MANTEL, pour tout savoir de la relation entre Thomas Cromwell et les Tudor; et surtout avec L'échange des Princesses de Chantal THOMAS, contant le destin tout tracé de deux malheureuses petites filles condamnées à devenir princesses. 

Faites-vous plaisir :  
Avec le dernier Dona TARTT, Le Chardonneret; avec tous les livres de Maylis de KERANGAL, Naissance d'un pont, Corniche Kennedy ou encore le magnifique Réparer les vivants (dont nous n'avons pas encore parlé mais cela ne saurait tarder) et délectez-vous de cette écriture riche, rare, bouleversante. Maylis de Kerangal est sans doute la seule auteure capable de transformer le récit de la construction d'un pont ou d'une greffe cardiaque en roman d'aventure. À découvrir de toute urgence!

Bel été et bonnes vacances !

29 juin 2014

Un été en bonne compagnie

Un été avec Proust

« La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c’est la littérature. » (Le Temps retrouvé)

Une bien belle idée que cette édition en version papier de la série d’émissions de Laura El Makki consacrée en 2013 à l’auteur de la Recherche du temps perdu. Huit thèmes (le temps, les personnages, l’amour, la philosophie, les arts, …) par huit spécialistes (écrivains, universitaires, philosophes, …) du grand Marcel. Chaque partie se décline en cinq petites stations où les auteurs commentent et illustrent par un court extrait de la Recherche un aspect de l’œuvre.
Le livre s’adresse aux proustophiles, aux proustophages et autres proustolâtres mais constitue aussi une belle invitation pour ceux qui voudraient faire la connaissance, sans se sentir écrasés par la taille (ou le poids) de ce classique qui souffre encore aujourd’hui d’une réputation basée sur un malentendu. Car non, Proust n’est pas un auteur mondain et suranné qui sent la naphtaline !
Passant à la fois par les incontournables (la madeleine, la petite sonate de Vinteuil, …) et par des aspects plus pointus de la Recherche (le très beau chapitre consacré à l’imaginaire par Julia Kristeva), le livre donne envie de lire et de relire cet ami de longue date puisque, comme le dit l'auteur lui-même, « la lecture est une amitié. »
Comme à chaque fois où j’ai du temps devant moi, je vais une fois encore me replonger durant l’été dans la relecture de la Recherche. Et comme à chaque fois, ce sera des découvertes, des émerveillements face à la richesse de ce texte envoûtant, drôle, moderne, exigeant, accueillant et nourrissant. 
Lire Proust, c’est lire en soi-même.

« Mais pour en revenir à moi-même, je pensais plus modestement à mon livre, et ce serait même inexact que de dire en pensant à ceux qui le liraient, à mes lecteurs. Car ils ne seraient pas, selon moi, mes lecteurs, mais les propres lecteurs d'eux-mêmes, mon livre n'étant qu'une sorte de ces verres grossissants comme ceux que tendait à un acheteur l'opticien de Combray ; mon livre, grâce auquel je leur fournirais le moyen de lire en eux-mêmes. De sorte que je ne leur demanderais pas de me louer ou de me dénigrer, mais seulement de me dire si c'est bien cela, si les mots qu'ils lisent en eux-mêmes sont bien ceux que j'ai écrits […]. » (Le Temps retrouvé)

Notons que cette parution fait suite à celle de la première émission, consacrée à un autre grand classique de la littérature. Dans Un été avec Montaigne, Antoine Compagnon propose, toujours par courts chapitres, une lecture en mode aléatoire de l’auteur des Essais, basée sur un extrait.

Et pour d’autres billets sur Proust, c’est par ici.

Référence :
Un été avec Proust, Éditions des Équateurs/France Inter, 2014.

Il est également toujours possible de réécouter l’émission ici.

