18 septembre 2014

Coup de cœur

Maylis de KERANGAL, Réparer les vivants

Le récit d'une greffe de cœur : ou comment le talent de Maylis de Kerangal transforme un acte chirurgical en une histoire palpitante (comme un cœur...) et terriblement émouvante.

Pour qu'il y ait greffe de cœur, il faut d'abord un cœur disponible et du coup, une mort cérébrale. Et donc, un décès, inopiné, souvent d'une personne jeune, pour que le cœur soit encore tout frais, tout neuf. Il y a donc aussi la souffrance, la douleur, l'horreur de la disparition.
Puis c'est un travail de dialogue, de persuasion. Convaincre les proches d'accepter que l'on touche au corps de celui qu'on vient de perdre mais qui semble encore si vivant, qui respire encore.
Ensuite c'est une course contre la montre: les actes chirurgicaux qui doivent être rapides et précis, le trajet sans encombre, les informations qui doivent circuler. Et tout ça, le plus vite possible avant que les organes, les poumons, le foie, les reins, le cœur,... ne commencent à se détériorer.

Le cœur de Simon migrait dans un autre endroit du pays, ses reins, son foie et ses poumons gagnaient d'autres provinces, ils filaient vers d'autres corps.
 
Et puis vient le receveur. Celui qui attend, depuis si longtemps, celui qui espère. Celui qui craint qu'il n'y ait jamais de cœur pour lui, puis qui espère qu'il ne rejettera pas l'organe qu'on lui offre.
Il y a encore les médecins, les infirmiers et infirmières, ceux qui savent comment en parler, ceux qui préfèrent opérer que discuter, ceux qui sont à l'écoute, ceux qui sont fatigués, ceux qui encadrent la douleur et l'angoisse,...
Et enfin, il y a la transplantation.
C'est tout ça que nous raconte Maylis de Kerangal dans son dernier livre dont le titre magnifique, emprunté à Tchekhov, évoque déjà toute la puissance et toute l'ampleur.
Dans ce style qui n'appartient qu'à elle, à la fois direct et poétique, l'auteur fait de cette greffe d'organe une épopée passionnante qui nous émeut et nous bouleverse.
Ni froideur (pourtant dans un récit médical), ni pathos (pourtant dans un récit sur la mort), mais beaucoup de justesse et de finesse pour ce très grand roman qui ne fait que confirmer un très grand auteur (que nous avions déjà beaucoup aimé ici).

Référence:
Maylis de KERANGAL, Réparer les vivants, Collection Verticales, Gallimard, 2014.

7 septembre 2014

To be or not to be Shakespeare?

Will le Magnifique, Stephen GREENBLATT

Un essai passionnant sur un écrivain dont on sait bien peu de choses. Et une méthode originale : expliquer l’homme par son œuvre.

Shakespeare a connu, dès ses premières pièces, la reconnaissance de ses contemporains. Les intrigues et les personnages créés par le dramaturge ont parcouru les siècles et sont, aujourd’hui encore, présents sur toutes les scènes, faisant de lui l’un des auteurs le plus célèbre au monde. Paradoxalement, peu de choses nous sont parvenues pour en apprendre davantage sur l’homme. Des documents juridiques sur lui et ses proches, essentiellement. Ces quelques sources permettent notamment de comprendre les liens qui l’attachaient à ses enfants et, au contraire, le peu d’intérêt qu’il semblait porter à son épouse… (On est loin de la passion de Roméo et Juliette...) Nous possédons également des témoignages indirects mais jugés trop tardifs pour être pris en considération.
Stephen Greenblatt, professeur de littérature à Harvard et spécialiste de Shakespeare, tente d’éclairer les zones d’ombre de sa biographie en partant de l’œuvre, posant comme postulat que la richesse et le foisonnement des univers contenus dans les pièces devaient trouver leur source dans les expériences, les souvenirs et les questionnements de l’artiste.

[…] Shakespeare bâtit sa carrière sur une série d’usurpations d’identité compulsives, de petits larcins conjugués à une imagination sans borne. Bien que dans ses affaires personnelles il ait évité tout ce qui aurait pu le conduire à connaître le même destin que Marlowe ou Greene, il trempa sur scène dans des passions dangereuses et des idées subversives. Tout ce que la vie lui affligea de douloureux, crise d’identité sociale, sexuelle ou religieuse, il en tira bénéfice pour son art (puis fit de son art une source de profit).

Tout comme dans Quattrocento, l’érudition de l’auteur est ici mise en scène dans un essai aux allures de récit. On suit donc l’itinéraire assez exceptionnel de ce fil de gantier qui quittera sa province, sa femme et ses enfants pour partir à la conquête des théâtres londoniens. 
Les problèmes d'argent de son père, la mort de son fils (un certain Hamnet... ça ne vous dit rien, Dr. Freud?), l'emprisonnement de certaines personnes de son entourage lorsque le pouvoir royal fait la chasse aux catholiques: tous ces événements se retrouvent, d'une manière ou d'une autre, dans ses œuvres. 
D'un point de vue artistique, sans créer de véritable rupture (il s'inspire largement de ses contemporains), Shakespeare va, au fil des pièces, développer une manière de faire évoluer ses personnages et de présenter au public un condensé d’humanité, de tous les milieux, de toutes les époques, en proie aux questionnements les plus essentiels : l’amour, la mort, le pouvoir, la religion, ... Des réflexions qui, selon Greenblatt, reflètent les pensées de l'auteur à différents moments de sa vie.
En plus d’une analyse originale de certains grands classiques shakespeariens (Hamlet, Macbeth, la Tempête ainsi que certains poèmes), Greenblatt remet en contexte chacune de ses hypothèses en fonction des questions religieuses, politiques et sociales qui secouent l’Angleterre de la fin du XVIème siècle. Complots, exécutions, chasse aux sorcières, révoltes populaires, épidémies… L’époque dans laquelle a évolué l’auteur est à l’image de ses œuvres : un monde instable, fragile, toujours susceptible de voler en éclats.
Un livre passionnant, enrichissant et qui, bien entendu, donne très envie de se replonger dans l’œuvre du grand Will.

Référence :
Stephen GREENBLATT, Will le Magnifique, traduit de l’anglais (États-Unis) par Marie-Anne de Béru, Flammarion, 2014.

26 août 2014

La tragi-comédie du mariage blanc

Troisièmes noces, Tom LANOYE

Un mariage blanc pour un misanthrope. Un roman en prise avec son temps, drôle, grinçant et tragique. Le Lanoye nouveau est arrivé.

Marteen, la cinquantaine, se remet difficilement de la lente agonie et de la mort de son grand amour, Gaétan. Rongé lui-même par une maladie incurable, il hante une maison vidée de la présence de l’autre, trop pleine d’objets et de souvenirs accumulés au fil des ans. Pour cet homme habitué aux plateaux de cinéma et au langage de l’image, chaque bribe de passé est une scène, avec cadrage, lumière et bande-son.
Mais son petit film intérieur ne suffit plus à rendre son existence supportable et c’est dans un instant d’inconscience (ou de désespoir ?) qu’il accepte une proposition casse-gueule : contracter un mariage blanc.
Il doit épouser, contre un sacré paquet d’argent, Tamara, la petite amie africaine de Norbet Vandessel. Une histoire de quelques mois, le temps qu’elle obtienne papiers et nationalité et qu’elle puisse ensuite vivre pleinement son amour avec Vandessel.
Le quotidien de Marteen, peu porté sur l’empathie et la compagnie de ses semblables, est chamboulé par l’arrivée de cette jeune fille fière, têtue, sans gêne mais dont la présence le force à quitter sa peau d’ours.
Là où l’on pourrait craindre une histoire pleine de bons sentiments (un homme en fin de vie réveillé par la présence d’une jeune fille qui le fera sortir de sa coquille… on dirait un scénario de film français…), Tom Lanoye compose une tragi-comédie qui s’inscrit avec force dans le monde d’aujourd’hui. Un pays (c’est la Belgique mais cela pourrait être partout en Europe) renfermé sur lui-même, où l’étranger est avant tout un suspect qu’il convient de ramener fissa à la frontière, après avoir fouillé sans état d’âme dans ce qu’il a de plus intime. Bien que les inspecteurs chargés d’enquêter sur le bien-fondé de leur union compose un duo du plus haut comique, l’humour est surtout grinçant. Comme lorsqu’il est question d’évoquer la vieillesse, la déchéance des corps, le racisme ordinaire ou encore la violence des rapports sociaux.
On retrouve à nouveau le style de l’auteur (dont on a souvent parlé), son goût pour les détours, pour les chutes abruptes et les changements de tons. À l’image de son personnage :

Moi, c’est de la jérémiade que je suis le champion. Et de l’exagération. L’hyperbole est toute l’histoire de ma vie. Remuer crûment un couteau dans une plaie, ça je le fais aussi. Ou alors je prends tout bonnement la fuite. Au milieu de la nuit. Je peux aussi laisser crever quelqu’un, sans plus. 

