7 mai 2013

Au bout de la nuit

Rue des voleurs, Mathias ÉNARD
 
Voyage célinien d'un jeune marocain avec le printemps arabe en toile de fond.

Lakhdar a vingt ans. Il vit à Tanger et autour de lui gronde l'écho du printemps arabe. Le jeune Marocain, amoureux de sa cousine Meryem, est chassé de chez lui par son père lorsque celui-ci surprend les jeunes-gens en plein ébat.  Commence alors pour le Lakhdar une épopée qui s'inspirera plus d'un Voyage au bout de la nuit célinien que des Aventures d'un Indien malchanceux qui devint milliardaire. Car non seulement Lakhdar ne se départira jamais de sa malchance, ne deviendra pas riche mais surtout parce que le récit d'Énard, profondément ancré dans une actualité brulante, n'aura de cesse de décrire la réalité d'aujourd'hui dans ce qu'elle a de plus dur.
Le jeune-homme errera tout d'abord dans les rue de Tanger, tel un mendiant. Il rêvera aussi, avec son ami Bassam, de s'enfuir en Europe, en Espagne en particulier, lieu de tous les fantasmes.
Il sera quelque temps pris en charge par une association islamiste mais s'en distanciera, contrairement à Bassam, qui s'enfuira avec le chef de cette congrégation religieuse, le charismatique Cheikh Nouredine. 
Lakdhar travaillera ensuite pour un sympathique Français, qui n'hésite cependant pas à l'exploiter, puis sur un bateau en direction de l'Espagne et enfin chez un effrayant trafiquant de cadavre obsédé par la mort. Il parviendra ensuite à se rendre à Barcelone et à s'installer dans la bouillonnante rue des Voleurs.
Le parcours de Lakhdar, qui est aussi noir que les romans qu'il dévore, sera éclairé par la rencontre de la jolie Judit, une Espagnole férue de culture arabe, de qui Lakhdar tombera amoureux.
Le livre, et c'est sa force, nous montre un monde arabe que nous connaissons mal, loin des clichés du genre. L'auteur a étudié le persan et l'arabe, résidé au Moyen-Orient et vit maintenant à Barcelone. Et il faut cette connaissance de la langue, des mœurs et de l'humanisme arabe, pour nous livrer ce récit où ressortent toutes les contradictions de ce monde musulman où planent les extrémismes, où l'on chasse un tyran pour mieux imposer une autre forme de tyrannie, où le monde occidental est à la fois l'ennemi et l'eden et ce, avec tant de justesse. Énard nous raconte la langue arabe et ses subtilités, la beauté de sa poésie et ses grands écrivains. Mais aussi l'Europe inhospitalière, agressive et arrogante. La ville de Paris, en particulier, capitale de ce pays qui prône la liberté, l'égalité et la fraternité, est décrite comme un lieu de rejet et de mépris pour tout ce qui est différent et pour les immigrés en particulier.
Lakhdar est un personnage plein de contradictions et de doutes. Il quitte sa famille sans se retourner mais sera tenté, tout au long de son périple, de retourner chez sa mère pour lui demander pardon. Il détestera profondément le Cheikh Nouredine mais trouvera à plusieurs reprises refuge chez lui. Il part en Europe mais sera nostalgique de sa ville natale qu'il a pourtant si longtemps haï. Doit-il quitter le bateau resté à quai pour cause de manque de carburant ? Doit-il rester auprès du fou obsédé par la mort pour qui il travaille ? Doit-il rejoindre Judit ? Doit-il rejeter son ami Bassam qui a pris le chemin du radicalisme ou se rapprocher de celui qui fait partie de sa vie, de son enfance ? Beaucoup de questions et très peu de réponses pour ce jeune-homme abandonné de tous qui se distingue entre autres par son amour des livres et de la langue.
Un roman sur la violence du monde d'aujourd'hui, la terrible réalité de l'exil et la force de la littérature.

Référence :
Mathias ÉNARD, Rue des voleurs, Acte Sud, 2012.

7 commentaires:

  1. Rhooooo qu'est-ce que j'ai envie de le lire. Je me suis promis d'attendre la sortie en poche mais je ne sais pas si je tiendrais...

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    1. Ah ! quel supplice de devoir toujours attendre les poches... Moi on me l'a prêté. Mais si je peux t'aider dans ton dilemme, je trouve qu'il en vaut la peine.

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  2. Je l'ai en livre audio, j'attends de voir si la voix me charmera autant que son écriture ! :)

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    1. ça dépend évidemment de la voix ! Bonne écoute, alors.

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  3. Céline... je n 'y avais pas pensé, mais c'est vrai que c'est une superbe épopée.

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    1. Et pour le côté sombre de l'expérience humaine.

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  4. J'ai découvert aujourd'hui ton blog que je trouve vraiment excellent. En déroulant 4 ou 5 pages j'ai déjà noté 7 références de livres que vais m'empresser d'emprunter en bibliothèque ou d'acheter. J'ai notamment envie de découvrir Mathias Enard. Malheureusement si ma bibliothèque ne l'achète pas, je crois que j'attendrai aussi le poche.

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