16 juin 2014

Les lettres à la case

Literary Life — Scènes de la vie littéraire, Posy SIMMONDS
Entre 2002 et 2005, Posy Simmonds, auteure des romans graphiques Gemma Bovery et Tamara Drewe, a tenu une chronique dans le supplément littéraire du Guardian. Avec beaucoup d’humour, elle y mettait en scène le petit monde de la littérature : librairies, auteurs, éditeurs, agents, …
Au fil des pages de ce recueil, qui vient de paraître dans sa traduction française, elle porte un regard amusé sur les habitudes et les travers de la scène littéraire anglaise : l’écrivain en mal de publicité, l’angoissé de la feuille blanche, la susceptibilité du créateur qui n’a pas confiance en lui, le succès de la littérature jeunesse que personne ne prend au sérieux, la petite librairie qui doit faire face à l’arrivée d’un mégastore, … Le ton est clairement satirique mais la caricature semble assez juste et plutôt bienveillante.
Chaque chronique tient en une page et offre à la dessinatrice un terrain de jeu plus étendu que celui de l’album traditionnel. Elle change de style et de trait en fonction de la petite histoire ou de l’instant qu’elle raconte. Les histoires du Dr Derek, spécialiste des maladies d’écrivain (grosse tête, plagiat aigu, gestation difficile, …) rappellent la BD des années 1960. Les aventures de Rick Raker, agent spécial (livres disparus des librairies, buzz, …), renvoient plutôt aux comics d’avant-guerre (à la Dick Tracy). On pense parfois aussi (notamment pour les pages composées d’un seul dessin) aux croquis de Sempé, lorsque celui-ci s’intéresse au monde de la culture.
Beaucoup de légèreté donc dans cet album qu’on pourra laisser trainer dans la maison pour le lire par petits morceaux.

Référence :
Literary Life — Scènes de la vie littéraire, Posy SIMMONDS, traduit de l’anglais (Angleterre) par Lili Sztajn et Corinne Julve, Denoël Graphic, 2014.

9 juin 2014

Haute société en voie d’extinction

Passé imparfait, Julian FELLOWES

Par le créateur de Downton Abbey, un roman enlevé, nostalgique et britishissime, sur la fin d’une époque.

C’est presque par effraction que Damian Baxter a fait son entrée dans la Saison de 1968. Cette suite de mondanités à l’attention des jeunes gens de bonne famille vit alors, sans le savoir, ses derniers jours. Après les swinging sixites, les seventies s'annoncent et emporteront avec elles les us et coutumes d’une aristocratie sur le déclin. Mais en 1968, entre bals et parties de campagne, la jeunesse dorée de l’Angleterre se retrouve entre pairs avant l’entrée dans l’âge adulte. Grâce au narrateur, un condisciple de Cambridge, Damian parvient, alors qu’il n’est pas du même monde, à s’imposer comme l’une des figures les plus en vue de la Saison.

Comme chacun sait, le plus grand magicien au monde ne peut faire sortir un lapin de son chapeau que s’il y a déjà un lapin dans le chapeau, même s’il est bien caché, et Damian n’aurait jamais pu connaître le succès dont je me considérais comme responsable s’il n’avait d’abord possédé ces qualités qui ont rendu son triomphe possible et, même, inévitable. Cependant, je ne crois pas qu’il aurait pu briller sous le feu des projecteurs mondains quand il était jeune, en tout cas pas à cette époque-là, sans une certaine aide. Et il se trouve que je fus celui qui lui procura cette assistance. Peut-être est-ce pour cette raison que sa trahison fut si cuisante pour moi. Je fis bonne figure, ou j’essayai en tout cas, mais cela n’enlevait rien à la douleur. Trilby avait trahi Svengali, Galatée avait détruit les rêves de Pygmalion.

Beau, charismatique, doté d’une envie de réussite qui n’a d’égal que son arrivisme, il fait chavirer le cœur des débutantes et trembler les parents qui ne voient pas d’un très bon œil l’intrusion d’un vilain petit canard dans leur cénacle.
Bien des années plus tard, l’Angleterre a changé de visage et la naissance n’est plus synonyme de réussite sociale. Alors qu’ils avaient coupé les ponts depuis près de quarante ans, suite à une soirée dramatique lors d’un voyage au Portugal, Damian, qui depuis a fait fortune dans le monde des affaires, reprend contact avec le narrateur pour le charger d’une mission délicate. L’occasion de replonger et de faire revivre un passé enfoui, ses secrets et ses fantômes.