Dans ce troisième roman traduit en français, la langue de l’auteur flamand se fait plus crûe. Qu’il parle du nettoyage d’un dentier ou de la couleur du sexe de Marteen après avoir été rué de coups (âmes sensibles s’abstenir…). Contrairement à Magritte, chez Lanoye, une pipe est une pipe… (notamment dans une scène où l’on apprendra au passage le mot flamand balzak, qui n’a aucun rapport avec l’écrivain français… je vous laisse deviner…).
Lyrique, hyperbolique, scatologique, parfois même carrément grotesque mais, et c’est ce qui étonne toujours chez l’auteur, terriblement touchant. Sarcastique et, dans ce roman plus que dans les précédents, tragique.

Un extrait à lire sur le site de l’auteur.

Référence :
Troisièmes noces, Tom LANOYE, traduit du néerlandais (Belgique) par Alain van Crugten, Éditions de La Différence, 2014.

14 juillet 2014

An englishman in Firenze/Berlin

E.M. FORSTER, Avec vue sur l’Arno
Christopher ISHERWOOD, Adieu à Berlin

Rangez les Routards, les Cartovilles et les Guides verts: partez en vacances avec un écrivain anglais. À Berlin ou à Florence, l’exotisme est toujours une question de point de vue.

Deux écrivains anglais (presque contemporains l’un de l’autre) pour préparer (ou prolonger) ses vacances en Allemagne et en Italie. Si Berlin et la Toscane n’ont pas grand chose en commun, ce qui rapproche ces deux livres c’est bien le regard fasciné de leur auteur sur un monde nouveau qui, malgré sa rudesse ou ses inconvénients, lui ouvre les portes d’une autre façon de vivre.


Avec vue sur l’Arno est le troisième roman d’E.M. Forster et, après Monteriano (dont nous avions parlé ici), il constitue sa deuxième escale italienne. On y retrouve le douloureux problème du syndrome toscan : la beauté des lieux agit comme un puissant exhausteur de sensations et pousse le touriste aux mœurs victoriennes à baisser la garde.
En voyage en Italie sous la haute protection de son chaperon, Lucy fait la connaissance de l’étrange George Emerson. Et, quelque part dans la campagne sur les hauteurs de Florence, connaît un instant d’abandon qui la poursuivra jusqu’à son retour en Angleterre.

[…] le terrain céda et la jeune fille, avec un cri de surprise, se trouva dévalant hors du taillis. Lumière et beauté l’enveloppèrent. Elle était précipitée sur une terrasse à ciel ouvert, tapissée de violettes d’un bout à l’autre.
— Courage ! lui cria son compagnon qui la surplombait maintenant de six pieds. Courage et amour !


Dans cette comédie romantique, Forster peint avec beaucoup de finesse et d’humour l’étroitesse d’esprit de ses contemporains, leurs préjugés. À travers son personnage féminin, il signe un beau roman d’initiation sur la recherche de la liberté et, même s'il ne s'intéresse à la Toscane qu'aux premiers chapitres, montre également une amusante galerie d'Anglais en vacances, chacun chamboulé à leur façon par l'exotisme florentin. 

Dans un autre registre, celui de l’autobiographie, c’est également cette quête de liberté qui ressort de l’Adieu à Berlin de Christopher Isherwood. L’écrivain y séjourne dans l’entre-deux-guerres et vivote, au gré des rencontres, dans un univers bohème et festif. Centre des avant-gardes artistiques, Berlin est aussi à l’époque une ville où toutes les sexualités parviennent à s’exprimer de manière assez libre. Sans jamais aborder la sienne (si ce n’est par un silence qui en dit peut être davantage qu’il n’y paraît), Isherwood se campe en célibataire rompu aux tentatives de séduction féminines.
À Berlin, il tente d’écrire mais assure surtout sa subsistance grâce à des cours d’anglais qui lui permettent d’approcher, la journée, les membres de la haute société berlinoise tandis que le soir, il s’encanaille gentiment dans les bars et les cabarets. Il croise à plusieurs reprises le chemin de la pétillante Sally Bowles qui deviendra plus tard l’héroïne du musical Cabaret, tiré en grande partie des chroniques berlinoises d’Isherwood.
À côté de l’insouciance et de la légèreté d’une vie au jour le jour, le ton se fait plus sombre à mesure où le nazisme s’installe en Allemagne. L’air de rien, par une série de détails très finement observés, la peur fait son nid dans les rues et les foyers. Le livre devient alors le portrait nostalgique d’une époque et d’une ville vouée à disparaître.

Références:
E.M. FORSTER, Avec vue sur l’Arno, traduit de l’anglais par Charles Mauron, 10/18, 2000. (Réédité en 2014 en « Pavillons poche » chez Robert Laffont).

Christopher ISHERWOOD, Adieu à Berlin, traduit de l’anglais par Ludmila Savitzky, Grasset, « Les Cahiers rouges », 2014.

2 juillet 2014

Les cahiers au feu

"Nous les attendons depuis le 1er septembre, nous nous réjouissons depuis dix mois de leur arrivée, elles comblent enfants et adultes, nous les trouvons toujours trop courtes, ... Quoi ? Les vacances, bien sûr ! ..."

Si je commence ce billet comme une très mauvaise dissertation (avec l'éculé procédé de l'attente; et puis nous aimons aussi beaucoup notre travail et, si nous sommes très heureux d'avoir deux mois de congé en été, nous sommes aussi très heureux d'être en classe!) c'est pour célébrer le fait que nous n'aurons pas, mon collègue Consonne et moi-même, à en corriger une seule (de dissertation pour ceux qui n'ont pas suivi mon raisonnement ou ma syntaxe) pendant deux mois !

Mais cela ne nous dispense pas d'écrire un article spécial vacances, puisque, entre la baignade du matin et le mojito de l'apéro (ou le Spritz, si vous êtes d'humeur italienne), vous aurez enfin tout le temps de bouquiner !

Alors nous sommes allés piocher dans nos coups de cœur de cette année, nous avons rajouté quelques lectures encore non-mentionnées et nous avons assaisonné de quelques classiques.
Faites-vous rire :
Pour commencer les vacances, rien de tel qu'un bon fou-rire. L'humour corrosif de Shalom AUSLANDER, qui, dans L'espoir, cette tragédie, n'a pas eu peur de faire revivre Anne Frank et de la faire habiter dans le grenier du narrateur, saura venir à bout de tout sentiment de mélancolie. De la mélancolie, il y en a dans le dernier Jonathan COE, Expo 58, mais l'intrigue rocambolesque et certains personnages (dont les deux agents secrets anglais) font de ce livre une comédie des plus réjouissantes.

Faites-vous peur : 
Rien de tel que quelques frissons d'angoisse pour se rafraîchir de la chaleur estivale : les personnages du Dîner d'Herman KOCH vous glaceront le sang et vous feront adorer votre famille et l'Esprit d'hiver de Laura KASISCHKE vous glacera le sang et vous fera adorer l'été !
  
Faites-vous réfléchir : 
À l'après 11 septembre aux États-Unis, avec Un concours de circonstances d'Amy WALDMAN; à l'esclavage avec La dernière fugitive de Tracy CHEVALIER, le voyage d'une jeune quaker anglaise qui traverse l'Atlantique et découvre l'Amérique; grâce au très bel essai L'affaire de l'esclave Furcy de Mohammed AÏSSAOUI; à la responsabilité et à l'accueil des étrangers avec Tout ce que je suis d'Anna FUNDER.

Faites-vous un cours d'histoire : 
Avec le célèbre Certaines n'avaient jamais vu la mer de Julie OTSUKA, l'histoire méconnue des Japonaises émigrées aux États-Unis pendant la guerre; avec Quattrocento, un essai qui se lit comme un polar et qui nous fait (re)découvrir la Renaissance; avec Le Grand Cœur de Jean-Christophe RUFIN, roman historique autour du fascinant Jacques Cœur; avec les deux premiers tomes du Conseiller d'Hilary MANTEL, pour tout savoir de la relation entre Thomas Cromwell et les Tudor; et surtout avec L'échange des Princesses de Chantal THOMAS, contant le destin tout tracé de deux malheureuses petites filles condamnées à devenir princesses. 

Faites-vous plaisir :  
Avec le dernier Dona TARTT, Le Chardonneret; avec tous les livres de Maylis de KERANGAL, Naissance d'un pont, Corniche Kennedy ou encore le magnifique Réparer les vivants (dont nous n'avons pas encore parlé mais cela ne saurait tarder) et délectez-vous de cette écriture riche, rare, bouleversante. Maylis de Kerangal est sans doute la seule auteure capable de transformer le récit de la construction d'un pont ou d'une greffe cardiaque en roman d'aventure. À découvrir de toute urgence!

Bel été et bonnes vacances !

29 juin 2014

Un été en bonne compagnie

Un été avec Proust

« La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c’est la littérature. » (Le Temps retrouvé)

Une bien belle idée que cette édition en version papier de la série d’émissions de Laura El Makki consacrée en 2013 à l’auteur de la Recherche du temps perdu. Huit thèmes (le temps, les personnages, l’amour, la philosophie, les arts, …) par huit spécialistes (écrivains, universitaires, philosophes, …) du grand Marcel. Chaque partie se décline en cinq petites stations où les auteurs commentent et illustrent par un court extrait de la Recherche un aspect de l’œuvre.
Le livre s’adresse aux proustophiles, aux proustophages et autres proustolâtres mais constitue aussi une belle invitation pour ceux qui voudraient faire la connaissance, sans se sentir écrasés par la taille (ou le poids) de ce classique qui souffre encore aujourd’hui d’une réputation basée sur un malentendu. Car non, Proust n’est pas un auteur mondain et suranné qui sent la naphtaline !
Passant à la fois par les incontournables (la madeleine, la petite sonate de Vinteuil, …) et par des aspects plus pointus de la Recherche (le très beau chapitre consacré à l’imaginaire par Julia Kristeva), le livre donne envie de lire et de relire cet ami de longue date puisque, comme le dit l'auteur lui-même, « la lecture est une amitié. »
Comme à chaque fois où j’ai du temps devant moi, je vais une fois encore me replonger durant l’été dans la relecture de la Recherche. Et comme à chaque fois, ce sera des découvertes, des émerveillements face à la richesse de ce texte envoûtant, drôle, moderne, exigeant, accueillant et nourrissant. 
Lire Proust, c’est lire en soi-même.

« Mais pour en revenir à moi-même, je pensais plus modestement à mon livre, et ce serait même inexact que de dire en pensant à ceux qui le liraient, à mes lecteurs. Car ils ne seraient pas, selon moi, mes lecteurs, mais les propres lecteurs d'eux-mêmes, mon livre n'étant qu'une sorte de ces verres grossissants comme ceux que tendait à un acheteur l'opticien de Combray ; mon livre, grâce auquel je leur fournirais le moyen de lire en eux-mêmes. De sorte que je ne leur demanderais pas de me louer ou de me dénigrer, mais seulement de me dire si c'est bien cela, si les mots qu'ils lisent en eux-mêmes sont bien ceux que j'ai écrits […]. » (Le Temps retrouvé)

Notons que cette parution fait suite à celle de la première émission, consacrée à un autre grand classique de la littérature. Dans Un été avec Montaigne, Antoine Compagnon propose, toujours par courts chapitres, une lecture en mode aléatoire de l’auteur des Essais, basée sur un extrait.

Et pour d’autres billets sur Proust, c’est par ici.

Référence :
Un été avec Proust, Éditions des Équateurs/France Inter, 2014.

Il est également toujours possible de réécouter l’émission ici.

16 juin 2014

Les lettres à la case

Literary Life — Scènes de la vie littéraire, Posy SIMMONDS
Entre 2002 et 2005, Posy Simmonds, auteure des romans graphiques Gemma Bovery et Tamara Drewe, a tenu une chronique dans le supplément littéraire du Guardian. Avec beaucoup d’humour, elle y mettait en scène le petit monde de la littérature : librairies, auteurs, éditeurs, agents, …
Au fil des pages de ce recueil, qui vient de paraître dans sa traduction française, elle porte un regard amusé sur les habitudes et les travers de la scène littéraire anglaise : l’écrivain en mal de publicité, l’angoissé de la feuille blanche, la susceptibilité du créateur qui n’a pas confiance en lui, le succès de la littérature jeunesse que personne ne prend au sérieux, la petite librairie qui doit faire face à l’arrivée d’un mégastore, … Le ton est clairement satirique mais la caricature semble assez juste et plutôt bienveillante.
Chaque chronique tient en une page et offre à la dessinatrice un terrain de jeu plus étendu que celui de l’album traditionnel. Elle change de style et de trait en fonction de la petite histoire ou de l’instant qu’elle raconte. Les histoires du Dr Derek, spécialiste des maladies d’écrivain (grosse tête, plagiat aigu, gestation difficile, …) rappellent la BD des années 1960. Les aventures de Rick Raker, agent spécial (livres disparus des librairies, buzz, …), renvoient plutôt aux comics d’avant-guerre (à la Dick Tracy). On pense parfois aussi (notamment pour les pages composées d’un seul dessin) aux croquis de Sempé, lorsque celui-ci s’intéresse au monde de la culture.
Beaucoup de légèreté donc dans cet album qu’on pourra laisser trainer dans la maison pour le lire par petits morceaux.

Référence :
Literary Life — Scènes de la vie littéraire, Posy SIMMONDS, traduit de l’anglais (Angleterre) par Lili Sztajn et Corinne Julve, Denoël Graphic, 2014.

9 juin 2014

Haute société en voie d’extinction

Passé imparfait, Julian FELLOWES

Par le créateur de Downton Abbey, un roman enlevé, nostalgique et britishissime, sur la fin d’une époque.

C’est presque par effraction que Damian Baxter a fait son entrée dans la Saison de 1968. Cette suite de mondanités à l’attention des jeunes gens de bonne famille vit alors, sans le savoir, ses derniers jours. Après les swinging sixites, les seventies s'annoncent et emporteront avec elles les us et coutumes d’une aristocratie sur le déclin. Mais en 1968, entre bals et parties de campagne, la jeunesse dorée de l’Angleterre se retrouve entre pairs avant l’entrée dans l’âge adulte. Grâce au narrateur, un condisciple de Cambridge, Damian parvient, alors qu’il n’est pas du même monde, à s’imposer comme l’une des figures les plus en vue de la Saison.

Comme chacun sait, le plus grand magicien au monde ne peut faire sortir un lapin de son chapeau que s’il y a déjà un lapin dans le chapeau, même s’il est bien caché, et Damian n’aurait jamais pu connaître le succès dont je me considérais comme responsable s’il n’avait d’abord possédé ces qualités qui ont rendu son triomphe possible et, même, inévitable. Cependant, je ne crois pas qu’il aurait pu briller sous le feu des projecteurs mondains quand il était jeune, en tout cas pas à cette époque-là, sans une certaine aide. Et il se trouve que je fus celui qui lui procura cette assistance. Peut-être est-ce pour cette raison que sa trahison fut si cuisante pour moi. Je fis bonne figure, ou j’essayai en tout cas, mais cela n’enlevait rien à la douleur. Trilby avait trahi Svengali, Galatée avait détruit les rêves de Pygmalion.

Beau, charismatique, doté d’une envie de réussite qui n’a d’égal que son arrivisme, il fait chavirer le cœur des débutantes et trembler les parents qui ne voient pas d’un très bon œil l’intrusion d’un vilain petit canard dans leur cénacle.
Bien des années plus tard, l’Angleterre a changé de visage et la naissance n’est plus synonyme de réussite sociale. Alors qu’ils avaient coupé les ponts depuis près de quarante ans, suite à une soirée dramatique lors d’un voyage au Portugal, Damian, qui depuis a fait fortune dans le monde des affaires, reprend contact avec le narrateur pour le charger d’une mission délicate. L’occasion de replonger et de faire revivre un passé enfoui, ses secrets et ses fantômes.

— Tu retournes dans ton propre passé et tu dois le comparer avec ta vie actuelle, ce qui te force à te souvenir de ce que tu désirais à 19 ans, il y a quarante ans, avant que tu ne saches vraiment ce qu’était la vie. En fait, tu dois regarder en face toutes vos attentes de l’époque, les tiennes, celles de toutes ces jeunes dindes maquillées et de tous ces jeunes coqs prétentieux avec qui tu trainais. À cause de Damian, tu dois faire face à tout ce qui est arrivé à ces gens-là et à toi aussi. À la fin, avec l’âge, tout le monde doit regarder en face les déceptions de la vie.

Dans son roman, Julian Fellowes part à la recherche de ce temps perdu et ausculte à la loupe un microcosme en voie d’extinction (on pense souvent au Proust du Côté des Guermantes). De jeunes gens promis, par leur naissance, à un brillant avenir (ou, dans le cas des filles, condamnées à se trouver un mari qui pourra veiller sur leurs besoins), mais qui ne parviendront pas tous à s’adapter à un monde qui avance plus vite qu’eux. Avec une nostalgie qui n’empêche pas la lucidité, l’auteur décrit l’univers fermé et pétri de convenances d’une classe sociale en pleine transformation. Le ton est à la fois distancié et empathique, drôle et touchant. Quelque part entre P.G. Wodehouse et Evelyn Waugh.
L’intrigue se construit par une série d’aller-retours entre 1968 et 2008, levant peu à peu le voile sur cette étrange soirée portugaise. Le narrateur ouvre les yeux sur son passé mais pointe également, avec un regard digne d’un moraliste français du XVIIème siècle, les transformations de la société anglaise et les ambiguïtés de son rapport à l’aristocratie.
C’est un sujet que connaît bien l’auteur puisqu’il est, notamment, le créateur et le show runner de l’excellent Downton Abbey. On retrouve d’ailleurs, dans le rythme du récit, un découpage en scènes qui fait penser à celui d’une série télé. De quoi ravir ceux qui cherchent un bon roman pour les vacances.