— Tu retournes dans ton propre passé et tu dois le comparer avec ta vie actuelle, ce qui te force à te souvenir de ce que tu désirais à 19 ans, il y a quarante ans, avant que tu ne saches vraiment ce qu’était la vie. En fait, tu dois regarder en face toutes vos attentes de l’époque, les tiennes, celles de toutes ces jeunes dindes maquillées et de tous ces jeunes coqs prétentieux avec qui tu trainais. À cause de Damian, tu dois faire face à tout ce qui est arrivé à ces gens-là et à toi aussi. À la fin, avec l’âge, tout le monde doit regarder en face les déceptions de la vie.

Dans son roman, Julian Fellowes part à la recherche de ce temps perdu et ausculte à la loupe un microcosme en voie d’extinction (on pense souvent au Proust du Côté des Guermantes). De jeunes gens promis, par leur naissance, à un brillant avenir (ou, dans le cas des filles, condamnées à se trouver un mari qui pourra veiller sur leurs besoins), mais qui ne parviendront pas tous à s’adapter à un monde qui avance plus vite qu’eux. Avec une nostalgie qui n’empêche pas la lucidité, l’auteur décrit l’univers fermé et pétri de convenances d’une classe sociale en pleine transformation. Le ton est à la fois distancié et empathique, drôle et touchant. Quelque part entre P.G. Wodehouse et Evelyn Waugh.
L’intrigue se construit par une série d’aller-retours entre 1968 et 2008, levant peu à peu le voile sur cette étrange soirée portugaise. Le narrateur ouvre les yeux sur son passé mais pointe également, avec un regard digne d’un moraliste français du XVIIème siècle, les transformations de la société anglaise et les ambiguïtés de son rapport à l’aristocratie.
C’est un sujet que connaît bien l’auteur puisqu’il est, notamment, le créateur et le show runner de l’excellent Downton Abbey. On retrouve d’ailleurs, dans le rythme du récit, un découpage en scènes qui fait penser à celui d’une série télé. De quoi ravir ceux qui cherchent un bon roman pour les vacances.

Référence :
Passé imparfait, Julian FELLOWES, traduit de l’anglais (Angleterre) par Jean Szlamowicz, Sonatine Éditions, 2014.

1 juin 2014

Voyage au bout de la nuit irakienne

Yellow Birds, Kevin POWERS

Un premier roman à l’écriture poétique sur le parcours d’un jeune soldat américain revenu d’Irak. Puissant.

Bartle est un jeune vétéran de la guerre d’Irak. Engagé à vingt-et-un an, sans conviction ni patriotisme exacerbé, il participe aux combats, en première ligne. Des journées étranges, au rythme suspendu, entre silences et fracas. À ses côtés, Murph, dix-huit ans. Juste avant leur départ, Bartle a promis à la mère de ce compagnon d’armes de veiller sur lui et de le ramener vivant. Une promesse en l’air dont il mesurait mal la faisabilité… Le nombre de morts dans les rangs américains s’alourdit chaque jour.

Au début de ce qui était censé être l’automne, ces chiffres signifiaient encore quelque chose pour nous. Murph et moi étions d’accord. Nous refusions d’être le millième mort. Si nous mourions plus tard, eh bien soit. Mais que ce chiffre fatidique s’inscrive dans la vie de quelqu’un d’autre.

Et pourtant, Murph ira grossir la liste des disparus, dans d’étranges circonstances. Un poids sur la conscience de Bartle, déjà rongée par les souvenirs et les sensations qu’il ne parvient pas à ordonner. De retour à la vie civile, il se met à l’écart du monde et tente de comprendre et de mettre des mots sur son expérience. Vivant mais éteint, il ressasse l’horreur et l’absurdité de son passage en Irak.
Si l’auteur s’est en partie inspiré de son expérience de soldat, ce premier roman n’est pas un reportage de guerre. Il alterne des chapitres sur le quotidien d’une unité américaine en prise avec des ennemis fantômes, au milieu d’une population effrayée, avec ceux sur la reconstruction impossible de Bartle à son retour chez lui.

Je ne distinguais pas le vrai du faux, ce que j’inventais de ce qui était réel, mais je voulais que cela cesse, je voulais tout quitter, et que ma perception du monde s’évanouisse comme s’évapore le brouillard. Je voulais dormir, c’est tout. Un souhait passif, que je ne réalisais pas. Bien entendu, la ligne de démarcation est mince entre ne pas vouloir se réveiller et vouloir véritablement se tuer, et même si pour ma part, je ne découvris que plus tard que l’on peut marcher un long moment sur cette frontière sans le remarquer, n’importe lequel de vos proches comprend ce qui vous arrive dans ces moments-là, et c’est alors que surgissent toutes sortes de questions sans réponse.

L’écriture de Kevin Powers est puissante. Poétique et pourtant terriblement directe, elle rend aussi bien compte de la peur et de l’angoisse lors des combats que de la confusion qui ronge les survivants. L’auteur ne porte pas de jugement sur les raisons qui ont poussé l’Amérique à envoyer à l’autre bout du monde ces jeunes hommes que rien n’avait préparés à l’horreur de la guerre. Mais dans sa manière de faire vivre et ressentir les sensations et les émotions qui traversent son personnage, il donne à ce roman une dimension qui dépasse largement le cadre du conflit irakien.

Référence :
Yellow Birds, Kevin POWERS, traduit de l’anglais (États-Unis) par Emmanuelle et Philippe Aronson, Le Livre de poche, 2014.

18 mai 2014

En parler ou pas ?

Lors de notre dernière rencontre, Laurent-ICB m’entretenait sur le fait qu’il serait parfois utile que les blogueurs recensent aussi les livres qu’ils n’ont pas aimés.
Effectivement.
Il est très rare que sur cette page Amandine et moi publiions des billets sur des livres qui ne nous ont pas plu.

Tentative d’explication.

Nous lisons beaucoup. En grande partie pour le boulot (et, dans certains cas, des livres que nous n’avons pas choisis), parfois juste pour le plaisir (et quand les deux se combinent, c’est encore mieux). Du coup, nous n’écrivons pas sur tout ce que nous lisons, principalement par manque de temps. Alors, quitte à parler lecture, on préfère vraiment mettre en avant ce qui nous plait plutôt que ce qui nous semble dispensable. Et comme ce blog a aussi comme objectif de conseiller des lectures aux professeurs de français du secondaire, nous préférons faire des propositions plutôt que des avertissements.

Mais, une fois n’est pas coutume, et en quelques mots (j’assume tout à fait le peu d’argumentation de mes avis et je précise qu’il ne s’agit bien que de mon opinion !), un petit tour d’horizon des livres qui ne m’ont pas plus dernièrement (au risque de me mettre à dos pas mal de lecteurs…).

Hugo HAMILTON, Je ne suis pas d’ici
Le parcours d’un jeune Serbe un rien candide qui tente de s’intégrer en Irlande mais qui se trouve entrainé malgré lui dans une histoire d’assassinat. Le roman dresse un portrait assez sévère de l’intolérance face à l’autre mais s’englue dans une intrigue qui sonne faux, pleine de détours inutiles.
Amin MAALOUF, les Désorientés
Un brique qui donne à chaque page l’impression d’un déjà-lu. En parlant de la diaspora libanaise, Maalouf remet une couche sur le thème de l’identité multiple avec ce roman qui met en scène une série de personnages qui représentent chacun une communauté différente. Fabriqué et très didactique.
Maxence FERMINE, Noces de sel
En voulant rejouer Chronique d’une mort annoncée de Gabriel García Márquez, l’auteur de Neige tombe dans la parodie au fil d’une intrigue au dénouement digne d’une mauvaise telenovela.