Référence :
Passé imparfait, Julian FELLOWES, traduit de l’anglais (Angleterre) par Jean Szlamowicz, Sonatine Éditions, 2014.

1 juin 2014

Voyage au bout de la nuit irakienne

Yellow Birds, Kevin POWERS

Un premier roman à l’écriture poétique sur le parcours d’un jeune soldat américain revenu d’Irak. Puissant.

Bartle est un jeune vétéran de la guerre d’Irak. Engagé à vingt-et-un an, sans conviction ni patriotisme exacerbé, il participe aux combats, en première ligne. Des journées étranges, au rythme suspendu, entre silences et fracas. À ses côtés, Murph, dix-huit ans. Juste avant leur départ, Bartle a promis à la mère de ce compagnon d’armes de veiller sur lui et de le ramener vivant. Une promesse en l’air dont il mesurait mal la faisabilité… Le nombre de morts dans les rangs américains s’alourdit chaque jour.

Au début de ce qui était censé être l’automne, ces chiffres signifiaient encore quelque chose pour nous. Murph et moi étions d’accord. Nous refusions d’être le millième mort. Si nous mourions plus tard, eh bien soit. Mais que ce chiffre fatidique s’inscrive dans la vie de quelqu’un d’autre.

Et pourtant, Murph ira grossir la liste des disparus, dans d’étranges circonstances. Un poids sur la conscience de Bartle, déjà rongée par les souvenirs et les sensations qu’il ne parvient pas à ordonner. De retour à la vie civile, il se met à l’écart du monde et tente de comprendre et de mettre des mots sur son expérience. Vivant mais éteint, il ressasse l’horreur et l’absurdité de son passage en Irak.
Si l’auteur s’est en partie inspiré de son expérience de soldat, ce premier roman n’est pas un reportage de guerre. Il alterne des chapitres sur le quotidien d’une unité américaine en prise avec des ennemis fantômes, au milieu d’une population effrayée, avec ceux sur la reconstruction impossible de Bartle à son retour chez lui.

Je ne distinguais pas le vrai du faux, ce que j’inventais de ce qui était réel, mais je voulais que cela cesse, je voulais tout quitter, et que ma perception du monde s’évanouisse comme s’évapore le brouillard. Je voulais dormir, c’est tout. Un souhait passif, que je ne réalisais pas. Bien entendu, la ligne de démarcation est mince entre ne pas vouloir se réveiller et vouloir véritablement se tuer, et même si pour ma part, je ne découvris que plus tard que l’on peut marcher un long moment sur cette frontière sans le remarquer, n’importe lequel de vos proches comprend ce qui vous arrive dans ces moments-là, et c’est alors que surgissent toutes sortes de questions sans réponse.

L’écriture de Kevin Powers est puissante. Poétique et pourtant terriblement directe, elle rend aussi bien compte de la peur et de l’angoisse lors des combats que de la confusion qui ronge les survivants. L’auteur ne porte pas de jugement sur les raisons qui ont poussé l’Amérique à envoyer à l’autre bout du monde ces jeunes hommes que rien n’avait préparés à l’horreur de la guerre. Mais dans sa manière de faire vivre et ressentir les sensations et les émotions qui traversent son personnage, il donne à ce roman une dimension qui dépasse largement le cadre du conflit irakien.

Référence :
Yellow Birds, Kevin POWERS, traduit de l’anglais (États-Unis) par Emmanuelle et Philippe Aronson, Le Livre de poche, 2014.

18 mai 2014

En parler ou pas ?

Lors de notre dernière rencontre, Laurent-ICB m’entretenait sur le fait qu’il serait parfois utile que les blogueurs recensent aussi les livres qu’ils n’ont pas aimés.
Effectivement.
Il est très rare que sur cette page Amandine et moi publiions des billets sur des livres qui ne nous ont pas plu.

Tentative d’explication.

Nous lisons beaucoup. En grande partie pour le boulot (et, dans certains cas, des livres que nous n’avons pas choisis), parfois juste pour le plaisir (et quand les deux se combinent, c’est encore mieux). Du coup, nous n’écrivons pas sur tout ce que nous lisons, principalement par manque de temps. Alors, quitte à parler lecture, on préfère vraiment mettre en avant ce qui nous plait plutôt que ce qui nous semble dispensable. Et comme ce blog a aussi comme objectif de conseiller des lectures aux professeurs de français du secondaire, nous préférons faire des propositions plutôt que des avertissements.

Mais, une fois n’est pas coutume, et en quelques mots (j’assume tout à fait le peu d’argumentation de mes avis et je précise qu’il ne s’agit bien que de mon opinion !), un petit tour d’horizon des livres qui ne m’ont pas plus dernièrement (au risque de me mettre à dos pas mal de lecteurs…).

Hugo HAMILTON, Je ne suis pas d’ici
Le parcours d’un jeune Serbe un rien candide qui tente de s’intégrer en Irlande mais qui se trouve entrainé malgré lui dans une histoire d’assassinat. Le roman dresse un portrait assez sévère de l’intolérance face à l’autre mais s’englue dans une intrigue qui sonne faux, pleine de détours inutiles.
Amin MAALOUF, les Désorientés
Un brique qui donne à chaque page l’impression d’un déjà-lu. En parlant de la diaspora libanaise, Maalouf remet une couche sur le thème de l’identité multiple avec ce roman qui met en scène une série de personnages qui représentent chacun une communauté différente. Fabriqué et très didactique.
Maxence FERMINE, Noces de sel
En voulant rejouer Chronique d’une mort annoncée de Gabriel García Márquez, l’auteur de Neige tombe dans la parodie au fil d’une intrigue au dénouement digne d’une mauvaise telenovela.

Hernán RIVERA LETELIER, Mirage d’amour avec fanfare
Une histoire d’amour passionnel au Chili, sur fond de politique et de musique. Une écriture rococo, pleine de bruit et de digressions farfelues. Uniquement pour les amateurs du genre dont je ne suis apparemment pas!
Lynda RUTLEDGE, le Dernier Vide-grenier de Faith Bass Darling
Une intrigue qui tourne en rond autour d’une vieille femme atteinte de la maladie d’Alzheimer et dont on découvre l’histoire en passant par les antiquités qui garnissent sa riche demeure. Lassant et un peu mièvre. 
François GARDE, Pour trois couronnes
Grosse déception après le coup de cœur pour Ce qu’il advint du sauvage blanc. Après une très bon début, j’ai eu l’impression que l’intrigue s’embourbait dans une atmosphère d’exotisme fabriquée et pesante
Loïc MERLE, l’Esprit de l’ivresse
Un roman fragmenté sur les émeutes dans les banlieues françaises et petit chouchou de la rentrée littéraire 2013. L’écriture est très intéressante, extrêmement travaillée (ce qui souvent m’arrête) mais je me suis perdu et ennuyé dans un récit trop contenu.

11 mai 2014

D’autres grandes espérances

Le Chardonneret, Donna TARTT

Après plus de dix années de silence, Donna Tartt revient sur le devant de la scène avec un roman de formation ambitieux, ancré dans l’histoire de la littérature et qui n’hésite pas à jouer la carte du page turner. Une brique à dévorer.