Hernán RIVERA LETELIER, Mirage d’amour avec fanfare
Une histoire d’amour passionnel au Chili, sur fond de politique et de musique. Une écriture rococo, pleine de bruit et de digressions farfelues. Uniquement pour les amateurs du genre dont je ne suis apparemment pas!
Lynda RUTLEDGE, le Dernier Vide-grenier de Faith Bass Darling
Une intrigue qui tourne en rond autour d’une vieille femme atteinte de la maladie d’Alzheimer et dont on découvre l’histoire en passant par les antiquités qui garnissent sa riche demeure. Lassant et un peu mièvre. 
François GARDE, Pour trois couronnes
Grosse déception après le coup de cœur pour Ce qu’il advint du sauvage blanc. Après une très bon début, j’ai eu l’impression que l’intrigue s’embourbait dans une atmosphère d’exotisme fabriquée et pesante
Loïc MERLE, l’Esprit de l’ivresse
Un roman fragmenté sur les émeutes dans les banlieues françaises et petit chouchou de la rentrée littéraire 2013. L’écriture est très intéressante, extrêmement travaillée (ce qui souvent m’arrête) mais je me suis perdu et ennuyé dans un récit trop contenu.

11 mai 2014

D’autres grandes espérances

Le Chardonneret, Donna TARTT

Après plus de dix années de silence, Donna Tartt revient sur le devant de la scène avec un roman de formation ambitieux, ancré dans l’histoire de la littérature et qui n’hésite pas à jouer la carte du page turner. Une brique à dévorer.

Le destin de Théo Decker, treize ans, bascule le jour où, avec sa mère, il fait la visite dans un musée new-yorkais d’une exposition consacrée à la peinture hollandaise. Elle veut lui faire admirer un petit tableau de Carel Fabritius, le Chardonneret. À travers les salles de l’exposition, Théo suit du regard une jeune fille rousse accompagnée de son grand-père. 
Mais tout à coup, la visite vire au chaos. Une puissante explosion fait s’écrouler les murs et les plafonds du musée. Blessé, désorienté mais vivant, Théo tente de sortir des décombres et de retrouver sa mère lorsque le vieil homme qu’il avait aperçu auparavant, dans un dernier souffle, lui confie le tableau de Fabritius. Sans réfléchir à son geste, Théo l’emporte hors du musée, traversant les nuées de pompiers et de policiers qui ont investi les lieux. Il rentre chez lui, obsédé par l’idée d’y retrouver sa mère. Mais les heures passent et l’appartement reste désespérément vide : la mère de Théo est morte dans l’explosion.
Pour ainsi dire sans famille (son père avait auparavant quitté le domicile conjugal sans laisser de trace), Théo est accueilli dans un premier temps dans la famille huppée d’un de ses condisciples, les Barbour. Commence alors pour Théo une lourde période de deuil, de confusion et, par la suite, de rencontres décisives, de celles qui déterminent une existence. Avec à ses côtés, à l’abri des indiscrets et des polices du monde entier, le portrait de l’oiseau du maître hollandais.
Il y aurait beaucoup à dire pour ne raconter qu’une infime partie de l’intrigue de ce roman de formation qui se déploie avec une impressionnante fluidité sur près de 800 pages. Mais mieux vaut laisser au lecteur la chance d’être surpris par les rencontres, les hasards et les coups du sort qui jalonnent le parcours de Théo.
À l’image de l’oiseau, le personnage de Donna Tartt n’est prisonnier d’aucune cage et pourrait aspirer à la liberté s’il n’y avait cette chaine quasi invisible qui le maintenait rivé à son passé. Entre culpabilité et peur de l’abandon, Théo se construit tant bien que mal. Sa recherche du bonheur trébuche souvent au bord du précipice et, entre l’alcool et les drogues, il oscille sur un fil tendu au-dessus du vide, hésitant sans cesse entre le bien et le mal. Si le personnage est évidemment très attachant, l’auteure n’en fait pas pour autant un héros lisse et stéréotypé. On a souvent l’impression d’avancer à ses côtés dans une brume opiacée où les contours du monde s’effacent, se brouillent. Les journées de Théo ressemblent à un lendemain de veille qui ne s’arrêterait pas, sombre et angoissant.
Parallèlement à ce roman d’initiation finement construit, l’histoire du tableau dérobé ouvre d’autres voies narratives, celles des romans noirs et d’aventures qui plongent dans l’univers des faussaires et du marché de l’art. Dans la deuxième partie du livre, ce changement de tonalité redonne du souffle et du suspense à l’intrigue, sans pour autant perdre de sa substance.
Ce troisième roman de l’auteure à succès vient rompre un silence de plus de dix ans. De Donna Tartt, je n’avais lu que le Maître des illusions, qui ne m’avait pas laissé un grand souvenir. Ce qui n’est pas le cas de celui-ci. S’il présente parfois quelques longueurs, elles sont vite oubliées tant le souffle romanesque emporte tout sur son passage. Le livre avance avec précision et confiance. Les échos aux grands auteurs sont assumés et sonnent juste. Pas de pastiche mais bien une synthèse entre les classiques de la tradition romanesque : Dickens, Dostoïevski, Tolstoï, Proust, …
Comme nous le disions dans l’un de nos derniers billets, ces derniers mois étaient, pour Amandine et moi, bien remplis. C’est donc avec bonheur que je me suis accordé le temps de plonger dans ce grand roman et, chose qui ne m’était plus arrivée depuis longtemps, de ralentir ma lecture en voyant arriver la fin du livre.

Référence :
Le Chardonneret, Donna TARTT, traduit de l’anglais (États-Unis) par Édith Soonckindt, Plon, « Feux croisés », 2014.

17 avril 2014

L’adieu à la reine

Le Conseiller – tome 2 : le Pouvoir, Hilary MANTEL

Le second tome de la trilogie consacrée à Thomas Cromwell : il y a quelque chose de pourri au royaume d’Henri VIII.

1535. Les efforts de Thomas Cromwell ont fini par payer. Il a affronté la noblesse anglaise, défié l’Église catholique, réduit au silence tous ceux qui se dressaient sur son passage et qui voyaient d’un mauvais œil l’ascension fulgurante de ce fils de forgeron. Son roi, Henri VIII, a obtenu ce qu’il voulait : l’annulation de son union avec Catherine d’Aragon et, par conséquent, le droit d’épouser Anne Boleyn. Tout cela en grande partie grâce à Cromwell, qu’il nomme secrétaire du roi. 
À ce titre, Cromwell est au centre de toutes les décisions, au plus près du pouvoir. Ce qui ne plait évidemment pas aux vieilles familles de l’aristocratie du royaume qui digèrent mal le mariage d’Henri avec une femme qui n’appartient pas à leur caste. D’autant que la nouvelle reine est d'un caractère changeant et ombrageux. Elle redoute fortement la popularité de Catherine et, plus encore, celle de Mary, fille du premier mariage du roi, qui pourrait peut-être un jour prétendre au trône.
Mais plus que tout, ce que doit craindre la Boleyn, c’est son impossibilité d’offrir à son époux un héritier mâle. Les jours passent et le royaume ne voit rien venir. La cour bruisse des rumeurs les plus folles sur le couple royal et Henri, peut-être déjà lassé de sa nouvelle épouse, a jeté son dévolu sur la jeune Jane Seymour. Les jours d’Anne Boleyn sont comptés.
Dans ce deuxième tome de la trilogie consacrée à Thomas Cromwell (dont nous avions déjà parlé ici), on retrouve avec plaisir le style concis et vif d’Hilary Mantel qui donne à ce roman historique une dynamique originale. Les scènes s’enchaînent avec rythme, les dialogues sont nerveux, intercalés parfois par les rêveries de Cromwell, personnage aux multiples facettes, tenant serré dans sa main le fil de multiples intrigues. 
Arrivé aux plus hautes fonctions, il est désormais au centre de toute les affaires, privées ou publiques, du pays. Diplomate, stratège, oreille attentive, manipulateur : Cromwell est tout à la fois. Les fans de la série House of Cards pourront peut-être même y voir, le machiavélisme en moins, un ancêtre de Frank Underwood ! Se battant pour les autres aussi bien que pour sauvegarder ce qu’il a obtenu de dure lutte pour les siens, on se demande parfois ce qui se cache derrière l’ambition de l’homme. Là aussi, Mantel évite les pièges de la psychologisation rigide et trop explicite du personnage, laissant planer une part de mystère.