Le destin de Théo Decker, treize ans, bascule le jour où, avec sa mère, il fait la visite dans un musée new-yorkais d’une exposition consacrée à la peinture hollandaise. Elle veut lui faire admirer un petit tableau de Carel Fabritius, le Chardonneret. À travers les salles de l’exposition, Théo suit du regard une jeune fille rousse accompagnée de son grand-père. 
Mais tout à coup, la visite vire au chaos. Une puissante explosion fait s’écrouler les murs et les plafonds du musée. Blessé, désorienté mais vivant, Théo tente de sortir des décombres et de retrouver sa mère lorsque le vieil homme qu’il avait aperçu auparavant, dans un dernier souffle, lui confie le tableau de Fabritius. Sans réfléchir à son geste, Théo l’emporte hors du musée, traversant les nuées de pompiers et de policiers qui ont investi les lieux. Il rentre chez lui, obsédé par l’idée d’y retrouver sa mère. Mais les heures passent et l’appartement reste désespérément vide : la mère de Théo est morte dans l’explosion.
Pour ainsi dire sans famille (son père avait auparavant quitté le domicile conjugal sans laisser de trace), Théo est accueilli dans un premier temps dans la famille huppée d’un de ses condisciples, les Barbour. Commence alors pour Théo une lourde période de deuil, de confusion et, par la suite, de rencontres décisives, de celles qui déterminent une existence. Avec à ses côtés, à l’abri des indiscrets et des polices du monde entier, le portrait de l’oiseau du maître hollandais.
Il y aurait beaucoup à dire pour ne raconter qu’une infime partie de l’intrigue de ce roman de formation qui se déploie avec une impressionnante fluidité sur près de 800 pages. Mais mieux vaut laisser au lecteur la chance d’être surpris par les rencontres, les hasards et les coups du sort qui jalonnent le parcours de Théo.
À l’image de l’oiseau, le personnage de Donna Tartt n’est prisonnier d’aucune cage et pourrait aspirer à la liberté s’il n’y avait cette chaine quasi invisible qui le maintenait rivé à son passé. Entre culpabilité et peur de l’abandon, Théo se construit tant bien que mal. Sa recherche du bonheur trébuche souvent au bord du précipice et, entre l’alcool et les drogues, il oscille sur un fil tendu au-dessus du vide, hésitant sans cesse entre le bien et le mal. Si le personnage est évidemment très attachant, l’auteure n’en fait pas pour autant un héros lisse et stéréotypé. On a souvent l’impression d’avancer à ses côtés dans une brume opiacée où les contours du monde s’effacent, se brouillent. Les journées de Théo ressemblent à un lendemain de veille qui ne s’arrêterait pas, sombre et angoissant.
Parallèlement à ce roman d’initiation finement construit, l’histoire du tableau dérobé ouvre d’autres voies narratives, celles des romans noirs et d’aventures qui plongent dans l’univers des faussaires et du marché de l’art. Dans la deuxième partie du livre, ce changement de tonalité redonne du souffle et du suspense à l’intrigue, sans pour autant perdre de sa substance.
Ce troisième roman de l’auteure à succès vient rompre un silence de plus de dix ans. De Donna Tartt, je n’avais lu que le Maître des illusions, qui ne m’avait pas laissé un grand souvenir. Ce qui n’est pas le cas de celui-ci. S’il présente parfois quelques longueurs, elles sont vite oubliées tant le souffle romanesque emporte tout sur son passage. Le livre avance avec précision et confiance. Les échos aux grands auteurs sont assumés et sonnent juste. Pas de pastiche mais bien une synthèse entre les classiques de la tradition romanesque : Dickens, Dostoïevski, Tolstoï, Proust, …
Comme nous le disions dans l’un de nos derniers billets, ces derniers mois étaient, pour Amandine et moi, bien remplis. C’est donc avec bonheur que je me suis accordé le temps de plonger dans ce grand roman et, chose qui ne m’était plus arrivée depuis longtemps, de ralentir ma lecture en voyant arriver la fin du livre.

Référence :
Le Chardonneret, Donna TARTT, traduit de l’anglais (États-Unis) par Édith Soonckindt, Plon, « Feux croisés », 2014.

17 avril 2014

L’adieu à la reine

Le Conseiller – tome 2 : le Pouvoir, Hilary MANTEL

Le second tome de la trilogie consacrée à Thomas Cromwell : il y a quelque chose de pourri au royaume d’Henri VIII.

1535. Les efforts de Thomas Cromwell ont fini par payer. Il a affronté la noblesse anglaise, défié l’Église catholique, réduit au silence tous ceux qui se dressaient sur son passage et qui voyaient d’un mauvais œil l’ascension fulgurante de ce fils de forgeron. Son roi, Henri VIII, a obtenu ce qu’il voulait : l’annulation de son union avec Catherine d’Aragon et, par conséquent, le droit d’épouser Anne Boleyn. Tout cela en grande partie grâce à Cromwell, qu’il nomme secrétaire du roi. 
À ce titre, Cromwell est au centre de toutes les décisions, au plus près du pouvoir. Ce qui ne plait évidemment pas aux vieilles familles de l’aristocratie du royaume qui digèrent mal le mariage d’Henri avec une femme qui n’appartient pas à leur caste. D’autant que la nouvelle reine est d'un caractère changeant et ombrageux. Elle redoute fortement la popularité de Catherine et, plus encore, celle de Mary, fille du premier mariage du roi, qui pourrait peut-être un jour prétendre au trône.
Mais plus que tout, ce que doit craindre la Boleyn, c’est son impossibilité d’offrir à son époux un héritier mâle. Les jours passent et le royaume ne voit rien venir. La cour bruisse des rumeurs les plus folles sur le couple royal et Henri, peut-être déjà lassé de sa nouvelle épouse, a jeté son dévolu sur la jeune Jane Seymour. Les jours d’Anne Boleyn sont comptés.
Dans ce deuxième tome de la trilogie consacrée à Thomas Cromwell (dont nous avions déjà parlé ici), on retrouve avec plaisir le style concis et vif d’Hilary Mantel qui donne à ce roman historique une dynamique originale. Les scènes s’enchaînent avec rythme, les dialogues sont nerveux, intercalés parfois par les rêveries de Cromwell, personnage aux multiples facettes, tenant serré dans sa main le fil de multiples intrigues. 
Arrivé aux plus hautes fonctions, il est désormais au centre de toute les affaires, privées ou publiques, du pays. Diplomate, stratège, oreille attentive, manipulateur : Cromwell est tout à la fois. Les fans de la série House of Cards pourront peut-être même y voir, le machiavélisme en moins, un ancêtre de Frank Underwood ! Se battant pour les autres aussi bien que pour sauvegarder ce qu’il a obtenu de dure lutte pour les siens, on se demande parfois ce qui se cache derrière l’ambition de l’homme. Là aussi, Mantel évite les pièges de la psychologisation rigide et trop explicite du personnage, laissant planer une part de mystère.

Référence :
Le Conseiller – tome 2 : le Pouvoir, Hilary MANTEL, traduit de l’anglais (Angleterre) par Fabrice Pointeau, Sonatine Éditions, 2014.

22 mars 2014

Ben alors?

Que se passe-t-il sur Voyelle et Consonne?

"Rien", me direz-vous. Et vous n'aurez pas tort...

Par contre, pour nous, la vie ne s'est pas arrêtée et elle fonctionne même à plein régime. 

Entre voyages scolaires (Lille pour Amandine, Berlin pour Xavier), répétitions théâtre (un Roméo et Juliette revisité pour Amandine, des Jumeaux vénitiens pour Xavier), poignet cassé (pour Amandine), cours, corrections, inspectrice, bouclage d'une revue, etc., on trouve quand même le temps de lire mais pas celui pour raconter ici tout ce qu'on en pense.

Mais ça viendra!

À bientôt.

17 février 2014

Bons baisers de Bruxelles (en VF)

Nous vous en parlions il y a quelques mois; le voici enfin traduit!
Notre critique ici.

Référence:
Jonathan COE, Expo 58, traduit de l'anglais par Josée Kamoun, Gallimard, 2014. 

6 février 2014

Under the bridge

Maylis de KERANGAL, Naissance d'un pont

L'histoire étonnante mais passionnante de la construction d'un pont suspendu dans une ville imaginaire. Et surtout la découverte d'une auteure exceptionnelle.

A priori, le récit de la construction d'un pont, pendant plus de 300 pages, était loin de me tenter, loin s'en faut. Il fallut que j'entende les nombreux éloges de mes collègues et que je vois leurs yeux pétiller lorsqu'ils évoquaient la découverte de ce livre étonnant pour que je me décide à me plonger dans Naissance d'un pont. Et je compris. Je fus, dès la première page, complètement séduite par cette histoire, qui raconte bien la naissance d'un pont, mais surtout le destin croisé d'hommes que parfois tout oppose si ce n'est la réalisation de ce projet herculéen, mais aussi par l'écriture incroyable de cet auteur dont je n'oublierai désormais plus le nom compliqué, Maylis de Kerangal.
Parce qu'on y pense pas, mais la construction d'un pont c'est d'abord un projet, ce sont des concours d'architectes, des décisions d'administrations, des volontés d'hommes politiques. Puis c'est la mise en place d'une équipe, le choix des spécialistes, le chef de chantier, l'ingénieur béton (qui est en réalité une ingénieuse jeune-femme), le grutier... Et puis il y a tous les autres, ceux qui se sont précipités à l'ouverture du chantier pour avoir du boulot, des centaines de corps de métier, d'hommes et de femmes qui se lèvent tôt pour en être, parce que ces temps-ci, on n'est jamais sûrs d'en trouver, du boulot.
Enfin, ce genre de projet un peu fou ne fait pas que des contents. Il y a aussi la mafia qui voit d'un mauvais œil l'ambition du maire et les écologistes qui regrettent qu'on empêche la migration des oiseaux et qu'on massacre les poissons. Il y a les mouvements de grève, la grogne des syndicalistes, les accidents de travail, les tentatives de sabotage...
Maylis de Kerangal nous raconte une dizaine de personnages qui se croisent et partagent, le temps d'un chantier, des émotions, des sensations et quelques rêves. Elle nous raconte l'énergie, le foisonnement, le tourbillon du chantier. Et pour ce faire, elle utilise une langue travaillée, ciselée, cherchant le mot parfait, frisant l'exercice de style : les quartiers sont "juvéniles et coruscant", les têtes lourdes sont "coincées dans la latence", les hommes traînent dans des "rades à barbaque huileux", les cheveux sont "flavescents",... 
Et malgré ce choix lexical très académique — et peut-être même grâce à lui — on est véritablement emporté par ce style bouillonnant qui rend cette histoire pleine d'humanité passionnante. 

Prix Médicis 2010.