Référence :
Le Conseiller – tome 2 : le Pouvoir, Hilary MANTEL, traduit de l’anglais (Angleterre) par Fabrice Pointeau, Sonatine Éditions, 2014.

22 mars 2014

Ben alors?

Que se passe-t-il sur Voyelle et Consonne?

"Rien", me direz-vous. Et vous n'aurez pas tort...

Par contre, pour nous, la vie ne s'est pas arrêtée et elle fonctionne même à plein régime. 

Entre voyages scolaires (Lille pour Amandine, Berlin pour Xavier), répétitions théâtre (un Roméo et Juliette revisité pour Amandine, des Jumeaux vénitiens pour Xavier), poignet cassé (pour Amandine), cours, corrections, inspectrice, bouclage d'une revue, etc., on trouve quand même le temps de lire mais pas celui pour raconter ici tout ce qu'on en pense.

Mais ça viendra!

À bientôt.

17 février 2014

Bons baisers de Bruxelles (en VF)

Nous vous en parlions il y a quelques mois; le voici enfin traduit!
Notre critique ici.

Référence:
Jonathan COE, Expo 58, traduit de l'anglais par Josée Kamoun, Gallimard, 2014. 

6 février 2014

Under the bridge

Maylis de KERANGAL, Naissance d'un pont

L'histoire étonnante mais passionnante de la construction d'un pont suspendu dans une ville imaginaire. Et surtout la découverte d'une auteure exceptionnelle.

A priori, le récit de la construction d'un pont, pendant plus de 300 pages, était loin de me tenter, loin s'en faut. Il fallut que j'entende les nombreux éloges de mes collègues et que je vois leurs yeux pétiller lorsqu'ils évoquaient la découverte de ce livre étonnant pour que je me décide à me plonger dans Naissance d'un pont. Et je compris. Je fus, dès la première page, complètement séduite par cette histoire, qui raconte bien la naissance d'un pont, mais surtout le destin croisé d'hommes que parfois tout oppose si ce n'est la réalisation de ce projet herculéen, mais aussi par l'écriture incroyable de cet auteur dont je n'oublierai désormais plus le nom compliqué, Maylis de Kerangal.
Parce qu'on y pense pas, mais la construction d'un pont c'est d'abord un projet, ce sont des concours d'architectes, des décisions d'administrations, des volontés d'hommes politiques. Puis c'est la mise en place d'une équipe, le choix des spécialistes, le chef de chantier, l'ingénieur béton (qui est en réalité une ingénieuse jeune-femme), le grutier... Et puis il y a tous les autres, ceux qui se sont précipités à l'ouverture du chantier pour avoir du boulot, des centaines de corps de métier, d'hommes et de femmes qui se lèvent tôt pour en être, parce que ces temps-ci, on n'est jamais sûrs d'en trouver, du boulot.
Enfin, ce genre de projet un peu fou ne fait pas que des contents. Il y a aussi la mafia qui voit d'un mauvais œil l'ambition du maire et les écologistes qui regrettent qu'on empêche la migration des oiseaux et qu'on massacre les poissons. Il y a les mouvements de grève, la grogne des syndicalistes, les accidents de travail, les tentatives de sabotage...
Maylis de Kerangal nous raconte une dizaine de personnages qui se croisent et partagent, le temps d'un chantier, des émotions, des sensations et quelques rêves. Elle nous raconte l'énergie, le foisonnement, le tourbillon du chantier. Et pour ce faire, elle utilise une langue travaillée, ciselée, cherchant le mot parfait, frisant l'exercice de style : les quartiers sont "juvéniles et coruscant", les têtes lourdes sont "coincées dans la latence", les hommes traînent dans des "rades à barbaque huileux", les cheveux sont "flavescents",... 
Et malgré ce choix lexical très académique — et peut-être même grâce à lui — on est véritablement emporté par ce style bouillonnant qui rend cette histoire pleine d'humanité passionnante. 

Prix Médicis 2010.

Références :
Maylis de KERANGAL, Naissance d'un pont, éditions Verticales et Folio, Gallimard, 2010.