Références :
Maylis de KERANGAL, Naissance d'un pont, éditions Verticales et Folio, Gallimard, 2010.

2 février 2014

« C’est toi, le pédé ? »*

Édouard LOUIS, En finir avec Eddy Bellegueule

Le jeune Édouard Louis ausculte à la loupe son milieu et son parcours : la découverte de soi par l’injure et les coups.

Sur la quatrième de couverture, l’auteur écrit :

Très vite, j’ai été pour ma famille et les autres une source de honte, et même de dégoût. Je n’ai pas eu d’autre choix que de prendre la fuite. Ce livre est une tentative pour comprendre.

Avant la fuite, Eddy a subi les coups. Pendant deux ans, au collège, il est frappé et humilié presque quotidiennement par deux brutes de son école. Un rituel à l’abri des regards, une humiliation silencieuse qu’Eddy accueille sans broncher. Au moins, ses bourreaux sont discrets.

Uniquement cette idée : ici, personne ne nous verrait, personne ne saurait. Il fallait éviter de recevoir les coups ailleurs, dans la cour, devant les autres, éviter que les autres enfants ne me considèrent comme celui qui reçoit les coups. Ils auraient confirmé leurs soupçons : Bellegueule est un pédé puisqu’il reçoit des coups (ou l’inverse, qu’importe).

Pédé, tapette, enculé, pédale. La violence commence par le langage et c’est par l’injure que se construit l’identité du jeune garçon, dans le regard et la réprobation des autres. Son corps, sa démarche, ses mains, ses « manières » ne sont pas celles des hommes de son entourage et de sa famille. Dans ce petit village du Nord, un homme, c’est un dur. Ça boit, ça cogne. Même s’il tente de se conformer à ce modèle, rien n’y fait.

Tous les matins en me préparant dans la salle de bains je me répétais cette phrase sans discontinuer tant de fois qu’elle finissait par perdre son sens, n’être plus qu’une succession de syllabes, de sons. Je m’arrêtais et je reprenais Aujourd’hui je serai un dur. Je m’en souviens parce que je me répétais exactement cette phrase, comme on peut faire une prière, avec ces mots et précisément ces mots Aujourd’hui je serai un dur (et je pleure alors que j’écris ces lignes ; je pleure parce que je trouve cette phrase ridicule et hideuse, cette phrase qui pendant plusieurs années m’a accompagné et fut en quelque sorte, je ne crois pas que j’exagère, au centre de mon existence).

Il n’y a pas de place pour la différence dans ce milieu ouvrier, pauvre et honteux de sa propre misère. Un monde renfermé sur lui-même qui n’imagine l’ailleurs qu’avec méfiance ou dédain ; où la seule ouverture vers le monde extérieur est la télévision, allumée du matin au soir. Le portrait de la classe sociale d’origine du narrateur est sans fard : alcoolisme, racisme, bêtise, violence, … Les mots sont très durs mais reflètent avec justesse une réalité que l’on voit peu en littérature — ou du moins pas avec cette acuité. Le roman raconte l’apprentissage douloureux d’un jeune garçon dont la différence, ici l’orientation sexuelle, ne se conforme pas avec les attentes et les habitudes de sa classe sociale. Édouard Louis, à travers cette histoire très personnelle, écrit aussi en sociologue et c’est peut-être ce qui permet à son texte de ne pas sonner comme un règlement de compte avec le milieu dont il est issu.
En repensant au déferlement de haine lors des manifestations contre le mariage gay en France, je me dis que cette libération de la parole « décomplexée » ne risque pas d’aider les jeunes, filles ou garçons, qui vivent leur différence dans le secret et dans la honte. Et est-il besoin de rappeler que, statistiquement, les jeunes homos sont davantage sujets aux tentatives de suicide que les hétéros ?
Ce livre d’une violence terrible, dont on sort forcément ému et secoué, nous rappelle que le chemin est encore long.

Référence :
Édouard LOUIS, En finir avec Eddy Bellegueule, Seuil, 2014.

* Je me suis permis d’emprunter le titre de ce billet à celui de l’article de Didier Eribon dans le Nouvel Obs.

27 janvier 2014

Danny Girl

Transatlantic, Colum McCANN

Entre l’Irlande et l’Amérique, sur quatre générations, McCann mélange la petite et la grande histoire. Pas toujours convainquant.

En 1919, deux aviateurs anglais réalisent le premier vol transatlantique sans escale. John Alcock et Arthur Brown s’envolent de Terre Neuve, à bord de leur Vickers Vimy, pour rejoindre l’Irlande. Ils parcourent en sens inverse le trajet que de nombreux Irlandais ont emprunté pour venir s’installer en Amérique, terre de toutes les promesses.
Dans leur coucou, les deux pilotes emportent la lettre d’une journaliste américaine, fille d’un ancienne domestique irlandaise partie elle aussi pour le Nouveau Monde. Lily Duggan a quitté Dublin en 1845 après avoir fait la rencontre de Frederick Douglass, un esclave américain débarrassé de ses chaines. Écrivain et militant abolitionniste, Douglass parcourt l’Irlande pour rallier à sa cause le plus grand nombre. Son charisme et son charme — on l’appelle parfois le « dark dandy » — opèrent sur la jeune fille et lui donnent la force et le courage d’aller tenter sa chance au-delà de l’océan.
Dans son dernier roman, Colum McCann mélange les époques et voyage entre quatre générations de femmes qui vont et viennent entre l’Irlande et l’Amérique. À côté de cette histoire intime, d’autres figures croisent le destin de ces quatre personnages : les aviateurs, l’ancien esclave ou encore George Mitchell, ancien sénateur américain, artisan de l’Accord du Vendredi Saint qui, en 1998, mettra (temporairement) fin au conflit nord-irlandais. L’auteur tente de nous montrer ces figures historiques par le biais du quotidien, à travers leurs réflexions et leurs observations sur le monde de leur époque, et plus particulièrement sur le pays de l’auteur : l’Irlande.
Comme dans Et que le vaste monde poursuive sa course folle c’est donc à nouveau un voyage entre la petite et la grande histoire, par sauts successifs, d’un personnage et d’une époque à l’autre, que nous convie Colum McCann. Cette construction éclatée ne semble pourtant pas aussi fluide et tendue que dans son précédent roman. Et si l’on retrouve avec beaucoup de plaisir la finesse du style de l’auteur, on se perd parfois un peu dans ses va-et-vient dans le temps et l’espace. L’idée renforce le propos mais sent parfois trop l’artifice. 

Référence :
Colum McCANN, Transatlantic, traduit de l’anglais (Irlande) par Jean-Luc Piningre, Belfond, 2013.

20 janvier 2014

(Re)Lire ses classiques #10

La Pierre de Lune, Wilkie COLLINS

Considéré comme le précurseur du roman policier, Wilkie Collins s’amuse à balader son lecteur dans une intrigue foisonnante et drôle, à la construction terriblement moderne.

Un officier de l’armée des Indes dérobe un énorme diamant jaune enchâssé au front d’une divinité hindoue lors de l’assaut de la ville de Seringapatam. D’étranges légendes circulent autour de la pierre précieuse : elle serait, depuis des siècles, placée sous la protection de trois brahmanes. Malheur à celui qui s’en empare…
Une fois revenu en Angleterre, l’officier et le fruit de son larcin ne font plus parler d’eux jusqu’à la mort du voleur qui décide de léguer le bijou à sa nièce, la jeune Rachel Verinder. Une fois dans les mains de sa nouvelle propriétaire, les ennuis commencent. Alors que trois Indiens rôdent aux alentours de la maison de la jeune fille, la Pierre de Lune disparaît mystérieusement et, dans son sillage, jette le trouble dans les esprits de tous les occupants. C’est le début d’une longue et étrange enquête dans laquelle de nombreux protagonistes viendront ajouter leur grain de sel. Sans parler des conséquences inattendues de cette disparition : mort, promesses de mariage rompues et amours impossibles.
Ce qui frappe à la lecture de ce classique du genre, c’est l’incroyable modernité de la construction. Afin de comprendre la succession de tous les événements liés à la disparition du diamant, le cousin de Rachel, Mr. Francis Blake, demande à tous ceux qui ont été témoins des différentes étapes de cette étrange affaire de revenir sur les faits et de consigner leur témoignage. Journaux intimes, lettres, comptes rendus, confessions, … On passe donc d’un narrateur à l’autre pour, petit à petit, parvenir à percer le mystère de la disparition du diamant. Une vieille jeune fille bigote, un médecin tourmenté, une voleuse repentie, … et un majordome au flegme à toute épreuve, confit par la lecture de Robinson Crusoé ! 
Et bien entendu, parmi les nombreux personnages qui vont et viennent, un sergent fin limier, rationnel et observateur, qui n’en est pas moins passionné par la culture des roses. Tout ce petit monde va dénouer un à un les fils d’une intrigue passionnante et pleine de rebondissements.
Collins est souvent considéré comme le précurseur du roman policier. Il est du moins l’un des premiers à construire tout un roman autour d’un mystère et d’utiliser (notamment) un personnage de policier pour le résoudre. À cela, il faut ajouter l’humour distancié et le talent de l’auteur pour camper des personnages étonnants et croqués avec beaucoup de finesse.

Référence :
Wilkie COLLINS, La Pierre de Lune, traduit de l’anglais par Marguerite de Vaudreuil, Archipoche, 2013.

4 janvier 2014

Bonnes résolutions


Point de conseils cadeaux de Noël comme à notre habitude, mais une liste de bonnes résolutions !
En cette veille de début d'année, quelques heures avant le renouveau, il est temps de penser, et ce avant que nous ayons l'esprit embrumé par les spiritueux, la bonne chère, la musique, les conversations passionnées et autres joies des fins d'année, à prendre de sages décisions pour que 2014 soit douce, légère mais aussi pleine pleine de (bons) mots et de (belles) lettres ! L'occasion aussi de revenir sur nos lectures 2013.

Nos résolutions 2014 sont donc, dans le désordre, les suivantes (et si vous les partagez, suivez les liens):

- De lire et/ou de relire des classiques. Allez, au moins deux sur l'année. Quelques idées ici.

- De lire du Laura Kasischke et du Joyce Carol Oates parce que comme dirait Xavier : "ce sont des auteurs qu'on pourrait lire les yeux fermés", que chaque livre est un merveille de poésie et de cruauté et ce, malgré qu'elles soient toutes deux très prolifiques et qu'elles ont constitué une œuvre véritablement cohérente tout en écrivant des livres chaque fois singuliers. (Attendez peut-être néanmoins la fin des fêtes pour lire Esprit d'hiver, il se pourrait que ça vous empêche d'en profiter pleinement...)

- De lire du Alice Munro, prix Nobel de cette année, reprise dans les grands auteurs étrangers du Magazine littéraire du mois de septembre, auteur de quatorze livres, et que nous n'avons pas encore lus!

- De rire ! Que ce soit grâce à l'humour juif (ici), l'humour nordique (ici et ici, par exemple) ou l'humour british (ici), relisons ces auteurs qui nous font sourire ou éclater de rire et nous rendent la vie plus légère!

- De lire le prix Goncourt qui, cette fois-ci, rend les critiques unanimes !

- De lire des auteurs belges, au moins juste pour nous faire plaisir, à nous, Voyelle et Consonne, qui revendiquons notre belgitude ! Et s'il faut n'en citer qu'un, ce sera... Tom Lanoye ! Ici, ici et ici.

- De se refaire une petite leçon d'histoire, sur la Renaissance ou sur les premiers ennemis du nazisme.

Et surtout, prenons la bonne résolution de ne lire que ce qu'on a envie de lire ! C'est vrai, quoi, à la fin !
Bonne et heureuse année à tous !

23 décembre 2013

Cui-cui

Voyelle et Consonne s'amusent dorénavant aussi sur Twitter: @VoyelleConsonne

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13 décembre 2013

Prousteries

Avant la fin de 2013, année qui a célébré le centenaire de la parution du premier volume de la Recherche, retour sur quelques lectures proustiennes.

Alors que je suis toujours occupé, par intermittence, à ma relecture de la Recherche du temps perdu (dont j’ai déjà parlé ici), difficile de résister aux publications récentes qui ont remis Proust en vitrine des librairies.
S’il refusait de faire de son grand livre un roman à clé, il n’en reste pas moins que la vie de l’auteur a nourri son œuvre et inversement. Sans parler du fait que l’homme est un personnage à part entière, étonnant, versatile, drôle, agaçant et tragique à la fois. Autant de raisons de s’intéresser à sa vie et à sa manière de travailler.

Dans son très bel essai Proust contre Cocteau, Claude Arnaud (auteur de l’excellente biographie de Cocteau parue en 2003) nous fait découvrir la relation d’amitié qui a longtemps uni les deux auteurs. Derrière une certaine forme d’admiration, teintée comme souvent chez Proust de sentiments amoureux, se cachent pourtant la jalousie et l’envie : Proust se désespère en voyant la facilité avec laquelle son cadet de vingt ans acquiert à la vitesse de l’éclair une célébrité que lui-même recherche maladivement depuis ses débuts ; de son côté, Cocteau assistera, après la mort de son aîné, à la postérité croissante de l’œuvre de Proust, alors que la sienne se retrouve à la périphérie du paysage littéraire (et occupe, aujourd’hui encore, une place à part). C’est aussi deux manières radicalement opposées de concevoir le métier d’écrivain.

Incapable de ramasser littérairement sa sensibilité, le petit Marcel envie l’intelligence cursive de Cocteau, qui perçoit d’emblée ce qu’elle percevra toujours. (…) En l’empêchant de rester deux heures en place, elle lui interdit de parfaire un livre central ou une œuvre massive. Il pense n’avoir qu’à puiser dans sa personnalité exubérante pour bâtir un nouveau livre ? Proust pressent qu’il lui faudra d’abord sacrifier son être réel, s’il veut se reconstruire par écrit.

Le livre met en parallèle les parcours des deux auteurs pour souligner, avec beaucoup de finesse dans la manière de raconter, l’influence particulière qu’ils ont pu avoir l’un sur l’autre.

On taxe souvent Proust de grand mondain. L’accusation est assez excessive lorsque l’on sait qu’il a vécu une bonne partie de sa vie d’adulte enfermé chez lui, sacrifiant tout à l’écriture. Enfermé et donc particulièrement sensible (c’est un euphémisme quand il est question de Proust) à son environnement, son cadre de vie, son appartement et, par extension, son voisinage.  Estelle Gaudry et Jean-Yves Tadié  viennent d’établir et de publier la correspondance que Marcel a entretenue avec Marie Williams, sa voisine du dessus, épouse d’un dentiste américain. À travers une vingtaine de lettres, on découvre Proust au quotidien : sa curiosité pour tout un chacun, sa sollicitude, sa compassion qui, portée parfois à l’extrême, peut faire peur et sa hantise du bruit.

J’espère que Bagnoles vous fait du bien, j’espère aussi que vous avez auprès de vous votre fils que je regrette de ne pas avoir vu à Paris. Vous êtes bien bonne de penser au bruit. Il est jusqu’ici modéré et se rapproche relativement du silence. Ces jours-ci un plombier est venu tous les matins de 7 à 9 ; c’est l’heure qu’il avait sans doute élue. Je ne peux pas dire qu’en cela mes préférences concordassent avec les siennes !

Entre les conversations de voisinage et les compliments de circonstances, Proust glisse des mots sur la musique, la littérature, des amis communs, avec élégance et humour. Une manière détournée, pour ceux qui n’ont jamais lu Proust épistolier, de découvrir cette autre facette de l’auteur.

Et pour les proustophiles acharnés, le clou du spectacle est sans conteste la superbe édition que Gallimard consacre aux premières épreuves de Combray corrigées par l’auteur, en fac-similé, avec leur transcription.
Au fil des ajouts et des modifications, le texte se densifie, gonfle, devient plus ample et plus précis. On assiste véritablement au travail de création. Cette édition est également un merveilleux objet : certaines pages se déplient pour faire apparaître les « paperoles », ces petits morceaux de papiers collés que Proust ajoutait sans cesse à ses textes. On pourrait parler de pop-up littéraire !
Un beau livré édité à 1200 exemplaires (et que mon cher et tendre a eu la judicieuse idée de m’offrir pour mon anniversaire !) et déjà épuisé.

Pas encore lus mais en bonne place dans ma lettre au Père Noël : Proust est une fiction de François Bon et Le dictionnaire amoureux de Marcel Proust de Jean-Paul et Raphaël Enthoven.

Références :
Claude ARNAUD, Proust contre Cocteau, Grasset, 2013.
Marcel PROUST, Lettres à sa voisine, Gallimard, 2013.
Marcel PROUST, Du Côté de chez Swann – Combray. Première épreuves corrigées (1913), Hors série Beaux Livres, Gallimard, 2013.

2 décembre 2013

Royales poupées

L’Échange des princesses, Chantal THOMAS

Entre l’essai historique et le roman, Chantal Thomas raconte le destin particulier de deux enfants soumis aux caprices de l’histoire.

Philippe d’Orléans, Régent de France, est extrêmement fier de son idée : une double union entre la France et l’Espagne. Il veut unir Louis XV à la jeune Infante Anna Maria Victoria et, dans la foulée, le prince des Asturies, futur roi d’Espagne, à sa propre fille, Mlle de Montpensier. L’initiative du Régent enchante toutes les parties, heureuses à l’idée d’une alliance entre les deux grandes puissances européennes. Le plus vite sera donc le mieux.

Curieuse hâte, souligne Saint-Simon, on a des années devant nous, étant donné les âges de tous ces fiancés. De précoces fiancés, il faut l’avouer. Si le prince des Asturies a quatorze ans, la fille du Régent n’en a que douze, Louis XV (…) va vers ses douze ans. Quant à Anna Maria Victoria, infante d’Espagne, elle est née le 31 mars 1718. La future épouse de Louis XV et reine de France n’a pas encore quatre ans !

L’échange des princesses a lieu en 1722. L’une part de Madrid, l’autre de Paris. Elles laissent définitivement derrière elles leur famille et leur cour pour accomplir un destin que d’autres ont décidé pour elles. Elles se croisent, lors d’une cérémonie à haute valeur symbolique, sur une petite île qui sépare les deux pays.
Le Régent et les souverains espagnols se félicitent de la réussite du projet. Le peuple acclame les nouvelles venues et se réjouit à l’idée des noces. Mais ce que tous semblent oublier, c’est qu’il n’en va pas des relations humaines comme des courriers diplomatiques et que ces petites princesses ont parfois des sentiments.
Après avoir vu le très beau film d’Olivier Assayas, Les Adieux à la reine, adapté d’un livre de Chantal Thomas, j’avais envie de découvrir cette auteure que je n’avais jamais lue. C’est chose faite avec ce livre à mi-chemin entre l’essai historique et le roman. À partir d’extraits de presse ou de correspondances, Chantal Thomas redonne vie à cet épisode de l’histoire où les symboles prennent le pas sur le réel.
Au centre de la vie de la cour, les corps des personnes royales sont les astres autour desquels tout s’organise. Et ceux des petites princesses, reines en devenir, sont nourris, habillés, scrutés, comme ces poupées que la petite Infante emmène partout avec elle. Si leur destin n’est clairement pas entre leurs propres mains, elles différent cependant dans leur manière de s’y soumettre. La princesse de Montpensier s’enferme dans un mutisme forcé et fait rarement bonne figure. Et, bien que pubère, elle tarde à fournir un héritier à la famille royale espagnole.
De son côté, la jeune Anna Maria Victoria est complètement habitée par son statut de future reine de France. Malgré ses manières enfantines, elle assume pleinement le rôle qui lui a été dévolu et, surtout, vibre d’amour pour son Louis qui ne lui accorde que de très vagues marques d’affection. Mais peu importe, la fillette fait le bonheur de la cour.

L’infante charme par sa bonne humeur et par ses répliques. Par exemple, à l’ambassadeur du Portugal qui après avoir pris des nouvelles de sa santé lui demande si « elle trouve la France et Versailles plus beaux que Madrid elle répond : J’ai eu toutes les peines de monde à me séparer de mon père et de ma mère mais je suis bien aise d’être reine de France. » Son esprit, dit-on, tient du prodige ? On admire, on s’extasie. Et si c’était trop, si elle avait trop d’esprit pour survivre ?

Peu importe finalement leur caractère ou leur docilité car les deux princesses sont le caprice de leurs aînés : leur destin ne tient qu’à un fil.
Chantal Thomas est un excellente conteuse et, dans une langue qui emprunte à l’époque qu’elle raconte sa grâce et sa clarté, elle entraine le lecteur à la suite de ces enfants sacrifiés, objets de grande valeur qui peuvent à tout moment passer de mode. Un petit bout d’histoire et une plongée dans les mentalités de l’époque.
Autre temps, autres mœurs ? À voir l’engouement médiatique autour de la naissance du prince George en Angleterre, on peut en douter…

Référence :
Chantal THOMAS, L’Échange des princesses, Seuil, 2013.

25 novembre 2013

Oi Va Voi !

L’Espoir, cette tragédie, Shalom AUSLANDER 

Une farce à l’humour décapant sur le poids de la mémoire et la transmission. Intelligent et jubilatoire.

Un nouveau départ, l’envie de ressouder sa famille et son couple, de mettre de côté sa dépression et de prendre soin de sa mère qui (avec un peu de chance) n’en a plus pour très longtemps. Solomon Kugel avait les meilleures raisons du monde de venir habiter cette vieille maison en bois, dans une petite ville de l’état de New York. De bonnes raisons, certes, mais une grave erreur de jugement : l’espoir !

Pourquoi le poulet avait-il traversé la route ? avait-il demandé à Kugel.
Je ne sais pas, avait répondu Kugel. Pourquoi a-t-il traversé la route ?
Parce que c’était un schmok. […] Le poulet a traversé la route pour la même raison que nous le faisons tous : parce que nous croyons que ce qui est de l’autre côté sera mieux. Mais, dites-moi, il n’y a pas de guerres, de l’autre côté de la route ? Pas de souffrance, de divorces, pas d’échecs ? […] La route, ce n’est pas un endroit pour les poulets naïfs qui rêvent d’un monde meilleur. Il y a des voitures. Et des camions. Et plein de poulets écrasés. […] Alors, Kugel, je vous pose encore la question : Pourquoi le poulet a-t-il traversé le route ?
Parce que c’était un schmok, avait répondu Kugel.


L’herbe n’est donc pas plus verte ailleurs et, en ce qui concerne Solomon Kugel, elle aurait même tendance à virer au feu de paille : son couple s’enlise, sa mère continue de prédire l’arrivée d’un nouvel Holocauste et, surtout, une odeur nauséabonde plane dans toute la maison. Une nuit d’insomnie, Solomon grimpe au grenier, d’où s’échappent de petits bruits sourds et où l’odeur semble plus forte et insupportable qu’ailleurs. Il découvre alors que, sans le savoir, sa petite famille cohabite avec une vieille femme acariâtre, à l’hygiène douteuse, occupée à tapoter frénétiquement sur un clavier d’ordinateur : une certaine Anne Frank !
Évidemment, avec un sujet comme celui-là, il faut accepter dès le départ l’humour grinçant et la lecture au xième degré. On rit là où ça fait mal : le tourisme concentrationnaire, la victimisation, le poids du souvenir. Anne Frank en veille femme repoussante, manipulatrice, obsédée par sa postérité : il fallait oser. Mais Shalom Auslander sait danser sur le fil. La farce et l’outrance servent ici à interroger la mémoire et, surtout, la manière dont elle circule d’une génération à l’autre.
De l’humour intelligent, grinçant et jubilatoire.

Référence :
Shalom AUSLANDER, L’Espoir, cette tragédie, traduit de l’anglais (États-Unis) par Bernard Cohen, Belfond, 2013.
En poche (10/18) en février 2014.

8 novembre 2013

Longues nuits

Herbjorg WASSMO, Cent ans

L'histoire de quatre générations de femmes sur une île norvégienne où les hivers sont rudes et les nuits interminables. Le dernier livre de la romancière Herbjorg WASSMO a des accents furieusement autobiographiques.

Cent ans, c'est le nombre d'années qui sépare Sara-Susanne de Herbjorg, son arrière petite fille. Cent ans d'histoire, donc, dans le cadre particulier de l'extrême pointe septentrionale de la Norvège. Quatre générations de femmes qui se succèdent et font des enfants, parfois beaucoup d'enfants, dans ce monde aride, où les hommes travaillent beaucoup, partent en mer longtemps et où les femmes peinent à trouver un sens à leur vie.
Il y a Sara-Susanne, donc, l'arrière grand-mère, point du départ de l'histoire puisque son portrait trône toujours dans la cathédrale de Vagan, île où se situe  le récit, et mère de dix enfants ; Elida, la grand-mère, elle-même mère de dix enfants, qui ne se sent pas toujours digne de cette nombreuse progéniture ; Hjordis, la mère, enfant traumatisée par un abandon (sa mère la confiera quatre ans à sa sœur avant de la récupérer) mais aveugle sur le traumatisme de son propre enfant ; et enfin, Herbjorg, la narratrice, qui passe son temps à écrire son histoire dans des petits carnets qu'elle cache dans le creux d'un rocher pour qu'Il ne les trouve pas, ce "Il" dont on comprend qu'il s'agit de son père mais qu'elle refuse obstinément d'appeler ainsi et dont l'ombre terrifiante plane autour de la petite fille.
Herbjorg WASSMO, auteure norvégienne désormais connue et reconnue pour ses grandes saga familiales, se lance avec Cent ans dans le genre autobiographique. Mais si l'on reconnaît l'auteure dans la petite fille malheureuse et mal aimée qui porte le même prénom qu'elle, il est difficile ensuite de distinguer la fiction de la réalité. Le portrait qui trône dans la cathédrale de Vagan n'est pas celui de son ancêtre et le phare dans lequel se déroule l'histoire est la propriété d'une de ses amies.
Mais n'est-ce pas la force de ce roman de raconter une histoire qui n'est ni tout à fait la sienne ni tout à fait une autre ? Une histoire à la fois personnelle et universelle, qui montre l'évolution de la condition féminine et les violences dont elles sont toujours les victimes aujourd'hui. Pas d'apitoiements sur le sort de ces femmes, ces femmes fortes mais qui osent montrer leur fragilité — la souffrance de la solitude, la lassitude d'un mariage, la fatigue de la maternité,... — mais qui portent et supportent époux malades ou violents, ribambelle d'enfants, tempête, naufrage, et nuits sans fin.
Cent ans de vie.

Référence :
Herbjorg WASSMO, Cent ans, traduit du norvégien par Luce Hinsch, éditions Gaïa, 2011.